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Publié le 30 Juin 2014

Histoire : "sous la Yougoslavie, les congés payés étaient un moteur de la modernisation de la société"

 

 

Après la Seconde Guerre mondiale, le jeune État yougoslave veut éduquer les classes ouvrières qui travaillent dans les usines du nouveau pays. Pour souder les travailleurs et accroitre leur efficacité, des millions de familles sont envoyées en vacances sur les bords de l’Adriatique, parfois même contre leur volonté. Une politique qui a permis une profonde modernisation de la société explique l’historien Igor Duda.


 

« Notre magnifique côte dalmate est un lieu parfait pour envoyer en vacances les masses ouvrières de la République fédérale de Yougoslavie. Nous devons créer des stations balnéaires et des sanatoriums, pour que tous ceux qui travaillent et qui contribuent à la construction de notre communauté puissent se reposer et revenir prêts à se remettre au travail ». Ces mots ont été prononcés par Josip Broz Tito en 1946, à Split, à l’occasion de la mise en place de la réglementation sur les congés payés des ouvriers, des salariés et des fonctionnaires yougoslaves. Pour l’historien Igor Duda, spécialiste de l’industrie du tourisme et du divertissement, professeur à l’université de Pula, ce « tourisme social » fut un moteur de la modernisation de la société.

 

Lupiga (L.) : De quand datent les débuts du tourisme en Yougoslavie et qu’est-ce que le « tourisme social » ?

Igor Duda (I.D.) : Jusqu’à la première moitié des années 1960, la plupart des citoyens yougoslaves, souvent d’anciens agriculteurs devenus ouvriers ou de modestes salariés qui n’avaient jamais eu la chance de partir en vacances avant la guerre, profitent de congés payés dans le cadre de ce que l’on appelle « le tourisme social ». Juste après le conflit, les travailleurs étaient, en quelque sorte, forcés de se reposer. On distribuait des « billets de vacances » et on les envoyait, le plus souvent en Croatie, dans ce que l’on appelait « les stations balnéaires des entreprises » (ces centres appartiennent encore souvent à des entreprises publiques).

Dans ces complexes hôteliers, on trouvait des lits pour toute la famille, des espaces cuisines et des salles de bains communes. Les travailleurs pouvaient ainsi se reposer en compagnie de leurs collègues. Ce « tourisme social » avait avant tout pour but d’habituer la population à prendre des vacances. A l’époque, seule une infime partie de la bourgeoisie urbaine avait l’habitude de partir en congés. Mais après la Seconde Guerre mondiale, l’État communiste crée une toute nouvelle classe industrielle et il est essentiel de reproduire pour ces gens les habitudes des anciennes classes moyennes urbaines. Les congés payés sont ainsi envisagés comme le passage obligé vers la création d’un État moderne, comme un contrepoint au travail. Il faut reprendre des forces pour être ensuite plus efficace à l’usine. La réaction des travailleurs des années 1950 étaient souvent la méfiance : « Non, ça n’est pas pour nous, c’est pour ces Messieurs. Nous, nous n‘avons pas ces habitudes-là ! ».

Les propositions et les idées pour encourager les ouvriers à partir en vacances commencent alors à affluer. On propose par exemple de laisser les touristes amener eux-mêmes leurs draps et leurs serviettes. Cela permet de faire des économies sur l’entretien des stations et de convaincre les ouvriers les plus récalcitrants à s’installer pour quelques jours dans une chambre loin de chez eux. Au début des années 1950, les ouvriers partaient plus facilement pour des excursions d’une journée et avaient peur de se lancer dans « l’inconnu ». Mais à la fin de la décennie, les stations balnéaires affilées aux entreprises et aux usines étaient presque toujours pleines durant les trois mois d’été.

A partir des années 1960, les mentalités évoluent. Certains employés commencent à se demander s’ils ont envie de passer deux ou trois semaines de congés payés en compagnie de collègues qu’ils côtoient toute l’année. D’autres, au contraire de dire : « je suis avec les miens, je n’ai pas besoin de faire attention à ce que je dis et à comment je me comporte… ». A l’époque, la société était collectiviste : on travaillait ensemble, on se reposait ensemble, l’expression consacré était « l’expansion de la camaraderie ». Aujourd’hui, on dirait plutôt « teambuilding ».

Pour des raisons personnelles ou en en raison d’une élévation sur l’échelle sociale, certains travailleurs commencent donc à fuir les stations balnéaires des entreprises. Les vacanciers louent des chambres d’hôtels, dorment chez l’habitant, font du camping ou rendent visite à leur famille au bord de la mer.

 

L. : Quand est-ce que la côte adriatique commence à attirer des touristes étrangers ?

I.D. : Les années 1960 représentent un tournant dans l’histoire du tourisme en Yougoslavie. A partir de ces années-là, on commence à envisager le tourisme comme un véritable moteur économique. L’État socialiste voit que cette activité génère de l’argent et que cela peut devenir une source importante de devises, des devises indispensables pour maintenir la balance du budget fédéral. La seconde moitié des années 1960 est une période importante en Croatie. Pour la première fois de son histoire, la côte dalmate accueille plus de touristes étrangers que de touristes yougoslaves. C’est aussi à cette période que les touristes yougoslaves commencent à payer des chambres d’hôtel, ils vont de moins en moins dans les stations balnéaires affiliés aux entreprises. L’année 1967 est désignée « année mondiale du tourisme ». Puis la Yougoslavie abolit les visas et ouvre ses côtes aux touristes du monde entier. Les touristes yougoslaves seront ensuite toujours moins nombreux que les touristes internationaux.

 

L. : C’est à ce moment que commence la création de complexes touristiques sur la côte adriatique, des constructions qui dureront jusqu’au milieu des années 1970.

I.D. : Oui, on commence à construire de grands hôtels et des bungalows, surtout dans les années 1970. La politique du gouvernement est encore de faire du tourisme un outil de l’harmonisation sociale, destiné à atténuer les disparités sociales et à apprendre à la classe ouvrière à prendre des vacances et du bon temps. En 1986, la Croatie atteindra un pic, avec 86 millions de nuitées, dont 27 millions réservées par des touristes yougoslaves. Mais durant les deux dernières décennies de la Yougoslavie, seul un séjour touristique sur quatre était encore effectué dans des stations balnéaires affiliées aux entreprises et aux usines publiques.

 

L. : Est-ce que ce « tourisme social » a vraiment permis de changer les habitudes des Yougoslaves ?

I.D. : Oui, sans aucun doute. Avant la mise en place de ces mesures, prendre les congés payés était tout simplement inimaginable. A la fin des années 1940, on envoyait les gens en « vacances forcées », dans le cadre de « loisirs dirigés ». Les stations balnéaires ont permis de démocratiser les vacances. On ne forçait plus les ouvriers à s’inscrire sur les listes. Qui voulait partir en avait la possibilité. Dans les années 1970, les stations commencèrent vraiment à faire des profits, le projet avait réussit. Je reste persuadé que ce concept était alors indispensable à la création d’un marché touristique. On a réussit à vendre le produit « vacances » aux consommateurs, en leur vendant en fait son « rôle social ». Le tourisme faisait alors partie du contrat social, il était à la fois le symbole de l’État providence et le chemin qui nous y menait. Il était en même temps le symbole et le moteur de la modernisation de notre quotidien.


 


 

Propos recueillis par Ana Benačić

Traduit par Jovana Papović


 

Source : balkans.courriers.info, le 30 juin 2014.

Article publié à l'origine sur lupiga.com, le 26 février 2014.

 

 

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Publié le 19 Avril 2014

Hrvoje Gračanin 

 

Hrvoje Gračanin est un historien et un professeur d’histoire croate. C’est un spécialiste de l’histoire médiévale de l’Europe, il est membre du Comité National Croate des Sciences Historiques depuis 1999, et professeur titulaire à l’Université de Zagreb


 


 

I. Selon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

Un des évènements les plus marquants de l’histoire du pays est l’arrivée des premiers Croates sur le territoire au VIIème siècle, et surtout la création du premier Etat au IXème siècle.

Ensuite je mentionnerai l’arrivée de la dynastie chrétienne hongroise. Cette dynastie a été importante pour l’intégration du royaume croate au sein de l’Europe Centrale, et pour la construction d’une identité croate via une élite. En effet, au XIVème siècle, l’aristocratie est crée et forme une élite qui aura un grand rôle. Une autre dynastie sera également cruciale pour la Croatie : la dynastie des Habsbourg qui s’est implanté en 1527, après la bataille de Mohács qui a divisé le royaume hongrois.

Le milieu du XIXème siècle est également une période importante, car les révolutions de 1848 se sont répandues dans toute l’Europe et ont eu une influence forte sur cette zone également. Elles ont apporté un nouveau système politique, et ont contribué à la création d’une identité culturelle et linguistique. Les années 1830 et 1840 ont donc fortement contribué à la formation d’un nationalisme.

Enfin, la fin le l’empire Habsbourg en 1919 est également un événement crucial pour l’histoire du pays, car c’est la première fois que le territoire croate fait une partie du « système de l’Est » : la création du « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes », qui fut renommé le « Royaume de Yougoslavie » en 1929.

Enfin, 1945 fut également très important, car ce fut la première fois que la péninsule de l’Istrie devint une partie du territoire croate, au sens politique. Enfin, il faut évidemment citer la date d’indépendance du pays, qui se détache de la Yougoslavie en 1991.

 

II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme  les plus importants de l’histoire de votre pays ?

Si on commence par le Moyen-âge, il faut citer Tomislav Ier de Croatie. Même s’il subsiste des débats pour savoir s’il était véritablement un roi au sens où on l’entend aujourd’hui, il est déterminant, car durant son règne, de 910 à 928, il a étendu et organisé pour la première fois la Croatie.

Dans l’imaginaire des Croates, notamment à cause des programmes scolaires, Petar Krešimir IV, qui fut roi de Croatie entre 1059 et 1074, est très important. Il est généralement considéré comme un dirigeant qui a réussi à contrôler et à étendre le territoire croate.

La mythologie nationale du pays a fait de Nicholas Šubić Zrinski, le ban de Croatie de 1542 à 1556, un personnage considérable. Il a acquis sa renommée en combattant les Ottomans. Son arrière-petit fils, Petar Zrinski, qui mourut en 1671, est aussi considéré comme un personnage décisif de l’histoire croate.

Au cours du XVIIIème siècle, l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche joue un rôle fondamental. C’est elle qui a mis en place les bases solides de la société croate. Son fils, Joseph II du Saint-Empire, reprit le flambeau et fut essentiel à l’organisation de l’empire –et donc de la Croatie.

Au XIXème siècle, une autre figure importante est Ante Starčević, qui était un politicien mais aussi un écrivain très doué. Il faut aussi citer Josip Jelačić Bužimski qui était un général autrichien et homme d’État croate. Il fut nommé ban de Croatie, c’est-à-dire gouverneur et commandant militaire de la Croatie au sein de l’empire.

Pour avoir permis l’indépendance du pays, le premier Président Franjo Tuđman est également une figure importante. La façon dont il a dirigé le pays par la suite reste très discutable, mais il a réussi à dissoudre les antagonismes concernant l’avenir de la Croatie et ainsi créer un consensus.

Une des figures historiques les plus importantes du pays reste Josip Broz (dit Tito), leader du mouvement antifasciste pendant la guerre, qui comptait un tiers de ses partisans en Croatie, et dirigeant de l’état socialiste yougoslave après 1945, qui a œuvré pour éviter les conflits entre les ambitions nationales croates et serbes.

Néanmoins, il s’agit là avant tout de politiciens. Or ils ne sont pas les seuls à jouer un rôle essentiel dans l’histoire d’une nation. La Renaissance a apporté à la Croatie un foisonnement intellectuel dont le poète Marko Marulić est le symbole. Le peintre et enlumineur d’origine croate Juraj Klović, aussi connu sous le nom de Giulio Clovio, était très célèbre au XVIème siècle.

Au XXème siècle, l’écrivain Miroslav Krleža est aujourd’hui considéré comme un des plus grands artistes croates.

 

 

III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

C’est une question difficile dans la mesure où la Croatie a toujours été une région périphérique par rapport à l’Europe. Le phénomène des Croisades, par exemple, a eu un impact limité sur la Croatie. Le royaume croate n’était qu’un espace de transit, de passage pour les Croisés. Il y a eu des répercussions, mais celles-ci n’ont pas la même importance que dans le reste de l’Europe.

La conquête ottomane de l’Europe de l’est est un évènement décisif de l’histoire européenne, qui a évidemment affecté la Croatie. Au XVIème siècle, le royaume de Croatie était perçu comme un espace crucial pour le contrôle de la région, on peut le voir dans de nombreuses sources.

Après le XVIème siècle, les questions religieuses liées à la Réforme protestante intègrent la Croatie au sein d’une polémique d’envergure européenne.

Plus tard, au XXème siècle, les deux Guerres mondiales ont eu une immense influence sur la Croatie. La chute de l’empire Austro-hongrois a intégré la Croatie à un nouvel Etat, que l’on nomme la première Yougoslavie.  Enfin, la montée de l’idéologie communiste durant le XXème siècle a aussi marqué le pays. L’idéologie communiste a joué, elle, un grand rôle à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ici, on disait alors que les communistes avaient gagné la guerre… Le monde bipolaire qui en découle a touché la Croatie dans la mesure où il a donné un rôle important à la Yougoslavie, notamment autour de la personnalité de Tito.

 

 

IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

La Croatie, en tant qu’entité politique, a toujours été perçue comme marginale et les Croates ont toujours été perçus comme les « autres » par les nations européennes plus développées. La littérature du XIXème et XXème contribue à forger l’image d’une Croatie faisant partie des Balkans. Cet imaginaire des Balkans persiste dans une grande partie de l’élite intellectuelle européenne. Les Croates en ont conscience et l’acceptent car c’est une partie de l’identité croate. Pourtant aujourd’hui, les croates refusent que l’on considère leur pays comme une « nation balkanique ».

Certains éléments tangibles peuvent expliquer ce que le terme « Balkans » recouvre aux yeux de l’Europe de l’Ouest. La Croatie a longtemps été sous la domination ottomane, puis sous l’influence serbe, notamment dans la première partie du XXème siècle. Pourtant, cela crée une ambivalence dans les rapports qu’entretiennent les Croates vis à vis de l’Europe de l’Ouest.

Dans l’imaginaire national croate, le pays reste l’« Antemurale Christianitatis », selon la formule du Pape Léon X en 1519, qui avait appelé le pays ainsi après que la Croatie ait repoussé les Turcs. Le pays reste attaché à cette image historique de bastion et de rempart de la foi chrétienne face aux invasions étrangères. Pourtant lorsque l’on observe les documents datant du XVIème siècle et l’interprétation moderne qui en est faite à la fin du XIXème et au XXème siècle, on lit que les Croates et leur territoire avaient été abandonnés par l’Europe, pour être laissés à la domination ottomane. Ce n’était bien sûr pas vrai, car les Habsbourg étaient très concernés par cette zone. Pourtant il y a toujours aujourd’hui, chez les Croates, ce sentiment d’abandon de l’Europe dans les périodes cruciales. Nous pourrions relier cet évènement du XVIème siècle à ce qui s’est passé au début des années 1990.

Aujourd’hui, après avoir finalement rejoint l’Union Européenne, beaucoup de gens, et j’en fais partie, pensent que celle ci offre un excellent cadre pour se développer en tant que nation. Il y a donc une image tout de même positive de l’Europe aujourd’hui, car elle permet, dans la lignée de ce qu’ont souhaité toutes les grandes figures historiques du pays, le développement d’un sentiment national et une vraie stabilité politique.

 

 V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de  votre pays au sein de l’Union Européenne ?

Je pense qu’aujourd’hui la Croatie a une image positive en Europe. La forte activité touristique en Croatie a permis de dissiper cette image des « Balkans » datant du XIXème siècle. De plus, le contexte de l’acquisition de l’indépendance en 1991, cette guerre meurtrière qui fut la première guerre en Europe après 1945, a crée un sentiment de sympathie de l’Europe vis à vis du pays.

Il y a aussi l’importance de Dubrovnik cette ville qui est un monument culturel en soi. Tout cela, les Croates considèrent que c’est leur contribution à l’Europe. Faire partie de la chrétienté européenne est, du reste, toujours quelque chose de crucial dans l’identité croate moderne.


 


 

Source : http://eustories.com/croatie/


 

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Rédigé par brunorosar

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Publié le 5 Février 2012

Ivo Banac

 

 

I. Biographie

 

Ivo Banac, né en 1947 à Dubrovnik, est un historien et politicien.

Ivo Banac a été pendant longtemps professeur d'histoire moderne et contemporaine à l'Université de Yale aux Etats-Unis. Il a publié divers ouvrages dont notamment : The National Question In Yugoslavia: Origins, History, Politics (1984) ; With Stalin against Tito: Cominformist Splits in Yugoslav communism (1988) ; Cijena Bosne [Le prix de la Bosnie] (1996), Raspad Jugoslavije [L'éclatement de la Yougoslavie] (2001).

Sur le plan politique, Ivo Banac a été président du Parti libéral (Liberalna stranka), une petite formation libérale de gauche, et, en 2003, il a assumé pendant quelques mois le poste de ministre de l’Environnement sous le gouvernement d’Ivica Račan.  

Entre 2007 et 2009, il a présidé le Comité croate d’Helsinki.

 

 

 

II Articles

 

1. De l’utilisation du tribunal de La Haye

 

Le Tribunal International de La Haye fut établi pour servir d'épée de Damoclès aux violateurs des Droits de l'homme dans les Balkans. À l'intérieur des Balkans, cependant, c'est devenu un outil politique que les nationalistes aussi bien que leurs opposants exploitent sans fin en un stratagème visant à diviser pour (espérer) mieux régner. Et la Croatie représente un cas d'école exemplaire ici.

 

Des obstacles et des déchirures contrarient maintenant les réformes démocratiques naissantes de la Croatie. Ce tumulte tient au fait que le Premier ministre Ivica Racan refuse de s'attaquer aux centres de pouvoir laissés en place par le régime de l'ancien président Franjo Tudjman, dont le parti à orientation nationaliste, l'Union pour la Démocratie Croate (HDZ), fut exclu du pouvoir en janvier 2001 suite au décès de Tudjman en décembre 1999. Tudjman avait élaboré un régime autoritaire où la frontière entre le HDZ et les administrations gouvernementales était brouillée, en particulier là où l'armée et la police étaient concernées. Cet héritage confus touche au coeur des problèmes actuels de la Croatie et de ses relations avec le Tribunal de La Haye.

 

En janvier 2001, le nouveau Premier ministre d'alors, Ivica Racan, dut faire face à des choix difficiles : purger rapidement les institutions gouvernementales des partisans de Tudjman ou céder aux stratagèmes obstructionnistes des partisans du HDZ. Fidèle à son indécision instinctive, le Premier ministre tarda. Il préféra concentrer son effort sur les réformes constitutionnelles, généralement perçues comme une tentative visant à priver le nouveau président, Stjepan Mesic (lui-même un opposant de longue date de Tudjman), des pouvoirs exécutifs puissants que Tudjman introduisit à son propre usage dans la constitution.

Pendant ce temps, le nouveau gouvernement ne put enquêter sur les nombreux crimes de guerre, les erreurs judiciaires, et la corruption de l'ère Tudjman. Ce manquement offrit aux partisans du HDZ l'occasion de mettre à l'épreuve la détermination du gouvernement Racan.

 

Un de leurs ruses préférées fut de créer d'importants obstacles aux moindres tentatives de mise au pas des criminels de guerre. En septembre 2000, suite à l'assassinat d'un témoin pour le Tribunal de La Haye et à l'arrestation d'un chef croate accusé d'avoir massacré des Serbes en 1991, douze généraux de l'armée publièrent une lettre appelant à défendre les anciens combattants croates et à cesser de "présenter de manière négative et historiquement erronée" la participation croate aux guerres des Balkans. En un rare étalage de détermination gouvernementale, le président Mesic suspendit et mit à la retraite d'office ces douze officiers. Plusieurs d'entre eux rejoignirent alors un nouveau parti qu'ils dirigent: Pour la Prospérité et l'Intégrité croate (HIP), un parti organisé par le fils aîné de Tudjman, l'ancien chef des services secrets croates.

 

Le bras de fer avec les partisans de Tudjman continua au printemps de cette année, avec l'arrestation de Mirko Norac, un des douze généraux, accusé du massacre de civiles serbes en 1991. Plusieurs organisations d'anciens combattants organisèrent des rassemblements de masse contre le gouvernement "traître" de Mesic et Racan. Ces pressions n'auraient pas eu d'effets aussi dévastateurs si elles n'avaient pas reçu le soutien d'une partie de la coalition au pouvoir, notamment le soutien de Drazen Budisa et de son Parti Social Libéral croate (HSLS), et de certains évêques catholiques influents. Affaibli, le gouvernement s'est ainsi montré psychologiquement prêt à faire des concessions plus importantes.

 

En juillet, le Tribunal de La Haye pour l'ex-Yougoslavie mit en accusation deux généraux croates, Rahim Ademi et Ante Gotovina, pour crimes de guerre. Au lieu de les livrer au Tribunal, Racan utilisa cette occasion pour entamer un bras de fer, en réclamant au parlement un vote de confiance pour ce qui fut considéré comme une dévalorisation des mandats du Tribunal de La Haye.

 

Cela provoqua la démission de Budisa de la direction du Parti Social Libéral croate, ce qui entraîna la quasi scission de ce groupe clé de la coalition, le seul parti de la coalition au pouvoir qui voulait résister au Tribunal de La Haye. En dépit de cela, Racan a gagné son vote de confiance et s'est assuré un minimum de stabilité dans son gouvernement. Et pourtant, les diverses factions qui forment l'opposition Tudjmanienne y ont gagné l'occasion de tirer Budisa à eux, créant ainsi un nouveau centre de gravité politique en vue de la prochaine crise.

 

Le Tribunal de La Haye est souvent accusé d'accabler les fragiles gouvernements de réforme de la Croatie et de la Serbie avec des exigences déraisonnables qui font le jeu des politiciens nationalistes. Ceci n'est vrai que dans la mesure où le Tribunal est insensible à l'équilibre complexe attendu de la part des officiels des pays de l'ex-Yougoslavie. Par exemple, la libération, avant son procès, de Biljana Plavsic, une des leaders serbe bosniaque des plus coupables, en échange de son témoignage évidemment écrasant aurait une signification plus importante si le Tribunal s'était montré aussi accommodant avec des accusés moins coupables et n'appartenant pas au groupe des Serbes.

 

La réticence à poursuivre les criminels de guerre est un atout que les gouvernements des Balkans utilisent pour pacifier leur public nationaliste et, de fait, éviter le problème épineux d'une réforme profonde. Racan n'aurait pas eu à traiter avec le Tribunal de La Haye s'il avait eu le courage de se lancer dans le ménage de son propre pays, et dans les enquêtes sur les petits copains de Tudjman et les criminels de guerre que le président décédé protégeait.

 

Maintenant, le Premier ministre Racan tire profit de ses atermoiements vis-à-vis des acolytes de Tudjman, dans l'espoir qu'ils seront aussi généreux avec lui s'ils devaient revenir au pouvoir. Parce qu'en Croatie, chaque nouveau gouvernement délivre une absolution totale à ses prédécesseurs. Une petite élite est donc ainsi protégée de sérieuses remises en cause et, finalement, dégagée de toute responsabilité, même dans le cas des crimes les plus abominables.

 

 

Source : project-syndicate.org, le 26 novembre 2001.

 

 

 

2. Rent a Bosnia

 

 "De nouvelles discussions sur une éventuelle partition de la Bosnie-Herzégovine" !.. Tel est le titre d’un article paru dans Slobodna Dalmacija le 31 octobre. Il nous faut de nouveau démontrer que le projet de division n’a aucun sens, qu’il est contraire aux intérêts de chacun des peuples. Mais pourquoi les inepties publiées par un quelconque journaliste de l’International Herald Tribune doivent-elle toujours provoquer d’aussi vives réactions ?

 

"Comment !?", rétorqueront certains grands intellectuels de province, mais l’International Herald Tribune est supposée être la voix informelle du gouvernement américain ! Les anciens suppôts de Tudjman s’imaginent en effet que la manipulation des médias est un phénomène universel. William Pfaff n’aurait pu, de lui-même, faire preuve d’une telle irresponsabilité - il est donc le porte-parole d’une plus grande puissance, tout aussi irresponsable.

 

Malheureusement, la situation est beaucoup plus complexe. William Pfaff, correspondant de l’International Herald Tribune et du Los Angeles Time à Paris (qui écrit aussi de temps à autre pour les revues World Jewish Review et Commonwealth) n’est en aucun cas le chouchou de l’administration américaine, encore moins celui de Bush. C’est au contraire l’un des nombreux critiques de la politique étrangère américaine, et plus spécialement de l’élargissement de l’engagement global des Etats-Unis au lendemain de la guerre froide - ce que Pfaff considère d’ailleurs comme une source d’instabilité. "Les Américains s’imaginent exercer un pouvoir global encourageant la stabilité, alors que leur présence est en fait en elle-même une cause d’instabilité", écrivait-il le 18 avril 1999.

 

De plus, Pfaff fait partie de l’école des analystes du "chaos global" mais, à la différence de Samuel Huntington, qui divise le monde en civilisations antagonistes (religieuses ou pseudo religieuses), le monde de Pfaff est dualiste - divisé en "civilisation" et "barbarisme". La civilisation est représentée par la démocratie, la prospérité et la paix, c’est-à-dire par les Etats-Unis, l’Europe occidentale, le Canada, le Japon, l’Australie et la Nouvelle Zélande. La question qui se pose est : où se situe la Bosnie ? Si elle fait partie de la "civilisation", elle peut alors être politiquement assimilée. Sinon, si l’on y trouve des parties "non civilisées", alors il vaut mieux la partager. Cela en garantira la stabilité et il y aura donc moins d’interventions américaines, lesquelles sont essentiellement déstabilisantes. Comme toute construction intellectuelle, le monde de Pfaff est l’expression de ses propres aspirations, il est donc subjectif. Il a autant de lien avec Bush que le Cardinal Puljic en a avec le Pape lorsqu’il rêve d’une "troisième entité". Moins, en fait.

 

Il est vrai qu’en 1997 déjà, Pfaff avait soutenu la thèse que la Bosnie était "une création politique artificielle". Il avait alors déclaré que si elle existait, "c’était parce que toute autre alternative aurait été pire encore" (International Herald Tribune , 19 août). Cette phrase révèle un océan d’ignorance et de préjugés. De toutes façons, le second paragraphe de son récent et déjà célèbre article sur la solution de l’impasse bosniaque débute par une conclusion erronée : "La République de Bosnie-Herzégovine est un Etat qui a été improvisé en 1995, au cours des négociations de Dayton".

 

Disons, à titre de consolation, que la façon dont Pfaff interprète l’agression contre la Bosnie-Herzégovine n’a pas été déformée par la propagande grand-serbe ou grand-croate. Son erreur émane de son propre raisonnement - d’une singulière naïveté, mais qu’il estime réaliste - selon lequel si la Bosnie est divisée, "les nationalistes serbes et croates seront politiquement désarmés et se laisseront absorber par les communautés qu’ils ont tenté de s’approprier et dont le processus de transition vers la démocratie est achevé, ou en bonne voie". Si telle est la situation, pourquoi même suggérer la division de la Bosnie ?

 

L’exemple de Pfaff est typique des "amis de la Bosnie", qui cherchent à l’utiliser pour leurs propres "missions civilisatrices". Il faut diviser la Bosnie pour que les bons côtés de la "Bosnie musulmane" puissent être exploités à des fins diverses. C’est ainsi qu’Alexandre Adler, un commentateur français, dans une interview à la revue Dani de Sarajevo, s’est récemment prononcé en faveur de la partition de la Bosnie - ce qui, pour lui, consisterait à retracer les frontières, afin que la Bosnie, "dans laquelle ses habitants aimeraient vivre", devienne un pays "qui servirait d’exemple d’Etat séculier et entretiendrait des liens étroits, avec la Turquie surtout, mais aussi avec l’Italie, la France et l’Allemagne" (Dani, 18 octobre).

 

Et si les Bosniaques, et les Boshniaques également, ne désiraient pas être "séculiers" et ne comprenaient pas pourquoi ils doivent entretenir des "liens étroits" avec la Turquie avant tout ? Et s’ils voulaient, du moins certains d’entre eux, donner l’exemple d’un pays multiculturel, à l’image de la France centralisée et laïque ? Ou s’ils n’avaient tout simplement pas envie de servir d’exemple ? Tout ceci, semble-t-il, est interdit à la Bosnie.

 

Les commentateurs tels que Pfaff et Adler ne comprendront jamais que leurs "bonnes intentions" nourrissent en fait notre nationalisme insinuant. C’est ainsi que Zeljko Sabol, l’un des séides de Tudjman, s’est empressé de faire l’éloge de Pfaff, ou plutôt de son célèbre journal, le Herald Tribune, qui a écrit, à l’occasion des élections en Bosnie, que cet "Etat avorté avait été imposé aux habitants de ce malheureux pays sous la pression des Etats-Unis et de l’OTAN" (Vjesnik,17 octobre). Le pauvre Sabol semble avoir oublié que feu son Président a personnellement beaucoup contribué à ce que la Bosnie-Herzégovine reste à jamais un "malheureux" pays. Mais, comme le déclare l’écrivain Ivan Lovrenovic, Il semble qu’en Croatie, le mal infligé à la Bosnie ne sera jamais reconnu (Dani, 25 octobre).

 

Mais quels qu’aient été les arguments avancés, il n’est pas question de diviser la Bosnie. Nous avons été habitués à nous laisser effrayer par tous les Pfaff(s) du monde. Le véritable problème, c’est l’irresponsabilité de la communauté internationale - qui a maintenu un système qui génère le nationalisme, pour ensuite - comme au lendemain des récentes élections, par exemple - contester les résultats légitimes des partis nationalistes issus de ce système.

 

 

Traduit par Nicole Philip-Dizdarevic.

Source : balkans.courriers.info, le 21 novembre 2002.

 

 

 

 

III. Interview

 

 

Vingt ans après le début de l’éclatement de la Yougoslavie, qu’en est-il des nationalismes dans la région ?

 

Le constat est simple : c’est de pire en pire chaque année. Regardez ce qui s’est passé au Nord du Kosovo récemment. Regardez aussi en Bosnie, où la population fondait de grands espoirs dans les élections d’octobre 2010. Or, à ce jour, la situation est toujours paralysée (NDA : le 12 janvier dernier, soit quinze mois après le suffrage, un Premier ministre – le Bosno-croate Vjekoslav Bevanda – était enfin désigné). Je pense que le problème N°1 est l’attitude de Milorad Dodik, le Président de la Republika Srpska (R.S.), l’entité Serbe de Bosnie. Il destabilise toute la région. Son but : la sécession de la R.S., avec tous les risques de guerre que cela peut entraîner. Le leader des thèses nationalistes Serbes Dobrica Cosic a dit que “Les seules choses que la Serbie ait gagnés au XXe siècle sont la R.S. et la Voïvodine”. Cela en dit long sur l’opinion commune. Un jour, la R.S. et la Serbie se rallieront parce que ce sera d’intéret national pour les deux pays. Ce n’est pas pour tout de suite mais cela arrivera.

 

La Serbie est candidate à l’entrée dans l’Union Européenne… Un pas vers plus de stabilité dans la région ?

 

Son Président, Boris Tadic, tient un double discours ! D’un côté, il se pose en pro-européen. Il permet l’arrestation de Ratko Mladic et de Goran Hadzic, les derniers fugitifs recherchés par le Tribunal Pénal International de La Haye, pour s’offrir son ticket d’entrée. De l’autre, il se montre agressif envers ses interlocuteurs des Balkans. Par exemple, Belgrade entretient une forme de séparatisme au Monténegro, où les clivages s’accentuent entre l’Eglise Monténegrine et l’Eglise Serbe, et entre les partis Monténegrins et pro-Serbes. D’une certaine manière, la politique de Milosevic est toujours appliquée. Si les Monténegrins se considèrent majoritairement comme Monténegrins, le sentiment d’appartenir à une deuxième Serbie prend de l’ampleur chez beaucoup d’entre eux. Les Serbes qui vivent là-bas ont le sentiment d’être revenus à la situation d’avant la guerre. Je crois que l’Europe devrait se pencher davantage sur ce comportement…

 

D’autres sources d’inquiétude au sein des Balkans ?

 

Il faut surveiller la situation en Macédoine, où un fossé semble se creuser entre la communauté Albanaise et la communauté Slave. La situation n’est pacifique qu’en apparence. La Grèce, qui s’est toujours sentie menacée par l’indépendance votée en 1991, fait pression pour empêcher l’adhésion à l’OTAN et à l’Union Européenne. La Bulgarie, elle, assied son influence en autorisant largement l’accès à son territoire. Cela modifie, en quelque sorte, l’échiquier ethnique de la Macédoine.

 

Où chercher des facteurs d’apaisement ?

 

Il faut sérieusement penser à intégrer la Bosnie à l’Union Européenne. Pour cela, un engagement plus fort des Etats-Unis auprès de l’Europe est nécessaire.

 

La présence militaire internationale est désormais très faible en Bosnie-Herzégovine. On ne comptera bientôt plus que 500 à 600 militaires de l’EUFOR-ALTHEA…

 

C’est un contingent très réduit et je ne pense pas qu’il faille s’en réjouir. Cela ne remplace pas les investissements financiers mais je suis persuadé qu’une présence militaire multinationale plus forte prémunirait la région contre de nouvelles tensions.

 

 

Source :  next-stop-sarajevo.com, le 3 février 2012.

 

 

 

 

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Publié le 17 Janvier 2012

Neven Budak

 

Quelques questions à Neven Budak

 

 

Historien, Neven Budak enseigne à l’Université de Zagreb depuis 1980. Spécialiste d’histoire médiévale, ses travaux portent sur l’histoire de la Croatie, l’histoire des slaves du sud et l’histoire urbaine. De 1995 à à 2002, il a enseigné l’histoire urbaine au sein du département d’études médiévales de la Central European University à Budapest. Il dirige actuellement le programme doctoral en sciences médiévales de l’Université de Zagreb. Depuis 1999 il est président du Comité national croate des Sciences Historiques (membre du CISH depuis 2002).


Parmi ses publications, citons Gradovi Varaždinske županije u srednjem vijeku [Les villes du comté de Varaždin jusqu'à la fin du 16e siècle], Zagreb-Koprivnica: Dr. Feletar 1994 – ouvrage tiré de sa thèse sur l’urbanisation du comté de Varaždin entre 1100-1600 ; Karlo Veliki. Karolinzi i Hrvati [Charles le Grand. Les Carolingiens et les Croates], Scientillae Stephano Gunjaca dicatae vol. 5, Split: Muzej hrvatskih arheoloških spomenika 2001 ; (avec Mario Strecha et Željko Krušelj), Habsburzi i Hrvati [Habsburgs and Croats], Zagreb: Srednja Europa 2003 ; ainsi que (direction avec Finn-Einar Eliassen et Katalin Szende), Towns and communication. Volume 1, Communication in towns, Akron, University of Akron Press, 2011.


Pour plus d’information, voir sa page sur le site de l’université de Zagreb (en croate ; en anglais)

 


- Pourquoi êtes-vous devenu historien ?


Je me souviens qu’enfant, déjà, l’histoire m’intéressait. Cela se manifestait dans le fait que j’aimais visiter des châteaux et des musées avec mes parents. En famille, on parlait aussi souvent de nos aïeux, en particulier de ceux qui fait une carrière académique à Vienne ou ailleurs. Mon père quant à lui aimait parler de sa jeunesse et du contexte politique et économique de l’époque, avant la Deuxième Guerre mondiale. Je suppose que tout cela a influé sur mon intérêt croissant et de plus en plus sérieux pour l’histoire. Au début j’étais, comme sans doute bien des petits garçons, très impressionné par Napoléon et ses exploits militaires, mais à la fin du lycée j’ai commencé à m’intéresser plutôt au Moyen Âge, pour finalement décider d’entreprendre des études d’histoire. Pourtant, même alors je n’étais pas sûr de vraiment vouloir en faire mon métier, et je me suis inscrit parallèlement en sciences politiques, mais j’ai vite abandonné cette piste.


Les merveilles du monde antique, surtout la Mésopotamie, l’Anatolie et l’Egypte me fascinaient tout à fait. Cependant, les bons professeurs m’attiraient vers leurs matières, et c’est ainsi que j’ai commencé à hésiter entre le Moyen Âge et le 19e siècle. Finalement j’ai quand même décidé de devenir médiéviste et je pense que c’était une bonne décision, car les méthodes et les connaissances qu’on acquiert en tant que médiéviste peuvent être utiles par la suite si l’on s’oriente vers d’autres périodes, tandis que l’inverse est beaucoup moins facile, voire impossible.


Aujourd’hui je suis historien parce que cela m’intéresse et m’amuse, mais aussi parce que cela m’aide à avoir un regard critique sur le monde qui m’entoure et à me former un jugement sur lui.

 


- Quel est le principal objet de vos recherches actuelles ?


Je viens de répondre en partie à cette question. Le domaine principal de mes recherches est le Moyen Âge. La Croatie est un petit pays, qui n’a pas beaucoup d’historiens, si bien que nous nous offrons rarement le luxe de travailler sur l’histoire européenne dans son ensemble : nous nous focalisons presque tous sur le passé croate. Je m’efforce toujours de situer les thèmes de mes recherches dans le cadre du contexte européen plus large, mais je n’y consacre pas mes recherches. Ces dernières années, le Haut Moyen Âge m’intéresse plus, ainsi que les questions telles que les identités ethniques, la formation du pouvoir politique, la christianisation, les rapports sociaux et la culture (au sens de pratiques quotidiennes).


Ce qui m’intéresse particulièrement dans le Haut Moyen Age ? Je pense que c’est précisément le manque de sources, ou du moins leur rareté, ainsi que leur diversité (textes, découvertes archéologiques, constructions, toponymes et anthroponymes…). Cette diversité nous oblige à nous pencher sur les problèmes historiques à la manière de détectives qui à partir de quelques données décousues doivent reconstruire ce qui s’est vraiment passé. Heureusement, nos recherches ne concernent pas toujours des meurtres, et aucun innocent ne risque d’être condamné si nous échouons à découvrir la vérité. Une vérité qui, bien sûr, est insaisissable, il faut se faire à cette idée, mais la recherche de la vérité n’en demeure pas moins passionnante.


Outre le Haut Moyen Âge croate, que j’enseigne à l’Université de Zagreb, je fais aussi des recherches sur l’histoire urbaine, et j’ai donné des cours sur l’histoire urbaine européenne médiévale à la Central European University de Budapest. Fut un temps, j’ai aussi travaillé sur l’esclavage, et je reviens aujourd’hui encore à ce thème. Je n’aime guère l’idée de se spécialiser dans un domaine étroit, et préfère me laisser la liberté d’aborder des thèmes et des époques différents.

 

 

- Quels sont, d’après vous, les trois titres incontournables de la bibliothèque de l’historien ?


C’est une question difficile et je n’aime pas répondre aux questionnaires dans lesquels on me demande de citer les trois meilleurs romans que j’ai lu, ou mes trois films préférés, etc. Je crois que je ferais une injustice à nombre d’auteurs en ne citant que quelques ouvrages comme incontournables dans la bibliothèque de l’historien. Du reste, notre domaine d’étude est si développé en spécialités et sous-spécialités qu’il est difficile de trouver trois livres susceptibles d’être également intéressants pour tous les historiens.


Nous ne sommes plus à l’époque où tout était placé sous la domination de telle ou telle méthodologie ou philosophie de l’histoire et où un livre guidait toute une génération, voire plusieurs générations d’historiens. Ce ne serait donc pas une bonne idée de décréter que Ranke, Hegel, Hobsbawm ou Foucault doivent figurer dans la bibliothèque de chaque historien. Je ne pourrais même pas citer un livre énonçant explicitement que ces règles générales sont révolues. Je pense aussi que nos discours sont trop variés pour que nous puissions nous référer à un modèle unique dans la façon d’écrire sur le passé, ainsi je ne pourrais même pas citer Gibbon, par exemple.


Mais je peux dire que, dans ma formation de médiéviste, j’ai été très influencé par le livre de Jacques Le Goff, La civilisation de l’Occident médiéval. Certes, il a aujourd’hui vieilli à bien des titres, mais je pense qu’il peut toujours enseigner à l’historien comment aborder non seulement le Moyen Âge, mais aussi n’importe quelle autre époque. Même en me limitant aux livres dédiés à la médiévistique, je serais bien incapable de choisir deux autres incontournables absolus, mais je peux citer deux titres assez récents, que je considère très importants pour la recherche sur le Haut Moyen Âge européen: l’un est l’ouvrage de Chris Wickham, Framing the Early Middle Ages, et l’autre est l’œuvre monumentale de Michael McCormick, Origins of the European Economy. Ces deux livres fascinent par l’incroyable érudition qu’y déploient leurs auteurs, leur sérieux et leur méthodologie.

 

 

- Quelles sont, selon vous, les principales qualités requises pour devenir un bon historien ?


Pour devenir historien, si toutefois ce ne sont pas vos parents qui vous y forcent ou vos amis qui vous en persuadent, vous devez vous intéresser au passé. Pour être un bon historien, vous devez vraiment vous intéresser au passé. C’est la condition sine qua non pour parvenir à faire quelque chose de bon dans ce métier.


Ensuite, vous devez parler, ou au moins lire, plusieurs langues. Si vous appartenez à un petit peuple, cela est encore plus vrai que si votre langue maternelle est une langue internationale. Ne pas connaître les langues étrangères vous limite dans l’utilisation des sources, mais aussi de la littérature spécialisée sans laquelle on ne peut pas se forger une approche comparative, si nécessaire pour aboutir à des résultats dignes d’intérêt, indépendamment de la période ou du thème sur lesquels vous travaillez.


Vous devez aussi être libre d’esprit, être ouvert à toutes les sortes d’interprétation et prêts à accepter tous les résultats de vos recherches, qu’ils vous plaisent ou non. Vous devez  être prêt à accepter le fait que quelqu’un d’autre peut avoir une opinion différente de la vôtre sur telle ou telle chose, et que son opinion est tout aussi respectable que la vôtre. Vous devez être conscient, comme je viens de le dire, que vos recherches ne mèneront pas à la vérité, car il n’y a pas de vérité, si ce n’est au niveau de la confirmation de certains événements précis, mais que dans la construction du passé vous êtes quand même limité par les faits, qu’il faut respecter. L’aspiration à parvenir à la vérité doit passer avant toutes les autres valeurs que vous rencontrez dans votre travail : patrie, nation, classe…


Vous devez être un travailleur infatigable, non pas avec pour devise “publish or perish”, ce qui n’a pour effet que de susciter une énorme production de travaux souvent inutiles ou d’une utilité marginale, rédigés de façon superficielle, mais avec pour principe de lire sans cesse, de sans cesse chercher de nouveaux défis et de vous y consacrer pleinement. Vos lectures doivent être variées car votre culture doit être vaste.


Et enfin, vous devez être discipliné dans votre technique de travail, depuis la façon dont vous rassemblez vos sources primaires et secondaires jusqu’à la façon dont vous rédigez les notes de bas de page dans les travaux que vous soumettez pour publication. Ce genre de discipline influe sur la discipline de la pensée que vous appliquez au thème sur lequel vous travaillez.

 

Traduit par Evaine Le Calve Ivičević

 

Source : http://devhist.hypotheses.org/834

 

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Publié le 25 Mars 2011

Petar Selem

 

 

Né à Split en 1936, Petar Selem est un historien et écrivain.

 

Diplômé de la Faculté des Lettres de Strasbourg et de la Faculté de philosophie de Zagreb, il a occupé la chaire d'histoire ancienne de la Faculté de philosophie de Zagreb.  

 

Petar Selem est aussi un metteur en scène de talent ayant dirigé le théâtre de l'Odéon à Paris de 1983 à 1989. Il a été directeur artistique du Théâtre national de Split.

 

Membre de la Communauté démocratique croate qu'il a rejointe en 2000, il est député au Parlement croate depuis 2003. Actuellement il préside la Commission parlementaire pour l'enseignement, les sciences et la culture ainsi que le groupe d'amitié Croatie-France.

 

Ouvrage en français : Les religions orientales dans la Pannonie romaine.  Volume 85 des études préliminaires aux religions orientales dans l'Empire romain. [Google Books]

 

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Publié le 7 Décembre 2010

La vie et l'oeuvre de Lelja Dobronić (1920-2006)

 



Lelja Dobronić (* le 19 avril 1920 † le 19 décembre 2006), docteur ès lettres et historienne de l'art affirmée, a passé toute sa vie à Zagreb. Elle fréquente l'école primaire à la Ville Haute de Zagreb (1927 – 1931) et s'inscrit par la suite au Premier lycée classique de Zagreb (1931 – 1939). A la Faculté des lettres de l'Université de Zagreb (1939 – 1943) elle se consacre aux études d'histoire de l'art et de la culture, avec l'archéologie classique, ainsi qu'à celles d'histoire nationale et générale. Elle obtient un premier diplôme en 1943, suivi d'une thèse de doctorat soutenue à la même faculté en 1946. En 1947 elle épouse Pavao Vuk-Pavlović (*1894 †1976), docteur ès lettres, avec qui elle a passé 29 ans. De cette union a vu le jour leur fils Stanimir.

Lelja Dobronić travaille comme conservatrice dans cinq musées de Zagreb : à la Gypsothèque de Zagreb, musée des moulages (1944 - 1948), au Musée de la ville de Zagreb (1948 – 1962), à l’Institut pour la protection des monuments culturels de la ville de Zagreb (1962 – 1964), au Centre de documentation des musées (1964 – 1967), et enfin, en tant que directrice, au Musée historique de la Croatie, l’actuel Musée historique croate (1967 – 1980). Partie à la retraite au poste de conseillère scientifique en 1980, elle poursuit ses recherches sur l’histoire de la ville de Zagreb et de l’archevêché de Zagreb, ainsi que sur ses établissements particuliers. Elle s’est notamment consacrée à l'étude de l’histoire des ordres chevaleresques médiévaux (Templiers, Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, Chanoines du Saint-Sépulcre de Jérusalem, Augustins ou Chanoines réguliers de Saint-Augustin). Elle a publié un grand nombre d’articles d’encyclopédie et de journaux, d’études, de livrets et de livres, qui se trouvent tous rassemblés dans le cadre de cette étude.

A côté de son travail principal, accompli dans les établissements mentionnés ci-dessus, Lelja Dobronić collabore également au sein d’autres établissements, tels que : l’Institut lexicographique “Miroslav Krleža” (1959 – 2006), la Faculté des lettres de Zadar (1972 – 1981), l’Institut pour l’histoire de l’art de l’Université de Zagreb, l’Institut mariologique croate fondé auprès de la Faculté de théologie catholique de l’Université de Zagreb (1990 – 2006), et l’Institut historique croate de Vienne, où elle était directrice de recherche scientifique (1994 – 1997).

Lelja Dobronić était membre de plusieurs sociétés et associations comme l’Association des musées croates (1946 – 2006), l’Association de randonnée “Zagreb – Matica” (1949 – 2006), l’Association croate des historiens de l’art (probablement de 1953 jusqu’à 2006), “Kajkavsko spravišče”, la société pour la promotion de la littérature et de la culture kajkavienne (1973 – 2006), Matica hrvatska, “Matrice croate” (2001 – 2006), la Société pour l'histoire de l'archevêché de Zagreb “Tkalčić” (1996 – 2006), et la société “Les frères du dragon croate” (1997 – 2006).

Lelja Dobronić était également rédactrice en chef des “Vijesti” – “Nouvelles” de l’Association croate de musées et de conservateurs de musée (1952 – 1965) et membre de la rédaction des revues “Muzeji” – “Musées” (1953 – 1965) et “Peristil” – “Péristyle” (1992 – 2003). Présente, par ses nombreux articles et études dans beaucoup de revues et d'actes de conférence, Lelja Dobronić a participé à maintes conférences scientifiques et s’est vue distinguer par plusieurs prix.

 

traduit par  Jelena Puškarić
Source

 

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Publié le 5 Décembre 2010

Milan Šufflay

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/hr/4/4e/Sufflay.jpg

Milan Šufflay (né à Lepoglava le 9 novembre 1879 et décédé à Zagreb le 19 février 1931), était un historien, l'un des fondateurs de l'albanologie en Croatie, et l'auteur du premier roman croate de science-fiction.

Il est né dans une famille relativement pauvre de Lepoglava. Il fréquente le gymnase de Zagreb et étudie l'histoire à l'Université de Zagreb, où il est reçu docteur. Au gymnase et à l'Université il est de loin le meilleur élève, toutefois le prix consistant en un anneau brillant revient à un autre, ce qu'il ressentira fortement. Déjà à l'université il maîtrise le français, l'allemand, l'italien, l'anglais, toutes les langues slaves, mais aussi le latin et le grec ancien. Plus tard il apprendra le grec moderne, l'albanais, l'hébreu et le sanskrit. L'historien Tadija Smičiklas, qui le tenait pour son élève le plus doué, le prit comme assistant lors de la rédaction du Codex diplomaticus de l'Académie.

Šufflay devient un historien des Balkans, convaincu que l'histoire des Croates ne peut être correctement étudiée que dans une perspective balkanique. Il diverge ainsi de la position des historiens croates qui estimaient que les Croates étaient des représentants de l'Occident séparés des Balkans.

Il étudie l'histoire médiévale croate et l'histoire albanaise. Voyant en lui un énorme talent qu'il convenait d'attirer dans le camp hongrois, l'historien hongrois Talloczy le fait venir à Budapest où il travaillera au Musée national pour un modeste salaire. Le ban Rauch, ignorant l'avis du sénat de l'université, le nomme professeur de l'Université de Zagreb en 1908. Cependant il se voit contraint de quitter l'université lorsque la fonction du ban est assumée par Nikola Tomašić, un parent lointain avec qui il entretenait des relations difficiles. Début 1915, il est mobilisé malgré que les professeurs d'université soient exemptés des obligations militaires. Il est rapidement rendu à la vie civile pour raison de maladie et il écrit alors ses plus importants travaux. Dans le nouvel État des Slovènes, Croates et Serbes, il est arrêté pour haute trahison (espionnage au profit d'une puissance étrangère), et il passe en justice aux côtés d'Ivo Pilar, un autre historien croate. Il est condamné à trois ans et six mois de prison, un verdict qui fait plus de bruit à l'étranger qu'en Croatie. Ses collègues scientifiques de l'étranger tentent en vain d'obtenir sa grâce. Il purge sa peine à la prison de Mitrovica. A sa sortie, après avoir accompli plus de la moitié de sa peine, il reprend ses travaux scientifiques.

Milan Šufflay écrit également le roman Na Pacifiku god. 2255 (Sur le Pacifique, année 2255), la première oeuvre de science-fiction dans la littérature croate.

En 1924, Milan Šufflay rejoint la direction du Pur parti croate du droit (HČSP), un parti nationaliste inspiré par Josip Frank.

Sur demande du gouvernement albanais et de l'Académie des sciences de Vienne il poursuit le travail de Jireček et Thalloczy, en publiant le troisième tome du Codex albanicus, un recueil d'archives. Revenu d'Albanie il reçoit une lettre de menace qui sera suivie d'attaques par voie de presse, un signe qui ne trompe pas et montre clairement que les cercles Grand-serbes étaient décidés à se débarrasser de lui.

Son assassinat

Les membres de l'organisation Mlada Jugoslavija, bénéficiant de la protection royale, lui tendent une embuscade sur le pas de sa porte et lui fracassent le crâne à l'aide d'un marteau. Ensuite ils s'introduisent chez lui et dérobent le manuscrit du 3ème tome du Codex albanicus. Cela ne donne lieu à aucune enquête concernant les auteurs. Les autorités disent tout ignorer sur les assaillants et elles interdisent les activités liées aux funérailles. Les auteurs du meurtres, Belošević et Zwerger, se réfugient à Belgrade. Toutes les tentatives d'obtenir leur extradition de la part de la Banovine de Croatie, plus tard instaurée en 1939, ne donneront aucun résultat.

Albert Einstein et Heinrich Mann ont adressé une lettre à la Ligue internationale des droits de l'homme, appelant le monde de la culture à protester contre le crime perpétré.

Milan Šufflay est enterré au cimetière de Mirogoj à Zagreb.



 

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Publié le 19 Avril 2010

Tvrtko Jakovina



http://www.slobodnadalmacija.hr/Portals/0/images/2010-01-16/spektar/JAKOVINA01.jpg

I. Biographie

 

Tvrtko Jakovina, né le 2 mars 1972 à Požega, est un historien croate

De mars à septembre 1998 il a travaillé à l'Institut des sciences sociales "Ivo Pilar". Il est ensuite passé au poste d'assistant à la Chaire pour l'histoire mondiale, chargé du cours sur l'Histoire mondiale du XXe siècle, au département d'histoire de la Faculté de philosophie de l'Université de Zagreb.


Il a publié sa thèse de doctorat intitulée "L'Allié communiste américain ; les Croates, la Yougoslavie titiste et les Etats-Unis d'Amérique 1945-1955". Le livre a reçu le Prix annuel de la Société des enseignants universitaires et autres scientifiques de Zagreb pour un ouvrage scientifique dans le domaine des sciences humaines. Depuis 2003 il est chargé de cours.

En raison de certains textes et opinions sur l'histoire récente, il a fait l'objet de critiques de la part des milieux de droite.

Livres :

  • Socijalizam na američkoj pšenici, Matica hrvatska, 2002., Zagreb.
  • Američki komunistički saveznik; Hrvati, Titova Jugoslavija i Sjedinjene Američke Države 1945.-1955., Profil/Srednja Europa, 2003., Zagreb.

 


II. Texte                          

 

Les Yougoslaves à la conférence de paix de Paris et l’héritage de la première guerre mondiale


La première guerre mondiale et son héritage chez les Slaves du Sud

Un de mes jeunes collègues, assistant en histoire américaine, évoqua le sujet d’un test qu’il avait donné à ses élèves: citer la liste des cinq plus grands présidents américains. A ma grande surprise, Woodrow Wilson, vingt-huitieme président des Etats-Unis, n’avait été mentionné dans aucune copie. A sa grande surprise, Wilson aurait vraisemblablement figuré (selon moi) sur la liste de la plupart des étudiants européens. Qu’il ait été naïf et idéaliste, ou un messie et un homme d’Etat en avance sur son temps, Wilson posa au moins trois pierres angulaires de la politique du monde moderne: les Etats nationaux, la démocratie et la sécurité collective (voir, par exemple, Sheffield, 2002, p. 278; Best et al., 2003, pp. 39-41). La fin de la première guerre mondiale marqua incontestablement le début d’une nouvelle ère. Meme si elles furent loin d’etre parfaites, et bien que certaines élites nationales aient considéré par la suite que leur "âge d'or" se situait au XIXe siècle plutôt qu’au suivant (c’est le cas, par exemple, des Croates), les conséquences de la Grande Guerre, positives et durables, représentèrent une victoire.

La première guerre mondiale modifia radicalement la situation des Slaves du Sud et la géographie politique de l’Europe du Sud-Est. Trois des 14 points énoncés par Woodrow Wilson en janvier 1918 concernent directement cette région. Bien que tous les Yougoslaves aient été finalement réunis dans le même Etat, le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, et en aient dès lors partagé les conséquences, l’héritage de la première guerre mondiale ne fut et n’est pas le même pour l’ensemble des ex-Yougoslaves. Dès le lendemain de la guerre, il représentait beaucoup plus pour les Serbes que pour le reste de la population. Tout cet ensemble de villages qui reçurent le nom du régent Alexandre Karađorđević fut fondé dans la partie orientale de la Croatie (Slavonie), en Vojvodine (aujourd’hui au nord de la Serbie) et en Macédoine (qui était alors appelée Serbie du Sud), ou des terres furent octroyées aux vétérans serbes. D’autres mesures, en revanche, furent loin d’être populaires. Le territoire du royaume des Serbes, Croates et Slovènes qui faisait autrefois partie de l’Autriche-Hongrie était plus étendu, plus peuplé et plus riche que celui de la Serbie (Macédoine et Monténégro compris). Aussi la population du premier fut-elle mécontente de la décision d’échanger les anciennes couronnes austro-hongroises au taux de quatrecouronnes pour un dinar (voir, Tuđman, 1993, pp. 298-302; Pirjavec, 1995, p. 20).

A l’issue de la Grande Guerre, les Slaves du Sud, autrefois séparés, furent finalement réunis dans un même Etat et sous l’autorité d’une même dynastie, celle des Karađorđević. C’est ce qui explique que l’héritage de la guerre ait été célébré. Bien que "l’idée yougoslave" fût a l’origine croate, les Serbes et de nombreux autres Slaves y adhérèrent. La fondation du nouvel Etat peut être mise au crédit à la fois des milieux militaires et politiques de Serbie et des responsables politiques slovènes, croates et serbes de l’Empire austro-hongrois.

Après la seconde guerre mondiale, la position officielle de la Yougoslavie socialiste de Tito fut identique à celle adoptée par la gauche, c’est-à-dire les intellectuels communistes, durant l’entre-deux-guerres. La création de l’Etat yougoslave et l’unification des Slaves du Sud constituaient une réalisation positive. Tout le reste était bien entendu négatif: le système capitaliste, la monarchie, la dictature, l’absence de règlement de la question nationale. Du fait de cette situation et d’une historiographie toujours très soucieuse de "distance historique", les ouvrages consacrés a la Grande Guerre furent assez peu nombreux, surtout dans certains pôles yougoslaves. Les Macédoniens furent généralement déçus des conséquences de la premiere guerre mondiale. Les Bulgares avaient tenté pendant le conflit d’éradiquer toute trace d’influence serbe; au lendemain de la guerre, les Serbes firent de même, en sens inverse.

Rétrospectivement, et bien qu’ils n’eussent pas été reconnus au départ, les Macédoniens furent heureux de la création de la Yougoslavie. Durant la seconde guerre mondiale et dans la Yougoslavie de Tito, certaines prérogatives d’Etat leur furent concédées. Aussi leur lecture du traité de Versailles fut-elle conforme à la doctrine officielle de l’époque socialiste. Les Albanais du Kosovo ne s’accommodèrent jamais vraiment de la souveraineté serbe ni de l’instabilité, doublée de répression, qui précéda et suivit les opérations militaires. Malgré le déclenchement de la guerre à la suite de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, le théâtre des hostilités fut relativement éloigné du territoire de la Bosnie-Herzégovine. Sa population musulmane et croate perçut extrêmement mal l’assassinat de l’archiduc commis par Gavrilo Princip, membre de l’organisation "Jeune Bosnie", avec l’appui d’une société secrète composée d’officiers de l’armée serbe, la "Main noire". Après la première guerre mondiale, le pont qui enjambe la Miljacka à Sarajevo reçut pourtant le nom de Gavrilo Princip. Ce dernier était principalement dépeint dans les manuels scolaires yougoslaves comme un patriote issu des classes opprimées, un jeune homme qui commit un acte patriotique certes désespéré mais compréhensible. Ce même pont a aujourd’hui retrouvé le nom de "Latinska çuprija" qu’il portait avant la Grande Guerre. Le monument érigé en mémoire du couple assassiné de la famille impériale fut démoli peu de temps après la guerre et ne fut jamais reconstruit. L’empreinte des pas de Princip fut figurée sur le sol à l'endroit même où il se tenait au moment de l’attentat et devint l’une des curiosités touristiques de la ville.

Les Yougoslaves à la conférence de paix de Paris et l'héritage de la première guerre mondiale

Les Croates combattirent sur plusieurs fronts. Au début des hostilités, ils se trouvaient exclusivement dans les rangs de l’armée austro-hongroise, sur les champs de bataille de Serbie, de Galicie et plus tard d’Italie. Ils furent par ailleurs des milliers à prendre part en qualité d’engagés volontaires aux combats du front dit de Salonique à l’automne 1918. Ceux-la, comme le futur cardinal croate Alojzije Stepinac ou le futur ban de Croatie et dernier Premier ministre royal Ivan Šubašić, furent systématiquement considérés comme davantage partisans de la monarchie et de la Yougoslavie, du moins à ce moment. Mais sans l’auteur croate Miroslav Krleža et ses romans, puis les films et téléfilms adaptés de ses oeuvres, le souvenir de la premiere guerre mondiale en Croatie aurait difficilement subsisté au quotidien. Rares sont en effet les monuments aux morts élevés en l’honneur des soldats tombés sur le champ de bataille. L’historiographie croate n’a jamais accordé trop d’attention à cette période: elle s’arrêtait à l’assassinat de Sarajevo ou commençaiit a la création du nouveau royaume. Les ouvrages consacrés aux diffrérents épiisodes de la vie politique durant la guerre, à l’action du Comité yougoslave ou des partis politiques du Sabor (parlement) croate à la même époque représentaient généralement les efforts déployés pour la création de l’Etat yougoslave. Avec la fin de la guerre froide et l’éclatement de la Fédération yougoslave, le discours public croate associa systématiquement à la Yougoslavie les termes de Grande Serbie ou de communiste. La troisième expression la plus courante raillait "la Yougoslavie, produit de Versailles" (et de sa conférence). Elle matérialisait le sentiment d’une gigantesque conspiration dirigée contre les Croates et leur droit à l’indépendance. Comme l’objectif était, au cours des années 1990, de sortir de la Yougoslavie, tout élément en rapport avec cet Etat et surtout sa création même avait une connotation négative.

Les Slovènes se sentirent nettement moins frustrés par le rattachement de leur pays à la Yougoslavie. Bien plus réalistes que les Croates, ils comprirent que leurs chances de voir régler la situation de 1918 dans un sens plus favorable à leur "cause nationale" étaient inexistantes. Les Italiens, sortis vainqueurs de la guerre et qui étaient finalement parvenus à franchir la Soća (Isonzo), annexèrent d’énormes portions du territoire national slovène (et croate) que leur avait attribué le traité secret de Londres. Des unités de l’armée serbe contribuàrent à empêcher l’armée italienne de s’emparer encore de Ljubljana (Krizman, 1989, p. 338). Les Slovènes, dont la population instruite était la plus avancée de l’ensemble des Slaves du Sud, parvinrent à affermir leur position d’abord à l’époque du royaume, puis dans la Yougoslavie de Tito. Les régions abandonnées à l’Italie en 1919 furent partiellement récupérées en 1945. L’ouest de la Slovénie regorge de monuments et de cimetières aménagés en souvenir de la première guerre mondiale; il abrite également le magnifique musée de Kobarid, auquel le Conseil de l’Europe a décerné il y a quelques années le prix du meilleur musée de l’année. Comme pour les Croates, la fin de la premiere guerre mondiale sonna pour les Slovènes le glas d’une union étatique séculaire avec la dynastie des Habsbourg.

Le Monténégro occupe une position particulière. Ce pays rangé aux côtés des Alliés, mais occupé, fut expressément mentionné dans les "14 points" du président Wilson; son monarque, d’une longévité mémorable, grand-père du régent serbe et futur roi de Yougoslavie, fut dépossédé de son trône tandis que le pays était privé de sa souveraineté. Les Monténégrins, de confession orthodoxe, furent partisans d’un Etat uni. Tous n’approuvèrent cependant pas les méthodes employées pour parvenir à l’unification de la Serbie et du Monténégro. Les "Verts", fidèles à la dynastie monténégrine des Petrović, s’opposaient aux "Blancs"; surnommés ainsi à cause de la couleur des tracts qui propageaient leurs idées, ceux-ci convoquèrent les élections de la Grande Assemblée nationale du Monténégro, laquelle déposa Nicolas Ier et proclama l’union avec la Serbie. Toutes les tentatives ultérieures de modification de la situation, comme la révolte de Noël 1919, s’avérèrent vaines (Tuđman, 1993, pp. 250, 273). La glorieuse histoire de cette principauté longtemps indépendante, pauvre, mais qui avait su tisser un remarquable réseau de relations diplomatiques, fut une source permanente d’inspiration pour de nombreux Monténégrins, même ceux pour qui leur identité nationale était en partie serbe. Ceux qui se sentaient davantage ou exclusivement monténégrins exaltaient leur dynastie, leur opposition aux Ottomans et leur indépendance. Aujourd’hui, alors que le Monténégro s’est acheminé vers une souveraineté pleine et entière de Podgorica, l’unification sans condition avec la Serbie de 1918 est de plus en plus souvent considérée comme une erreur.

Pour les Serbes, la premiere guerre mondiale représenta un événement historique aussi capital que glorieux. Rares furent les nations confrontées à tant d’épreuves en un laps de temps aussi court: deux guerres balkaniques, puis une guerre mondiale en moins de trois ans. Les Serbes parvinrent à remporter une série de batailles contre les forces austro-hongroises en 1914, avant d’être défaits; ils procédèrent alors au repli du gouvernement et de l’armée plus au sud, tout en demeurant une force politique respectée et promise à un brillant avenir. Au lendemain de la guerre, ils durent choisir entre le rattachement de régions qu’ils considéraient comme indubitablement serbes (la Grande Serbie) et la solution yougoslave, signifiant la constitution d’un Etat plus vaste. Le royaume nouvellement créé des Serbes, Croates et Slovènes était dominé par les Serbes et incarnait, en un sens, l’aboutissement triomphal d’un siècle d’évolution et d’accroissement territorial de la Serbie. Enivrées par la victoire, les élites serbes se conduisirent malheureusement davantage en occupants et en maîtres qu’en frères. Les Croates étaient surtout mécontents d’avoir perdu les institutions et l’autonomie dont ils avaient joui pendant des siècles de domination habsbourgeoise. Dans la deuxième moitié des années 1980, un nombre croissant d’historiens serbes commencèrent à contester publiquement la solution retenue en 1918. Selon eux, le choix d’un Etat plus réduit aurait été nettement plus profitable aux intérêts nationaux serbes. Cette entité aurait englobé les deux tiers de la Croatie, ainsi que la totalité de la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et la Macédoine.

Lorsque la guerre éclata en 1914, le futur préident et dirigeant yougoslave Josip Broz Tito était caporal dans l’armée austro-hongroise. Les premiers combats livrés sur le front de Serbie, auxquels il prit part et où il combattit courageusement en compagnie de milliers de citoyens issus de cette partie de l’Empire austro-hongrois, dont des Serbes, furent finalement gommés de sa biographie officielle. Longtemps après, alors qu’il voyageait dans cette partie de la Serbie, il évoqua les lieux où son unité s’était battue. Alexander Ranković, l’homme fort de la Serbie durant les premiers temps de la Yougoslavie de Tito, lui recommanda de rester discret à ce sujet (Ridley, 2000, p. 71). Durant la guerre qui opposa l’OTAN à la Serbie en 1999, le monument érigé en l’honneur de la France, en souvenir du soutien qu’elle lui avait apporté pendant la Grande Guerre, fut recouvert à cause de sa participation aux attaques lancées par l’OTAN. Lors du procès de l’ancien président serbe, Slobodan Milošević, devant le Tribunal pénal international de La Haye, l’un des "amis de la cour" rappela les exploits de Tito sur le front serbe en 1914. Il fut interrompu par le juge, qui demanda qu’on ne tînt aucun compte de ses observations, au motif qu’elles étaient étrangères à l’affaire. Cet incident est néanmoins extrêmement révélateur. L’histoire de l’Europe du Sud-Est demeure très présente et très utilisée (de manière détournée) dans le débat politique.

La première guerre mondiale

Les Slaves du Sud comprennent les peuples séparés du reste du groupe slave par les Hongrois et les Roumains. Seuls les Bulgares, les Serbes et les Monténégrins avaient accédé à l’indépendance avant le déclenchement de la première guerre mondiale. Les habitants de la Macédoine demeurèrent sous domination ottomane jusqu’en 1912, au moment du partage de la Macédoine historique entre la Grèce, la Bulgarie et la Serbie. La Bosnie-Herzégovine appartint à l’Empire ottoman jusqu’en 1878, mais ne devint officiellement austro-hongroise qu’en 1908. A compter de cette date, tous les Croates et Slovènes, ainsi que les Serbes qui vivaient en Vojvodine, Croatie et Bosnie-Herzégovine, furent sujets austro-hongrois. L’Autriche-Hongrie était confrontée au grave problème du mécontentement des Slaves, qui ne se limitaient pas à ceux de l’Europe du Sud-Est. Bien que la question des nationalités prît chaque jour davantage d’ampleur, l’Empire résistait à la contestation nationaliste. Tous les Slovènes, répartis en plusieurs provinces historiques, ainsi que les Croates de Dalmatie et d’Istrie, faisaient partie de la moitié autrichienne de la monarchie. Le reste de cette population était intégré au royaume de Hongrie et parvint à préserver son autonomie et son parlement (Sabor).

Les effectifs militaires du territoire de la Croatie-Slavonie étaient rattachés à la "Honvéd" hongroise, mais la langue de commandement de ce que l’on appelait la "Domobranstvo" était le croate (depuis 1868); les officiers étaient croates, les uniformes portaient des insignes croates et le drapeau lui-même était bordé des couleurs nationales croates (Ćutura et Galić, 2004, pp. 39-40). Malgré ces caractéristiques probablement flatteuses pour l’élite nationale croate, une telle organisation posait un problème de fonctionnement pratique (comment commander une armée dont les soldats parlaient trois langues différentes), sans doute plus préoccupant qu’aucun autre. Quel qu’ait été leur degré d’insatisfaction face à la situation générale, ces populations slaves étaient divisées, faibles, en petit nombre et démunies. Les Serbes possédaient leur propre Etat, ce qui inquiétait Vienne. Belgrade ambitionnait en effet de devenir le Piémont des Slaves du Sud.

"La monarchie doit prendre une décision énergique pour démontrer sa capacité de survie et mettre un terme à la situation intolérable qui prévaut au sud-est", faisait observer le Premier ministre hongrois lors de l’assassinat de l’archiduc François- Ferdinand à Sarajevo le 28 juin 1914 (Best et al., 2003, p. 266). Que le Premier ministre serbe Nicolas Pašić ait été informé ou non de l’attentat importe peu (MacMillan, 2003, p. 113). La guerre éclata après l’ultimatum lancé aux Serbes. Il était vain d’espérer écraser la Serbie, humilier la Russie et faire voler en éclats l’Entente. La majorité des soldats qui participèrent à l’offensive lancée contre la Serbie étaient des Croates et des Serbes de la double monarchie. L’armée serbe remporta les premieres batailles, mais ne tarda pas à perdre Belgrade. Lorsque la Bulgarie entra en guerre aux côtés des puissances centrales, le territoire serbe et monténégrin fut partagé et occupé par celle-ci et l’Autriche-Hongrie jusqu’aux tout derniers jours du conflit.

L’Italie ne demeura neutre au début des hostilités que pour rejoindre l’Entente en mai 1915. Après des mois de négociation entre les deux parties, l’accord secret de Londres assura aux Italiens l’attribution de gigantesques portions du territoire albanais, croate et slovène, ainsi que le Sud-Tyrol. L’Italie lança sans succès quatre offensives sur l’Isonzo (Soča) en 1915, afin d’affaiblir les positions autrichiennes et de tenter une percée jusqu’a Trieste, puis jusqu’a Vienne et Budapest (Sheffield, 2002, pp. 326-331; Boban, 1992, p. 17). Ce plan prévoyait une jonction avec les troupes russes sur le sol hongrois, mais les forces italiennes étaient trop faibles pour y parvenir. Les interminables campagnes de 1915 se poursuivirent en 1916.

Aucun déplacement d’envergure du front ne se fit en 1917. Le commandant en chef des forces austro-hongroises sur place était le général croate Borojević. Lorsque la révolution éclata en Russie, les Affaires étrangères soviétiques dénoncèrent la diplomatie secrète et publièrent l’ensemble des accords secrets connus des diplomates tsaristes. L’attitude du commissariat du peuple aux Affaires étrangères et du marin Markin fut profitable aux intérêts austro-hongrois. Le service de propagande de guerre de Vienne fit imprimer, sous forme de tracts, les cartes des territoires attribués à l’Italie par l’accord de Londres de 1915. Les soldats slovènes et croates, majoritaires le long du front de la Soča, en furent indignés. La première victoire éclatante remportée par les Italiens avec l’aide des Britanniques et des Français fut celle de Vittorio Veneto, livrée du 24 octobre au 4 novembre 1918. Trieste fut finalement perdue. Grâce aux succès militaires obtenus sur le front de Salonique au sud-est, la perspective de former un Etat uni apparut pour la première fois de leur histoire aux Slaves du Sud. Un grand nombre de conceptions diverses s’opposaient quant à son organisation, mais il n’aurait qu’une armée et une dynastie.

Des troupes coloniales françaises entrèrent en 1919 à Zagreb. Un bataillon fut cantonné dans le centre même de la ville. Il se composait de Vietnamiens, que les habitants de Zagreb qualifièrent de "Chinois". Ils donnèrent des représentations d’opéra populaire et des spectacles de danse auxquels assista la population locale (Šuvar, 2001, p. 31). Mais ces Vietnamiens ne furent stationnés sur place qu’à titre temporaire. La Grande Guerre marqua un véritable tournant historique. Ainsi, après mille ans d’union politique avec les Magyars et un demi-millénaire de vie commune avec les Habsbourg, les Croates appartenaient à un nouvel Etat dont ils n’étaient plus cette fois la composante la moins développée, mais au contraire la plus avancée et la plus riche. La capitale avait changé de même que la dynastie et la religion dominante. Le système en place était moins occidental, mais ceux qui en avaient la charge étaient considérés comme des frères et parlaient une langue similaire. Un grand nombre de Croates et de Slovènes demeurèrent en dehors des frontieres du nouvel Etat; tous les Serbes, en revanche, vivaient désormais sous leur propre autorité. Les élites nationales serbes, croates et slovènes ne partageaient pas la même conception de l’organisation du nouveau royaume. Ces divergences furent patentes durant la guerre.

Au moment de l’ouverture des hostilités, Pierre Ier, que l’on considère souvent comme l’un des souverains les plus libéraux de l’histoire de la Serbie, régnait sur le pays. Le gouvernement était dirigé par Nicolas Pašić, l’un des plus brillants hommes politiques de la Serbie moderne. Dès le mois de septembre 1914, les responsables politiques du pays évoquèrent leur intention de constituer un puissant Etat, qui regrouperait l’intégralité des Serbes, Croates et Slovènes. Cet objectif, qui allait au-delà d’une simple libération, fut réaffirmé début décembre 1914 à Niš, dans le sud du royaume (Dimić, 2001, p. 11).

Dans le camp adverse, une partie de l’élite politique croate quitta le pays et forma le Comité yougoslave. Le siège de cet organe était établi à Londres. Il était présidé par le Croate Ante Trumbić, originaire de Split, en Dalmatie. Le projet de ses membres visait à la création d’un Etat commun avec la Serbie et le Monténégro. L’un d’eux, Frano Supilo, sans doute l’un des meilleurs hommes politiques que la Croatie ait jamais eu, était partisan d’un Etat fédéral et non centralisé, une position que ne partageaient absolument pas ses homologues serbes. Déçu par l’attitude de Pašić et de l’Entente après la divulgation du traité de Londres, il démissionna. Les représentants du Comité yougoslave signèrent finalement en 1917 avec les Serbes la déclaration de Corfou, dont l’esprit était conforme à la conception fédéraliste.

Le futur Etat devait prendre la forme d’une monarchie constitutionnelle, parlementaire et démocratique. La Constitution devait garantir l’existence de trois drapeaux, trois religions et deux alphabets. Le changement d’attitude des autorités serbes fut de courte durée, du fait de la révolution russe et de la complication des relations politiques (Goldstein, 1999, pp. 110-111; Boban, 1992, p. 8). Les Croates, Slovènes et Serbes qui étaient restés fidèles aux Habsbourgs et continuaient à prendre part à la vie politique dans la moitié autrichienne de la double monarchie adoptèrent en 1917 la résolution dite de mai. Celle-ci demandait la constitution d’une entité distincte de Slaves du Sud au sein de l’Empire. Ils constituaient un cercle yougoslave, présidé par le Slovène Anton Korošec et se réclamaient des traditions parlementaires et historiques croates (Dimić, 2001, pp. 21-24; Krizman, 1989, p. 342). A la suite de cette décision, lorsque la fin de l’Autriche-Hongrie approcha, les délégués des Slovènes, Croates et Serbes formèrent le Conseil national (Narodno vijeće) à Zagreb. Le 29 octobre 1918, le vijeće proclama l’indépendance et la création de l’Etat des Slovènes, Croates et Serbes, avec Zagreb pour capitale. Il ne fut cependant pas reconnu par la communauté internationale; dépourvu de forces armées, confronté à la progression militaire de l’Italie dans les régions promises à cette derniere par le traité de Londres et dans bien d’autres zones encore, le nouvel Etat se trouva en grande difficulté. Une délégation conduite par le Dr  Ante Pavelić (un dentiste) partit pour Belgrade, poussée par les Croates de Dalmatie, directement menacés par les Italiens, et ignorant les appels de Stjepan Radić et du Dr  Hrvoj, qui conjuraient les délégués de ne pas se rendre en Serbie "comme des oies dans le brouillard". Le discours d’unification fut lu au régent Alexandre Karađorđević le 1er  décembre 1918.

Paris, 1919

La conférence tenue à Versailles débuta en janvier 1919. Les pays vaincus qui existaient encore n’y furent pas invités. Bien que la conférence de Paris comptât jusqu’a 58 commissions différentes, les décisions du Conseil des cinq et plus encore du Conseil suprême, composé des Premiers ministres et des présidents du Royaume-Uni, de la France, des Etats-Unis et de l’Italie, faisaient loi (Kissinger, 1994, p. 232). Pour autant, ces représentants ne partageaient pas les mêmes valeurs ni la même conception de la manière dont il convenait d’organiser la paix.

Les pourparlers de paix de Paris eurent lieu alors que les combats se poursuivaient. La "Grande Guerre" ne s’acheva en effet pas à la fin de l’année 1918. Les troupes britanniques, françaises, américaines et japonaises combattaient au contraire encore les Rouges en Russie soviétique. Les Russes eux-mêmes étaient en pleine guerre civile. Quelques années plus tard, une fois les forces contre-révolutionnaires repoussées, l’un de leurs chefs, le général Wrangel, vint s’établir avec des milliers de Russes dans le nouveau royaume des Serbes, Croates et Slovènes; il mourut à Belgrade où il fut inhumé. Une guerre russo-polonaise faisait rage au même moment. Les Hongrois se battaient encore sur deux fronts, en Slovaquie moderne et en Roumanie. Les Irlandais s’efforçaient d’obtenir leur indépendance. Un vent d’insurrection et de révolution communiste soufflait partout. La population de l’ensemble du continent était totalement épuisée par un conflit qui avait causé un nombre colossal de victimes et de gigantesques dommages matériels. C’est dans cette atmosphère que se déroulèrent des négociations qui, dans une certaine mesure, se voulaient une réponse à la situation. La rectification des frontières représenta l’une des questions les plus brûlantes. Certains tracés, comme celui de la frontiere orientale de la Pologne, furent redessinés sur le champ de bataille.

Les pourparlers, dès lors, servirent en partie à légitimer des modifications opérées par la force. Ils offrirent l’occasion de pousser à la tenue de référendums et de plébiscites. Des référendums furent ainsi organisés dans le Burgendland (Autriche), au Schleswig-Holstein et en Silésie, mais il n’y eut aucun plébiscite au Sud-Tyrol, en Alsace-Lorraine, à Dantzig ou dans le corridor polonais. Cela s’explique bien entendu par le fait que les quatre grands étaient en mesure de prévoir que les plébiscites organisés dans ces régions auraient produit des résultats contraires à ceux qu’ils souhaitaient.

Les priorités des cinq grands étaient différentes. Le Japon souhaitait la reconnaissance internationale de son annexion des colonies allemandes du Pacifique. La Grande-Bretagne se préoccupait de son empire. La France voulait prendre sa revanche. Les Etats-Unis étaient partisans de l’autodétermination nationale et de la création d’une Société des Nations. L’Italie désirait l’application de l’accord de Londres de 1915. La Grèce tentait, à la fois diplomatiquement et militairement, de restaurer une version de l’Empire byzantin aux dépens de ce qui était encore l’Empire Ottoman. Les négociations de paix de Paris reconnaissaient la déclaration Balfour de 1917 et l’accord Sykes-Picot.

Tous ces éléments jouèrent un rôle crucial dans la définition du territoire de la Yougoslavie, ou plus exactement du royaume des Serbes, Croates et Slovènes, dont le pays avait pris le nom depuis le 1er  décembre 1918. Le royaume des Slaves du Sud existait déja avant le début de la conférence de Versailles. Le seul point qui restait à régler était celui des frontières. La délégation yougoslave présente lors de la conférence se composait de différentes personnes. La majorité d’entre elles étaient Serbes, mais le ministre des Affaires étrangères était un Croate de Dalmatie, le président du Comité yougoslave Ante Trumbić. Bien que ce dernier eût signé l’acte d’unification en cyrillique et qu’il fût assurément proyougoslave et opposé à toute idée de maintien de l’Empire austro-hongrois, son discours à l’égard des Serbes n’était pas, c’est le moins que l’on puisse dire, politiquement correct.

«Vous n’allez pas comparer, j’espère, lança-t-il à un auteur français, les Croates, les Slovènes, les Dalmates, dont des siècles de communion artistique, morale et intellectuelle avec l’Autriche, l’Italie et la Hongrie ont fait de purs Occidentaux, avec ces Serbes à demi civilisés, hybrides balkaniques des Slaves et des Turcs.»

"Pour les Serbes tout est simple; pour les Croates tout est compliqué", déclara à l’inverse un délégué d’origine serbe à son homologue britannique (Macmillan, op. cit., p. 113). Alors que certains membres de la délégation étaient beaucoup plus soucieux de garantir les frontières méridionales de l’Etat et d’orienter ce dernier en direction de la péninsule balkanique, d’autres s’inquiétaient du sort des Slaves qui demeuraient au sein de l’Italie, de l’Autriche ou de la Hongrie (Boban, op. cit., pp. 17-19).

A la fin de la conférence de paix de Paris, la Bulgarie céda à la Serbie plusieurs portions de son territoire national, situées près de Strumica, Caribrod et Bosilegrad, ainsi que la région à l’est de Titmok. Le traité de paix de Neuilly fut signé avec la Bulgarie le 27 novembre 1919. Le royaume des Serbes, Croates et Slovènes y apposa sa signature le 5 décembre. La Roumanie se vit promettre l’intégralité du Banat. Velika Kikinda, Veliki Bečkerek (Zrenjanin), Vršac et Bela Crkva furent finalement accordés à la Serbie. L’accord définitif fut signé en 1924. La Hongrie perdit Medjimurje, Prekomurje, Prekodravlje (Gola, Ždala i Repeš) et Baranja, des régions peuplées presque exclusivement de Slovènes et de Croates, en vertu du traité de Trianon du 4 juin 1920. Bien que les revendications yougoslaves eussent également porté sur Klagenfurt, Villach et Volkermarkt, seules Maribor et Radgona furent finalement attribuées à la Yougoslavie. Le partage le plus douloureux fut celui effectué entre le royaume des Serbes, Croates et Slovènes et l’Italie. Le traité de Rapallo fut signé à l’extrême fin de l’année 1920. Toute la zone située à l’ouest de Snježnik et Idria en Slovénie, la totalité de l’Istrie, les îles de Cres, Lošinj, Lastovo et Palagruža, ainsi que la ville de Zadar, ancienne capitale de la Dalmatie, devinrent italiennes. La ville de Rijeka (Fiume) n’avait pas été promise aux Italiens par le traité de Londres; Gabriele D’Annunzio, aventurier haut en couleur et grand poète italien, occupa la ville à l’aide d’une armée privée irrégulière en 1919. Rijeka obtint le statut de ville libre distincte, mais fut annexée ultérieurement par l’Italie (Boban, op. cit., pp. 17-19).

Conclusion

La première guerre mondiale fut-elle l’événement clé du XXe siecle, à l’origine de tout ce qui suivit, comme l’estime Gary Sheffield (Sheffield, 2002, pp. 264 et 274)? Certains experts de premier plan vont jusqu’à affirmer qu’elle fut un conflit tragique et inutile. D’autres la jugent tragique, mais pas inutile, puisqu’elle servit à lutter contre l’autocratie militariste et agressive. Tous les pays ne devinrent pas des démocraties, la sécurité collective que devait garantir la Société des Nations nouvellement créée s’avéra illusoire et les nouveaux "Etats-nations" étaient loin de correspondre à leur appellation (la Tchécoslovaquie regroupait 10 millions de Tchèques et de Slovaques, 3 millions d’Allemands, 700 000 Hongrois, 500 000 Ukrainiens et 60 000 Polonais). Les négociations de paix de Paris ou le traité de Versailles ne furent pas la cause directe de la seconde guerre mondiale, mais leurs imperfections étaient telles qu’elles contribuèrent assurément au déclenchement de ce nouveau conflit. Les accords de paix conclus à Paris en 1919 ne mirent pas un terme à toutes les guerres. Mais la démocratie libérale n’aurait pas triomphé sans la victoire obtenue à l’occasion de la Grande Guerre.

Le royaume des Serbes, Croates et Slovènes représentait la meilleure solution possible pour chacun. Tout autre décision aurait été moins favorable aux Slovènes et surtout aux Croates. L’union avec les Serbes préserva d’énormes portions du territoire national, qui seraient autrement devenues italiennes (Antić, 2004, pp. 15-21). Les espoirs des Croates, qui pensaient occuper au sein du nouvel Etat une position pratiquement dominante, au moins dans les domaines économiques, du fait de leur avancée, s’avérèrent vains. Les Serbes, malgré la courte majorité dont ils bénéiciaient, prétendaient tout dominer, ce qui aurait alors supposé un recours à la force. La fin de la premiere guerre mondiale et le mouvement révolutionnaire qui remporta la lutte en Russie et secoua brièvement tant de villes européennes marquèrent-ils le début de la guerre froide? Si l’on entend par guerre froide avant tout un combat d’idées, ce fut effectivement le cas. Les nouveaux dirigeants du royaume des Serbes, Croates et Slovènes établirent un réseau de "camps d’internement" dans différentes régions du nouvel Etat. Les personnes internées n’étaient pas toutes de potentiels bolcheviques ou d’anciens prisonniers de guerre capturés par les Russes; il se trouvait également parmi elles des loyalistes fidèles aux Habsbourg, des membres des minorités nationales, etc. (Miloradović, 2004 , pp. 267-274). Quatre-ving mille détenus au total séjournèrent dans ces camps, dont 57 000 avaient été faits prisonniers en Russie. Sur un plan politique, cette décision s’avéra extrêmement impopulaire. Cette erreur, à laquelle tant d’autres s’ajoutèrent, représenta le "début d’un processus dont la Yougoslavie ne se releva jamais" (MacMillan, op. cit., p. 117).

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Extrait de "Carrefours d'histoires européennes - Perspectives multiples sur cinq moments de l'histoire de l'Europe" [document PDF]


                                                                       

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Rédigé par brunorosar

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