Articles avec #ecrivains tag

Publié le 25 Février 2017

IV. Interview


 

Liberté, politique et blessures du passé, Balkans d’aujourd’hui et héritage des années 1990. Miljenko Jergović, écrivain croate né à Sarajevo, livre son analyse, clairement marquée à gauche. Un point de vue sans compromission, très critique envers la trajectoire prise par les Balkans depuis l’implosion sanglante de la Yougoslavie.

Cette interview de Miljenko Jergović a été publiée à l’origine dans le quotidien Il piccolo du 27 septembre 2010. Avec la gracieuse permission de l’auteure.

Il Piccolo (I.P) : Dans l’ancienne Yougoslavie, la politique était un métier dangereux. Malgré les changements qui ont eu lieu, cela reste vrai encore aujourd’hui. Pourquoi ?

Miljenko Jergović (M.J.) : Mon expérience balkanique est la suivante : la politique est dangereuse pour tous, sauf pour les politiciens eux-mêmes ! En effet, ces vingt dernières années, depuis le jour où le mur de Berlin est tombé sur la tête des Yougoslaves et que les nationalistes ont remplacé les communistes, nous avons vécu un seul véritable attentat politique, sérieux et tragique, celui mené contre le Président serbe réformateur Zoran Đinđić. À cette époque, hormis le Président Đinđić, d’autres politiciens de moindre importance, croates ou bosniens, ont été tués, dans des circonstances obscures. Mais au total, pas plus de cinq personnes. Durant cette même période, pendant la guerre, la forme la plus radicale de politique, ont été tuées en Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Kosovo et Macédoine, à peu près 200.000 personnes. Toutes ont perdu la vie à cause de la politique. Pour dire les choses crûment, contrairement à certaines croyances radicales en Occident, les guerres des Balkans n’ont pas été de chaotiques affrontements tribaux et religieux : il s’agissait là d’une « gestion politique » précise et bien structurée. Naturellement, cette politique était nationaliste, voire fasciste, dans le sens le plus classique du terme, quelques fois aussi nationale-socialiste, mais il ne s’agissait toujours que de politique.

I.P : Dans l’ancienne Yougoslavie, il n’y a plus de prisonniers politiques. Par contre, les grandes démocraties exportent les leurs vers des « républiques bananières » où ils ouvrent des prisons secrètes. En êtes-vous surpris ou déçu ?

M.J. : Lorsque vous parlez de l’exportation de prisonniers politiques par les « grandes démocraties », vous vous référez sans doute à ce que font les États-Unis dans leur soi-disant lutte contre le terrorisme. Je pense que toutes leurs institutions pénitentiaires, tant celles connues, comme l’a été Abu Graib à Bagdad ou comme l’est encore Guantanamo à Cuba - Barack Obama a menti en disant qu’il la fermerait -, que plusieurs autres dont nous ignorons le nom et l’existence, ne doivent pas être appelées prisons. Dans les prisons, il y a des hommes condamnés pour une faute, ou d’autres en attente d’une condamnation. La prison est située sur le territoire de l’État qui y applique ses propres lois, cela implique également certains droits aux prisonniers. À Guantanamo, il n’existe rien de tout cela, ni dans ce qu’était Abu Graib, ni dans tous les autres lieux semblables dans le monde. Pour cette raison, il est à mon sens correct de dire que Guantanamo est un camp de concentration, administré par les États-Unis. Naturellement, cela est effrayant de savoir que les Américains avaient fondé ce genre de camp en Europe de l’Est. Et sincèrement, qu’ils puissent également en exister sur le territoire de l’ancienne Yougoslavie me rend perplexe.

I.P : Il n’y a pas si longtemps, nous avons célébré le jour de la liberté de la presse. Partout, dans les pays de l’ex-Yougoslavie, la liberté des journalistes est en danger et la situation est encore pire que durant la guerre. Aujourd’hui, ceux qui pensent différemment des structures au pouvoir, qu’il soit politique, économique ou religieux, se voient bâillonnés et exclus de la vie publique. Les journalistes dissidents sont licenciés, les journaux d’opposition fermés, des journalistes sont même tués, leurs familles menacées. Pourquoi en est-il ainsi dans les « jeunes démocraties » ?

M.J. : Plusieurs raisons peuvent créer une situation de ce genre. Premièrement, il n’existe pas, dans ces pays, de tradition basée sur la liberté de pensée et la liberté d’expression. Les citoyens ont été habitués à vivre dans un régime autoritaire, et par conséquent, ils ne vivent pas l’absence de liberté d’aujourd’hui comme quelque chose d’excessivement dramatique. Surtout que les États de l’ancienne Yougoslavie ne sont pas un exemple unique. En fait, le socialisme mis en place par Tito était plutôt « doux » et, surtout vers la fin des années 1980, il avait permis la liberté d’expression, la liberté de presse et la liberté artistique. Malheureusement, dans les nouveaux états issus de la Yougoslavie, cela n’existe plus. Le problème n’est donc pas dans le « déficit » antérieur de liberté, mais bien dans le fait que nous avons appris, ces vingt dernières années, à vivre sans liberté. Il faut savoir une chose : le nationalisme, comme la droite populiste - en fait la seule droite existante -, excluent jusqu’à l’idée même de liberté de presse ou de création artistique. Il s’agit bien d’un problème interne. Mais il existe aussi un problème venant de l’extérieur. Dans les années 1990, quand le régime nationaliste et fascisant de Franjo Tudjman était au pouvoir en Croatie, tous les yeux de l’Europe, voire du monde entier, étaient fixés sur nous. Chaque organisation internationale sur le terrain n’avait qu’une mission : surveiller le régime de Tudjman pour s’assurer qu’il ne violait pas la liberté de la presse. Et tous ont fait leur boulot très sérieusement. Dès que Tudjman menaçait les journalistes, le département d’État américain menaçait Tudjman de sanctions économiques. Aujourd’hui, personne ne surveille plus l’état de la liberté de presse en Croatie et le résultat est paradoxal : la liberté de presse se trouve au niveau le plus bas possible, alors que les journalistes sont contraints à l’auto-censure. Davantage encore que du temps de Tudjman. La situation s’est particulièrement détériorée depuis la démission d’Ivo Sanader et l’arrivée de Jadranka Kosor. En seulement six mois, elle a réussi à ranimer les idéaux de la société d’entreprise, à apporter des changements et des licenciements à la télévision d’État, à exercer une pression insupportable sur les médias indépendants et leurs propriétaires et elle a même établi une coalition avec de petits partis néo-nazis à qui elle a restitué la légitimité qu’Ivo Sanader leur avait retirée. Jadranka Kosor a ramené la société croate au plus près de l’idéal de Tudjman. Il est étonnant qu’en Europe, personne ne s’intéresse à cette réalité.

I.P : Vous vous trouvez dans une situation privilégiée : vous ne dépendez de personne, ni politiquement, ni matériellement. Vous pouvez donc avoir une opinion vraiment indépendante. Souvent, vous vous exprimez publiquement et êtes critiqué pour cela. Pourquoi ?

M.J. : Je doute qu’ils me craignent, car je n’ai pas ce genre de pouvoir qui, dans notre pays, est sérieusement considéré. Donc, je n’ai aucun pouvoir économique, aucuns liens politiques avec Bruxelles, je n’ai même pas ma propre organisation mafieuse qui pourrait vendre de l’héroïne aux enfants et donner une raclée à mes adversaires intellectuels. Je ne fais rien d’autres que dire et écrire ce que je pense, et c’est justement cela qui les met en colère. Quand je dis « ils », je parle des nationalistes et des fascistes de certains partis politiques, mais je pense aussi à un groupe tout aussi intéressant, d’une certaine façon. Il s’agit d’un groupe d’anciens journalistes indépendants qui, dans les années 1990, ont beaucoup profité, d’un point de vue matériel, des fonds de l’organisation Soros pour la liberté de presse. Aujourd’hui, ils sont furieux car personne ne veut plus financer leur implication sociale. Eux aussi, comme tous les autres nationalistes, seraient heureux que je quitte la Croatie. Ils l’écrivent même dans les journaux. C’est une sensation assez particulière de se faire dire, par des hommes de gauche ou d’auto-proclamés anarchistes, que je suis un intrus dans mon propre pays.

I.P : Le Président croate Josipović a fait un geste assez inhabituel pour les Balkans. En Bosnie-Herzégovine, il s’est incliné devant les victimes de la guerre et a présenté ses excuses aux survivants. Il a été immédiatement attaqué. Dans le pays, on soutien qu’il a eu tort : « la Croatie ne doit pas s’excuser, car elle n’a pas été agresseur. » Vous qui étiez en Bosnie-Herzégovine pendant une certaine période de la guerre, vous rappelez-vous qui attaquait et qui se défendait ?

M.J. : Le Président Josipović a été attaqué par la droite tudjmanienne avec à sa tête Jadranka Kosor. Il serait exagéré de dire que toute l’opinion publique croate était contre lui. En réalité, la majorité des citoyens l’ont soutenu dans son geste d’excuses pour les crimes commis par la Croatie en Bosnie-Herzégovine. Ce qui est dangereux, c’est que Jadranka Kosor et les siens, en politique comme dans les médias, ont assumé des positions très agressives, révisionnistes et ouvertement fascistes. Le président de la section de Split du HDZ, Dujomir Marasović, a même demandé, sur le mode de la rhétorique : « Qui, en Croatie, va payer pour tout ce sang que les Musulmans ont reçu en transfusion à l’hôpital de Split ? » C’était, alors que la guerre entre les Croates et les Musulmans avait été déclarée en 1993, par Franjo Tudjman, afin de diviser la Bosnie-Herzégovine et d’expulser les Musulmans dans une sorte de bantoustan semblable à l’enclave de Srebrenica. Une guerre que ce même Marasović a défini comme un « affrontement entre deux villages ». Pour répondre directement à votre question, en 1993, sous le commandement de Franjo Tudjman et avec l’intention de diviser la Bosnie-Herzégovine, la Croatie a effectivement attaqué la Bosnie. Au cours de cette agression, une partie des Croates de Bosnie a été instrumentalisée, mais l’armée croate a également participé à l’offensive. Le conflit a pris fin, grâce aux pressions américaines sur Tudjman, au mois de février 1994, avec les accords de Washington signés par Alija Izetbegović et Franjo Tudjman. Il va sans dire que pendant cette guerre, les Musulmans - qui aujourd’hui s’appellent les Bošnjaci, les Bosniaques -, ont eux aussi commis de nombreux crimes de guerre contre la population civile croate et que chaque région de la Bosnie centrale a eu son lot de vastes opérations de « nettoyage ethnique ». Mais ces faits ne changent en rien la nature de l’agression. C’est cela qu’avait en tête Ivo Josipović lorsqu’il a fait ses excuses au nom de la Croatie. L’ancien Président Stipe Mesić le savait parfaitement et a respecté Ivo Josipović pour son acte. Le Premier ministre Ivo Sanader l’avait également compris, mais pas Jadranka Kosor, laquelle est revenue sur les positions de départ de Franjo Tudjman, qu’elle considère comme son père politique.

I.P : Parce que vous êtes autant de Bosnie que de Croatie, une question sur la Bosnie-Herzégovine est inévitable. Quel est le futur de ce pays ? La Bosnie survivra-t-elle à l’actuelle « politique » de la communauté internationale et des politiciens bosniens ? Existe-il un futur ? Y a-il quelques possibilités que le pays reste uni ?

M.J. : À l’heure actuelle, l’avenir de la Bosnie-Herzégovine me semble particulièrement triste. Elle fonctionne aujourd’hui, d’un point de vue politique, selon deux nationalismes, l’un serbe et l’autre musulman, et peut-être aussi sur un troisième, le croate, qui reste toutefois assez marginal étant donné le nombre limité de Croates restés en Bosnie-Herzégovine. Ce pays ne sera pas divisé, mais ne sera pas pour autant uni. Il serait uni s’il existait une cohésion sociale pour l’unifier et pour donner, à l’intérieur de ses frontières, un sentiment et un rapport d’égalité. Aujourd’hui, une telle chose n’existe plus, bien qu’elle existait même pendant la guerre. Par exemple, lors du siège de Sarajevo, la ville était un modèle du point de vue multiculturel, une ville plurinationale dans laquelle les diversités étaient respectées. Cela n’est plus vrai. La Sarajevo d’aujourd’hui est une ville musulmane, bosniaque, alors que toutes les autres nationalités sont devenues des minorités aux droits plutôt limités. La seule exception à cette règle est Tuzla, seule ville dans laquelle le pouvoir n’est pas aux mains des nationalistes ni serbes, ni croates, ni bosniaques, seule ville dans laquelle a été conservée un esprit d’égalité et de multiculturalisme. Tuzla est l’espoir de la Bosnie-Herzégovine. Un espoir tout petit, mais qui m’est particulièrement cher.

I.P : Le procès de Radovan Karadžić, accusé de crimes de guerre et de guerre en Bosnie-Herzégovine, est actuellement en cours. Souvent, ici en Italie, on insiste sur l’égalité des fautes, c’est à dire sur le fait que tous sont également coupables, les Serbes, les Bosniaques, les Musulmans et, par conséquent, leur chef, Alija Izetbegović, Slobodan Milošević et Radovan Karadžić. Êtes-vous d’accord avec ce point de vue ?

M.J. : C’est une opinion erronée. Je suppose que c’est beaucoup plus facile de raisonner en se référant à des catégories où les fautes sont également partagées, mais si nous sommes vraiment intéressés à connaître la vérité, alors c’est tout simplement une erreur. Nous savons très précisément identifier les responsabilités individuelles. Le premier responsable est Slobodan Milošević. Il a été le véritable bourreau des Balkans et de la Yougoslavie. La deuxième place est occupée par Franjo Tudjman. Il était le frère du bourreau. Son crime est tout aussi terrible, mais néanmoins différent et de moindre importance que celui de Milošević. Tous les autres n’étaient que leurs hommes de main. En ce qui concerne Alija Izetbegović, j’ai une opinion différente. Il n’était pas un criminel, il ne préconisait ni ne soutenait le crime. Par exemple, c’est Alija Izetbegović qui gouvernait Sarajevo, pendant la guerre, et qui a maintenu sa dimension multiculturelle. Après lui, c’est Haris Silajdžić, son ministre des Affaires étrangères, qui est devenu le chef des Musulmans de la période d’après guerre. Ses idéaux se rapprochent davantage, pour ainsi dire, de ceux de Tudjman, et sous son influence, Sarajevo a été transformée en une ville homogène. J’ai nommé Haris Silajdžić dans le but de le comparer à Alija Izetbegović. Ce dernier restera toujours cher à mon cœur, même si je ne partage pas ses opinions politiques ou sa vision du monde, mais, je l’avoue, il a été l’un des rares hommes politiques des Balkans des années 1990 que je respecte.

 



Propos recueillis par Azra Nuhefendić

Source : balkans.courriers.info, le 2 novembre 2010.

 


 

Voir les commentaires

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

Repost 0

Publié le 25 Février 2017

III. Articles

 

1. Un diamant nommé Saban Bajramović


 

Saban Bajramović, considéré comme le "roi de la musique des Gitans", est décédé dans la ville serbe de Nis, à l'âge de 72 ans. Il fut l'une des vedettes de variété de l'ancienne Yougoslavie. En 2002, l'écrivain bosno-croate Miljenko Jergović lui avait rendu un bel hommage.


 

Je ne connais pas de mot aussi singulier que le mot "Tsigane". Mes Roms, ceux que j'ai connus à Zagreb et avec qui je prends de temps en temps un pot, le vivent comme une insulte et en font usage seulement lorsqu'un homme politique parle d'eux comme des Tsiganes. Le président croate, Stipe Mesić, a été lui aussi traité de "Tsigane" et, dans un contexte particulier, ce qualificatif a été utilisé pour parler des Serbes. Ce mot est devenu l'injure des injures, à tel point que tout un peuple s'est vu obligé de changer de nom à cause de lui et de s'appeler désormais les "Roms". Ce faisant, ils ont essayé d'attirer l'attention du monde sur l'espèce à laquelle ils appartenaient et sur les droits qui leur revenaient. Sans Etat ni idéologie nationale, les Roms ne pouvaient être que des hommes. Dans un monde plus généreux, cela aurait suffi.


 

Cependant, il n'est pas facile de faire le deuil du mot Tsigane, de l'abandonner au vocabulaire des insultes, car il sous-entend une culture somptueuse et une affectivité qui ne peuvent être remplacées par aucun autre mot. De même que Carmen n'est pas une Rom, la musique de Saban Bajramović ne peut pas être tsigane. Elle est plus ancienne que les injures. Elle n'autorise pas à changer de nom parce que des gens qui n'écoutent jamais cette musique ont poussé les Tsiganes à s'appeler les Roms.


 

Saban Bajramović est né le 16 avril 1936 à Niš, indiquent ses papiers, bien que lui-même ne tienne pas beaucoup à ces détails. Il a été pendant quatre ans à l'école avant que l'appel des caravanes et du talent ne le pousse vers d'autres chemins. A cette époque, il connaissait à peine les premières lettres. A la veille de son départ au service militaire, il est tombé follement amoureux. Il a déserté. On l'a arrêté et envoyé à Goli Otok. C'est là qu'il a acquis ses premières connaissances sérieuses. Dans l'orchestre de la prison, il chantait des chansons mexicaines mais aussi quelques airs de musique noire américaine. Il a dit dans une interview que "celui qui n'est pas passé par la prison ne peut pas être considéré comme un homme à part entière".


 

Dans les années 60, Saban Bajramović a connu le succès dans les bistrots du sud de la Serbie et est devenu l'un des chanteurs tsiganes les plus en vue. Il chantait tout ce qu'on lui demandait, de la variété pop à la musique folklorique... mais pas d'airs tsiganes. Peu lui importait ce qu'il chantait. C'était le comment qui l'intéressait. A la fin des années 60, il a enregistré ses premiers 33-tours, avec de grands succès comme Natacha et Merima. Les textes des chansons étaient bien sûr écrits et chantés en serbe et non en romani, car la mode de la variété folk le lui imposait. Bientôt l'argent et la gloire locale lui ont enlevé tout besoin de monter sur scène. Il côtoyait des gens célèbres, fréquentait les plus grands bistrots aux quatre coins de la Yougoslavie et imposait un style musical que personne d'autre n'a pu suivre.


 

Tandis que les autres vedettes tsiganes, tels que Muharram Serberovski, et pendant que la grande Esma Redzepova faisait carrière avec Stevo Teodosijevski en s'inscrivant dans un certain élitisme, Saban Bajramović a replongé dans le monde dont il était issu. Pour lui, il ne s'agissait pas de chute, mais de fidélité. Pourquoi, lui qui pouvait chanter comme Louis Armstrong, aurait-il eu besoin d'enregistrer des disques ou de paraître à la télévision pour faire carrière à l'instar de ceux qui savaient à peine chanter ? N'empêche qu'à cette époque-là, Saban avait un petit problème : c'était un joueur passionné.


 

La légende dit qu'il a accepté d'enregistrer un nouveau disque pour un producteur slovène afin d'éponger ses dettes. C'était le temps de ses premiers albums sérieux, avec de la vraie musique, de la musique tsigane, comprenant ses propres compositions et des airs traditionnels, chantés en romani. Il a été et demeure le chanteur qui veut que la musique ne soit qu'un accompagnement. Il fut un diamant serti au milieu d'arrangements musicaux kitsch. Je passais mes jours et mes nuits à faire écouter ses disques aux gens dont le goût musical m'inspirait confiance, en essayant de partager avec eux mon enthousiasme pour Bajramović. Ils me regardaient étonnés. Faire l'éloge de cette musique de plouc était un péché dû à mon goût tordu et à des penchants dont les raisons n'étaient connues que de moi-même, pensaient-ils. Certains me prenaient pour un excentrique qui écoutait en même temps Joy Division et Saban Bajramović. "Tu n'entends pas ce que c'est ?" m'interrogeaient-ils, consternés.


 

Bien sûr que j'entendais, mais vous, étiez-vous capables, mon Dieu, d'entendre la façon dont chantait cet homme ? Les gens ne pouvaient pas saisir la beauté et la tristesse somptueuse de ces chansons car elles étaient enregistrées dans un code sonore, laid et répugnant qui faisait penser à l'ambiance des autobus délabrés, desservant les bleds reculés de Bosnie ou de Serbie, où les chauffeurs avaient la fâcheuse habitude de mettre à fond la radio locale.


 

Quand j'ai entendu, il y a deux ans, que les gens de Mostar avaient réussi à retrouver Saban Bajramović et l'avaient persuadé d'enregistrer un nouveau CD au Centre Pavarotti, je savais que ce serait un grand évènement.


 

L'enregistrement et la sortie de l'album ont été reportés à plusieurs reprises. Saban apparaissait et s'éclipsait. Quelle surprise de découvrir sur les étalages des magasins, il y a quelques jours, le disque Mostar sevdah reunion presents Saban Bajramović, a gipsy legend ! Je l'ai acheté le jour où l'extrême droite croate manifestait sur la place principale de Zagreb. Je me suis assis dans ma voiture et j'ai mis le disque en vérifiant que toutes les fenêtres étaient bien fermées pour que la masse enragée ne puisse rien entendre. J'ai plongé dans la musique. Les soixantes minutes qui ont suivi font partie de ces rares moments où la beauté vous fait pleurer.


 

J'ai ressenti la même chose quand j'ai entendu pour la première fois la voix d'Amália Rodrigues, lu certains poèmes de Joseph Brodsky ou vu Buena Vista Social Club de Wim Wenders. L'album de Saban Bajramović a quelque chose de tout ça. Sa voix est libre et suggestive comme celle d'Amália, son chant sonne comme la dernière vérité du monde, comme Brodsky dans son cycle vénitien, tandis que sa naïveté communique directement avec le génial, à l'image des vieux Cubains quand ils parlent de la statue de la Liberté.


 

Tout art est un acte violent, mais il y a des gens qui réussissent à vous convaincre que ce qu'ils font est la chose la plus naturelle au monde. Ils maîtrisent la magie de la création, et non celle de l'interprétation. Dans sa beauté sans fin, le moment où l'homme est envahi par ce sentiment est absolument magnifique. Il nous purifie de nos préjugés et de nos tares. Et tout cela a du sens grâce aux oeuvres qui nous font pleurer, telles les chansons de Saban Bajramović.


 

Source : Le Courrier international - Miljenko Jergović, Jutarnji List.


 


 


 


 

2. DAMIR IMAMOVIĆ OU CE QUI ARRIVE QUAND UN HOMME CHOISIT LUI-MÊME SA TRADITION

 

Cet article a été publié le 12 juin 2016 dans le Jutarnji List. Il a été écrit par le célèbre écrivain, auteur et journaliste Miljenko Jergović (Le Jardinier de Sarajevo, Buick Rivera, Freelander et récemment Volga, Volga). Originaire de Sarajevo, il vit aujourd’hui à Zagreb. Damir Imamović nous avait avoué, lors de notre dernier entretien, avoir été très fier qu’un tel écrivain évoque son style. Cette traduction se place donc dans la continuité du dernier post sur Damir Imamović.

CETTE FAMEUSE NUIT, ET PENDANT LES JOURNÉES QUI L’ONT COUSUE, LE MIRACLE DE LA MUSIQUE SE RÉALISA. C’EST LA RENCONTRE D’UN TAMBUR AVEC UN SYNTHÉ POUR ENFANT ET DES HARMONICAS. TOUTES LES SONORITÉS DU MONDE CAMPÈRENT AU MILIEU DE CES ÂMES BOISÉES AU MÉTAL : DES FUGUES DE BACH JUSQU’AUX DERNIÈRES MÉLODIES EXÉCUTÉES À AUSCHWITZ.

Lors de la dernière soirée à l’hôtel Balatura [1], après avoir donné une représentation collective dans un observatoire astronomique à Rijeka où la foule était peu nombreuse [2], nous nous étions tous retrouvés autour d’un dîner qui devait s’avérer court car nous reprenions la route tôt le lendemain. Kathi préparait des spaghettis à la sauce piquante, il y avait du fromage et des melons - les premiers de l’année. Les musiciens, sur le point d’entamer le festin, se préparèrent soudain à jouer, les uns après les autres. Il n’y avait pas là de gens, personne, mis à part quelques écrivains et le serveur en pause du soir. Il n’y avait plus aucune chance de révéler un jour cette jam-session au public. Harmonica, synthé pour enfant, une basse, un robuste instrument – proche d’une guitare – auquel on joue déposé à plat sur une table ; le violon de Jelena n’était pas de la partie car il s’était blessé dans l’autre observatoire, rien de bien grave. Et bien sûr le tambur de Damir, autoritaire comme les guitares flamencos, comme les sitars, comme l’Empire ottoman. Ainsi donc, venu de nulle part, ou bien arraché au besoin de vivre le moment présent et prolonger ces derniers instants à Tribalj, sans la moindre idée de son art et de sa place dans l’Univers, exalté par une lointaine association dans la tête, le tambur joua « Smoke on the water ».

Les amplis cognent, ils claquent, le synthé s’aiguise, la musique se déploie loin du morceau original, déverse sa mélancolie plus de mille kilomètres, des décennies ailleurs. Après 15 minutes de miracle, amené par une transition logique et un brin auto-ironique, « Whole Lotta Love » se fraya un chemin. Ce qui vint après n’apporte rien à l’histoire que je veux vous raconter.

Les musiciens et les chanteurs – Alan, Marko, Jelena, Viktor – auraient tous droit au chapitre dans le roman des cinq jours passés à l’hôtel Balatura. Aujourd’hui pourtant, il s’agira juste d’évoquer le tambur de Damir Imamović. Qu’est-il arrivé, mon cher frère, au cœur de cet instrument, quand il laissa échapper des sons venu d’un autre temps aidé des doigts d’un maître, parfaitement accordé – au sens propre et figuré – à ces morceaux rock&roll si jeunes, lointains et étrangers ? Cette fameuse nuit, et pendant les journées qui l’ont cousue, le miracle de la musique se réalisa. C’est la rencontre d’un tambur avec un synthé pour enfant et des harmonicas. Toutes les sonorités du monde campèrent au milieu de ces âmes boisées au métal : des fugues de Bach jusqu’aux dernières mélodies exécutées à Auschwitz. Mais un tambur n’est pas un tambur sans celui qui y joue, le percute, l’attaque de manière à franchir les frontières et dépasser les styles, ceux historiques ou culturels, et les autres qui divisent la pensée humaine et celle du corps.

Pour la première fois le lendemain matin, j’ai écouté le nouvel album du groupe de Damir Imamović intitulé « Dvojka » alors que je quittais l’hôtel en voiture. Deux pistes ont caressé mes lobes : « Lijepi Meho » [3] et « Opio se mladi Jusuf-beg » [4]. Deux pistes connues car elles avaient été interprétées par mes acolytes musiciens et chanteurs pendant des jours. Les différences sont flagrantes et excitantes. « Lijepi Meho » a été interprété pendant la jam par Marko, Jelena et Viktor. A l’écoute, c’était la fusion parfaite d’un café sarajévien d’avant-guerre avec un joyeux klezmer polonais. D’où m’est venu cette association ? Je ne sais pas - peut-être était-ce l’harmonica d’Auschwitz ? - mais elle n’existe pas dans l’album de Sevdah takht. Avec Chris Eckman à la production, Ivan Mihajlović (basse électrique), Nenad Kovačić (percussions) et Ivana Đurić (violon), tout cela sonne différemment, plus contemporain. Imamović a composé « Lijepi Meho » et « Opio se mladi Jusuf-beg » en se jouant des genres et des époques - pendant la jam, la dernière sonnait comme une ilahija [5] avec une tragédie amoureuse en fond de scène – de telle sorte qu’il est inutile d’essayer de savoir comment Damir Imamović a pensé, chanté et joué sa musique. Peu lui importe que sa musique soit associée au sevdah. Il a choisi lui-même non seulement sa propre tradition, mais aussi les moyens de la faire évoluer. Le titre « Sarajevo » ouvre l’album « Dvojka », brillant par son aspect kara-oriental [6], comme si Bertolt Brecht l’avait écrit après 20 années d’immersion dans un tea-rom arménien du quartier de Galatasaray, où il aurait créé du théâtre engagé pour les masses populaires avec un groupe de génies bizarroïdes et tordus. Dans cette lamentation ironique sur la ville de Sarajevo, la formule « Sarajevo, au pied du mont Trebević » connue des Croates, introduit le morceau. Sauf qu’à la place d’Ante Pavelić et Jure Francetić, qui s’y sont peu aventurés, vous trouverez à Sarajevo « un océan d’histoires » [7], mais aussi « une grande diversité de gens, chacun a laissé son empreinte. Certaines d’entre-elles sont les traces du diable. Va savoir qui ils sont vraiment, avec qui ils se sont alliés, et quel genre de guerre ils ont mené ».

Dans cette ville qui a connu une expérience atroce de la guerre, dont seuls les citoyens peuvent en témoigner, ceux qui ont subis les mines et les grenades, dans cette même ville, les gens se sont fait la guerre même en temps de paix et de bonheur, les uns contre les autres mais aussi contre soi-même. A l’issue de ces guerres, de bonnes et mauvaises choses ont alimenté la mémoire des gens qui ont connu et aimé la capitale. Arraché à Sarajevo depuis des décennies, nous soldons les comptes de nos propres guerres menées dans cette ville. Et peu importe ce que nous faisons ou écrivons, peu importe ce que nous chantons et jouons, c’est l’écho de nos guerres qui se déploie, l’écho et la grande finale. Ce morceau de Damir parvient à saisir et expliquer tous ces enfants de Sarajevo, ceux qui y vivent autoproclamés, et ceux dispersés : Andrić, Kusturica, Damir et moi-même.

Cela vaut la peine de citer la 2e strophe sans aucun commentaire, et que les gens pensent ce qu’ils veulent : « Sarajevo, au pied du mont Trebević/ Tu couves un océan d’histoires/Tu couves un tas de vieilles chansons/Des chansons d’amours qu’on ne peut chanter/Tous tes enfants tairont/ces jours, ces heures, ces minutes si tristes/ On leur apprendra la haine et le poison/ On les fera rêver d’ailleurs/Ils auront peur devant chez eux/Qui saura ce qu’ils pensent au fond d’eux ». Dans cette petite école de la haine et du poison, devant leur propre porte, les gens ont peur de l’autre comme de la peste. C’est dans cette ville que cette incroyable chanson se passe.

Damir Imamović mélange intensivement ses propres compositions avec de vieilles chansons, de vieux sevdah traditionnels sans que les unes bousculent les autres et sans qu’elles s’insèrent dans un imaginaire collectif plus traditionnel. Il crée un 3e monde. Ce 3e monde est neuf pour deux raisons. Il est d’abord neuf parce qu’une partie des chansons sont des compositions originales ; les reprises sont chantées dans un style hyper-traditionnel ce qui ne met pas en évidence – paradoxalement – l’aspect archaïque du récit, mais évoque plutôt une renaissance ce qui reste inédit à ce jour. Ensuite, le 3e monde de Damir est neuf car il l’a élaboré - et il le modèle continuellement - avec des gens qui parfois ne savent pas grand-chose des sevdalinke [8] car ils ne baignent pas dans le même univers musical, et souvent devant un public qui entend des sonorités étranges et exotiques un peu comme le blues des Bédouins du Sahara, militant pour la liberté. Grâce à ce public et avec de tels musiciens, il a su se libérer de la tradition collective sans devoir justifier s’il appartient au monde du sevdah ou pas. C’est lui et son tambur qui décideront ce qu’est une sevdalinka. C’est un fait encourageant qui fait naître des sons miraculeux.

On peut concevoir la chanson « Sarajevo » comme une sorte de manifeste auto-poétique. En chantant une ville située aux confins des mondes, au bord ouest de l’Empire ottoman et à l’extrémité orientale de l’Empire des Habsbourg, dans « une Europe limpide, l’Asie profonde » comme l’a écrit le poète Stevan Tontić, chacun des deux mondes ayant laissé leurs empreintes, leurs os, leurs impacts dans les mots et les mélodies, Damir Imamović se dévoile en collectionneur, archiviste et chorégraphe des traces laissées par ces deux mondes. Son tambur est comme la bibliothèque d’Alexandrie d’une petite terre amère et primitive, imprimée dans nos chairs que l’on peut, à tort égal, appeler Sarajevo ou Bosnie. Ce monde a envahi nos corps depuis bien longtemps, les a asservis et a déterminé nos chemins à jamais. Damir Imamović est sa voix, et son poète.

Pourquoi a t’il choisis de jouer « Smoke on the water » avant que tout le monde ne se sépare ? Parce que c’était un moyen de rester encore un peu ensemble. Mais aussi car si un musicien de Sarajevo, un pro, un auteur-compositeur reconnu, peut jouer ce morceau, un amateur sans aucun talent le jouera aussi bien. La différence est située là, en ce Génie, en ce dieu romain qui contrôle la nature humaine, qui a donné la capacité aux uns de créer des mondes et aux autres de subir ces mondes, ou bien de les admirer s’ils en ont le don. Lors de cette dernière soirée, le Génie était de bonne humeur à Balatura.


 

Notes
 

 

(1) Hôtel à Tribalj, en Croatie, où se déroulent souvent des soirées musicale et littéraire. C’est aussi un terme qui désigne une terrasse typique des maisons côtières de la région. On y accède par un escalier qui lie la cour ou la rue au 1er étage.

(2) Le concert s’est tenu le 5 juin 2016 dans le cadre du festival Poetry meets music. Il a rassemblé 5 musiciens (Jelena Popržan, Damir Imamović, Marko Jovanović, Viktor Stanchev et Alan Razzak) et 5 poètes (Richard Schuberth, Guy Helminger, Miljenko Jergović, Dorta Jagić et Almin Kaplan)

(3) Meho le beau

(4) Le jeune Jusuf-Beg s’est enivré

(5) Chant religieux musulman

(6) Kara » signifie sombre, noir en turc. L’auteur fait référence au caractère sombre du morceau

(7) En bosnien, il utilise « sinje more » qui est une ancienne appellation de la mer Adriatique.

(8) Terme utilisé en BHS (Bosanski-Hrvatski-Srpski) pour désigner la chanson qui se réfère au sevdah
 


 

 

Par Denis Pepic

Source : courrierdesbalkans.fr, le 19 février 2017.

url : http://www.courrierdesbalkans.fr/Blog-o-MILJENKO-JERGOVIC-Damir-Imamovic-ou-ce-qui-arrive-quand-un-homme-choisit

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

Repost 0

Publié le 27 Août 2016

Tena Štivičić est une dramaturge née en 1977 à Zagreb

 

 

Tri zime - une histoire tourmentée

 

Coïncidence, sur la place du maréchal Tito, le théâtre national croate, bâtiment emblématique de la ville, inauguré en grande pompe le 14 octobre 1895 par l’empereur François-Joseph, met en scène Tri Zime (« Trois hivers »). La dernière pièce de la dramaturge Tena Stivicic résume parfaitement l’impact d’une histoire tourmentée sur trois générations.

Hiver 1945 : Ruza Kralj, 27 ans, ex-combattante dans le mouvement des partisans, s’installe dans une villa, propriété d’un aristocrate, réfugié à l’étranger après la chute de « l’État indépendant de Croatie » (NDH). Hiver 1990 : sa fille, Masa Kos, 45 ans, vit, dans le même appartement, les derniers mois de la Yougoslavie. Hiver 2011 : Lucija, 31 ans, fille de Masa, va épouser à l’église un entrepreneur, nouveau riche aux relations douteuses, qui intrigue pour acheter l’ensemble de la villa.

Monarchie, fascisme, communisme, capitalisme : les systèmes se suivent, avec des gagnants et des perdants. Des valeurs disparaissent, d’autres les remplacent. La société s’adapte en s’efforçant de maintenir sa cohésion.


 

Par François d'Alançon

Source : la-croix.com, le 26 août 2016.

url de l'article : http://www.la-croix.com/Monde/Europe/Zagreb-le-vertige-des-confins-2016-08-26-1200784676​

Voir les commentaires

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

Repost 0

Publié le 26 Juillet 2016

IVAN GORAN KOVAČIĆ, UNE GRANDE FIGURE OUBLIÉE DE LA LITTÉRATURE CROATE

 

Qui est Ivan Goran Kovačić, auteur du poème Jama, désormais bien oublié de la littérature croate ? A la découverte d’un écrivain peut-être trop vite laissé de côté.

 

Cet été, j’ai eu du boulot, je me suis rendue en Croatie avec une traduction à peaufiner et à boucler au plus tôt. L’auteur est un Croate qui écrivait dans les années quarante du siècle dernier, le style est compliqué, un poète, auteur d’un poème appelé « Jama ». Le poème était devenu dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale un manifeste de la culture socialiste en Yougoslavie. Hélas, je ne connaissais pas Ivan Goran Kovačić et le premier impact est fort.

Le style est compliqué et archaïque, plus que recherché, très poétique pour de la prose, les mots s’enchaînent comme un chapelet d’images poétiques soignées et riches, le texte se développe sous mes yeux au fur et à mesure que j’en saisis le significat. Je sens que le Dehanović-Jernej, le dictionnaire que j’utilise d’habitude, n’est pas suffisant pour m’aider à bien rendre l’auteur. Heureusement les vacances en Croatie sont proches, outre à des bains de mer, je pourrais profiter du bain dans la langue croate pour mieux apprécier l’auteur.


 

A LA RECHERCHE DE KOVAČIĆ

Invitée à un repas chez des amis de famille, je commence à me renseigner sur l’auteur. Je découvre que c’est un auteur du Gorski Kotor, le croate parlé là-bas, la variante kajkave, est un peu différent de celui de l’Istrie dont j’ai l’habitude. A cela il faut ajouter que l’auteur ayant écrit dans la première moitié du siècle passé, dans un style volontairement recherché, est loin du langage courant.

Je continue mon enquête auprès des membres de la famille et là je découvre, à ma grande surprise, que Kovačić est un auteur désormais éliminé des programmes scolaires. Seuls les quadragénaires, ou les personnes plus âgées, se rappellent encore de lui, surtout de son poème « Jama ». Les générations successives n’en savent rien ou presque. A mon retour chez moi, je recueille d’autre renseignements sur l’auteur et en particulier je découvre dans un essai paru en Italie en préface de la traduction du poème « Jama » que l’auteur était présent dans l’histoire de la littérature croate de Dubravko Jelčić, mais, d’après l’opinion de l’auteur, que Jelčić lui avait donné peu d’importance, du moment que l’auteur avait subi un ostracisme de la part de la culture croate des années quatre-vingt-dix en tant que représentant d’un genre littéraire, la littérature partisane, qui n’était plus de mode dans la Croatie de l’après indépendance. Je vérifie ce renseignement directement sur le Jelčić et en effet je trouve qu’à Kovačić ne sont dédié que deux pages, mais cela est le cas aussi de bien d’autres auteurs traité dans le livre. Si le Jelčić s’arrête davantage sur l’auteur c’est pour souligner qu’il meurt par main céthnique, parallèlement au sort subi par la nation croate dans les années quatre-ving-dix. Le livre de Jelčić paraît en 1997.


 

KOVAČIĆ RETROUVÉ

Ivan Goran Kovačić nait à Lukovdal le 21 mars 1913. Il quitte sa ville natale et le milieu rural auquel il appartient pour aller à étudier la slavistique à Zagreb. Il abandonne vite ses études pour travailler dans la presse en continuant à cultiver ses intérêts intellectuel, il écrit des poésies (aussi en kajkave), des essais, des articles sur des sujets différents : littérature, art, cinéma, il était aussi traducteur.

Il participe aux affrontements de la Seconde Guerre mondiale en tant que partisan et il est tué en 1943 à Vrbnica, près de Foča (Bosnie-Herzégovine), dans des circonstances peu claires. Son poème, « Jama », sur les atrocités de la guerre, nous est transmis d’après une transcription faite à partir de sa première lecture en public quelque temps avant la mort de l’auteur.

Dans La peur dans l’art, essai écrit en 1940, lorsque l’auteur parle de la peur des gens, il la décrit comme n’étant plus « un mystérieux atout de leur jeu de carte ». Cela serait valable aussi aujourd’hui, loin de toute menace on n’est concerné que par les petit soucis et tracas de nos propres vies quotidiennes, par la vague inquiétude de ne pas réussir sa vie, faute de chance. D’après Kovačić la peur des gens est décrite avec l’image d’un homme essayant de se sauver d’un bombardement tombant sur sa ville, en plein après-midi. Lorsque, réveillé de façon abrupte de son sommeil d’après repas par le bruit des avions volant sur sa tête, il doit vite chercher un refuge. Avant tout il se cache naïvement dans le couloir de la maison et au moment où, les maisons s’écroulent autour de lui, il descend dans la rue et là « des milliers de silencieux projectiles, comme du sable et des guêpes, volent dans l’air ; lui reste accouché et d'un coup il s’aperçoit, qu’il ne peut pas se lever, comme si on lui avait détaché ses propres jambes découpées ... Les nerfs sont trop tendus, il se réanime et tout éprouvé il tombe dans les nouvelles profondeurs des horreurs modernes ».

Une vision plutôt « balkanique » et fataliste de la guerre...

La peur ne serait plus donc de ne pas disposer de bonnes cartes à jouer sur la table de jeu de la vie, mais de garder sa propre vie menacée par la guerre. Et la guerre, elle est vue comme quelques chose d’imprévisible tombant du ciel, comme une malédiction des dieux faisant partie d’un jeu et avec des enjeux plus grands que ceux appréciables à partir de la perspective et des intérêts des individus pris singulièrement. Cette description qui aurait du être, et rester, j’ajouterais, valable pour 1940, en prévision de ce que la deuxième guerre mondiale aurait apporté, elle est bel et bien valide aussi pour décrire ce qu’il s’est passé en Croatie dans les années quatre-vingt-dix, lorsque le simple citoyen a été surpris par la guerre, qui lui est directement tombée du ciel sur la tête comme dans l’image utilisée par Kovačić.

Et pourtant, en lisant cette description de la peur des gens et de la guerre faite en 1940, ce qui m’est revenu à l’esprit c’est une poésie d’un autre poète croate Nikola Milićević « Možda je tako pisano » (« Peut-être était-ce écrit ainsi »), ou on parle de la guerre en Croatie comme de quelque chose qui a eu lieu, parce qu’elle était peut-être écrite, et d’après la lecture de Kovačić, elle était aussi écrite dans ses mots à lui, cinquante années avant. D’ici l’intérêt de relire du Kovačić, de redécouvrir un auteur trop vite oublié.

 

Par Déborah Grbac

 

Source : courrierdesbalkans.fr, le 25 juillet 2016.

 

url : https://www.courrierdesbalkans.fr/bazar/blogs/les-balkans-moi-et-l-europe-le-blog-de-deborah-grbac/litterature-croate-a-la-decouverte-d-ivan-goran-kovacic.html

 

 

***

 

 « Vjetar u šumi » paru dans la revue Danica en 1931, et faisant partie du recueil Izbrane stokavske pjesme, auquel appartient aussi le fameux poème « Jama », dans l’édition de 1975 (Ivan Goran Kovačić, Novele, pjesme, eseji, kritike i feljtoni, Pet stoljeca hrvatske knjizenosti, Zagreb : Zora Matica Hrvatska, 1975, 300 p.)


 

Le vent dans la forêt

Aujourd’hui la forêt est pleine de la musique du vent 
qui siffle, sanglote, sussurre et sonne
les fiacres du vent dégringolent et les chevaux hennissent
aujourd’hui à travers le ciel les oiseaux soulèvent le vent et le pourchassent

Aujourd’hui on entend les sons les plus beaux et le silence,
aujourd’hui les gens sont dans la paix ainsi que celui que tout le monde prie, 
et la foret délire et se plaint, chaque chevelure d’arbre et homme
se fâche et ondoie,
lève les poings fermement et s’écroule tout entier sous la douleur

Les chevaux noirs fachés du vent se roulent sauvages et hennissent,
lorsque le ciel est noir comme de la fonte, en lui les canons menacent.
Le moulin du vent sonne, les chevaux courent de plus en plus vite,
et avec eux volent les lourds nuages comme des oiseaux géants.

Aujourd’hui la forêt est vivante et joue de ses chaines 
parce qu’elle est étroitement lié pour ne pas s’en aller.
Aujourd’hui elle est un géant qui secoue les chaines et crie,
délire, se plaint, menace, jusqu’à ce que les vents chevaux noirs hennissent ;
tant que les gens sont pâles et silencieux, les membres dénudés se taisent, 
se dressant, ils se plaignent misérables et prient des prières sans interruption.

Aujourd’hui moi aussi je suis heureux,
jusqu’à la crampe qui me serre le poing.
Je suis un géant fâché qui sanglote et se plie : 
les chevaux, les miens, sont aujourd’hui sauvages et rapides, 
et ils ne font pas peur à mes yeux, parce qu’ils aiment la forêt vivante ; 
tant que les gens sont pâles et silencieux, tant que les membres dénudés se taisent, 
se dressant, ils se plaignent misérables et prient des prières sans interruption.

 

 

 

VJETAR U ŠUMI

Danas je šuma puna vjetrove glazbe 

što fijuče, jeca, šumi i zvoni; 

kočije vjetrove štropoću i konji ržu - 

danas po nebu ptice diže vjetar i goni. 



Danas se čuju glasovi ljepše mnogo i tiše, 

danas miruju ljudi i ko da se svatko moli, 

a šuma kune i jauče, svaka je krošnja čovjek što bjesni i što se njiše, 

podiže pesnice čvrste i svija se čitav od boli... 



Bjesne vjetrovi-vranci, topoću divlji i ržu, 

a nebo je crno ko gvožđe, u njemu topovi prijete. 

Kola vjetrova zvone, konji sve jače bježe, 

a s njima oblaci teški ko ptice goleme lete. 



- Danas je šuma živa i zvone njeni lanci, 

što je sapeli kruto da se s mjesta ne miče. 

Danas je ona orijaš što trese negve i viče, 

kune, jauče, prijeti, dok ržu vjetrovi-vranci; 

a ljudi su blijedi i tihi, muče udove gole, 

dršću, kaju se bijedno i plaho molitve mole. 



- Danas sam sretan i ja, 

dok grč mi pesnice drži. 

Bijesan orijaš ja sam, što kune i što se svija: 

vranci, misli moje, divlji su danas i brži, 

a oči ne strahuju moje, jer šumu živu vole; 

dok ljudi su blijedi i tihi, dok muče udove gole, 

dršću, kaju se bijedno i plaho molitve mole.

 

 

 

 

Source : http://www.courrierdesbalkans.fr/bazar/blogs/les-balkans-moi-et-l-europe-le-blog-de-deborah-grbac/

 

 

 
 
 

Voir les commentaires

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

Repost 0

Publié le 27 Octobre 2015

Miljenko Smoje 

 

 

23 février 1923, Split (Royaume des Serbes, des Croates & des Slovènes / Actuelle Croatie) : naissance de Miljenko Smoje, écrivain.

Né dans une humble famille d'ouvriers agricoles, le futur écrivain passa son enfance dans un milieu où dominaient les idées anarchistes, socialistes ou encore d'extrême-gauche. Cela influencera évidemment son oeuvre et favorisera en lui un mépris puissant envers l'autorité et la société.

Il achève le lycée en 1941 mais ne peut entrer à l'Université en raison de l'invasion de la Yougoslavie - le royaume a changé son nom en celui de royaume de Yougoslavie en 1929 - par les forces de l'Axe. Split est alors occupée par les troupes de Mussolini. Smoje rejoint immédiatement le Parti communiste yougoslave et entre en résistance. Cependant, sa nature rebelle à toute autorité le fait bientôt exclure du Parti. Il continue pourtant à se battre et sera même emprisonné assez brièvement dans les geôles de l'occupant.

A la fin de la Seconde guerre mondiale, il achève enfin ses études et devient enseignant. Mais, en 1950, il troque le fonctionnariat contre un emploi de reporter pour le "Slobodna Dalmacija", journal basé à Split, où il terminera sa carrière en 1979.

Il développe un style spécifique et prend l'habitude d'utiliser le dialecte chakavien dans ses articles. Sa préférence va aux héros tout ce qu'il y a de plus ordinaires et, au fil des années et grâce à de nombreux voyages par toute la Dalmatie, il évoque à peu près tous les aspects de leur vie quotidienne. Plus tard, tout cela lui servira dans ses nouvelles, romans et pièces de théâtre.

Son oeuvre se reconnaît en outre à une solide dose d'humour, parfois noir il est vrai. 

Peu à peu, Smoje va devenir l'un des auteurs les plus estimés et les plus populaires de Yougoslavie - voire même le plus grand humoriste de la Croatie. Mais sa célébrité, il l'acquiert par le biais de la télévision. En 1970 en effet, il rédige le script de "Naše malo misto", une mini-série de chroniques retraçant trente ans d'existence dans une petite ville côtière de la la Dalmatie. La série présente plusieurs personnages qu'on a du mal à oublier et qui s'intègrent peu à peu à l'imaginaire culturel du pays. 

On notera que Smoje, toujours rebelle, utilise aussi le biais de la comédie pour dénoncer certains aspects du communisme.


En 1980, l'écrivain essaie de retrouver le succès de ses premières chroniques télévisées avec "Velo misto", projet plus ambitieux censé relater la vie à Split entre 1910 et 1947. Mais la série, plus épique et reposant en partie sur l'un de ses romans, est moins bien accueillie, peut-être parce que les autorités communistes ont trop influé sur le script initial.

A la retraite, Smoje continue à écrire pour "Slobodna Dalmacija" et l'hebdomadaire "Nedjeljna Dalmacija". A la fin des années quatre-vingt et au tout début de la décennie suivante, il s'oppose au nationalisme croate et, pour cette raison, se voit tenu loin des médias, alors contrôlés par Franjo Tuđman et son Union démocratique croate. Et quand Miroslav Kutle, grand ami et supporter de Tuđman, prend les rênes du "Slobodna Dalmacija" en 1993, Smoje émigre à l'hebdomadaire satirique "Feral Tribune".


L'exil médiatique de Smoje prend fin dans les dernières années de la décennie, lorsque ses émissions sont à nouveau autorisées à la Radiotélévision croate.

Mais il était trop tard : il était mort à Split, le 22 octobre 1995.


 

 

 

Source : http://notabene.forumactif.com/t11001-miljenko-smoje


 

 

Voir les commentaires

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

Repost 0

Publié le 23 Octobre 2015

ŠIME BUDINIĆ

 

 

Šime BUDINIĆ (Zadar 1530/35-Zadar 1600) est une figure connue de la Renaissance. Il fut prêtre, secrétaire de l’archevêché de Zadar, traducteur, poète, écrivain ecclésiastique et promoteur des réformes tridentines. Il travailla d’abord dans sa ville natale de Zadar comme notaire, puis s’installa à Rome, où il se vit confier des fonctions catéchistiques de plus en plus exigeantes et se distingua comme traducteur de lettres de missionnaires adressées à la curie romaine. L’histoire de la littérature retient ses traductions en croate de livres contre-réformistes, qu’il publia toutes à Rome, notamment celle, en vers harmonieux, des Psaumes pénitentiels et beaucoup d’autres psaumes de David, en 1582. On sait peu de choses sur les affinités musicales de Budinić. Gian Domenico Martoretta, compositeur italien originaire de Calabre, avait dédié certains morceaux de ses recueils Il secondo libro di madrigali cromatici, Venise 1552, et Il terzo libro di madrigali, Venise 1554, à des amis et à des notabilités originaires de Croatie. Ainsi, son recueil de 1552 renferme, entre autres, un madrigal à l’intention de l’écrivain ecclésiastique istrien Giovanni Antonio Panthera, originaire de Poreč, et un autre, adressé à un prêtre ragusain du nom de Colenda (Kolendić), alors que son recueil de 1554 contient des madrigaux dédiés au même Panthera, ainsi qu’aux Zadarois Giulio Tetrico (Detrico) et Šime Budinić. Dans la marge de documents officiels qu’il rédigeait en tant que notaire municipal de Zadar, Budinić a griffonné trois brefs fragments de mélodie. Ces documents sont marqués de réminiscences poétiques de Budinić dans le style pétrarquiste : elles peuvent être comprises comme des exercices de contrepoint. Bien que fragmentaires et peu lisibles, elles ont trouvé leur place dans l’histoire de la musique croate de la Renaissance : en effet, aucun compositeur croate de la Renaissance ne nous a laissé d’autographes musicaux, et nous ne connaissons pas d’autres manuscrits de musique polyphonique du 16e siècle. Mis à part les recueils de musique liturgique, ces esquisses fragmentaires de contrepoints et de cadences représentent donc les seuls manuscrits musicaux croates de l’époque de la Renaissance. Esquisses musicales inachevées, les notes de Budinić ont leur importance car elles ouvrent une vue inattendue sur sa personnalité artistique et représentent un témoignage précieux, à un niveau européen, sur les processus de composition dans la musique de la Renaissance.


 

LÉGENDES :

1) Archives nationales Zadar. Notaires de Zadar et de Pag (73) : Simon Budineus (1556-1568), IIa/IV, vol. 44 (exemple de phrase musicale n° 1).

2) Archives nationales Zadar. Notaires de Zadar et de Pag (73) : Simon Budineus (1556-1568), IIa/IV, vol. 64 (exemple de phrase musicale n° 2).

3) Archives nationales Zadar. Notaires de Zadar et de Pag (72) : Simon Budineus (1556-1568), IIa/IV, vol. 2, la première page.

4) Archives nationales Zadar. Notaires de Zadar et de Pag (73) : Simon Budineus (1556-1568), IIa/IV, vol. 2, la dernière page, 54 (exemple de phrase musicale n° 3).

 

 

Source : http://ricercar.cesr.univ-tours.fr/3-programmes/EMN/Croatie/pages/biographies.pdf

 

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

Repost 0

Publié le 20 Octobre 2015

Luko Paljetak

 

 

L'écrivain Luko Paljetak, né à Dubrovnik le 19 août 1944, a grandi dans les ruelles de la vieille ville. Diplômé de la faculté des arts de Zadar (en lettres croates et anglaises), il est depuis 1997, membre de l'Académie croate des Sciences et des Arts. Son style à la fois versatil et universel n'est pas sans rappeler quelque homme de la Renaissance. Paljetak a traduit en croate les plus grands classiques de la littérature mondiale, de Vinci à Edgard Poe, de William Shakespeare à James Joyce, d'Oscar Wilde à Apollinaire… Paljetak est également dramaturge, metteur en scène et se consacre à la littérature enfantine. Il a reçu nombre de distinctions en Croatie.

 

 

Source : Dominique Auzias, Jean-Paul Labourdette (2015), Dubrovnik 2015, Petit Futé, page 72.

 

Voir les commentaires

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

Repost 0

Publié le 20 Mai 2015

Zvonimir Balog (Sveti Petar Čvrstec, 1932 Zagreb, 2014)

 

 

 

 

Le forestier

 

Le forestier

connaît la forêt

comme sa poche.

La forêt, c'est son métier,

la forêt, c'est son foyer.

Le forestier

est tout de vert habillé.

Même ses rêves

sont de vert teintés.

D'un sifflement entre ses doigts

il appelle

les oiseaux des bois.

Arpentant sans relâche les chemins,

il vérifie que tout va bien :

les arbres sont-ils bien alignés ?

tous les oiseaux bien perchés ?

tous les cerfs bien cachés ?

Dans la forêt en hiver

Seul le forestier est en vert.

 

 

 

 

 

 

ŠUMAR

 

Šumar ima šumu na dlanu,

u njoj radi i u njoj je na stanu.

 

Šumar ima zeleno odijelo

i zelene snove, on zviždukom

na prste zove sove.

 

Uvijek je na nekoj šumskoj stazi

i pazi jesu li stabla u stroju,

jesu li ptice na broju,

jesu li na broju jeleni.

 

Zimi su u šumi samo

šumari zeleni.

 

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

Repost 0

Publié le 16 Novembre 2014

Le comte Medo Pucić

 

 

Un autre slave méridional avec lequel Léger fit connaissance à l’exposition de 1867 était le comte Medo Pucić (Orsato Pozza), écrivain bilingue de Raguse qui fut le type accompli du gentilhomme de lettres: poète délicat, historien amateur, il écrivait tour a tour en serbo-croate et en italien. Sa modeste fortune lui assurait une situation indépendante. Il passait sa vie à voyager; il avait longtemps vécu en Russie, mais c’est surtout Paris qui l'attirait. Patriote intransigeant, Medo Pucić avait abandonne la nationalité autrichienne; il avait été chambellan de la cour de Lucques et était devenu sujet italien. Apres la mort du prince Michel de Serbie en 1868, il fut appelé à Belgrade pour servir de précepteur au jeune Milan Obrenović. Pucić fut un des derniers partisans du mouvement illyrien. Tout en restant catholique, il embrassa finalement l’identité serbe et se considéra comme le membre de cette nation.

Pendant ses séjours a Paris il rendait souvent visite à Leger, avec lequel il s’amusait à rédiger des poèmes improvisés en serbo-croate, inspirés par les vieux chants épiques.

 

Source : Tomáš Chrobák - Pour la Patrie, pour les Slaves. Les slavisants français et leur rôle public (1863-1920).

 

Medo Pucić

Voir les commentaires

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

Repost 0

Publié le 24 Août 2014

Littérature en Croatie : la parole subversive peut-elle être entendue ? 

 

 

Plus de vingt ans après l’indépendance de la Croatie, les auteurs peinent à s’imposer sur la scène littéraire croate. Dans un pays où la lecture n’est pas une tradition, écrire reste une vocation. L’écrivain Marinko Koščec fait partie de cette génération qui persiste dans la littérature malgré un public absent. Interview avec cet auteur, éditeur et professeur de littérature française à l’Université de Zagreb.

 

Le Courrier des Balkans (CdB) : Vous avez participé en juillet dernier au festival subversif de Zagreb. Vous présenteriez-vous comme un auteur subversif ?

Marinko Koščec (M. K.) : Même si j’écrivais quelque chose d’assez grave, je ne pourrais pas me vanter d’être subversif. Je constate, avec tristesse ou résignation, que l’espace littéraire n’est pas un lieu qui permet de faire avancer les choses. Le grand mal, c’est que les paroles vraiment subversives ne sont pas entendues. Même si on dénonce et écrit des choses massacrantes sur les hommes politiques par exemple, on a l’impression de prêcher dans le désert, ça passe inaperçu. On ne risque aucun danger, la possibilité même d’agir semble avoir disparu.

 

CdB : Comment l’expliquez-vous ?

M. K. : L’explication est très banale. Déjà, la tradition de lecture n’existe pas ici et on lit de moins en moins. Ensuite, le système de survie du livre est artificiel. L’industrie éditoriale existe encore grâce à des subventions d’État qui permettent aux éditeurs de vivoter et couvrir leurs frais. Mais est-ce que les livres arrivent au public, ça c’est autre chose. Souvent, les maisons d’édition ne se préoccupent pas des acheteurs. Il y a donc une perversion dans ce système. Je me demande d’ailleurs comment quelqu’un peut se permettre de dépenser de 15 à 20 euros pour un roman.

 

CdB : Est-ce que cela signifie que les jeunes auteurs vont avoir de plus en plus de mal à s’imposer sur la scène littéraire croate ?

M. K. : Oui, ils auront du mal à s’imposer mais ils ne semblent pas être anéantis par cette apathie qui règne. L’écriture ici est une vocation, pas une profession. Il y a des jeunes qui font leur chemin et qui trouvent une façon neuve de s’exprimer, malgré l’apathie ambiante incontournable. Tout le monde en est conscient, on ne fait pas comme si elle n’existait pas mais on travaille avec. C’est une forme de résistance.

 

CdB : La Croatie n’est indépendante que depuis une 23 ans. Y a-t-il des sujets qui se sont imposés dans la littérature après la guerre ?

M. K. : Comme partout, les thèmes choisis dépendent des conditions sociales. Il n’est pas étonnant que dans une société comme la nôtre, on parle beaucoup de transition et d’héritage de l’ancien système. C’est ce qui crée le terrain de base, même si ça varie selon les auteurs. Il y a quelques romans de guerre, mais finalement pas tant que ça. C’est surtout l’après-guerre, le nouveau monde, qui a laissé des traces et a eu une grande influence sur le choix des motifs. Il y a eu une nouvelle génération en 2000, avec une prose réaliste, qui s’est exprimée dans un langage plus relax, plus familier, qui a cherché à éviter à tout prix l’académisme et l’hermétisme des générations précédentes.

 

CdB : Quelle est la particularité de cette génération d’écrivains ?

M. K. : C’est cette parole naturaliste qui évoque le quotidien. Beaucoup de journalistes sont devenus romanciers ou nouvellistes. Encore une caractéristique : la nouvelle a dominé dans la prose, et ce n’est pas étonnant car c’est un format très abordable, qui simplifie, permet de saisir des instants du quotidien, capturer la réalité au vif pour en faire des morceaux très accessibles. La nouvelle s’est imposée comme un format convenable pour transmettre un message, le roman étant considéré comme trop ambitieux. Voilà une particularité notable.

 

CdB : Vous faites notamment partie de cette génération. Votre univers est grinçant et on le compare souvent à celui de Michel Houellebecq. Vous partagez cet avis ?

M. K. : C’est un fait qu’on a associé mon travail à celui de Michel Houellebecq, par automatisme. J’ai travaillé quelques années sur cet auteur, donc ce n’est pas un hasard si on trouve des résonances. Il y a sans doute une affinité de caractère, de tonalité, de regard sur le monde. Par contre, mon expression est beaucoup plus esthétisée que celle de Michel Houellebecq. Je travaille la phrase, le détail. Contrairement à lui, mes livres changent beaucoup. Jusqu’à présent, j’ai écrit six romans, et ils sont très différents les uns des autres. S’il y a une continuité, c’est le ton. Je travaille beaucoup avec l’ironie, je cherche à amuser, je cherche un divertissement avec la mélancolie fondamentale qui est le point de départ de mes narrateurs. Et cette ironie mélancolique varie selon les thèmes. Mon dernier roman, par exemple, est une satire de la scène politique croate.

 

CdB : Aujourd’hui, qu’en est-t-il des rapports entre Serbie et Croatie au niveau littéraire ? Y a-t-il des échanges entre les auteurs des deux pays ?

M. K. : Lorsque les frontières étaient fermées, des livres arrivaient presque sous le manteau. Il n’y avait pas de liens officiels entre les éditeurs, ou très discrets. S’il a été difficile de promouvoir un ouvrage serbe pendant 15 ans, aujourd’hui, cela ne pose aucun problème. Il n’est pas nécessaire de traduire, c’est le grand avantage, ça serait une monstruosité que de croatiser le serbe qu’on comprend parfaitement. Il y a des auteurs qui viennent régulièrement ici, les liens ont été restitués sans difficultés, mais c’est sans compter le contexte général. Le livre a du mal à faire son chemin jusqu’au public, simplement parce que le public n’est plus au rendez-vous. Ce n’est pas le problème d’imposer un écrivain serbe, mais d’imposer un écrivain tout court.

 

CdB : Dans ce panorama, quelle est la place des femmes ?

M. K. : Beaucoup de prix dernièrement ont été attribués à des femmes. Ma favorite de tous les prosateurs est d’ailleurs Olja Savičević Ivančević qui est aussi journaliste. Il y a beaucoup de femmes qui s’imposent. Par ailleurs, je n’aime pas qu’on parle de littérature féminine. Il y a des écrivains femmes qui sont tout simplement supérieures au niveau de la puissance du discours et qui ne choisissent pas forcément des sujets typiquement féminins, mais qui expriment leur point de vue. Il y a bien sûr un registre de littérature féminine, mais ça c’est autre chose.

 

CdB : Si vous deviez conseiller quelques auteurs incontournables, quels seraient-ils ?

M. K. : Je dirais Kristian Novak, et son dernier livre Črma mati zemla, Enver Krivac, Luka Bekavac, Goran Ferčec, Tanja Mravak...

 

 

Propos recueillis par Laetitia Moréni

 

Source . balkans.courriers.info, le 24 août 2014.

 

Voir les commentaires

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

Repost 0