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Publié le 28 Décembre 2016

À la découverte du Croatia Berlin


 

Tout commence avec l’idée d’un mini-trip pré-Noël à Berlin et, comme pour tout amateur d’alter-foot qui se respecte, le devoir d’établir une liste de matches à visiter. L’exercice n’est pas difficile car, au-delà de l’évidence du FC Union, la capitale allemande regorge d’équipes improbables, parfois empreintes d’une histoire riche et insoupçonnée. Hasard du calendrier, notre choix s’est porté cette fois-ci sur un club très « footballski » dans l’âme : la SD Croatia Berlin. Portait d’une équipe à part, entre Histoire avec un grand « H » et vin chaud bon marché.

Nous sommes le dimanche 18 décembre. Le beau soleil d’hiver et le froid sec des derniers jours ont laissé place à un ciel gris, traversé par une fine pluie à vous glacer les os. Pourtant, impossible de rester au chaud à l’hôtel ou devant la télé du fumoir d’un Kneipe : la Sportsko društvo (association sportive) Croatia Berlin évolue en Berlin-Liga, soit la sixième division allemande, le premier échelon de la pyramide à épouser exclusivement les frontières du Land. Pour assister aux prouesses dominicales de ces héros du gazon anonymes, pas d’alternative : il faut se rendre au stade Friedrich Ebert, sis dans l’arrondissement de Tempelhof.

Pour la parenthèse culture, Friedrich Ebert n’a rien à voir avec le football. Nos lecteurs les plus férus d’Histoire se rappelleront de ce social-démocrate berlinois pur jus comme ayant été le premier président de la République de Weimar suite à l’abdication de l’Empereur Guillaume II en 1918. Pour les autres, son nom évoque principalement une fondation éponyme associée au SPD ou le stade susmentionné dont le résident principal n’est autre que l’équipe des jeunes du Viktoria Berlin, pensionnaire de Regionalliga (D4). Fridriech Ebert n’a rien à voir non plus avec la Croatie et pourtant, c’est sur le champ de patates qui porte son nom que joue tous les quinze jours l’équipe de la communauté croate berlinoise.


 

DES TRAVAILLEURS-INVITÉS AUX RÉFUGIÉS : QUATRE DÉCENNIES D’IMMIGRATION CROATE EN ALLEMAGNE

La présence de Croates en Allemagne est attestée dès le XVIe siècle à travers la figure de Matthias Flacius Illyricus, un théologien protestant né à Istra en 1520. Jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, la communauté ne représente qu’une poignée d’individus actifs dans l’industrie, principalement minière. La première grande vague d’immigration vers l’Allemagne (de l’Ouest, cela va de soi) a eu lieu dans les années 1960, à travers les accords entre la RFA et la Yougoslavie sur les gastarbeiter (littéralement, les » travailleurs-invités « ). Les Croates représentent alors environ 33% des 775 000 Yougoslaves concernés. L’année 1967 marque le début du Printemps croate (Hrvatsko proljeće) qui, à l’initiative d’un groupe de poètes et écrivains, réclamait plus de droits civiques, à commencer par le droit de porter sa nationalité ethnique à part entière. Au vu de la répression étatique organisée contre le mouvement, nombre de citoyens de la région profitèrent de la stratégie de non-alignement voulue par le Maréchal Tito pour émigrer à leur tour vers l’Allemagne. Au cours de la décennie 1970, la loi sur le regroupement familial fut promulguée et les travailleurs-invités purent faire venir leurs proches parents en RFA. Avec environ 1,1 million d’entre eux en 1973, ils représentent alors la deuxième communauté immigrée la plus importante, juste derrière les Turcs !

Pourtant, seul un faible nombre d’entre eux choisit de se tourner vers Berlin. La capitale allemande était en effet encore divisée et offrait peu de perspectives d’emploi à ces personnes venues chercher une vie meilleure. Beaucoup se sont donc installés en Bavière ou dans la région de Stuttgart, située au cœur d’un important bassin industriel. Dans les années 1990, c’est une autre population qui vient compléter la communauté : celle des réfugiés fuyant la guerre des Balkans. On estime que 15% des Croates déplacés (soient 52 000 personnes) se sont tournés vers l’Allemagne, en raison de l’importante diaspora qui s’y était déjà établie. À la fin du conflit, peu sont cependant restés. La plupart est retournée au pays ou a migré vers une autre destination, notamment anglo-saxonne (Etats-Unis, Canada et Australie pour 1/5e d’entre eux).

 

LA RELIGION ET LE FOOTBALL

Le regroupement familial des années 1970 a donné lieu à l’enracinement d’une communauté à part entière. Il était donc logique que les grands piliers de la société croate se recréent autour d’elle. Dès 1965, une mission catholique voit le jour à Francfort avant de se répandre partout où l’Allemagne comptait un morceau de diaspora. À partir de 1969, on commence à dire la messe en langue croate et l’office religieux vient compléter les activités à caractère social déjà existantes. Avec l’établissement de nombreuses familles, l’intégration dans la société allemande est devenue un vrai défi. Mais en dehors de l’école ou du travail, on imagine la volonté de la diaspora de se retrouver entre soi, particulièrement lorsque la barrière de la langue constitue un obstacle de poids. Or, quel autre domaine peut se targuer de rassembler les individus au-delà de leurs croyances ? Gagné : le football.

Vous le savez sûrement, rares sont les équipes actuelles qui sont parvenues à conserver leur structure originelle. Si la Sportsko društvo Croatia Berlin est aujourd’hui la figure de proue footballistique de la communauté au sein de la capitale allemande, elle n’existe à proprement parler que depuis 1989. Avant cela, nombre de petits clubs s’étaient créés de part et d’autre de Berlin-Ouest avant de fusionner entre eux pour mieux se structurer. Prenons l’exemple des plus importants : le NK Croatia, fondé en 1973 et qui cohabite avec le SC Bratstvo, créé en 1971 par les travailleurs de l’entreprise zagreboise Industromontaza lors de leur arrivée à Berlin. Au-delà de l’objectif de se rassembler entre Croates, l’objectif était de contrer la législation en vigueur à l’époque, selon laquelle un club ne pouvait accueillir plus de deux étrangers dans son effectif. Son inscription sur les registres de la ligue de Berlin a fait jurisprudence dans toute l’Allemagne : désormais, une équipe entièrement composée d’étrangers, mais ouverte aux Allemands, allait pouvoir prendre part aux compétitions locales (comprenez, amateurs). Le cas du SC Bratstvo ouvrira la voie à la création d’autres équipes représentant d’autres communautés, notamment turques et son caractère multiethnique était précurseur de la composition actuelle de la population berlinoise.


 

Revenons en 1973 : il y a donc deux gros clubs croates à Berlin : le NK Croatia et le SC Bratstvo. Si le second a intégré les ligues amateurs de la fédération berlinoise, le premier évolue sous le patronage de la mission catholique que nous avons mentionnée plus haut et ne participe qu’à des rencontres amicales et à des tournois amateurs. En 1975, le NK Croatia intègre une compétition régulière informelle rassemblant des équipes communautaires yougoslaves, la Jugo-Liga. Cependant, parmi les conditions pour y participer, les clubs doivent abandonner toute étiquette nationaliste et porter un nom moins connoté. Le NK Croatia devient donc le NK Hajduk (les brigands, à comprendre au sens traditionnel et régional du terme). En 1987 se pose la question de l’avenir du club. Pour renforcer la structure sportive de la communauté croate, le NK Hajduk et le SC Bratstvo fusionnent, permettant ainsi au premier d’intégrer les championnats régionaux. Le nouveau club prend le nom de Bratstvo-Hajduk pendant une saison, avant de devenir, en 1988, le NK Hajduk 1973.

En interne, les dirigeants rêvaient de revenir au nom originel de l’équipe : Croatia. La chute du mur de Berlin en 1989 coïncidera avec les vingt ans de la mission catholique croate en Allemagne de l’Ouest. Lors de son assemblée générale, moult discours seront prononcés. Ils mettront en avant les progrès parcourus pour intégrer la société allemande en profondeur, sans jamais pour autant renoncer à sa double identité. Le Communisme n’ayant plus bonne presse et la Yougoslavie étant sur le point de péricliter, l’occasion est alors parfaite pour effectuer le retour aux sources : le NK Hajduk est débaptisé et, en intégrant dans sa structure des clubs mineurs (NK Livno, NK Velebit, NK Dinamo), devient la SD Croatia Berlin qui n’a plus changé de nom depuis 1989.

 

L’ÉQUIPE COMMUNAUTAIRE DEVENUE AMBASSADRICE

Depuis 1989 et sa refondation sous son statut actuel, le Croatia Berlin s’est profondément implanté dans le paysage footballistique berlinois. À son actif, quelques bons résultats dans les ligues amateurs, parfois couronnés de titres de champions de district qui lui valurent un certain nombre de promotions. En 1998, le club est à son apogée : il remporte le championnat régional de D4 et accède au troisième échelon national (à l’époque encore divisé en deux séries). Une performance qui ne durera qu’une saison. La différence entre monde amateur et semi-professionnel était trop grande et le Croatia échouera logiquement à la dernière place du classement. Son autre grand fait d’armes est à aller chercher en 1994. Le club parvient en finale de la Coupe de Berlin, dont le vainqueur gagne le droit de participer à la lucrative DFB Pokal, la coupe nationale. Mais là encore, l’exploit n’aura pas lieu et les rouge et blanc s’inclinent 2-1 avec les honneurs face à une équipe qui allait connaître une tout autre destinée par après : l’Union Berlin. Depuis, le Croatia fait l’ascenseur entre le huitième et le sixième échelon où il se maintient avec une certaine réussite depuis maintenant deux ans.


 

Pour l’anecdote, les Berlinois ont participé en 2007 à une compétition unique en son genre : un tournoi international d’équipes issues de la diaspora, organisés par la fédération croate de football, la fondation des Croates expatriés et le ministère des affaires étrangères. Il y représente l’Allemagne en compagnie du Croatia Essen, face à des clubs canadiens, étatsuniens, autrichiens, australiens et même français, mais échouera à la porte du tour final.


 

À la fin des années 2000, c’est une autre section du club qui le portera sur le devant de la scène : le futsal. En 2010 et 2011, le Croatia se paye le luxe de remporter deux coupes d’Allemagne d’affilée (il est toujours troisième au classement des vainqueurs). Des participations acquises, comme dans le cas du football sur herbe, grâce à ses titres en coupe régionale, qu’il a remportés à quatre reprises, de 2008 à 2012. Les victoires nationales de 2010 et 2011 étaient synonymes de qualification pour la Coupe d’Europe de futsal. À ce jour, le Croatia Berlin reste le seul club communautaire à avoir représenté l’Allemagne au plus haut niveau de ce sport, sans jamais pour autant réussir à sortir de la phase de poules.

À l’instar de beaucoup de clubs communautaires allemands (comme français d’ailleurs) la transition entre les générations a été synonyme d’une intégration croissante dans la société et d’un déplacement des raisons de se retrouver entre soi. Désormais, ceux-ci constituent l’étendard sportif d’une culture ou d’une religion, mais sont dans les faits ouverts à tous. Le Croatia ne fait pas exception à la règle et compte comme adversaires au sein de sa division, tant des clubs juifs ou turcs, que des équipes « neutres » de quartier.

En regardant son effectif de plus près, on constate que les noms croates ne sont pas forcément légion. Sur la feuille du match auquel nous avons assisté, moins de la moitié des joueurs alignés étaient de nationalité croate, bien que la plupart des noms soient à consonance slave et évoquent donc une bi-nationalité. Le reste est allemand, turc, voire cubain, en la personne d’un ovni nommé Alianni Urgellés Montoya, 35 ans et 40 sélections avec son pays. Passé par Guantanamo (le club, pas la prison), il a changé de cap en débarquant à Berlin en 2014 en signant au DJK SW Neukölln, une équipe amateur de l’arrondissement éponyme, avant d’être transféré au Croatia deux saisons plus tard.


 

 

La suite sur https://footballski.fr/a-la-decouverte-du-croatia-berlin

Par Julien Duez

 

Source : footballski.fr, le 27 décembre 2016.

 

 

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #La diaspora

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Publié le 12 Juin 2014

La Croatie en toute diplomatie 


 

Jeudi soir, si l'une des maisons du quartier de Jabaquara, au Sud de Sao Paulo, est un peu plus bruyante qu'à l'accoutumée, il y a fort à parier que les responsables du tapage se trouveront dans les locaux du Club Croatia Sacra Paulistana. Les membres de cette association destinée aux Croates vivant au Brésil se retrouveront dans une situation peu commune puisque leurs pays d'adoption et de naissance se retrouvent face à face lors du match d'ouverture de la Coupe du Monde de la FIFA, Brésil 2014, jeudi 12 juin.

Difficile de manquer le siège de l'association, dont le nom figure en imposantes lettres sur l'avant-toit d'un bâtiment à deux étages sur l'Avenida General Waldomiro de Lima. Depuis le tirage au sort de la phase de groupes de Brésil 2014, le 6 décembre dernier, ces locaux ainsi que les gens qui les fréquentent attirent encore davantage la curiosité de ceux qui attendent impatiemment l'arrivée de la Seleção. "Maintenant, la Croatie se fait remarquer et on parle d'elle. Les gens commencent à réaliser d'où nous venons", raconte Deborah Ivko, membre régulière du club depuis son enfance, au détour d'une conversation avec FIFA.com.

Par ailleurs, la Croatie, ou plutôt son football, suscite un intérêt particulièrement marqué dans les cercles diplomatiques. "Cela vient toujours sur le tapis", reconnaissait l'ambassadeur de la Croatie au Brésil Drago Stambuk, auteur d'une quarantaine de recueils de poèmes et d'essais, lors d'une séance de dédicaces de son dernier ouvrage, Le ciel dans le puits. Et d'ajouter : "Tout le monde sait que le Brésil est fou de football, mais je crois que la Croatie n'est pas trop loin derrière. Cette obsession partagée est de bonne guerre."


 

Le parfum de la découverte


Lorsque le Secrétaire Général de la FIFA Jérôme Valcke a ouvert la petite boule sur le podium du tirage de la Coupe du Monde à Costa do Sauípe, l'information s'est propagée comme une traînée de poudre à travers toute la communauté croate. Les sentiments étaient partagés entre, d'un côté, le plaisir de voir les deux pays se retrouver face à face, et de l'autre, pour les supporters des Vatreni tout du moins, la crainte de devoir affronter l'un des favoris pour le titre.

De son côté, l'ambassadeur Stambuk enjoint ses compatriotes à ne pas broyer du noir : "J'ai été satisfait. Certains ont exprimé leur inquiétude de voir la Croatie affronter le grand favori. À mes yeux, ce n'est pas une mauvaise chose du tout. La pression, elle est dans le camp brésilien. Nous sommes un petit pays, mais nous jouons très bien. Nous avons des joueurs fantastiques comme Modric, Rakitic, Mandzukic et d'autres encore."

Si l'attaquant Mario Mandzukic ne jouera pas contre le Brésil pour cause de suspension, les deux milieux de terrain seront opérationnels. Qu'ils le veuillent ou non, les Brésiliens qui ne suivent pas de près les championnats européens devront se familiariser avec ces patronymes balkaniques. Deborah Ivko parle en connaissance de cause : "Comme j'avais un nom différent des autres, je devais toujours l'épeler pour que les gens l'orthographient correctement. Dès qu'ils entendaient mon nom, les gens me demandaient d'où je venais puis ils voulaient en savoir plus sur la Croatie".


 

Le match vu par les supporters


La Croatie actuelle a peu de choses en commun avec le pays - l'ancienne Yougoslavie - que son père a dû quitter en 1958, soit un an à peine après la fondation du Club Croatia Sacra Paulistana. Cette association compte quelque 200 membres, qui peuvent compter sur ces locaux pour parler du bon vieux temps et échanger avec les nouveaux-venus.

Cette semaine, le programme événementiel du club est particulièrement chargé avec des fêtes, un festival cinématographique, le lancement de l'ouvrage de l'ambassadeur et, bien entendu, les préparatifs pour le grand match. Pour jeudi, le club, qui ouvrira ses portes à 1h, table sur la venue de plus de 150 personnes. Vendredi, des spécialités et boissons croates seront servies à l'occasion d'un cocktail donné en présence du Premier ministre Zoran Milanovic.

Cet endroit est l'un des centres névralgiques de la communauté, mais le Brésil en compte d'autres, sans compter que Sao Paulo verra débarquer des milliers de touristes croates. On estime à environ 50 000 le nombre de personnes d'origine croate vivant au Brésil. Cela représente une communauté importante, mais moins imposante que celle vivant au Chili et en Argentine. Renato Oliveira en fait partie. Son oncle est croate mais il ne porte pas le nom de famille Knezevic. Pas de quoi empêcher ce supporter de Sao Paulo de soutenir la Croatie sur la scène internationale.

Comment explique-t-il cette contradiction à ses amis ? "Au début, ils trouvaient ça assez exotique", se souvient-il. Et qu'auraient-ils dit de son projet, finalement avorté, de vendre sa voiture pour se rendre en France pour suivre sa chère Croatie à France 1998 ? "Cette campagne n'a pas été bonne pour ma santé", se rappelle-t-il avec nostalgie.

Deborah, quant à elle, refuse de faire un choix. "Le Brésil a déjà une histoire, il a déjà été champion du monde cinq fois, donc personne ne va s'offusquer si je veux voir la Croatie gagner, non ?", sourit-elle. "Je ne vais pas dire que je supporte la Croatie, mais ce tirage me convient bien". L'ambassadeur Stambuk se montre tout aussi diplomate : il se contenterait bien d'un nul 1:1. Cela dit, il se permet une petite pirouette en conclusion : "Peut-être que l'un des deux Brésiliens naturalisés - Eduardo da Silva ou Sammir - pourrait marquer".


 

Source : fr.fifa.com, le 12 juin 2014.

 

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #La diaspora

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Publié le 6 Mars 2013

Les Croates du Chili : une diaspora en devenir

 

 

 

Le Chili est, après la Bosnie-Herzégovine, le pays qui compte la plus forte diaspora croate au monde. Près de 380.000 personnes d’origine croate vivraient dans ce pays. L’émigration a commencé, dès la fin du XIXe siècle, vers les villes de Punta Arenas et Antofagasta... Retours sur une histoire largement méconnue et une diaspora qui cherche à raviver ses liens avec la « mère-patrie ».


 

« Des centaines de jeunes Dalmates ont été recrutés pour satisfaire les besoin de main d’œuvre des mines salpêtre du nord du Chili », explique Pedro Marinov Martinić, consul honoraire de Croatie dans la ville d’Antofagasta, située à plus de 1000 kilomètres au nord de Santiago.

 

À la fin du XIXe siècle, l’Europe était affectée par une épidémie de phylloxéra qui avait entraîné une chute dramatique de la production d’huile d’olive et de vin blanc qui constituaient alors les principales sources de revenu des habitants de la côte adriatique et des îles dalmates. La famine et le misère avaient conduit les jeunes générations à quitter massivement la région, pour la zone d’Antofagasta riche en salpêtre.

 

« L’or blanc » avait provoqué en 1884 une sanglante guerre entre le Chili, la Bolivie et le Pérou. Julio Cooper, un ingénieur des mines avait été envoyé dès 1884 par sa compagnie pour recruter de la main d’œuvre en Dalmatie. La « ruée vers l’or », qui s’est poursuivie de 1884 à 1906, a vite révélé ses cruelles déceptions, les conditions de travail dans les mines à ciel ouvert s’apparentant à de l’esclavage. Les migrants ont préféré se tourner vers l’élevage, le bâtiment ou bien le commerce de détail. D’autres Dalmates sont partis pour Punta Arenas, à l’extrême sud du Chili, dans le Détroit de Magellan.

 

Durant cette période, de nombreux jeunes hommes tenus de faire leur service militaire de cinq ans pour l’Empire austro-hongrois choisirent également de déserter, par refus de porter l’uniforme impérial étranger à leurs aspirations nationalistes. Ainsi, la recherche de travail, la crise économique et les nouvelles aspirations nationalistes contribuèrent à alimenter cette émigration des Croates vers Chili.

 

De 1880 au début de la Première Guerre mondiale, près de 58.000 Croates auraient émigré au Chili, puis la tendance s’est ralentie, avant de reprendre de plus belle à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec l’émigration politique des Oustachis fuyant la Yougoslavie et l’instauration du régime socialiste, qui bénéficiaient de réseaux d’exfiltration facilitant leur arrivée au Chili via l’Argentine. Les dictatures latino-américaines se montrèrent très accueillantes aux anti-communistes croates.

 

 

Andronico Luksić, un success-storyà la chilienne

 

Au début du XXe siècle, quand ils débarquaient dans le port de Punta Arenas, ville aujourd’hui peuplée de 130.000 habitants, les jeunes Dalmates s’installaient principalement dans un quartier rapidement renommé « Quartier croate » (Barrio croata). L’intégration des nouveaux arrivants a été facilitée par la configuration géographique et climatique comparable à la côte dalmate, en plus de l’attachement très prononcé des Chiliens envers l’Eglise catholique. Qui sait que l’ancien Président argentin Nestor Kirchner a des origines croates ? En effet, sa mère, née Ostoić, était née à Punta Arenas de descendance dalmate…

 

Beaucoup de personnalités chiliennes ont de telles origines, ce qui montre la réussite de l’assimilation croate au Chili, avec par exemple Pascual Baburica dans le secteur du salpêtre ou encore la famille Luksić. Cette success-story à la chilienne remonte aux années 1950 lorsqu’Andronico Luksić Abaroa fonde le groupe éponyme à Antofagasta en commençant dans le secteur du cuivre qui constitue une des ressources naturelles les plus importantes du pays. Au fil des décennies, le groupe connut une forte expansion, tout en se diversifiant dans l’industrie, l’agriculture, la pêche, la forêt, le transport, puis dans les télécommunications, les banques, les chemins de fer… Aujourd’hui encore, le groupe Luksić-Iris Fontbona détient une des premières fortunes du Chili, ce qui lui permet d’apparaître en 32ème position dans le classement des plus grandes fortunes du monde du magazine Forbes

 

Présents dans l’ensemble des catégories socioprofessionnelles, les Croates du Chili se sont tellement bien intégrés dans la société chilienne que se pose aujourd’hui la question de la nature de leurs liens avec la Croatie, dans la mesure où beaucoup d’entre eux ont même oublié la langue de leurs ancêtres. Cette assimilation s’explique, entre autres, par le caractère mixte des mariages. Ainsi, en arrivant dans la région, les colons étaient des hommes seuls qui ont épousé des femmes chiliennes, contribuant ainsi à la dilution progressive de l’identité croate. Pour le consul croate d’Antofagasta, il vaudrait mieux parler de « communauté croate » que de « diaspora croate » pour désigner les Chiliens d’origine croate. En effet, parler de « diaspora » reviendrait à considérer qu’ils entretiennent une double allégeance à la Croatie et au Chili...

 

En dépit de cette distance, depuis l’indépendance de la Croatie en 1991, une nouvelle prise de conscience de l’identité croate s’est produite. Les Chiliens d’origine croate ont donné un second souffle à la culture de leurs ancêtres : par exemple, un consulat honoraire croate a été créé à Punta Arenas, des comités d’aide aux enfants orphelins de Croatie suite à la guerre d’indépendance ont été créés, et des programmes d’échanges linguistiques et culturels ont récemment vu le jour.

 

 

La redécouverte de l’identité croate

 

Depuis quelques années, les Chiliens d’origine croate redécouvrent leurs origines, principalement à Santiago, Punta Arenas et Antofagasta, c’est-à-dire dans les villes où ils sont les plus nombreux. L’association « Domovina » (« Patrie » en croate), basée dans la capitale, représente un exemple de ce retour aux sources. Créée en octobre 2007 sous l’impulsion de l’épouse de l’ambassadeur croate au Chili, Bernadette Kenderic de Maruna, Domovina a pour but le maintien du folklore croate, la transmission de la culture croate aux jeunes générations et la diffusion des traditions croates, avec notamment des cours de folklore (danse, chant et instruments traditionnels) et de langue croates.

 

À Punta Arenas, l’apport croate est particulièrement remarquable. Ainsi, une place dédiée à l’Immigrant croate a été inaugurée dès 1978 en célébration du centenaire des débuts de l’immigration. Le sculpteur yougoslave Miodrag Živković a remporté le concours pour construire le « Monument du bout du monde », représentant une famille croate, voisine la plaque commémorative célébrant le centenaire de la création de la compagnie de pompiers croates de la ville. Sur cette même place, une statue de Marko Marulić, le « père » de la littérature croate, trône en souvenir du jumelage entre Punta Arenas, Antofagasta et Split, officialisé en 2000. Un groupe de femmes, le Lieu croate pour l’avenir et le club sportif « Sokol » font également vivre cet héritage dans la ville. Certains affirment qu’un habitant sur deux de la ville de Punta Arenas aurait des origines croates…

 

Tatiana Arzic, trésorière de l’association Domovina, symbolise cet héritage croate au Chili. Ayant quitté en 1903 l’île de Brač, ses grands-parents s’installèrent d’abord en Argentine, où naquit son père, avant de prendre racine à Antofagasta. Profondément attaché la culture croate, son père l’inscrivit à des cours de danse croate dans une association culturelle pendant son adolescence. Souhaitant approfondir cette identité croate, elle obtint une bourse d’étude pour des cours de langue et de folklore en Croatie pendant un été. En 1985, elle créa le groupe Rasadnik à Antofagasta, avant d’être en charge du groupe Baština pour l’association Domovina. Preuve du regain d’intérêt, en 2008, un nouveau groupe folklorique, Hrvatska Jeka (« L’Echo de Croatie »), a vu le jour sous l’impulsion de ses élèves d’Antofagasta.

 

 

Développement des relations diplomatiques et économiques

 

Depuis l’indépendance croate, les relations croato-chiliennes se développent. En 1994, Franjo Tudjman s’est rendu en visite officielle au Chili. Dix ans plus tard, le chef d’Etat chilien, Ricardo Lagos, a inauguré sur l’île de Brač, d’où seraient originaires 90% des Chiliens d’origine croate, une plaque commémorative rendant hommage aux émigrants croates. En 2005, le Président Stjepan Mesić a inauguré à son tour une avenue de la République de Croatie à Antofagasta. Le 29 mars 2000 a été officialisé le jumelage entre les villes d’Antofagasta et Split.

 

Le 28 janvier 2013, le Premier ministre croate, Zoran Milanović, s’est rendu au Chili pour une visite officielle, qui l’a mené à participer au IVème Sommet des entrepreneurs entre la Communauté des Etats latino-américains et caribéens (CELAC) et l’Union européenne à Santiago. À cette occasion, un mémorandum d’association et de coopération économique, notamment en matière d’énergie renouvelable, d’industrie, de transport, de production de vin, de tourisme, ainsi que de programmes d’échanges bilatéraux pour les étudiants de l’enseignement supérieur et les professeurs d’université.

 

Si la Croatie est seulement le 70ème partenaire commercial du Chili, depuis 2008 les échanges se font plus intenses, avec par exemple une augmentation de 230% entre 2008 et 2009. Les relations bilatérales entre la Croatie et le Chili semblent avoir de l’avenir, en dépit de la distance et des difficultés de communication…


 


 

Par Mathieu Lemoine

Source : balkans.courriers.info, lundi 4 mars 2013.

 

 

 

 

Entretien avec les Croates du Chili

 

 

Pouvez-vous nous raconter l’histoire de l’émigration des Croates au Chili?
 
Les clippers de l’Empire d’Autriche-Hongrie recrutaient les jeunes sur les côtes dalmates pour charger le salpêtre au nord du Chili. A la fin du XIXème siècle, une épidémie de phylloxéra dans toute la Dalmatie a détruit les sources principales de ses revenus, y compris provenant de ses îles (Brac, Hvar, Korcula, Preko, Lastovo, Vis), rendant impossible le maintien des cultures d’olive et de vigne qui constituaient la base pour la production d’huile d’olive et de vin blanc. En plus, l’Empire, pour raison politiques, favorisait l’achat d’huile et de vin d’Italie au détriment de la production dalmate. Cette situation a généré jalousie, famine et désespoir en Dalmatie, conduisant les jeunes à émigrer, travaillant au Chili dans le domaine du salpêtre (« l’or blanc ») au nord du pays, et à Punta Arenas, attirés par la fièvre de l’or, décevante, qui a finalement débouché sur des emplois dans le commerce de détail, le bâtiment et l’élevage. Qui plus est, des centaines de jeunes désertaient le service militaire obligatoire de cinq ans, imposé par l’Empire, qui dominait la région avec le risque toujours présent de devoir défendre et éventuellement mourir pour des causes étrangères aux guerres impériales. C’est ainsi qu’ils commencèrent à convaincre amis et famille d’émigrer, et sont arrivés par milliers, laissant derrière leurs terres, leurs maisons et leurs racines. Concernant l’intégration des Croates, elle a été facile et bien accueillie par les Chiliens.
 
Quelle est l’influence actuelle de la diaspora croate au Chili? Dans quels secteurs économiques sont-ils les plus présents et pourquoi ? Quel poids a cette communauté dans le pays ?
 
Tout d’abord, nous n’apprécions pas la dénomination de diaspora, et précisons que la collectivité croate au Chili est présente dans l’ensemble de la société chilienne, sans pouvoir dire qu’elle serait plus importante dans un domaine plutôt que dans un autre. La collectivité croate au Chili a un poids relativement important. Le peuple chilien nous apprécie parce que nous sommes travailleurs, nous sommes sérieux et que nous avons apporté une influence considérable aux arts et lettres du pays. Pour autant, il n’y aurait aucune tendance politique déterminée de la population, étant donné que la participation existe dans tous les partis.  
 
Selon vous, existe-il une véritable identité croate parmi les descendants de Croates au Chili, et plus précisément à Punta Arenas?
 
De nos jours, après les évènements qui se sont produits en Croatie suite au démembrement des républiques de l’ex-Yougoslavie, la communauté croate de la région de Magellan, mais également des autres coins du globe, a pris conscience de l’existence de la nation croate.
Vues l’ampleur et l’influence des progressives tentatives de séparation des républiques de l’ex-Yougoslavie, les immigrants croates et leurs descendants ont été captivés par les évènements et ont commencé alors à s’intéresser davantage à l’histoire de la Croatie et aux motivations de velléités d’indépendance. Suite à ces évènements, les résidents chiliens d’origine croate ont redécouvert un sentiment pro-croate jusqu’alors inconnu !
Ces évènements se sont accentués au niveau local par différentes actions, comme des déclarations publiques de l’association des professionnels de la région du détroit de Magellan, l’appui matériel pour les familles de combattants croates, les échanges d’étude entre les deux pays en particulier tournés vers l’apprentissage du croate, l’action de comités d’aide aux enfants orphelins de Croatie en raison des guerres avec des parrainages (fondation Dora), la création d’un consulat honoraire de Croatie à Punta Arenas, l’apparition d’un intérêt des descendants pour obtenir le passeport croate, la présence à Punta Arenas de professeurs de langue croate mis à disposition par le gouvernement de Croatie pour améliorer la communication « interocéanique ».  
Ainsi, tous ces faits ont influencé notablement et positivement afin de s’assurer que les descendants et immigrants croates soient davantage impliqués et préoccupés des évènements se produisant dans la mère patrie.
 
Quels sont les liens qui subsistent entre les deux pays au niveau familial, entre les descendants de Croates vivant au Chili et les Croates de leurs familles?   
 
Les liens officiels entre les deux pays se limitent aux relations formelles sans grande influence médiatique. Chacun de ceux qui ont de la famille en Croatie s’y rendent régulièrement et maintiennent une relation épistolaire et par e-mails aujourd’hui. Toutefois, plus l’émigration est ancienne, et plus les liens se sont distendus voire perdus.
 
 
En matière de relations diplomatiques, ce lien particulier entre Chili et Croatie est remarquable. Quelles relations entretiennent les chefs d’Etat des deux Etats ? Existe-il des réunions institutionnalisées fréquentes, des visites officielles, voire des dossiers traités conjointement ?
 
Les relations diplomatiques se resserrent progressivement depuis l’indépendance de la Croatie. Ainsi, en 1994, le premier Président de la Croatie, Franjo Tudjman, s’est rendu à Antofagasta en particulier. Dix ans plus tard, son homologue chilien, Ricardo Lagos, a inauguré une plaque commémorative en hommage aux immigrants croates sur l’île de Brac. Un an plus tard, le Président croate Stjepan Mesić lui a rendu la pareille, en inaugurant à Antofagasta une « Avenue République de Croatie ».  
 
Pouvez-vous nous décrire succinctement le panorama des institutions et associations majeures qui font vivre le lien entre les deux Etats?  
 
Toutes les villes chiliennes qui comptent une population notable de descendants de Croates comptent des organisations croato-chiliennes. C’est par exemple le cas à Copiapó, Concepción, à Chiloé, à La Serena, etc. Les villes dans lesquelles sont arrivées les plus grands nombres de Croates, comme Iquique, Antofagasta, Punta Arenas puis Santiago, regorgent d’associations, d’organisations et de clubs qui maintiennent le lien tissé avec leurs ancêtres et leurs familles vivant en Croatie. 
Ainsi, c’est le cas des clubs sportifs comme le Sokol et les pompiers volontaires d’Antofagasta et de Punta Arenas, le stade croate de Santiago, mais également des clubs sociaux, des centres culturels qui proposent des cours de folklore croate. Au-delà des activités culturelles et sportives, la Chambre de commerce et de tourisme croato-chilienne et le Cercle de professionnels et d’entrepreneurs d’ascendance croate travaillent pour une solidification des liens économiques croissants entre les deux pays.
 
Au niveau culturel, existe-il des influences entre les deux pays, comme pour les journaux, le cinéma, les programmes télévisés? Y aurait-il des journaux rédigés en croate au Chili pour la diaspora, et à l’inverse ?
 
Il n’existe pas de véritable échange culturel entre les deux pays, encore moins au niveau officiel. Les collectivités résidentes (plutôt que de parler de diaspora) organisent des activités culturelles autour de danses et de chants traditionnels. Bien qu’il n’existe pas de journal en croate, une excellente revue en espagnol publiée à Punta Arenas, Male Novine (« petites nouvelles » en croate), contient des informations pour la collectivité résidente croate au Chili et au-delà. Nous n’avons pas connaissance de l’existence d’un journal en espagnol en Croatie. Il faut souligner qu’au Chili très peu de membres de la collectivité résidente parlent le croate, et ceci s’explique par le fait que, contrairement à l’immigration en Argentine, les hommes Croates venus au Chili étaient en grande majorité des hommes célibataires qui se sont ensuite mariés avec des Chiliennes, contribuant à la perte de la langue croate. Toutefois, les autorités croates demandent une maîtrise de la langue croate pour obtenir un passeport croate, sans pour autant agir sur la situation compliquée.
 
J’ai lu qu’Antofagasta est jumelée avec Split. Depuis quelle période ?
 
Vous avez raison, Antofagasta est une ville jumelée avec la ville croate de Split depuis le 29 mars 2000 avec la présence du maire d’Antofagasta, Pedro Araya Ortiz, et le maire de Split, Ivan Skarić
 
Le Chili a-t-il aidé les Croates en quête de l’indépendance dans les années 1990 ?
 
Le Chili a été le second pays à reconnaître la Croatie comme Etat indépendant. Nous n’avons pas connaissance d’aide officielle chilienne ou provenant de particuliers d’ascendance croate. Toutefois, l’aide a été canalisée par la récente ambassade de Croatie au Chili avec l’intervention de Frane Krnic pour acheter des biens nationalisés comme les brasseries ou le domaine du tourisme.
 
Quelle influence détient aujourd’hui la communauté croate d’Antofagasta? Pouvez-vous nous en donner des illustrations ?
 
La communauté croate résidente à Antofagasta a toujours été liée au développement et au bien-être de la ville. Depuis les années 1920, les immigrants croates ont joué un grand rôle dans l’industrie du salpêtre avec notamment le rôle des familles Cikarelli, Petrinović, Mitrović, Paska Baburica et Jose Lukinović, avec la création de bureaux à Londres et New York.
Dans l’ouvrage de Dane Mataić, « Dans les pas des salpêtriers croates » (En la huella de los salitreros croatas), il est écrit: « Simplement du fait que ces noms sont écrits, avec les nôtres en langue croate, surgissant parfois de la chaleur désertique étouffante, les passent obligatoirement s’arrêtent pour se convaincre qu’il ne s’agit pas d’une illusion d’optique, mais le véritable souvenir de la lointaine patrie croate et la présence du nom croate à un endroit inattendu ».
Plus tard, au milieu du XXème siècle, avec l’exploitation du cuivre au nord apparaissent d’autres entrepreneurs d’ascendance croate, comme Androniko Luksić qui parvient à devenir l’une des plus grandes fortunes du pays grâce au développement de multiples entreprises minières.
A Antofagasta, se sont créées à la fin du XIXème siècle la Société croate de secours mutuel, et dans les années 1920 et 1930, la brasserie Mitrović Hermanos, le club du Sokol (« Aigle » en croate), la banque chiléno-yougoslave, le collège yougoslave et de nombreuses épiceries dans les quatre coins de la ville. Actuellement, les descendants font partie intégrante de la vie sociale, politique et entrepreneuriale d’Antofagasta, en participant aux conseils municipaux, au directoire de l’association des industries, de la chambre de commerce et de nombreux ordres professionnels…
 

 

 PS: 

Je tiens à remercier les personnes qui ont contribué aux réponses: Danilo Kalafatović, Président du Cercle de Professionnels et entrepreneurs d’ascendance croate de Santiago, Waldo Violić et Ljubo Radnić en tant que Directeurs du Cercle, et Danilo Martić comme membre de Hrvatski Dom à Punta Arenas.

 

 

Source : http://latourdebabeletinterviews.blogspot.com.es/2013/02/entretien-avec-les-croates-du-chili.html

 

 

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Publié le 14 Mars 2012

Les Dalmates s'installent en Nouvelle-Zélande

 

 

 

Le témoignage écrit le plus ancien mentionnant l’émigration sud-slave vers la Nouvelle-Zélande date de 1856. L’émigration plus massive ne démarra qu’au milieu de la deuxième moitié du XIXe siècle.

La possibilité de gains importants et rapides dans l’extraction de la résine du kauri (au nord de l’île et en particulier dans la province d’Auckland) attira avant la Première Guerre mondiale 5000 personnes provenant de Dalmatie. Selon les données de la Commission royale britannique, formée en 1893 à la suite des désordres causés par la forte pression des immigrants dalmates, le nombre des travailleurs yougoslaves dans les champs de résine était bien plus élevé que celui des Britanniques ou des Maoris et était de presque 2500 personnes. A la suite de ces désordres, la Nouvelle-Zélande réduisit l’immigration yougoslave, et provoqua rapatriements et retours forcés. En 1905, par exemple, 500 immigrants dalmates sans emploi quittèrent la Nouvelle-Zélande pour  s’installer définitivement en Nouvelle Calédonie française, territoire voisin, où ils devinrent viticulteurs.

Là, comme ailleurs, un processus de regroupement institutionnel se développa parmi les émigrants yougoslaves, sur une base nationale ou régionale délimitée. La première organisation d’immigration fut fondée à Auckland en 1907. L’association apportait de l’aide aux chômeurs et aux immigrants malades, ou avait un rôle culturel et éducatif ou sportif. La presse d’immigration joua elle aussi un rôle important dans l’organisation de la vie des émigrants sud-slaves en Nouvelle Zélande. Le premier journal fut créé à Auckland en 1899 dans le but de défendre les intérêts de la classe ouvrière croate en Nouvelle-Zélande.

 

Source : Branimir Banović - Histoire de l'émigration yougoslave vers l'Amérique et le Pacifique, p. 89. [Document Persée]

 

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Publié le 5 Février 2011

Bruno Bušić


 

Intellectuel et historien, Bruno Bušić est une figure emblématique des opposants croates en exil qui contestaient le centralisme de Belgrade. Il finira froidement exécuté en 1978 en plein Paris par les tueurs de la redoutable UDBA, la fameuse police politique yougoslave.



1. Sous la surveillance de la police secrète yougoslave - première poursuite

D'après la documentation disponible, la police secrète yougoslave (UDBA*) avait commencé à surveiller systématiquement les activités de Bruno Bušić au printemps 1956, lorsqu'il se trouvait dans la deuxième classe du gymnase à Imotski. Cela à cause des réponses que Bušić avait alors fournies aux dix questions d'un test transmis à l'école comme devoir anonyme. Mis au point et imposé au gymnase par l'UDBA, ce test portait sur les conditions de vie des élèves et sur le programme scolaire, mais à cette occasion il comportait deux questions formulées de manière fort insidieuse et perfide : est-ce que l'élève croit en Dieu (6ème question), et considère-t-il meilleur "le vieux système ou celui actuel", c'est-à-dire le système communiste alors en vigueur (10ème question). A la question "Crois-tu en Dieu" étaient rajoutés deux autres éléments : a) "Si tu crois, cite les raisons qui t'y incitent" ; b) "Si tu ne crois pas, cite les raisons qui t'en ont dissuadé."

A la sixième question ("Crois-tu en Dieu), Bušić avait répondu : "Je crois en Dieu".

Pour expliquer sa foi en Dieu, Bušić âgé de 16 ans avait répondu qu'auparavant, alors qu'il fréquentait le catéchisme, il avait entièrement cru ce que lui disaient le prêtre et les personnes plus âgées, mais que par la suite les enseignants et les professeurs lui avaient fourni des preuves contraires sur l'existence de Dieu, des preuves auxquelles il n'avait pas pu s'opposer par les siennes, ce qui avait contribué, en outres des "péchés", à la crise de sa foi. Ensuite il avait expliqué avoir cherché la vérité sur Dieu "aussi bien dans les livres favorable à la religion que dans les livres contraires à la religion" ; il se disait en quête de la vérité entière, "quand bien même ai-je fini par me convaincre que Dieu existe". En répondant à cette question Bušić étonne par la maturité de ses réflexions puisqu'il n'avait alors que seize ans : "Dans la vie je doute souvent de bien des choses et des questions et, par conséquent, mon être n'est pas complètement parfait, (car s'il était parfait, je ne douterais pas et je connaîtrais à fond les choses et les questions. D'où il apparaît que la connaissance signifie une plus grande perfection que le doute). Dans le cadre de cette réponse Bušić se pose à lui-même une question : "D'où ai-je appris à envisager quelque chose qui est plus parfait que moi-même ?" Après avoir questionné sa nature imparfaite il avait répondu que "l'idée de l'être" avait été implantée en lui "par un être qui en réalité est plus parfait que moi et qui contient en lui toute la perfection dont j'ai pu avoir une idée, en un mot c'est Dieu. Le bon sens aidant j'en arrive à la conclusion que Dieu existe. Car si chaque chose a un maître qui l'a créée, il s'ensuit que l'Univers insondable, qui évolue à merveille, a aussi son maître et surveillant". La réponse à cette question laisse admiratif par sa franchise et sa sincérité.

On peut y distinguer trois degrés typiques dans sa relation avec la foi que l'on retrouve couramment chez le jeune âge : 1. la croyance enfantine fondée sur les leçons du professeur de catéchisme et les parents, 2) la période de la crise pubertaire et des doutes liés aux premières expériences sérieuses du "péché" et 3) la période de recherche et d'apaisement dans laquelle le jeune homme forme sa conviction et son orientation. Ce processus heurté quoique caractéristique affecte l'âme et l'intelligence juvéniles de Bruno Bušić, qui vivait dans un milieu typiquement patriarcal, catholique et croate et qui avait été formé dans un système scolaire typiquement communiste et athée. Dans les justifications qu'il apporte à ses propres doutes et à sa recherche de réponses fiables, - où il démontre dans la description de ses états d'esprit d'évidentes aptitudes intellectuelles au raisonnement - Bušić semble avoir été positivement inspiré par les arguments apologétiques appris à partir de livres ou entendus lors de cours religieux, et cela alors qu'il n'avait que seize ans.

Deux questions typiques apparaissent : 1. la question de l'existence de Dieu et 2. la question de l'évolution. S'agissant de l'existence de Dieu on remarque qu'au travers de lectures ou de discours entendus Bušić est tombé sur différentes formes de réponses philosophiques et théologiques à cette question. Quant au problème de l'évolution il était manifestement au courant des réponses apportées à ce sujet par l'enseignement catholique. Il semble également avoir bien appris, étudié et assimilé.

Il vaut la peine de noter les réponses qu'apporte Bušić aux autres questions. A la dixième question ("Penses-tu qu'est meilleur l'ancien système ou l'actuel ?) Bušić avait développé sa réponse avec conviction : "Bien sûr que le système de l'ancienne Yougoslavie n'était pas bon, mais de la même façon le système actuel n'est pas non plus valable même s'il est un peu meilleur. A l'époque de l'ancienne Yougoslavie il existait pas mal de gens ayant faim, soif, allant pied nu, sans rien, mais il en existe aujourd'hui aussi quoique en plus petit nombre. Il reste que le nombre de chômeurs grandit de jour en jour. La vieille Yougoslavie autorisait en revanche une plus grande liberté de pensée tandis que maintenant le nouveau système a restreint la libre expression et étouffe tout germe de nationalité (narodnost). La République populaire de Bosnie-Herzégovine n'a pas été attribuée à la Croatie alors que la Croatie dispose sur elle de droits ancestraux, ce que la Serbie devrait accepter quoi qu'il en soit. De même que la Voïvodine et la province du Kosovo-Métochie ont été rattachées à la Serbie, ainsi faudrait-il rattacher la Bosnie-Herzégovine à la Croatie. Hormis cela les Serbes mènent une propagande en Bosnie-Herzégovine et ils envoient leurs enseignants et professeurs parmi les Croates, qui opèrent la serbisation de différentes façons. La presse serbe tente également de pénétrer le plus possible dans le territoire de la Bosnie-Herzégovine. Je pense qu'il n'est pas nécessaire de mentionner les tueries de masse des prisonniers à l'époque de la guerre et durant l'après-guerre ainsi que les autres violences."  Bušić remarque que l'égalité, les droits égaux et la liberté de croyance n'existent "nulle part ailleurs que sur le papier". Il exprime cette idée par une autre affirmation : "Il n'y a pas de liberté de croyance, pas plus que d'égalité des droits, sans même parler de la [simple] égalité". Toujours en répondant à cette même question Bušić critique ensuite le luxe déployé par Tito et Jovanka et il énonce que l'ouvrier, le paysan et le fonctionnaire vivent dans la privation ; il cite "un fonctionnaire de l'Udba" dans les environs d'Imotski qui roule en jeep "ou en limousine ou en ambulances ou en scooter, en plus de ce que ses enfants et sa femme conduisent quand ça leur chante". Il conclut ses jeunes réflexions ainsi : "dans le nouveau système il existe des trous profonds qu'il faudrait combler au plus tôt si l'on veut éviter une nouvelle révolution qui les comblera par des cadavres. Ces trous ne peuvent être comblés que si l'on autorise la liberté de presse, qui attirerait l'attention sur eux."

La direction du gymnase d'Imotski révéla tout cela à l'Udba d'Imotski et elle lui transmit l'original des réponses de Bušić et des autres élèves. C'est ce qu'indique le fait qu'Ivan Šodan, alors responsable du Bureau des affaires intérieures à Imotski, informa par une lettre le 1er juin 1956 "la Sûreté de l'Etat du Département des affaires intérieures du district de Makarska", à propos "des réponses libres qu'un élève du gymnase d'Imotski a fournies par écrit aux questions posées". Il est dit dans la lettre qu'une vérification a révélé que l'auteur de ces réponses est "BUŠIĆ BRUNO, fils de Josip, originaire de Vinjani Donji, élève de la 7ème classe du gymnase. Outre ce devoir, ou ces réponses, il en existe d'autres négatifs, toutefois celui-ci tranche particulièrement, c'est pourquoi nous vous le soumettons.

Cette affaire, ainsi que d'autres épisodes, amène à conclure que l'ennemi jouit de pas mal d'influence sur le gymnase d'Imotski. Ce problème s'observe particulièrement dans les classes supérieures. Compte tenu de ce fait nous avons décidé de rassembler toutes les données essentielles et d'élaborer un plan pour une enquête active."

 

La lettre comporte comme annexes les réponses au test de la main de Bušić auxquelles s'ajoutent des copies faites à la machine.


***


* Uprava Državne Bezbednosti – Organisation de la sécurité d’Etat – Police politique plus connue sous la désignation d’UDBA, le « a » étant un simple accord grammatical en serbo-croate. "NDT"

 

Source : Anđelko Mijatović, Bruno Bušić - Prilog istraživanju života i djelovanja (1939. - 1978.) (Bruno Bušić - Contribution à une étude sur sa vie et son action (1939-1978)), Školska knjiga d.d., Zagreb, 2010, pp. 26-29.

 

 

II. Au sein de "L'Association des amis de la Matica Hrvatska" à Paris

Dans la seconde moitié du mois d'octobre 1970 est fondée à Paris "L'Association des amis de la Matica Hrvatska". Les préparatifs avaient été menés par les Croates qui parachevaient là-bas leurs études universitaires : Neven Šimac, Vice Vukojević et Josip Milić. Au nom de la Matica Hrvatska de Zagreb étaient venus assister à l'assemblée constitutive Šime Đodan, Danilo Pejović et Ivan Cerovac. Le consul général Zorić avait quant à lui honoré de sa présence l'assemblée au nom de l'Ambassade de Yougoslavie. Parmi les hôtes de Zagreb Danilo Pejović évoqua la culture croate, Šime Đodan la situation économique tandis que Vice Vukojević parla de l'histoire croate. D'après le rapport d'un collaborateur de l'UDBA, dont le nom de code était "Putnik", "aucun des orateurs n'a dépassé les bornes, c'est-à-dire n'est intervenu de façon à présenter un intérêt pour le SDS*". Bušić assista lui aussi à l'Assemblée constitutive de l'Association des amis de la "Matica Hrvatska". En 1972 cet acte lui vaudra d'être poursuivi. D'après sa déclaration devant le juge d'instruction à Zagreb, datant du 1er février 1972, il n'était pas alors membre de la Matica Hrvatska, n'avait pas participé à l'assemblée constitutive mais avait fréquenté un temps les locaux de l'Association.

"Dans toute cette activité a également joué sa part Bušić Bruno. D'après nos sources au pays, mais aussi par la station du RSUP* à Paris, nous avons appris que Vice Vukojević arrivera à Zagreb le 20.12.1970 à 16h00. Nous avons pris les mesures pour avoir connaissance de ses mouvements. Selon le résultat de son séjour au pays dépendra également l'arrivée postérieure de Bušić Bruno.

"Putnik" informa le 30 octobre 1970 le Service de sécurité de l'Etat que les 17 et 18 octobre a été accompli le pèlerinage traditionnel croate au sanctuaire marial d'Einsiedeln en Suisse, et parmi une quinzaine de figures connues il cita Vice Vukojević et Bruno Bušić.

 

***

 

* Depuis les années 70, la dénomination officielle de l'UDB-a est SDS (Služba državne sigurnosti - Service de sécurité de l'Etat). Cet organe mène en particulier les enquêtes préliminaires pour les procès politiques. La sécurité d'Etat s'appuie sur un vaste réseau d'espions d'origines différentes. "NDT"
** RSUP : Republički sekretarijat unutrašnjih poslova : le Secrétariat de la République aux affaires intérieures. "NDT"

 

Source : Anđelko Mijatović, Bruno Bušić - Prilog istraživanju života i djelovanja (1939. - 1978.) (Bruno Bušić - Contribution à une étude sur sa vie et son action (1939-1978)), Školska knjiga d.d., Zagreb, 2010, pp. 111-112.

 

 

III. Toujours à Paris

 

A la Sorbonne Bušić s'est inscrit à des études spécialisées d'économie politique qu'il ne terminera pas étant donné que ces études requéraient au moins deux ans. Comme il ne pouvait plus compter sur la bourse du PEN club cessant de valoir avant la fin de l'année 1970, Bušić s'était fait à l'idée de quitter Paris. C'est alors qu'est arrivée une offre de Velimir Tomulić, fondateur de la Ligue des communistes de Croatie en exil et défenseur du socialisme à la soviétique, en vue de collaborer à la revue "Croatia" que celui-ci avait lancée à Berlin. Bušić en fera part le 10 décembre 1970 dans une lettre adressée à Marijan Gabelica à New York : "De ces gens je ne sais absolument rien. Je leur ai écrit que sur le principe je suis d'accord, mais que je souhaiterais m'informer de tout sur place, depuis lors plus un mot de leur part." Dans la lettre il dit également avoir rencontré à Paris Šime Đodan qui lui a proposé de travailler au sein de "l'Agrokombinat", tandis que Vlatko Pavletić de Zagreb lui a confié que la "Matica Hrvatska" envisage après le Nouvel An de lancer son journal dans lequel il pourrait participer à titre honoraire, une idée qui le tentait. "Ceci en Allemagne, pour te dire la vérité, ne m'emballe pas trop, ce serait loin de toute littérature, des sources d'information, et puis du danger direct d'être emprisonné, ce qui vous abruti quoi qu'on en dise, vous entraîne dans des choses sans importance." Bušić se scandalise du manque de compréhension des intellectuels croates pour sa situation : "Il existe plus de solidarité parmi les prostituées de Zagreb que parmi les intellectuels zagrébois et les patriotes de renom." Un regain d'espoir vient toutefois se glisser dans sa vie grâce au professeur Radovan Grgec, le rédacteur de la Société littéraire croate Sv. Ćiril i Metod (St Jérôme), lequel se voyant forcé de rentrer d'urgence à Zagreb avait tout fait pour que le reste de la bourse que lui avait personnellement octroyée Gabriel Marcel profite à Bušić, ce qui lui garantissait pratiquement le séjour à Paris pour les quatre prochains mois.

A la veille du Nouvel An de l'année 1971, le 29 décembre 1970, Bušić se rendit à Londres auprès de Jakša Kušan, le rédacteur et éditeur du fameux organe de l'émigration "Nova Hrvatska". Il s'est confié sur ses impressions à son ami Rudolf Arapović dans une lettre de Paris datant du 17 février 1971 : "Pour le Nouvel An je suis allé chez Kušan à Londres. Encore une illusion en moins, tu avais parfaitement raison. Nous appartenons à des mondes différents, on n'a pas pu tomber d'accord sur un seul point. Lui était ulcéré tandis que cela m'était égal. Son Gvido Saganić m'a traité d'extrémiste." Dans la lettre à son ami il s'est également expliqué sur ses accès d'humeur dépressive qui l'ont affecté pendant des années à cause des difficultés auxquelles il avait dû faire face dans la vie : "Je tombe dans une sorte d'abrutissement et de dépression dont je ne peux m'échapper. Lorsque j'étais à Zagreb j'ai pensé à me rendre à un entretien chez un spécialiste et à un éventuel traitement, mais j'ai dû y surseoir parce que je n'ai pas cette fichue assurance. En outre j'espérais qu'allaient s'emballer les événements qui chasseraient tous mes cauchemars. Il n'en fut rien, j'ai même vécu de pires déceptions et cela de la part de personnes qui auraient dû être une sorte de conscience de la Croatie. Si demain des heures fatidiques devaient survenir dans notre histoire il est peu probable que le peuple ne se fasse avoir et ne soit trahi au gré des intérêts particuliers, égoistes, de certains. Personne n'est sacré, chacun a ses défauts et personne ne peut se soustraire à des procédés vils et particuliers, mais tout à ses limites, or nombre de nos sommités nationales dans la patrie ne connaissent pas ces limites. Je me suis fait à l'idée que même dans l'émigration cela n'est nullement mieux, mais au moins la grosse majorité des gens en sait quelque chose sur ses chefs. Chez nous le peuple est tenu dans l'erreur, il y a encore plein d'illusions de toute sorte."

 

Au début de l'année 1971, Bruno Bušić fait la connaissance à Paris de Josip Senić, l'un des fondateurs de la Confrérie révolutionnaire croate. Un certain "Ivo" de Cleveland, collaborateur au service de l'UDBA, a été informé de cette rencontre par Senić lui-même et en a prévenu l'UDBA à Split. D'après ce rapport, Senić a dit de Busić "qu'il est un gars brillant, un bon patriote".

Sans travail ni bourse ou autre source stable de revenu pour assurer son quotidien, Bušić a plus d'une fois été amené à exprimer son mécontentement. C'est ainsi que dans une lettre adressée à Ivanka Kuzmanović datant du 28 janvier 1971 on lit : "Ici je n'ai pas réussi à trouver mes marques, et ce n'est d'ailleurs pas possible. Je voudrais bien retourner dans la Patrie, mais il n'y a rien non plus qui m'attend là-bas. Tous nos grands patriotes n'ont pas même remué le petit doigt pour m'assurer un quelconque travail adéquat. Que puis-je ? Je n'ai jamais attendu grand chose des autres, mais cette indifférence et cette insouciance dépassent toutes les bornes". Dans une lettre qu'il a envoyée le 31 mars 1971 depuis Paris à son ami Vinko Grubišić installé à Fribourg en Suisse il est dit : "... après toutes les déceptions que j'ai subies dans un effort stérile pour obtenir une bourse, je n'ai plus les nerfs ni la volonté de réessayer. Un de ces jours j'irai à Zagreb. Ce qui m'y attend je l'ignore moi-même, au pire j'y trouverai l'oisiveté. Le retour à Zagreb dans la situation actuelle et en pleine incertitude pour le travail et pour l'existence biologique la plus essentielle ne représente pas pour moi la moindre solution, mais ici aussi la vie m'est devenue plus ou moins stérile. J'espère qu'à Zagreb je tomberai dans le tourbillon des événements, ou qu'à tout le moins moi aussi je remuerai un peu cet air confiné."

Durant l'intervalle où Bušić a séjourné à Paris il s'y trouvait déjà un grand nombre de Croate des deux sexes pour y étudier ou pour une autre occupation. Bušić s'est lié avec eux et les a fréquentés. Il s'agit de  Neven Šimac, Danica Šimić, Zosja Cinoti, Ivo Paparela, Ina Burek, Josip Milić, Mauricije Frka Petešić, Petar Rubić, Vjekoslav Rubić, Danilo Pejović, Krešimir Dikanović, Ivo Radovanović, Ante Radica, Mate Gabelica, les prêtres dominicains Franjo Šanjek, Marijan Jurčević et Dominik Biškup ainsi que le révérend Željko Jurak et d'autres. Les noms de certains apparaissent dans ce texte.

Revenu de Paris à Zagreb au printemps 1971, en passant par l'Autriche en train, il a de nouveau séjourné à Salzbourg et brièvement été l'invité d'Ante Topić Mimara.

 

***

 

Source : Anđelko Mijatović, Bruno Bušić - Prilog istraživanju života i djelovanja (1939. - 1978.) (Bruno Bušić - Contribution à une étude sur sa vie et son action (1939-1978)), Školska knjiga d.d., Zagreb, 2010, pp. 113-116. 

 

 

 

 

 

 

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Publié le 18 Janvier 2011

Le groupe de Bugojno



Les unités armées de Croatie "les renards des montagnes", plus connues sous le nom de groupe de Bugojno ou encore groupe du phénix, est l'appellation donnée au groupe paramilitaire de nationalistes croates qui pénétrèrent sur le territoire de la Yougoslavie le 20 juin 1972, dans le but de provoquer un soulèvement et de détruire la Yougoslavie. Le groupe de Bugojno avait été organisé par la Confrérie révolutionnaire croate (HRB), une organisation secrète fondée en 1961 en Australie et qui était active en Europe et aux États-Unis. La Confrérie révolutionnaire croate s'était assignée pour but principal de libérer la Croatie de la Yougoslavie.

Après la répression du Printemps croate, la Confrérie révolutionnaire croate pensa que le moment était venu de provoquer un soulèvement armé. La Confrérie mobilisa rapidement des effectifs, des armes et des moyens financiers en vue d'envoyer un premier groupe dont la mission était de mener une insurrection sur le territoire de la Croatie méridionale, de la Lika et de l'Herzégovine. Le gros des combattants et de l'argent était venu d'Australie tandis que l'équipement militaire avait été acquis en Allemagne.

Après une brève formation dans un camp situé en Autriche, le groupe s'infiltra en Yougoslavie le 20 juin 1972 au travers de Dravograd, une petite ville du nord de la Slovénie. L'objectif était d'atteindre les montagnes de Raduša, dans la région de l'actuelle municipalité d'Uskoplje en Bosnie-Herzégovine. Le 25 juin 1972 se produisit le premier accrochage entre le groupe de Bugojno et la milice que viendront épauler l'Armée populaire yougoslave et la Défense territoriale. Les forces yougoslaves étaient constituées par environ 30.000 hommes des trois groupes cités qui tentèrent d'anéantir le groupe de Bugojno. Elles finiront par y parvenir en recourant à des informateurs et à la Direction de la Sûreté de l'Etat (UDBA), mais pas avant le 24 juillet 1972.

Au cours des combats dix membres du groupe de Bugojno perdirent la vie en différents endroits de la Bosnie-Herzégovine et dix autres furent capturés puis exécutés. Ils seront abattus à Rakovica tout près de Sarajevo. L'incursion du groupe de Bugojno mit en émoi aussi bien le Parti communiste que l'armée et la police, ce que le président Tito reconnut lui-même en déclarant "... on en a pris une bonne sur la tête...".

Dix-neuf membres de la Confrérie révolutionnaire croate constituèrent le groupe de Bugojno :

 

  • Ambrozije Andrić
  • Adolf Andrić
  • Pavao Vegar
  • Ilija Glavaš
  • Đuro Horvat
  • Vejsil Keškić
  • Viktor Kancijanić (Kocijančić)
  • Petar Bakula
  • Ludvig Pavlović
  • Mirko Vlasnović
  • Ilija Lovrić
  • Filip Bešlić
  • Stipe Ljubas
  • Vlado Miletić
  • Vinko Knez
  • Ivan Prlić
  • Nikola Antunac
  • Vilim Eršek
  • Vidak Buntić

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Publié le 10 Décembre 2009

[1] Aussi bien dans la Yougoslavie royaliste et centralisée (1918-1941) que dans la Yougoslavie communiste et fédérale (1945-1991).
[2] S'opposant à la Yougoslavie et au centralisme serbe, Ante Pavelić (1889-1959) créa une société secrète, "Oustacha" (1929), qui utilisa le terrorisme comme moyen d'obtenir l'indépendance de la Croatie, comme en témoigne l'assassinat à Marseille, en 1934, du roi Alexandre de Yougoslavie et du ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou. En 1941, Pavelić devient le "Poglavnik" (chef) de l'État indépendant de Croatie (NDH), protégé par Hitler et Mussolini. Durant quatre ans, le régime oustachi mena une politique de répression qui prit des allures de génocide. Les Serbes, victimes principales du régime de Pavelić, gardèrent un ressentiment envers la construction étatique croate, y compris en 1991.
[3] Les Domobranes étaient, pendant la Seconde Guerre mondiale, une milice restée fidèle aux idées du Parti paysan croate (HSS).
[4] Borivoje Karapandžić, Kočevje, Titov najkrvaviji zločin (Kočevje, le plus grand crime de Tito), Cleveland, Ohio, 1959.
[5] L'exode croate, qui, au départ, a une dimension économique avec des relents politiques, se fond, avec le temps, dans l'émigration d'après-guerre, en majorité oustachie. Voir SSIP, PA confidentiel, 1957, F-II ; Stephen Clissold, "Croat separatism : nationalism, dissidence and terrorism", Conflict studies, n° 103, 1979.
[6] En 1971, Tito limoge toute la direction communiste croate, jugée nationaliste. De nombreux intellectuels sont emprisonnés, y compris Tuđman, Mesić, Veselica, Budiša, Đodan, Gotovac, mais aussi Dabčević-Kučar et Tripalo, figures politiques qui reviendront vingt ans plus tard sur le devant de la scène politique pour faire accéder la Croatie à l'indépendance.
[7] Les Illyriens se sont déterminés en faveur du dialecte stokavien plus répandu que le dialecte kajkavien. Ce mouvement se tourna vers la promotion de la langue et de la culture populaire.
[8] Le banovina de Croatie comprenait tous les territoires où vivait une population en majorité croate et non ceux que les nationalistes croates demandaient en s'appuyant sur le droit historique.
[9] F. Varaga, "Moskva i Hrvati. Zakulisna igra Moskve s Hrvatima" (Moscou et les Croates. Le jeu en coulisses de Moscou avec les Croates), Hrvatska revija, n°XV, novembre-décembre 1969.
[10] Hrvatska država, XVII, mars-avril 1971.
[11] J. Jareb, ibid. p. 466.
[12] "Requiem svim palima za Hrvatsku" (Requiem à tous ceux qui sont tombés pour la Croatie), Hrvatska revija, n° 1, 1970.
[13] Sur la chronologie des actes de terrorisme commis par l'émigration croate, voir J.-C. Valla, "Le nationalisme croate", Le spectacle du monde, février 1972, pp. 57-61.
[14] Ce tableau ne comptabilise que les actes terroristes criminels. En revanche, certains actes commis par l'émigration politique n'auraient pas dû être considérés comme "terroristes" par les autorités yougoslaves. Par exemple, Gojko Šušak, ministre de la Défense de la Croatie dans le gouvernement de Tuđman, revenu d'émigration pour occuper cette fonction, avait en 1979, le jour de la République, mis en bière un cochon sur lequel était écrit en rouge "Tito".
[15] Voir l'exposé fait par le secrétaire fédéral de l'Intérieur Dušan Ćulafić, devant le Conseil fédéral de l'Assemblée nationale yougoslave, Politika, 20 juin 1985.
[16] Jere Jereb, Političke uspomene i rad dra Branimira Jelića (Les mémoires politiques et le travail de B. Jelić), Cleveland (Ohio), M. Samija, 1982, p. 390.
[17] Milo Bošković, Šesta kolona (La sixième colonne), Birotehnika-Dnevnik, Zagreb-Novi Sad, 1985, p. 340.
[18] Sur les quatre-vingt-une personnes ayant participé au mouvement de masse croate de 1971 recrutés par l'assemblée du Conseil national croate, soixante-deux étaient nées pendant ou après la guerre. Voir M. Bošković, "Diktat iz slobodnog sveta" (Le diktat du monde libre), Stav, 10 janvier 1982.
[19] Deni Stefanović, Les origines de la crise croate de 1971, thèse de doctorat, Paris, 1979, p. 352.
[20] Emigré en 1956 en Australie, membre des organisations terroristes de Luburić, il forma ensuite le Parti socialiste de Croatie. En tant que représentant d'une organisation terroriste, l'entrée sur le territoire de nombreux pays européens lui est interdite. Depuis 1990, il séjourne à Zagreb.
[21] Même si certains mouvements, tels le Parti paysan croate (HSS) et le Mouvement croate de libération (HOP), ne rejoignirent pas ses rangs.
[22] Des anciennes figures du NDH furent élues président et vice-présidents. Il s'agit de Ante Došen (proche collaborateur de Pavelić), Vjekoslav Vranić (ancien ministre des Affaires étrangères du NDH), Ivo Korski (officier de l'armée oustachie) et Dinko Šakić (successeur de Luburić).

Par Marina Glamotchak, sociologue, chargée de recherche au Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d'études stratégiques (Cirpes-EHESS), Paris.

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #La diaspora

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Publié le 9 Décembre 2009

L'émigration politique croate à la recherche de la grande Croatie (1943-1990)


De la Seconde Guerre mondiale à la fin de la guerre en Yougoslavie, l'émigration croate est traversée de plusieurs courants, dominés et organisés par le mouvement oustachi, autour du projet d'une grande Croatie unifiée "dans ses frontières historiques et ethniques". Tous les moyens sont bons : des Croates en exil soutiennent les revendications territoriales anti-serbes, certains tentent une alliance avec Moscou, d'autres versent dans le terrorisme. Une des premières mesures prises par le nouvel État croate en 1990 fut de faciliter le retour des émigrés, soutiens actifs du président Tuđman.

En règle générale, l'émigration politique venue de l'Est après la Seconde Guerre mondiale constitue une opposition au système communiste et une force de soutien pour l'opposition en lutte dans le pays d'origine. Au premier stade de la lutte, le facteur idéologique, défini notamment par la participation, idéologique et/ou militaire, aux mouvements de libération ou à la collaboration pendant la guerre, est décisif pour la constitution des groupes d'émigrés. A long terme s'établit une relation d'influence entre l'émigration politique et le pays, voire avec l'opposition au régime, à qui l'émigration commence à faire passer ses idées politiques. Finalement, avec l'introduction du système multipartiste, l'émigration politique disparaît car le débat politique est transféré dans le pays. Autrement dit, le rôle de l'émigration politique est limité par les processus sociaux dans le pays d'origine. La mise en oeuvre de ses idées n'est possible que si des changements interviennent au pays. L'effondrement du système communiste puis la guerre yougoslave ont attiré l'attention sur des stéréotypes d'ordre nationaliste qui sont devenus des "vérités irréfutables". C'est ainsi que la thèse de l'émigration politique croate, selon laquelle la question croate dans chaque Yougoslavie [1] se ramène à la question de "la nation opprimée", a politiquement accrédité l'idée étatique fondée sur le droit historique des Croates à avoir leur propre État.

Toute émigration politique pose les questions suivantes : dans quelle mesure parvient-elle à garder une continuité avec les idées politiques qui jouaient un rôle dans le pays d'origine avant le départ contraint et forcé ? Est-elle un indicateur fiable de ce que serait la vie politique du pays si le monopole d'un parti communiste unique n'y avait introduit une discontinuité ? Quelle est l'influence - relative - de l'émigration politique sur l'émergence des partis politiques après la chute du communisme ?

Le degré de représentativité politique de l'émigration et le degré de continuité relative de la pensée politique dépendent directement du caractère élitiste ou de masse de cette émigration. L'émigration politique croate, tout au moins au départ, n'était pas nombreuse. Une bonne partie des oustachis [2] et de leurs familles, ainsi que les Croates domobranes [3], qui s'étaient rendus aux Anglais à Bleiburg, avaient été remis aux autorités communistes. Pratiquement personne ne survécut à la tragédie de Bleiburg. [4] Cependant, une partie des oustachis, la plupart des généraux et des ministres avec, à leur tête, Ante Pavelić, parvint à quitter le pays dans les bagages de l'armée allemande. A la différence de l'émigration serbe, composée massivement de paysans et de soldats, l'émigration croate est aisée car les oustachis avaient emporté avec eux des biens. La particularité de l'émigration politique croate est sa régénération relativement rapide, due à la fois à un taux exceptionnellement élevé d'émigrés - à la différence des autres peuples de la Yougoslavie qui, eux, montraient une tendance aux migrations intérieures [5] -, et à la situation dans le pays. Ceci pourrait expliquer le phénomène "d'intégration" des nouveaux émigrants croates, issus du mouvement de masse de 1971, à l'ancienne émigration croate. [6] Enfin, troisième caractéristique, l'émigration politique croate est faiblement anticommuniste. A la différence de toutes les autres émigrations Est-européennes, elle est la seule qui accomplit une réconciliation "nationalo-idéologique". Grâce à l'idée de souveraineté nationale, elle dépasse le conflit national qui avait eu lieu pendant la guerre civile entre les communistes, les oustachis et les domobranes. Le nationalisme est aux centre du champ idéologique de l'émigration politique. Chez les Croates, la simplification est très marquée : le critère de regroupement en émigration est le fait d'être pour ou contre l'Etat indépendant de Croatie (NDH). L'idée yougoslave est assimilée au grand-serbisme. Par conséquent, l'homogénéisation nationale chez les émigrés politiques croates se réalise en définissant de façon négative le peuple serbe, en faisant de lui la source de toutes les difficultés que connaissent les Croates.


Le projet de grande Croatie

La notion de grande Croatie n'apparaît qu'à la fin du XIXe siècle. Elle est indissociable de l'existence, au IXe siècle, d'un État croate comprenant la Croatie et une partie de la Bosnie actuelle. Soumise partiellement par la Hongrie (1102), la Croatie s'associa à la couronne de Saint-Etienne par "une union personnelle". En 1593, une fois la Dalmatie vendue à Venise, la Slavonie conquise par les Turcs, les Confins militaires administrés directement par Vienne, le royaume de Croatie ne comprenait plus que la région de Zagreb, ou Croatie stricto sensu (selon la ligne Karlobag-Karlovac-Virovitica). Au cours du XIXe siècle, la monarchie des Habsbourg se transforma en un Etat centralisé et le nationalisme hongrois s'affermit et influença la Croatie. Vienne nomma un gouverneur de Croatie issu de la noblesse hongroise.

La transformation du mouvement illyrien [7] en un Parti national fit germer l'idée d'une grande Croatie sous le couvert d'une Unification des Slaves du Sud. Ses représentants considéraient qu'ils pouvaient parvenir à ce but dans le cadre d'une monarchie habsbourgeoise fédéralisée dans laquelle la Croatie retrouverait son intégrité territoriale et où Zagreb deviendrait le centre de l'idée yougoslave. Après la chute de l'Empire austro-hongrois en 1918, le Sabor proclama l'indépendance du Royaume Triunitaire de Croatie-Slavonie-Dalmatie afin de s'unir avec la Serbie et la Slovénie dans un nouvel État nommé Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes. Les territoires sud-slaves de la défunte Autriche-Hongrie (Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine et Voïvodine) étaient considérés comme étant l'héritage direct de la Croatie. C'est pourquoi les émigrés politiques reprirent à leur compte l'idée selon laquelle la frontière Zemun-Kotor de l'Empire des Habsbourg était la ligne de démarcation entre la Serbie et la Croatie.

Autrement dit, tout au long du XIXe siècle, la politique croate s'appuya sur le droit historique des Croates, et notamment sur le droit à un État assurant l'intégrité des terres croates. Sur cette base fut élaborée l'idée d'un peuple politique, seul occupant du territoire croate. A la différence de la politique croate traditionnelle qui se rapprochait tantôt de Vienne, tantôt de Budapest, mais restait dans le cadre de la monarchie des Habsbourg, le Parti du droit croate, avec à sa tête Ante Starčević (1823-1896), se déclarait totalement en faveur d'un État croate indépendant, souverain et occupé par les seuls Croates. Ses thèses furent reprises par les oustachis.


Ante Pavelić organise l'émigration

Avec la construction de la Yougoslavie, dont la Constitution centralisatrice découpe l'Etat en unités administratives qui bafouent les frontières des entités historiques, les Croates estiment trahie leur vision de l'Etat commun. Il faut attendre les années trente pour que l'élite politique serbe prenne conscience du fait que l'identité nationale croate ne peut se transformer en une identité yougoslave. En août 1939 le chef du gouvernement, Dragiša Cvetković, en accord avec l'homme politique croate Vladko Maček, crée la banovina de Croatie, qui comprenait les banovinas de la Save et du Littoral et certains districts de Bosnie et d'Herzégovine. La Croatie était constituée de la Croatie proprement dite, de la Slavonie ainsi que de la Dalmatie qui entrait avec Dubrovnik pour la première fois dans la composition de la Croatie. Ainsi elle devint plus grande que jamais et était le seul banovina en Yougoslavie à être constitué à un niveau national. [8] Le 10 avril 1941, l'Etat indépendant de Croatie (NDH) était proclamé par le colonel Slavko Kvaternik, au nom du chef des oustachis, Ante Pavelić. Le NDH annexait la Bosnie et l'Herzégovine, le Srem en Voïvodine, mais il n'englobait pas la Dalmatie et l'Istrie, devenues italiennes. Cet État reconnaissait comme croates les catholiques et les musulmans - ces derniers étant proclamés "la fleur de la nation croate" - mais pas les orthodoxes et les juifs.

Après-guerre, le cadre idéologique de l'émigration politique croate sera donc déterminé avant tout par sa participation à certains mouvements lors de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre civile qui eut lieu à ce moment-là en Yougoslavie. Le fait d'être pour ou contre le NDH constitue la référence incontournable dans la vie politique des émigrés, parmi lesquels on peut distinguer :

  • Les oustachis, groupés autour de Pavelić, qui s'employa à organiser l'émigration, majoritairement oustachi, en un corps unique qui représenterait tous les Croates vivant à l'étranger. C'est à partir de ce mouvement que s'est formé le Mouvement croate de libération (HOP) dont le but politique est l'instauration d'un État croate indépendant. Ce corps politique resta uni jusqu'à la mort de Pavelić en 1957, à l'exception d'une aile qui s'en détacha, sous la férule d'Ivan Orsanic, qui fonda en 1951 le Parti républicain croate.
  • Les oustachis détachés de Pavelić. Max Luburić, commandant de Jasenovac, camp de sinistre mémoire, et un des hommes de confiance de Pavelić, refusa de reconnaître Stjepan Hefer comme successeur de ce dernier. Il fonda alors le Comité national croate (HNO), dont le but politique est l'instauration d'un État de Croatie sur l'ensemble de l'espace national et historique du peuple croate.
  • Les partisans d'un courant démocratique, en particulier autour du Parti paysan croate (HSS) de Vladko Maček, ainsi que les Croates réunis autour du groupe Demokratska alternativa.
  • Enfin, ceux pour lesquels un accord avec les Serbes était indispensable. C'est le cas de Roko Kaleb (1920-1987) qui, en émigration, forma en 1966 l'Union démocratique croate, qui agissait dans le cadre de l'Union démocratique slave du Sud (1960).
L'émigration croate issue du mouvement oustachi est la plus importante, tant en nombre qu'en raison d'une organisation qui lui permet d'influer sur les autres groupes d'émigrés. A la base de sa vision de l'Etat, on trouve trois piliers : le droit historique, le droit à un État et le principe ethnique. La constitution d'un État croate "dans ses frontières historiques et ethniques" prévoyait deux options complémentaires : le séparatisme, qui supposait le démantèlement de la Yougoslavie ; et l'unitarisme, sous la forme d'une Grande Croatie fondée sur une unification territoriale et ethnique. Le séparatisme ne supposait pas nécessairement l'unification de plusieurs territoires et,, inversement, l'unification n'impliquait pas obligatoirement le séparatisme car elle pouvait également être envisagée dans le cadre de la Fédération yougoslave.

On peut diviser les projets d'une grande Croatie excluant l'existence de la Yougoslavie selon deux lignes. Une grande Croatie minimale comprenant le territoire de l'Etat indépendant de Croatie de 1941 et la Dalmatie vers l'ouest par une union avec la Slovénie, et vers l'est par une union avec le Sandjak. En raison de la faible majorité dont jouissaient les Croates dans ces État, la politique extérieure de l'émigration était d'affaiblir la Serbie en se cherchant des alliés.


L'alliance avec Moscou

Tout d'abord, les Croates en exil soutinrent toute revendication territoriale émise à l'encontre de la Serbie : le Kosovo par les Albanais, la Serbie orientale par les Bulgares, le Banat par les Hongrois. Tous les peuples balkaniques ayant intérêt à la dissolution de la Yougoslavie, l'Europe de l'Est connaîtrait par la suite une restructuration qui prendrait la forme d'une confédération adriatico-danubienne des pays d'Europe de l'Est à laquelle adhérerait également l'Albanie. La Croatie indépendante serait également liée aux autres pays danubiens par la religion. Avec l'apparition du Parti du droit en Croatie, l'Eglise s'était opposée à l'illyrisme considéré comme porteur des ambitions serbes. Le clergé catholique assimilait État croate et catholicisme. Ainsi, la grande Croatie assurerait la défense du catholicisme et ferait de ses frontières une ligne de démarcation entre l'Occident catholique civilisé et l'Orient orthodoxe et barbare.

Le changement politique introduit par Branimir Jelić - fondateur en 1950 du Comité national croate - constitua un événement d'importance dans l'émigration croate. Longtemps anticommuniste, Jelić changea d'avis et promut l'instauration d'un Etat croate soutenu par les Soviétiques considérant qu'il n'était pas dans l'intérêt du peuple croate d'adhérer à un bloc antibolchévique. Dès le printemps 1970, il entra en contact avec des représentants soviétiques. [9] A peu près à la même époque, en décembre 1971, s'ouvrit à Zagreb un consulat soviétique dont la juridiction s'étendait également à la Bosnie-Herzégovine. Jelić fonda ses espoirs sur la "politique du nouveau cours" adoptée par Moscou dans ses relations avec la Yougoslavie. Il eut différents entretiens avec les soviétiques à Kiev, Sofia et Moscou. Selon l'arrangement conclu entre les deux parties, Jelić s'engageait à ce qu'en cas de conflit Est-Ouest la Croatie "restât neutre" tout en concédant aux Soviétiques l'aérodrome de Mostar et le port de Rijeka. D'après lui, ce plan n'aurait pas été complet sans l'adhésion des représentants des émigrations albanaise, macédonienne et slovène, dont Jelić soutient les revendications territoriales à l'encontre de la Serbie. Les textes qui paraissent à cette époque dans Hrvatska država parlent du "bloc légaliste" que représentent les communistes croates dans le pays, bloc chargé d'appeler le peuple au soulèvement comme le prévoyait la déclaration de Moscou du 29 avril 1971. [10]

Nombreux furent les émigrés qui n'approuvaient pas ou raillaient les connexions entre Jelić et l'URSS. Il importe peu ici de savoir quels étaient réellement ses liens avec l'Union soviétique. Il fit passer un message qui, en tant que tel, fit son effet. Le fait qu'un homme très proche des idées de Pavelić se tourne vers Moscou et collabore avec les communistes dans le pays frappa l'émigration croate et ouvrit la route à une véritable réconciliation nationale. En effet, si toutes les émigrations d'Europe de l'Est espéraient des changements "démocratiques" dans leurs pays et comptaient sur l'aide occidentale pour restaurer les régimes antérieurs, en ce qui concernait la Yougoslavie, les Etats-Unis et l'Europe de l'Ouest voulaient maintenir en place Tito. Il était clair que "la doctrine américaine ignorerait encore la question croate [...] au moins pour les dix ans à venir... Dans ce contexte, l'existence d'une Croatie indépendante, ou plutôt la 'destruction' de la Yougoslavie, [était] pour les Américains, une affaire d'expansion soviétique." [11] Le rapprochement de Jelić avec Moscou était donc la rationalisation d'un but politique, dans la mesure où il espérait que Moscou changerait d'attitude envers la Yougoslavie et par là-même envers la question croate.


Nationalistes et communistes se rapprochent

L'impact de l'idéologie, en général, dépend de nombreux facteurs, dont le plus décisif est la capacité d'intégration du groupe. Plus un groupe atteint un haut niveau de cohésion, plus il est isolé des autres et plus l'impact de l'idéologie est fort. Celle-ci justifie les comportements et légitime les désirs des émigrés politiques. Pour atteindre la plus grande interdépendance et l'intégration possible entre leurs membres, les groupes d'émigrés, au-delà du symbole qui les différencie des autres groupes ou des autres nations, fonctionnent suivant un système éprouvé d'exclusivisme, et pour souligner leur propre valeur, dénigrent les autres.

Si les Croates de l'émigration politique sont anticommunistes, c'est parce que leur postulat idéologique assimile Yougoslavie et Serbes, car dans la Yougoslavie communiste, les Serbes sont perçus comme étant les porteurs du yougo-communisme. A partir de 1969, en raison des événements en Yougoslavie, l'émigration politique croate arrive à un tournant. L'anticommunisme est dirigé contre la "Serbo-slavie" et non plus contre les communistes croates. Un compromis s'instaure sur la base de l'unité nationale. Le lien entre communisme et nationalisme avait été particulièrement fort dans la période d'avant-guerre quand l'objectif de base des communistes yougoslaves, à partir du congrès de Dresde en 1926, avait été de détruire la Yougoslavie en accordant la souveraineté aux petits peuples. Pour mettre en oeuvre cette réconciliation nationale, on compte avant tout sur la jeune génération : "Ces nouveaux Croates, les fils des anciens oustachis, des anciens domobranes et des anciens partisans, nourrissent, dans leur coeur pur, un amour pour la Croatie, et, grâce à leurs jeunes forces, ils franchiront l'abîme qu'ont creusé leurs grands-pères et leurs pères, abîme que, des deux côtés, des étrangers ont approfondi et qui a, malheureusement, séparé les membres d'un même peuple... Car, aujourd'hui, les uns et les autres comprennent qu'en 1945 ce ne sont pas les oustachis qui ont été écrasés, ni les communistes qui ont vaincu, mais qu'en réalité c'est bien la Croatie qui a été défaite..." [12]

Le besoin, propre à l'émigration, de mener une large activité idéologique ne répond pas seulement à la nécessité de justifier la situation de fait dans laquelle elle se trouve. L'émigration politique a besoin d'objectifs et de valeurs correspondant à sa vision. Le fait de se tourner vers un avenir qui, d'ailleurs, pour nombre de groupes émigrés, n'est qu'un retour au passé, permet une transmission idéologique où l'idolâtrie de l'avenir ne fait que compenser une réalité défavorable. L'idéologie peut mobiliser ses partisans autour d'une action sociale et les pousser à l'abnégation, parce qu'elle n'est pas seulement un système d'idées rationnellement organisées mais possède une dimension affective dont découle son pouvoir. Or, les actes terroristes reflètent une conjonction spécifique entre la vision politique et la violence. L'étude du terrorisme met l'accent sur les buts poursuivis en tant qu'élément fondamental de la violence politique. Ces buts se rapportant à un futur projeté, il arrive souvent que les moyens utilisés prennent le pas sur les objectifs à atteindre. Dans les différentes typologies qui analysent le terrorisme, ce sont "les actions terroristes exécutées pour provoquer le régime en place", qui correspondent le plus aux pratiques de l'émigration politique. Les vicitmes sont sélectionnées de façon à déclencher une réaction des organes étatiques. Ainsi les actions terroristes menées par l'émigration croate témoignent de la priorité donnée aux attaques contre les représentations diplomatiques yougoslaves [13], comme le montre le tableau ci-dessous. [14]

Actions terroristes croates

  Années et nombre d'attaques        
Victimes

Personnels

diplomatiques

1962, 1965, 1966

1967 (6 bombes)

1969, 1972

1975-1977

3

6

2

3

Bâtiments

(ambassades, consulats)   

1966 (2fois), 1967

1968 (4fois)

1971, 1976, 1982

3

4

3

Détournements d'avions
1972 (2 fois), 1975, 1976
4
Victimes accidentelles
1963, 1968, 1970, 1972,
1978
5
Total (1962-1982)
  33

 



L'infiltration de groupes de diversion sur le territoire yougoslave était très répandue dans la période d'après-guerre, quand l'émigration croyait encore à la possibilité de l'emporter sur le régime communiste. Les "actions de guérilla" menées par les membres de diverses formations militaires qui avaient existé pendant la guerre et qui n'étaient pas parvenues ou n'avaient pas voulu quitter le pays étaient prédominantes dans la stratégie de l'émigration. De 1945 à 1947, 826 groupes d'espionnage quittèrent l'Occident pour la Yougoslavie. De 1948 à 1954, l'émigration communiste qui avait pris parti pour le Kominform fut la plus active. [15] Puis vint une relative accalmie qui dura jusqu'aux années soixante. De 1966 à 1972, quatre-vingt-onze actions de diversion furent réalisées par l'émigration politique yougoslave, dont cinquante-huit par les oustachis et neuf par les tchetniks. L'émigration croate était alors convaincue que "la patrie est mûre pour une révolution et qu'il est nécessaire d'y envoyer des individus entraînés ou de petits groupes qui commenceront les actions révolutionnaires" [16] Des ramifications de la Fraternité révolutionnaire croate, fondée en Australie vers 1960, existaient en France, l'une à Nice, l'autre à Paris. En 1961 fut fondée en Allemagne la Fraternité croate de la Croix du révérend Raphaël Medić. La résistance nationale croate, créée par Luburić, déclarait ouvertement dans son programme être une organisation terroriste : "Durant la décennie 1972-1982, elle a commis vingt-cinq actes terroristes de grande envergure dont quatorze poses de bombes, deux détournements d'avion, cinq attentats et cinq incendies de sites et de représentations yougoslaves." [17] L'Allemagne était le pays où les organisations terroristes de l'émigration croate étaient les plus nombreuses.

Les individus ayant commis ces actes terroristes étaient des jeunes émigrés politiques d'après 1971 [18] ou des travailleurs émigrés venus de Croatie, donc une génération qui n'avait pas participé à la Seconde Guerre mondiale (19). Ce sont des émigrés économiques qui commirent le plus grand nombre d'actes terroristes en Yougoslavie.

Cependant, dès la formation du Conseil national croate (HNV), des divergences, non seulement sur le but mais aussi sur les méthodes d'action, se firent jour. Les uns partaient du principe qu'il fallait faire du Conseil, en tant que corps politique de l'émigration croate, une organisation légale, tandis que les autres, en général recrutés parmi les plus jeunes émigrés, prônaient l'utilisation de méthodes plus radicales. Le Mouvement pour la création d'un Etat croate (HDP) naquit d'une fraction issue du Conseil national croate. Ce mouvement, dirigé par Nikola Stendul [20], rassembla autour de lui les courants les plus radicaux de l'émigration politique croate et forma une coalition appelée l'Unité combattante croate. Les nombreuses actions terroristes ou actes de diversion commis en Yougoslavie après 1980 sont l'oeuvre exclusive de ces organisations.

Le terrorisme de l'émigration politique est un acte qui, tout en transmettant un message à l'opinion publique au moyen de la violence, voulait être perçu comme un acte de résistance au régime existant. C'est pourquoi de nombreux groupes terroristes de l'émigration politique se définissaient comme des "mouvements de libération nationale". Par ailleurs, l'Etat visé fut souvent le protagoniste d'actes terroristes. En dix ans, de 1967 à 1977, dix-sept réfugiés croates furent tués dans la seule Allemagne.


L'opposition tente de s'unir

Toute émigration aspire à créer un corps représentatif qui mènerait une politique nationale et serait le représentant légitime du peuple tout entier. Cependant, les émigrés politiques croates, divisés en différents mouvements pendant la Seconde Guerre mondiale, ne réussirent pas, en règle générale, à dépasser la ligne de démarcation idéologique qui les séparait. Parfois, ils ne cherchèrent pas l'unification de l'émigration, comme Vladko Maček, le leader du Parti paysan croate (HSS) qui se considérait comme le représentant légitime du peuple. Toutefois, le Programme de l'opposition démocratique croate annonça, en 1968, une collaboration active entre toutes les forces d'opposition, à l'extérieur comme à l'intérieur de la Croatie. Cette orientation idéologique se concrétisa après les événements de 1971 : l'émigration s'empressa d'essayer de rassembler tous les Croates - oustachis, travailleurs temporaires à l'étranger, dissidents et même communistes. A partir de ce moment-là, à la différence des autres émigrations politiques qui craignaient les nouveaux réfugiés politiques, elle vécut un important rajeunissement tant de ses cadres que de ses idées politiques et s'ouvrit vers une véritable réconciliation nationale. Le Conseil national croate (HNV) fut formé en 1974 comme une sorte de coalition nationale, un corps commun [21] à la direction duquel participaient des membres de l'ex-régime oustachi, des membres de toutes les organisations dites terroristes. Lors de la première assemblée de ce Conseil, seize membres sur trente étaient issus des rangs oustachis [22] et quatorze de la nouvelle émigration.

Le but du HNV était l'instauration d'un État croate et, dans cette perspective, l'État indépendant de Croatie (NDH) du 10 avril 1941 était jugé comme résultant de l'aspiration du peuple croate à l'indépendance. La stratégie du HNV était d'unifier les activités de l'émigration puis de transférer cette stratégie dans le pays : installation de personnes de confiance à des postes-clés dans l'armée, le corps diplomatique, l'administration, lutte pour le retrait de Croatie des soldats non-croates ; possibilité pour tous les émigrés politiques de rentrer en toute liberté au pays... D'ailleurs, une des premières mesures du nouveau pouvoir croate en 1990 fut l'adoption d'une loi permettant le libre retour des émigrés politiques, les principaux financiers du président Tuđman.

La constitution du corps national représentatif qu'était le HNV fut une spécificité de l'émigration croate. Si les autres émigrés issus de l'espace yougoslave disposaient d'organisations politico-culturelles, l'émigration croate, elle, mérite le qualificatif de politique. Connotée extrêmement négativement - majoritairement oustachie puis radicale et terroriste -, elle a su tout d'abord procéder à une réconciliation nationale et s'adapter aux événements qui se déroulaient dans le pays. Le démembrement de la Yougoslavie a dans ces conditions ouvert à cette émigration un champ d'action très vaste. Au moment de la chute de l'empire communiste, pour la première fois, elle eut la possibilité de jouer un véritable rôle en soutenant le processus social à l'intérieur du pays et ce de trois façons : en se liant avec certains partis porteurs des mêmes aspirations ; en aidant financièrement ces partis ; en s'engageant sur la scène internationale lors de la guerre en Yougoslavie et en créant un "lobby" au profit de sa nation qu'elle cherchait à appuyer auprès de l'opinion publique internationale. C'est une autre histoire.

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #La diaspora

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Publié le 9 Novembre 2009

Si je demande à mes parents d'où nous venons, ils me répondent comme déjà leurs parents leur répondaient à cette question :

 

De l'autre côté de la mer

 

Un projet de Nino Jacusso - réalisateur

 

1. Synopsis


La synopsis suivante représente la base des recherches servant à l'élaboration d'un concept de réalisation pour un film documentaire. Le sujet du film serait de raconter l'histoire d'une minorité ethnique à l'exemple de mon village natal Acquaviva Collecroce, dans la région de Molise, province de Campobasso en Italie du sud. Le point de départ est consacré à la langue serbo-croate, ma langue maternelle, qui est parlée encore aujourd'hui dans mon village. Cette langue serbo-croate est fondamentalement différente de celle qui est parlée en ex-Yougoslavie. Mes grands-parents, mes parents et moi-même, ainsi que d'autres habitants du village sommes fiers d'avoir pu garder notre singularité - mais à quoi bon ? Il y a des années que je vis dans la région alémanique de l'Europe (Suisse) et ce n'est qu'avec mes parents et dans mon village natal que je peux me faire comprendre en serbo-croate. Mes enfants et ceux de ma parenté qui vivent également à l'étranger renoncent à cette "particularité", ils perdent les connaissances, la tradition et le langage, ce qui est bien dommage mais probablement inévitable. Au village, il est chic aujourd'hui de parler l'italien comme à la télévision et non pas le serbo-croate. Ce que Mussolini n'a pas réussi à changer, c'est la télévision, la mode et le nouvel air du temps qui feront disparaître dans les prochaines décennies les îlots linguistiques en Italie. Le projet du film devrait entre autre assurer la préservation de ces traces culturelles.

 

Les conflits en ex-Yougoslavie ont apporté une nouvelle actualité à notre existence insulaire durant des siècles. C'est sur l'initiative de l'église et des communes qu'autrefois des groupes folkloriques de Croatie arrivaient dans notre village, tandis qu'aujourd'hui ce sont les réfugiés. Au lieu d'être reçus chaleureusement, puisque de même origine, c'est une atmosphère d'hostilité à l'égard des étrangers qui se répand dans le village, comme dans toute l'Europe. Cette confrontation culturelle dramatique pourrait également être sujet de ce film documentaire.

 

2. Histoire


"D'où venez-vous ?" De l'autre côté de la mer." Au début de ce siècle, Milan Resetar fut le premier à rechercher scientifiquement, sous l'ordre de la monarchie K.u.K impériale, ce que signifiait "de l'autre côté de la mer". Il visita mon village natal Acquaviva Collecroce et après de longues études, édita une oeuvre en plusieurs volumes, qui atterit, on ne sait comment, dans la modeste bibliothèque de mon village.

 

Je découvris cette édition par hasard il y a deux ans et probablement que ce que je savais déjà de mes parents et grands-parents, je l'ai appris avec plus de précision par le récit de Resetar : Acquaviva Collecroce est nommée en réalité Vodaziva u Cruc et signifie "eau de source vivante à la croix des collines". Mon village fut fondé au début du 16ème siècle par les Serbo-Croates qui s'enfuirent, poursuivis par les Turcs de Dalmatie et D'Herzegovie. Personne ne semble plus savoir de quelle manière les gens traversèrent "de l'autre côté de la mer", peut-être en bateau ou en radeau. L'histoire enseigne l'arrivée de ces gens sur la côte adriatique de l'Italie du sud. Là, ils demandèrent asile auprès des Latifundisti et des Feudatari qui leur permirent de fonder sept villages dans la région sauvage de Molise.

 

Pendant 400 ans la langue serbo-croate fut conservée dans mon village. Puisqu'il n'y eut pas d'évolution de la langue, des nouveaux mots en langue molisaine-italienne s'introduisirent dans le langage serbo-croate. C'est ainsi qu'une nouvelle langue se créa, incompréhensible aux gens vivant en dehors du village. Les traditions et coutumes furent transformées par l'influence de l'Eglise catholique et se retrouvent encore aujourd'hui sous forme cachée. Il y a encore peu de temps, les gens ne faisaient leur confession qu'auprès d'un curé parlant le serbo-croate. La restriction la plus grave pour les villages parlant le serbo-croate fut l'interdiction de parler une autre langue que l'italien pendant l'ère mussolinienne. Il existe aujourd'hui deux villages parlant encore ce mélange de serbo-croate molisain. Ce n'est plus qu'une question de temps, sous l'influence des écoles des médias (surtout la TV), de voir disparaître et oublier cette fascinante coutume.

 

3. Le projet


3.1 Partie historique


Dans une partie historique je voudrais suivre les traces de mes ancêtres et découvrir au moyen de documents retrouvables, comment et pourquoi les colonies serbo-croates se sont installées en Italie du sud. Il existe des documents et témoignages dans les archives de l'Etat et de l'église de Campobasso, capitale de la région de Molise, ainsi qu'à Naples et à Rome. Je ne sais pas si, à ce jour, il serait possible ou nécessaire d'avoir accès aux archives en Bosnie et en Croatie. Pour introduire cette partie historique dans le film, plusieurs façons sont envisageables. "Le texte parlé ainsi que des images en off", ou alors les interviews et les discussions qui s'ajouteraient aux images historiques.

 

3.2 Partie contemporaine


C'est dans une partie contemporaine que je voudrais retenir au moyen de sons et d'images la situation actuelle de mon village. Ce n'est pas une affaire sèche et ennuyeuse que j'ai envie de faire, mais de créer avec l'aide du film documentaire un récit vivant et passionnant. Devant la caméra en marche, les personnes répondraient à mes questions dans notre langue. Que signifie parler le serbo-croate dans le Molise d'aujourd'hui ? Pourquoi tient-on à cette tradition ? Que signifie cette langue pour nous ? Et, quel effet cela nous fait-il de voir venir, 400 ans plus tard, des réfugiés de même origine demander asile ? Cette confrontation pourrait être le point culminant d'une histoire dramatique - en ce moment pourtant je n'ai pas plus de précisions à donner là-dessus. Le maire du village s'est fortement engagé à recueillir des réfugiés de Croatie. D'autre part, on ressent, comme partout, une hostilité vis-à-vis des étrangers malgré les racines historiques communes.

 

3.3 Partie personnelle


Le langage influence la conscience - que signifie pour moi de parler et de penser en serbo-croate ? en allemand ? ou en italien ? Je voudrais poser des questions et discuter de cela avec ma famille. Ma cousine qui a aujourd'hui 48 ans a refusé de parler le serbo-croate dès l'âge de 12 ans. Ses enfants ne parlent plus que l'italien et comprennent à peine leur grand-mère. Le refus de parler cette langue a eu pour ma cousine une cause évidente. Dans les années d'émigration (1960-1965) ses parents l'ont placée dans un internat religieux à Bojano où l'on essaya à coups de baguettes de décimer le serbo-croate.

 

4. Méthode de travail et but


A la suite de recherches intensives dans l'histoire, de discussions préalables avec les personnes concernées et qui figureraient dans le film, je voudrais planifier un projet de réalisation pour un film documentaire. Il est évident que, à l'exception de la partie historique, beaucoup d'aspects de réalisation se formeront durant le tournage. L'assemblage des documents et des témoignages demandera un travail spontané, dans une petite équipe (caméra, son, réalisation et assistance) pendant un certain temps.

 

Notre travail se fera selon le principe du documentaliste : collectionner, trier, assembler (montage). Les déclarations, les images et le son formeront l'histoire durant le montage. Ce n'est pas la chronologie des événements qui me paraît primordiale, mais les associations dans l'histoire qui apparaissent peu à peu pendant le montage.

 

Le but est de faire un film documentaire émotionnel et captivant qui parle d'une minorité ethnique vivant au coeur de l'Europe. Le film a pour but de sensibiliser et de toucher le public afin d'obtenir plus de compréhension à l'égard des minorités de notre société.

 

Il est envisageable de réaliser sur la base du film documentaire une version télévisée et une version court-métrage pouvant être utilisée dans les écoles et par différentes organisations.

 

5. Annotation personnelle


En 1980 j'ai tourné dans mon village natal un film documentaire concernant l'émigration. Comme beaucoup d'autres villages d'Italie du sud, mon village natal a toujours subi de grosses crises économiques. Des familles entières, ainsi que la mienne, furent obligées d'émigrer à l'étranger. Le film documentaire "Ritorno a casa" parle de ce problème.

 

Pendant le tournage de "Ritorno a casa" je me suis souvent retrouvé face à des gens, des documents ou des traces qui se rapportaient d'une manière ou d'une autre à la synopsys décrite ci-dessus. Dix ans plus tard, en 1990, je retourne encore une fois dans mon village natal pour y tourner mon film "Bellinvitu - Die schöne Einladung", qui cependant n'a pas de relation directe avec le village.

 

C'est à ce moment que je découvre d'autres documents et témoignages tout en réalisant que lentement les traces de ces gens avec leurs traditions et leur langue s'effacent. Le curé du village m'a montré les volumes de Resetar et je me rendis compte de l'importance qu'aurait un film documentaire sur mon village. Il est impossible pour un réalisateur de films de voir disparaître dans les dix prochaines années tout un groupe d'une population fascinante sans broncher.

 

"De l'autre côté de la mer" (titre du travail) est plus qu'un portrait villageois, plus qu'un portrait d'une minorité ethnique qui est la mienne - c'est la dernière possibilité de documenter l'histoire de ce groupe ethnique par l'intérieur et de la part d'un représentant de ce groupe.

 

Selon moi, c'est une chance que nous ne devrions pas manquer.

 

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Rédigé par brunorosar

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Publié le 8 Novembre 2009

La seconde émigration oustachie

 

 

Pavelic à nouveau dans l'émigration

 

Au moment de l'effondrement du NDH à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la patrie fut abandonnée par un grand nombre d'acteurs politiques liés au mouvement oustachi et au pouvoir oustachi, mais aussi par des membres d'autres orientations (des partisans du HSS, des intellectuels catholiques, des personnalités culturelles et publiques), qui avaient redouté la répression communiste. Pour la seconde fois, Ante Pavelic se retrouva dans l'émigration. En sa compagnie le gouvernement croate, avec à sa tête le Premier ministre Nikola Mandic, quitta la Croatie. Une partie du gouvernement parvint à rejoindre l'Occident tandis que l'autre partie des ministres croates fut livrée par les Alliés à l'Armée yougoslave de Tito. Il s'agissait de Nikola Mandic, Muhamed Alajbegovic, Julije Makanec, Pavao Canki, Zivan Kuvezdic, Nikola Steinfl et de l'ancien ministre Mile Budak. Ils furent condamnés à mort par le pouvoir communiste et exécutés. Pavelic lui-même accompagné d'un groupe fort restreint parvint jusqu'à la zone américaine et s'installa dans la petite localité de Leingreith. Cependant, après avoir appris qu'une partie du gouvernement oustachi avait été livrée, il s'éclipsa. Pavelic s'enfonça dans une épaisse clandestinité. Les autorités alliées tentèrent de découvrir sa cachette mais sans succès. Il resta profondément terré jusqu'à ce que son passage en Italie eut été prêt. En automne 1946, il quitta l'Autriche déguisé en frère et c'est avec un passeport péruvien qu'il passa en Italie. Ayant traversé Venise et Florence, il arriva à Rome où il commença à rassembler ses collaborateurs. C'est là qu'il forma le Comité national croate (Hrvatski drzavni odbor), à la tête duquel se trouvaient Lovro Susic, Mate Frkovic et Bozidar Kavran.

 

Passé un certain temps, Pavelic fut exfiltré en Amérique du Sud, plus exactement à Buenos Aires en Argentine. Y avait opéré avant la guerre une branche de l'organisation oustachie, le Domobran croate (Hrvatski domobran). Pavelic se mit à regrouper autour de cette organisation les émigrants croates sur base d'un programme de lutte contre l'état yougoslave. En Argentine était alors au pouvoir le général Juan Peron qui lui offrait refuge et protection.

 

 

Nouvelle organisation et activité renforcée

 

A l'occasion de la célébration du dixième anniversaire de la proclamation de l'Etat Indépendant de Croatie en 1951, Pavelic annonça qu'il allait regarnir le Gouvernement national croate. En effet, comme nous l'avons dit, une partie du gouvernement avait été capturée au moment de la retraite puis livrée à l'Armée yougoslave et exécutée. Désormais, le gouvernement allait être composé d'importants responsables oustachis : Dzaferberg Kulenovic, Andrija Artukovic (ministre des Affaires intérieures), le comte Petar Pejacevic (ministre des Affaires extérieures), Vjekoslav Vrancic (vice-président du Gouvernement), Andrija Ilic (ministre de l'Education), Rafael Boban (ministre des Forces armées), Jozo Dumandzic (ministres des Postes, des Téléphones et des Télégraphes), Ivica Frkovic (ministre des Forêts et des Mines), ainsi que Stjepan Hefer, Himlija Beslagic et Jozo Turina en tant que ministres sans portefeuille. En Argentine étaient alors arrivés d'autres émigrants oustachis qui se rassemblèrent sous la bannière de Pavelic et développèrent une activité politique qui alla en s'amplifiant. Pavelic lui-même fut très actif. Il fit publier dans la presse émigrée divers articles, discours et déclarations où il s'en prenait rudement au régime communiste yougoslave sous le couvert duquel aurait été menée l'hégémonie grand-Serbe.

 

Durant l'été 1954, Pavelic rencontra à Buenos Aires Milan Stojadinovic (également installé dans cette ville). D'après les écrits de la presse croate et serbe émigrée, leur rencontre avait eu pour dessein d'interroger les possibilités d'une intervention commune des Croates et des Serbes en exil contre l'ennemi commun - le régime communiste en Yougoslavie. Il s'agissait, effectivement, d'un plan pour créer des états croate et serbe particuliers après qu'eut été démantelée la Yougoslavie et pour établir des relations de bon voisinage entre eux. La nouvelle fut ultérieurement confirmée de part et d'autre. Stojadinovic déclara à propos des négociations : J'ai considéré le Dr Pavelic être l'homme d'Etat le plus grand et le plus capable, qui a su ce qu'il veut et a été prêt à assumer la responsabilité de ses actes politiques. J'estime que derrière sa politique se tient la majorité du peuple croate et c'est pourquoi j'ai jugé pertinent et utile de m'entendre avec lui. Les négociations étaient à ce point avancées qu'un texte d'accord était déjà prêt, mais sa signature fut différée.

 

Pavelic continua de rassembler ses partisans appartenant à l'émigration en faisant ainsi de l'Argentine, c'est à dire de Buenos Aires, le principal point de confluence pour les émigrants oustachis. Une nouvelle action du Dr Pavelic fut de fonder le Parti croate fondateur d'Etat (Hrvatska drzavotvorna stranka). Ce parti était plus conforme à la période d'après-guerre, une fois défaits le fascisme et le nazisme avec lesquels le mouvement oustachi avait été lié. Cependant, Pavelic tenta rapidement (en 1956) d'élargir son activité politique dans l'émigration en transformant le parti en Mouvement de libération croate (Hrvatski oslobodilacki pokret - HOP). L'activité du HOP reposait sur les principes de la première émigration croate. La centrale du HOP était installée à Buenos Aires et elle possédait des antennes dans les pays de l'Europe de l'Ouest, aux USA, au Canada et en Australie.

 

 

Divisions et programmes

 

Lors du 16ème anniversaire de l'instauration du NDH (le 10 avril 1957), un attentat fut perpétré sur Ante Pavelic. Ce soir-là, à Lomas del Palomar, un faubourg de la capitale argentine, à proximité de la maison dans laquelle il logeait, Pavelic reçut deux balles tirées à bout portant (dans le dos et la clavicule). L'agresseur parvint à se dérober à la faveur de l'obscurité tandis que sa victime sera transportée à l'hôpital syro-libanais. Il y fut établi qu'avait été blessé l'ingénieur Pablo Aranjos, un entrepreneur en construction, qui n'était autre que le Poglavnik* Ante Pavelic. Le contexte qui naquit par la suite fut défavorable pour Pavelic : avec la chute de Peron il perdit l'appui direct des cercles officiels argentins au moment où le gouvernement yougoslave réclamait à nouveau son extradition. Après s'être quelque peu rétabli, Pavelic quitta l'Argentine pour passer au Chili. Il séjourna quatre mois à Santiago puis il gagna l'Espagne franquiste. C'est le 29 novembre 1957 qu'il arriva à Madrid.

 

* = le duce, le führer (N.d.T.)

 

Pavelic noua alors à partir de Madrid des contacts avec toutes les organisations du HOP dans les pays européens. Vinrent à lui dans la capitale espagnole des collaborateurs de différentes régions, non seulement d'Europe mais aussi de pays d'outre-mer. Même si les autorités espagnoles lui avaient offert l'abri, il n'était pas permis à Pavelic de se produire en public. Il se manifesta tout de même pendant l'été 1958, quoique pas en Espagne. Il avait fait parvenir à Munich depuis Madrid un Appel destiné à l'Assemblée des sociétés croates qui y était organisée. Dans l'appel il exhortait à la lutte et à l'action conjointe, afin qu'au plus tôt soit exaucé le désir commun de tout le Peuple Croate pour la libération et le rétablissement de l'Etat Indépendant de Croatie. Néanmoins, déjà à ce moment-là étaient apparus des groupes d'émigrants qui avaient pris leurs distances avec Pavelic, un processus qui se poursuivra, en particulier après la mort de Pavelic le 28 décembre 1959 à Paris.

 

Après la disparition de Pavelic - suivant son testament - la tête suprême du HOP devint Stjepan Hefer, l'ancien député national du Parti paysan croate (une fois mort, il eut pour successeur Ante Bonifacic). Cela suscita la grogne parmi les rangs des anciens oustachis si bien qu'un groupe d'émigrants oustachis se sépara pour former une organisation particulière sous le même nom. A sa tête se trouvait Vjekoslav Vrancic. Si le mouvement oustachi à l'époque de la première émigration (1929-1941) avait été une organisation unifiée et solidement reliée, elle sera désormais frappée par un processus de morcellement en plusieurs groupes. Ce processus entamé alors que Pavelic était vivant se poursuivit après sa mort à un rythme accéléré. A partir de l'organisation mère du Mouvement de libération croate naquirent plusieurs configurations oustachies sous divers noms : Ujedinjeni Hrvati, Hrvatski Domobran, drustva Dr. Ante Pavelic, Dr. Ante Starcevic, Jure Francetic, etc. Quoique désunies, toutes les organisations ayant surgi du HOP possédaient néanmoins un programme politique unique : le rétablissement de l'Etat Indépendant de Croatie dans ses frontières historiques.

 

Après qu'il se fut heurté à Pavelic en 1955, Vjekoslav Luburic (l'ancien commandant du camp de Jasenovac) avait fondé en Espagne une organisation dénommée la Résistance nationale croate (Hrvatski narodni odpor - HNO). L'organisation éditait sa propre revue - Drina.

 

Avait également rompu avec Pavelic un collaborateur intime de l'époque de la première émigration, Branko Jelic. Ayant déclaré ne pas être lié par une fidélité absolue au poglavnik, Jelic avait formé en Allemagne de l'Ouest une organisation dénommée le Comité national croate (Hrvatski narodni odbor - HNO), qui dans son programme visait à créer le NDH en s'appuyant sur tous les Croates conscientisés sur le plan national et à mettre en place un état croate sur les principes de l'"oustachisme" et de la démocratie occidentale. Outre Jelic, les figures centrales du Comité étaient Stjepan Buc et Mate Frkovic. Ce groupement fut très actif dans la création de nouvelles succursales, et en 1957 les chefs du Comité fondèrent une organisation semi-militaire, l'Hrvatska obrana, avec pour mission de libérer par la force des armes et par l'intervention le peuple croate de la tyrannie communiste et d'instaurer un état croate indépendant sur l'ensemble du territoire ethnique et historique croate. Les principaux centres du HNO se trouvaient à Berlin et à Munich. Le Comité faisait paraître son propre journal L'Etat Croate (Hrvatska drzava). Cependant, cette organisation allait rapidement subir une scission et en 1960 un groupe sous la direction d'Ante Ciliga s'en détacha. Un peu plus tard se séparèrent également Stjepan Buc et Mate Frkovic avec leurs sympathisants.

 

En 1960 fut créée en Australie la Confrérie révolutionnaire croate (Hrvatsko revolucionarno bratstvo), qui a l'instar des partisans de Luburic prônait la lutte par voie de sabotage et de terrorisme. L'organisation fut rejointe par des émigrés qui après l'effondrement du NDH avaient trouvé refuge en Australie et en Italie.

 

Parmi l'émigration oeuvrait également un autre groupement oustachi ayant pour nom le Parti républicain croate (Hrvatska republikanska stranka). Il avait été fondé à Buenos Aires sous la présidence d'Ivan Orsanic en 1951 (par conséquent du vivant de Pavelic). A ses côtés la principale personnalité du parti était Ivo Korsky. Le parti éditait sa propre revue, la République croate (Republika Hrvatska), et lorsque sera établie la République de Croatie celle-ci sera diffusée à partir de Zagreb. Les membres dirigeants organisèrent parmi les émigrés des conférences et des débats portant sur la problématique croate moderne.

 

Une place importante dans l'activité de l'émigration politique croate revient à Vinko Nikolic. Ce dernier avait édité et rédigé pendant 40 ans la publication culturelle et politique La Revue croate (Hrvatska revija). La revue avait commencé à paraître à Buenos Aires puis ce fut à Barcelone en Espagne. (Aujourd'hui la Hrvatska revija en tant que publication de la Matica hrvatska, paraît à Zagreb). Vinko Nikolic rédigea cette revue jusqu'à sa mort en 1997. Après qu'eut été instaurée la République croate souveraine et indépendante il était rentré dans sa patrie.

 

Afin de surmonter la fragmentation des organisations émigrantes et de relier leur activité, des tentatives avaient eu lieu pour créer une présidence représentative de l'émigration croate (la première tentative du genre datait de 1962 mais n'avait pas donné de résultats). Ce n'est qu'en 1974 à Toronto que sera créé le Conseil national croate (Hrvatsko narodno vijece - HNV), en tant que corps politique créé à partir de groupes et institutions croates, qui se tiennent sur le principe de l'indépendance étatique croate. L'activité du HNV reposait sur deux principes : 1. L'état croate devait comprendre tout l'espace ethnique et historique du peuple croate ; 2. dans l'état croate seul serait souverain le peuple croate. Le Conseil vit immédiatement sa légitimité remise en cause par le HOP (la fraction de Stjepan Hefer) et par le Parti paysan croate qui dans l'émigration avait été dirigé par Juraj Krnjevic après la mort de Macek.

 

 

Source : Hrvoje Matković : Povijest Nezavisne Drzave Hrvatske (L'Histoire de l'Etat Indépendant de Croatie), Naklada P.I.P Pavičić, Zagreb, 2002, p. 247-252.

 

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