Le Croatia Berlin

Publié le 28 Décembre 2016

À la découverte du Croatia Berlin


 

Tout commence avec l’idée d’un mini-trip pré-Noël à Berlin et, comme pour tout amateur d’alter-foot qui se respecte, le devoir d’établir une liste de matches à visiter. L’exercice n’est pas difficile car, au-delà de l’évidence du FC Union, la capitale allemande regorge d’équipes improbables, parfois empreintes d’une histoire riche et insoupçonnée. Hasard du calendrier, notre choix s’est porté cette fois-ci sur un club très « footballski » dans l’âme : la SD Croatia Berlin. Portait d’une équipe à part, entre Histoire avec un grand « H » et vin chaud bon marché.

Nous sommes le dimanche 18 décembre. Le beau soleil d’hiver et le froid sec des derniers jours ont laissé place à un ciel gris, traversé par une fine pluie à vous glacer les os. Pourtant, impossible de rester au chaud à l’hôtel ou devant la télé du fumoir d’un Kneipe : la Sportsko društvo (association sportive) Croatia Berlin évolue en Berlin-Liga, soit la sixième division allemande, le premier échelon de la pyramide à épouser exclusivement les frontières du Land. Pour assister aux prouesses dominicales de ces héros du gazon anonymes, pas d’alternative : il faut se rendre au stade Friedrich Ebert, sis dans l’arrondissement de Tempelhof.

Pour la parenthèse culture, Friedrich Ebert n’a rien à voir avec le football. Nos lecteurs les plus férus d’Histoire se rappelleront de ce social-démocrate berlinois pur jus comme ayant été le premier président de la République de Weimar suite à l’abdication de l’Empereur Guillaume II en 1918. Pour les autres, son nom évoque principalement une fondation éponyme associée au SPD ou le stade susmentionné dont le résident principal n’est autre que l’équipe des jeunes du Viktoria Berlin, pensionnaire de Regionalliga (D4). Fridriech Ebert n’a rien à voir non plus avec la Croatie et pourtant, c’est sur le champ de patates qui porte son nom que joue tous les quinze jours l’équipe de la communauté croate berlinoise.


 

DES TRAVAILLEURS-INVITÉS AUX RÉFUGIÉS : QUATRE DÉCENNIES D’IMMIGRATION CROATE EN ALLEMAGNE

La présence de Croates en Allemagne est attestée dès le XVIe siècle à travers la figure de Matthias Flacius Illyricus, un théologien protestant né à Istra en 1520. Jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, la communauté ne représente qu’une poignée d’individus actifs dans l’industrie, principalement minière. La première grande vague d’immigration vers l’Allemagne (de l’Ouest, cela va de soi) a eu lieu dans les années 1960, à travers les accords entre la RFA et la Yougoslavie sur les gastarbeiter (littéralement, les » travailleurs-invités « ). Les Croates représentent alors environ 33% des 775 000 Yougoslaves concernés. L’année 1967 marque le début du Printemps croate (Hrvatsko proljeće) qui, à l’initiative d’un groupe de poètes et écrivains, réclamait plus de droits civiques, à commencer par le droit de porter sa nationalité ethnique à part entière. Au vu de la répression étatique organisée contre le mouvement, nombre de citoyens de la région profitèrent de la stratégie de non-alignement voulue par le Maréchal Tito pour émigrer à leur tour vers l’Allemagne. Au cours de la décennie 1970, la loi sur le regroupement familial fut promulguée et les travailleurs-invités purent faire venir leurs proches parents en RFA. Avec environ 1,1 million d’entre eux en 1973, ils représentent alors la deuxième communauté immigrée la plus importante, juste derrière les Turcs !

Pourtant, seul un faible nombre d’entre eux choisit de se tourner vers Berlin. La capitale allemande était en effet encore divisée et offrait peu de perspectives d’emploi à ces personnes venues chercher une vie meilleure. Beaucoup se sont donc installés en Bavière ou dans la région de Stuttgart, située au cœur d’un important bassin industriel. Dans les années 1990, c’est une autre population qui vient compléter la communauté : celle des réfugiés fuyant la guerre des Balkans. On estime que 15% des Croates déplacés (soient 52 000 personnes) se sont tournés vers l’Allemagne, en raison de l’importante diaspora qui s’y était déjà établie. À la fin du conflit, peu sont cependant restés. La plupart est retournée au pays ou a migré vers une autre destination, notamment anglo-saxonne (Etats-Unis, Canada et Australie pour 1/5e d’entre eux).

 

LA RELIGION ET LE FOOTBALL

Le regroupement familial des années 1970 a donné lieu à l’enracinement d’une communauté à part entière. Il était donc logique que les grands piliers de la société croate se recréent autour d’elle. Dès 1965, une mission catholique voit le jour à Francfort avant de se répandre partout où l’Allemagne comptait un morceau de diaspora. À partir de 1969, on commence à dire la messe en langue croate et l’office religieux vient compléter les activités à caractère social déjà existantes. Avec l’établissement de nombreuses familles, l’intégration dans la société allemande est devenue un vrai défi. Mais en dehors de l’école ou du travail, on imagine la volonté de la diaspora de se retrouver entre soi, particulièrement lorsque la barrière de la langue constitue un obstacle de poids. Or, quel autre domaine peut se targuer de rassembler les individus au-delà de leurs croyances ? Gagné : le football.

Vous le savez sûrement, rares sont les équipes actuelles qui sont parvenues à conserver leur structure originelle. Si la Sportsko društvo Croatia Berlin est aujourd’hui la figure de proue footballistique de la communauté au sein de la capitale allemande, elle n’existe à proprement parler que depuis 1989. Avant cela, nombre de petits clubs s’étaient créés de part et d’autre de Berlin-Ouest avant de fusionner entre eux pour mieux se structurer. Prenons l’exemple des plus importants : le NK Croatia, fondé en 1973 et qui cohabite avec le SC Bratstvo, créé en 1971 par les travailleurs de l’entreprise zagreboise Industromontaza lors de leur arrivée à Berlin. Au-delà de l’objectif de se rassembler entre Croates, l’objectif était de contrer la législation en vigueur à l’époque, selon laquelle un club ne pouvait accueillir plus de deux étrangers dans son effectif. Son inscription sur les registres de la ligue de Berlin a fait jurisprudence dans toute l’Allemagne : désormais, une équipe entièrement composée d’étrangers, mais ouverte aux Allemands, allait pouvoir prendre part aux compétitions locales (comprenez, amateurs). Le cas du SC Bratstvo ouvrira la voie à la création d’autres équipes représentant d’autres communautés, notamment turques et son caractère multiethnique était précurseur de la composition actuelle de la population berlinoise.


 

Revenons en 1973 : il y a donc deux gros clubs croates à Berlin : le NK Croatia et le SC Bratstvo. Si le second a intégré les ligues amateurs de la fédération berlinoise, le premier évolue sous le patronage de la mission catholique que nous avons mentionnée plus haut et ne participe qu’à des rencontres amicales et à des tournois amateurs. En 1975, le NK Croatia intègre une compétition régulière informelle rassemblant des équipes communautaires yougoslaves, la Jugo-Liga. Cependant, parmi les conditions pour y participer, les clubs doivent abandonner toute étiquette nationaliste et porter un nom moins connoté. Le NK Croatia devient donc le NK Hajduk (les brigands, à comprendre au sens traditionnel et régional du terme). En 1987 se pose la question de l’avenir du club. Pour renforcer la structure sportive de la communauté croate, le NK Hajduk et le SC Bratstvo fusionnent, permettant ainsi au premier d’intégrer les championnats régionaux. Le nouveau club prend le nom de Bratstvo-Hajduk pendant une saison, avant de devenir, en 1988, le NK Hajduk 1973.

En interne, les dirigeants rêvaient de revenir au nom originel de l’équipe : Croatia. La chute du mur de Berlin en 1989 coïncidera avec les vingt ans de la mission catholique croate en Allemagne de l’Ouest. Lors de son assemblée générale, moult discours seront prononcés. Ils mettront en avant les progrès parcourus pour intégrer la société allemande en profondeur, sans jamais pour autant renoncer à sa double identité. Le Communisme n’ayant plus bonne presse et la Yougoslavie étant sur le point de péricliter, l’occasion est alors parfaite pour effectuer le retour aux sources : le NK Hajduk est débaptisé et, en intégrant dans sa structure des clubs mineurs (NK Livno, NK Velebit, NK Dinamo), devient la SD Croatia Berlin qui n’a plus changé de nom depuis 1989.

 

L’ÉQUIPE COMMUNAUTAIRE DEVENUE AMBASSADRICE

Depuis 1989 et sa refondation sous son statut actuel, le Croatia Berlin s’est profondément implanté dans le paysage footballistique berlinois. À son actif, quelques bons résultats dans les ligues amateurs, parfois couronnés de titres de champions de district qui lui valurent un certain nombre de promotions. En 1998, le club est à son apogée : il remporte le championnat régional de D4 et accède au troisième échelon national (à l’époque encore divisé en deux séries). Une performance qui ne durera qu’une saison. La différence entre monde amateur et semi-professionnel était trop grande et le Croatia échouera logiquement à la dernière place du classement. Son autre grand fait d’armes est à aller chercher en 1994. Le club parvient en finale de la Coupe de Berlin, dont le vainqueur gagne le droit de participer à la lucrative DFB Pokal, la coupe nationale. Mais là encore, l’exploit n’aura pas lieu et les rouge et blanc s’inclinent 2-1 avec les honneurs face à une équipe qui allait connaître une tout autre destinée par après : l’Union Berlin. Depuis, le Croatia fait l’ascenseur entre le huitième et le sixième échelon où il se maintient avec une certaine réussite depuis maintenant deux ans.


 

Pour l’anecdote, les Berlinois ont participé en 2007 à une compétition unique en son genre : un tournoi international d’équipes issues de la diaspora, organisés par la fédération croate de football, la fondation des Croates expatriés et le ministère des affaires étrangères. Il y représente l’Allemagne en compagnie du Croatia Essen, face à des clubs canadiens, étatsuniens, autrichiens, australiens et même français, mais échouera à la porte du tour final.


 

À la fin des années 2000, c’est une autre section du club qui le portera sur le devant de la scène : le futsal. En 2010 et 2011, le Croatia se paye le luxe de remporter deux coupes d’Allemagne d’affilée (il est toujours troisième au classement des vainqueurs). Des participations acquises, comme dans le cas du football sur herbe, grâce à ses titres en coupe régionale, qu’il a remportés à quatre reprises, de 2008 à 2012. Les victoires nationales de 2010 et 2011 étaient synonymes de qualification pour la Coupe d’Europe de futsal. À ce jour, le Croatia Berlin reste le seul club communautaire à avoir représenté l’Allemagne au plus haut niveau de ce sport, sans jamais pour autant réussir à sortir de la phase de poules.

À l’instar de beaucoup de clubs communautaires allemands (comme français d’ailleurs) la transition entre les générations a été synonyme d’une intégration croissante dans la société et d’un déplacement des raisons de se retrouver entre soi. Désormais, ceux-ci constituent l’étendard sportif d’une culture ou d’une religion, mais sont dans les faits ouverts à tous. Le Croatia ne fait pas exception à la règle et compte comme adversaires au sein de sa division, tant des clubs juifs ou turcs, que des équipes « neutres » de quartier.

En regardant son effectif de plus près, on constate que les noms croates ne sont pas forcément légion. Sur la feuille du match auquel nous avons assisté, moins de la moitié des joueurs alignés étaient de nationalité croate, bien que la plupart des noms soient à consonance slave et évoquent donc une bi-nationalité. Le reste est allemand, turc, voire cubain, en la personne d’un ovni nommé Alianni Urgellés Montoya, 35 ans et 40 sélections avec son pays. Passé par Guantanamo (le club, pas la prison), il a changé de cap en débarquant à Berlin en 2014 en signant au DJK SW Neukölln, une équipe amateur de l’arrondissement éponyme, avant d’être transféré au Croatia deux saisons plus tard.


 

 

La suite sur https://footballski.fr/a-la-decouverte-du-croatia-berlin

Par Julien Duez

 

Source : footballski.fr, le 27 décembre 2016.

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #La diaspora

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