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Publié le 10 Novembre 2013

Time lapse sur la ville de Rijeka

Rijeka – City in Motion est le projet de Goran Razic où l’on découvre la beauté de cette ville durant 4 minutes en time lapse.

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #Rijeka

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Publié le 19 Septembre 2010

Le sport de boules à Rijeka


 

Bien que le jeu de boules soit présent à Rijeka et dans les environs depuis la nuit des temps, la constitution et l’enregistrement des premiers clubs de boules en 1952 marquent le commencement du sport de boules organisé dans la région.


Déjà un an auparavant les parties de boules avaient été jouées sur les terrains aménagés, alors que le premier tournoi de boules est organisé le 1er mai 1952 entre les équipes de Luka Rijeka et de Luka Trst. Le tournoi fut remporté par l’équipe de Rijeka qui devint le propriétaire de la statuette des boulistes. Selon les sources de la Fédération de boules de Ljubljana, la même année on organisa le premier championnat de quatre entre Ljubljana et Rijeka sur le boulodrome de Monteverde (aujourd’hui le quartier de Brajda) à Rijeka.

L’essor soudain du sport de boules incita à créer la sous-fédération de Rijeka faisant partie de la Fédération de boules régionale. En même temps la Fédération yougoslave de boules ayant son siège à Rijeka fut fondée et les premiers tournois officiels entre les clubs furent organisés. Une quinzaine de clubs virent le jour la première année, dont la majorité n’a pas survécu.

Déjà à l’époque, Rijeka était devenue un grand et important centre du jeu de boules, un statut qu’elle garde encore aujourd'hui.


Au cours des vingt ans d'existence de la sous-fédération de boules de Rijeka, quatre présidents se sont succédés, de nombreux clubs ont été fondés, les règles de championnats ont été fixées et de nouvelles disciplines introduites, comme les doublettes et le single.

La Fédération de boules de Rijeka remonte à 1973, pour répondre à la nouvelle réglementation et au développement rapide de ce sport qui devint de plus en plus populaire. Mario Ružić en fut le premier président. La fondation de la nouvelle fédération signifia aussi l’intensification des activités, un nouveau système de tournois et l’organisation des ligues. De nombreux nouveaux clubs furent fondés et les nouveaux boulodromes à deux ou à quatre lignes attirèrent de plus en plus de jeunes.

Plus de 25 clubs ont été fondés avant 1962. En 1997, les fédération des villes et les fédération municipales ont été remplacées par les fédérations des comtés, dont la Fédération de boules de Rijeka, l’Association de clubs de boules de la Ville de Rijeka, les associations de Liburnija, d’Opatija, de Grobnik, ainsi que les associations sur les îles.


L’association est aujourd’hui redevenue la Fédération de boules de la Ville de Rijeka, rassemblant 29 clubs et une quinzaine de membres associés de Kostrena, Klana, Viškovo et Marinići. Le comté de Primorje et Gorski kotar compte plus de 90 clubs de boules rassemblant 1500 membres.

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #Rijeka

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Publié le 20 Novembre 2009

XXV. Avec foi dans l'industrie

 

 

Rijeka pour la période 1960-1990 est une ville qui aspire aux plus grandes réalisations, qui raffole des grands nombres et s'équipe d'une industrie lourde tout en rêvant de lendemains utopiques. L'afflux important de population érode la ville de l'intérieur, les plans d'aménagement immobilier lui confèrent cette apparence de hérisson bétonné tandis que la Vieille ville commence à se transformer en une City. Quant au Kvarner, il est pour la première fois sérieusement pollué.

 

Après Eduard Jardas, les maires allaient être : Franjo Sirola (1959-1964), Nikola Pavletic (1964-1968), et Dragutin Haramija (1968-1969), ce dernier ayant pris une part manifeste lors du printemps croate de l'année 1971. Ensuite devaient accéder à cette fonction : Neda Andric (1969-1974), Nikola Pavletic pour la seconde fois (1974-1979), Vilim Mulc (1979-1982), Josip Stefan (1982-1984), Zdravko Sarson (1985-1987), et Zeljko Luzavec (1988-1993). La majorité des maires provenait de petites localités des proches environs de la ville. Il faut également signaler que les prises de décisions étaient assez bien partagées et qu'elles étaient rendues par des corps collectifs où il était parfois difficile d'établir qui était à l'origine de quelle proposition. La Ligue des communistes était solidement structurée et le Comité municipal chapeautait souvent le maire en charge.

 

Ce besoin ancien d'être les plus grands et les meilleurs se reflète dans la construction du plus grand nombre d'immeubles d'habitations dans le pays - cinq bâtiments ES à Skurinja, tous de 26 étages. En règle générale, l'architecture était soit impersonnelle soit pompeuse et le concept urbanistique évoluait entre mauvais et catastrophique. La peu convaincante maison Ghetaldus sur le Korso, oeuvre de Zdenka Kolajica (1949), ouvre la période de l'architecture moderne tandis que la maison de Josip Petrak à l'est du bâtiment de l'Opcina offre une solution déjà plus heureuse (1952). Josip Uhlik a endommagé la Vieille ville par son édifice de l'Assurance sociale, un bloc monstrueux dressé dans un circuit morcelé et irrégulier de maisons anciennes qui pendant des siècles avaient fait l'objet de rénovations. Igor Emili signa le nouvel aménagement des rues Uzarska (1959) et Sporevova (1968), du grand magasin Varteks (1975), de la Ri-Adria banka (à l'époque Jugobanka, 1986), le tout dans la Vieille ville, et par ailleurs des bâtiments Kras (1964), et Brodomaterijal II (1970), sur le Korso. Ada Felice-Rosic a construit le grand magasin "Korso" (1972) avec une façade réussie et un accès maladroit dans la Vieille ville tandis que Ninoslav et Vjera Kucan ont érigé le grand magasin incongru qu'est le Rijeka (1974).

 

Une série de bâtiments d'affaires sont l'oeuvre de Vladimir Grubesic : Jadroagent (1977-1984), Delta (1983-1984), Privredna banka Zagreb (1986), Jarosped, tous dans la Vieille ville, ainsi que Croatia Line sur le rivage (1982-1992). 

 

Une des réalisations les mieux abouties fut la construction de la Rijecka banka, selon un projet de Kazimir Ostrogovic (1966). Le projet du Musée de la révolution (aujourd'hui le Musée municipal), de Nevena Segvic (1976), était ambitieux mais malhabile tandis que l'immeuble le plus réussi était la tour d'affaires HPT-Centar à Kozala qui fut signée par N. Kucan et V. Antolovic (1975). L'architectecte Boris Magas est l'auteur des deux constructions majeures mais sans qu'elles soient des mieux situées : la Faculté de droit (1980 avec Olga Magas), et l'église St. Nicolas (1981-1988), aux abords desquelles s'étend un périphérique.

 

A propos de la situation économique, il faut noter que le trafic du complexe portuaire était passé de 420.000 tonnes en 1946 à plus de 20.000.000 tonnes en 1980, et qu'à un moment donné il avait excédé les capacités de l'administration municipale. Le port participait à plus de 50% dans le trafic à l'échelle du pays et à environ 80% pour ce qui est du transit. En 1980, Rijeka assumait 20% des exportations de la Croatie et 10% de celles de la Yougoslavie.

 

En 1980, lorsque la marine fut à son apogée, les firmes de Rijeka possédaient 70 cargos pour une capacité de 500.000 tonnes. La Jugolinija était la plus grosse compagnie de navigation de l'Etat alors que la Jadrolinija avec 49 navires s'occupait du transport des voyageurs et du service par ferry-boats.

 

Environ 23.000 personnes avaient été employées dans l'industrie en 1980. La spécificité venait de ce que plus de 80% de l'ensemble de la production industrielle étaient réalisées par le secteur énergétique (l'industrie électrique, le traitement du pétrole et du charbon), ainsi que par la construction navale. Cette caractéristique couplée au faible nombre de produits finis explique que l'industrie de Rijeka s'est effondrée au début des années quatre-vingt-dix.

 

En 1980, la raffinerie de pétrole avec 8.000.000 tonnes traitait 28% du total de l'Etat et l'usine avait été étendue sur Urinj (à partir de 1966). Dans les années quatre-vingt débuta la construction d'un complexe pétrochimique à Omisalj, qui avec le temps se transformera en l'un des plus grands fiascos de l'Etat.

 

Le chantier naval 3 maj couvrait environ un tiers de la construction navale. Le pic dans la production fut atteint entre 1971 et 1975, lorsque furent construits 32 navires totalisant plus de 1.200.000 tonnes brutes. Ces navires étaient principalement destinés à l'exportation. Dans les années quatre-vingt on construisait de petites embarcations et la production augmenta au point qu'avec ses 7.000 travailleurs ce chantier naval devint la plus grosse entreprise de Rijeka. Parallèlement se développa le chantier naval Viktor Lenac à Martinscica qui deviendra le plus grand chantier de radoub dans la Méditerranée.

 

Le développement de l'industrie du travail des métaux était lié aux nécessités de la construction maritime. C'est ainsi que Vulkan fabriquait des grues pour navire, Rikard Bencic des pompes, Torpedo des moteurs diesel et des tracteurs, Rade Koncar des générateurs électriques tandis que le Metalograficki kombinat s'était orienté vers la production d'emballages métalliques pour les besoins de la raffinerie.

 

A cette époque, la papeterie, l'unise de câbles, l'industrie de Rijeka du vêtement, plusieurs imprimeries telles que Tipograf, Rijecka tiskara et Novi list réalisaient de bonnes affaires. Le génie civil était en expansion au point que Primorje, Jadran, Konstruktor et Kvarner avaient employés ensemble quelque 10.000 travailleurs en 1981. Plus de 6.000 d'entre eux avaient été engagés dans l'industrie commerciale Brodokomerc.

 

L'époque des grands chiffres eut un effet propre à l'ivresse - tous crurent que la prospérité perdurerait sans garder à l'esprit que la majeure partie du miracle économique yougoslave était basée sur les crédits étrangers dont le remboursement entraînait l'Etat dans une sorte de bourbier où filtre le pétrole mais où une étincelle suffirait à tout faire sauter.

 

D'une agréable ville méditerranéenne Rijeka était passée à une zone industrielle vétuste où il n'y avait pas de chimie, pas d'industrie militaire, pas d'électronique, où tout reposait sur une pauvre affirmation des industries sales du 19ème siècle. Jamais autant qu'en cette époque de fausse prospérité, allant de 1960 à 1990, Rijeka n'avait été aussi éloignée de son esprit d'entreprise. C'est pourtant à ce moment que la vie culturelle aura connu quelques-un de ses plus brillants intermèdes.

 

Parmi une série de fortes personnalités, on peut citer les historiens de l'art Iva Percic, Vanda Ekl, Radmila Matejcic, Boris Vizintin, Branko Fucic et l'historien Danilo Klen. Leurs articles et leurs livres sont à ce point supérieurs à tout ce qui a été écrit sur la ville en langue italienne que c'est grâce à eux que l'attention a été attirée sur ce que les Hongrois, les Autrichiens, les Italiens y avaient apporté de meilleur. Et, ils y sont parvenus en remettant à l'avant-plan l'élément croate ayant été refoulé.

 

Iva Percic (Zagreb, 1918) débuta ses études à l'Institut d'histoire de l'art à Vienne et à cause du conflit elle passa son diplôme à Zagreb en 1946. Dès le départ, elle travailla à l'Institut du conservatoire à Rijeka où elle exerça la profession de directrice de 1951 à 1973. Elle a obtenu son doctorat avec la thèse sur l'Iconographie de la peinture murale du Moyen Age en Istrie (Ikonografija srednjovjekovnog zidnog slikarstva u Istri), et elle s'est occupée de la conservation des édifices dans la ville aussi bien que des fresques d'Istrie. 

 

Vanda Ekl (Ljubljana, 1920 - Rijeka, 1992) naquit au sein de la famille Visintin qui avait fui de Trieste. Elle obtint son diplôme en histoire de l'art à Zagreb en 1946. Vanda Ekl travailla à partir de 1952 comme collaboratrice de l'Institut de l'Adriatique JAZU et comme directrice de la Galerie moderne. De 1966 à 1976, elle fut directrice de la Bibliothèque scientifique et professeur dans plusieurs facultés. Elle passa son doctorat à Ljubljana sur le thème de L'art plastique en Istrie (Goticka plastika Istre), et publia des monographies sur Radaus (1963), Kalina (1985), et Bahoric (1987). Son travail le plus exhaustif est La peinture gothique en Istrie (Goticko slikarstvo u Istri, 1982). Elle suivit de près l'art contemporain et rédigea quasiment une centaine de critiques. D'autre part, elle écrivit sur l'urbanisme et la toponymie. En 1994 apparut à titre posthume Ziva bastina (Héritage vivant), qui allait confirmer l'ampleur de sa curiosité.

 

Boris Vizintin (Plase, 1921) obtint également son diplôme d'histoire de l'art à Zagreb, en 1948. A partir de 1951 jusqu'à sa retraite en 1988, il fut directeur de la galerie moderne. Il passa son doctorat à Ljubljana sur le thème d'Ivan Simonetti - peintre de Rijeka au 19ème siècle. Il avait incité et veillé à l'organisation de plusieurs expositions telles que Le Salon de Rijeka (1954-1961), La Biennale des jeunes (1960-1987), L'Exposition internationale du dessin original (1968-1987). On lui doit un résumé des recherches sur le passé historique de la ville dans le livre La Rijeka artistique du 19ème siècle (Umjetnicka Rijeka XIX stoljeca, 1993), et il a signé plus de 400 articles, critiques et essais d'histoire de l'art.

 

Branko Fucic (Dubasnica à Krk, 1920) obtint son diplôme à la Faculté de philosophie de Zagreb en 1944. Il a travaillé à l'Institut du conservatoire et dans les institutions de la JAZU à Zagreb et à Rijeka mais c'est sur le terrain qu'il a mené toute sa carrière. Son oeuvre majeure est Les inscriptions glagolitiques (Glagoljski natpisi, 1982), pour laquelle il a reçu la célèbre récompense Herder. Il écrivit un grand nombre d'articles et parmi ses livres on peut mentionner Les fresques d'Istrie (Istarske freske, 1963), Le Dictionnaire de l'iconographie, de la liturgie et de la symbolique du christianisme occidental (Leksikon ikonografije, liturgike i simbolike zapadnog krscanstva, 1979), dont il est coauteur. Citons encore Vincent de Kastav (Vincent iz Kastva, 1992), et Terra incognita. Bien qu'il eut été docteur en histoire de l'art et en théologie ainsi que membre de l'HAZU depuis 1991, son approche de l'art était "populaire", ce qui lui a valu nombre d'admirateurs.

 

Radmila Matejcic (Banja Luka, 1922 - Rijeka, 1990) obtint son diplôme d'archéologie et d'histoire de l'art à Zagreb en 1950. Elle travailla à Rijeka à partir de 1952 au Musée national et s'occupa dès le début de l'art dans sa continuité depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, ce qui aura pour résultat une oeuvre très vaste mais irrégulière. Elle obtint son doctorat avec la thèse Le baroque en Istrie, à Rijeka et dans le littoral croate (Barok u Istri, Rijeci i Hrvatskom primorje), qui fut publiée sous forme d'un livre dans le cadre de l'oeuvre Le baroque en Croatie (Barok u Hrvatskoj - conjointement avec A. Horvat et K. Prijatelje, 1982). L'oeuvre clé pour la ville est sans aucun doute le livre Comment lire la ville (Kako citati grad, 1988), qui a connu trois éditions et qui raconte l'histoire de Rijeka au travers de ses principales constructions. A titre posthume seront encore publiés les livres L'église Notre-Dame de Trsat et le monastère franciscain (Crkva Gospe Trsatske i Franjevacki samostan, 1991), ainsi que L'église de St Vid (Crkva Svetog Vida, 1994).

 

Pour ce qui concerne l'histoire en tant que telle, Danilo Klen (Trieste, 1910 - Rijeka, 1990) est celui qui a laissé l'empreinte la plus distincte. Il acheva la Faculté de droit à Zagreb en 1934 et la même année fut promu docteur en droit. A partir de 1952, il exerça la fonction de directeur de l'Institut de l'Adriatique et de 1966 à 1973 il fut directeur des Archives historiques. Il est l'auteur de plusieurs centaines d'études et d'une série de livres : La situation économique de Rijeka à l'époque de l'Illyrie (Privredno stanje Rijeka u doba Ilirije, 1959), La papeterie Rijeka (Tvornica papira Rijeka, 1971), INA - La raffinerie de pétrole Rijeka (INA-Rafinerija nafte Rijeka, 1972), 3. maj (1984). Danilo Klen fut rédacteur en chef de la très ambitieuse Histoire de Rijeka (Povijest Rijeke), qui parut pendant presque une décennie à partir de 1988, tout en laissant en suspens certaines questions historiques essentielles concernant l'histoire complexe de cette ville.

 

La revue qui a essayé de synthétiser le dilemne de la ville, après que la Rijecka revija eut jeté le gant, fut Dometi. Elle avait été lancée par Zvane Crnja en juin 1968. Outre des contributions littéraires, les premiers numéros seront consacrés à la thématique croate, à l'histoire locale et à la politique de l'Etat. Dans l'ensemble les sujets varièrent tout au long des 300 numéros et cela en fonction des rédacteurs principaux et de la situation politique en général.

 

C'est avec foi en l'industrie et dans le paradis communiste que Rijeka s'achemina vers la désintégration, la guerre et le nouveau capitalisme.

 

 

XXVI. La Guerre pour la patrie

 

A la fin des années quatre-vingts la Yougoslavie était entièrement putréfiée. Ladite putréfaction avait été annoncée dès le jour de sa création, le premier décembre 1918. Il n'y a pas de système stable qui repose sur le mensonge et la force. Cependant, le tourbillon des événements s'accéléra soudainement et l'effondrement de l'économie fut marqué par des pénuries de chocolat, de café, de rasoirs, de détergent mais aussi de courant. Ces pénuries se voyaient accompagnées par une inflation hors contrôle, le tout n'étant que les symptômes d'une société construite sur l'argent d'autrui.

 

En Croatie, le pluralisme politique fit son apparition en 1989 et les premières élections furent remportées par le Parti de la Communauté démocratique croate (HDZ), avec à sa tête Franjo Tudjman. Diverses coalitions de partis remportèrent ces élections sur le territoire du Kvarner et de l'Istrie.

 

A Rijeka, les premiers jours de la guerre seront marqués par les négociations concernant le retrait de l'Armée populaire yougoslave (JNA), à partir des casernes de Klana et de Permani, à Katarina et Trsat, ainsi que par les tentatives de s'emparer des armes (Delnica) et du pétrole (Sapjane), que la JNA conservait dans de vastes dépôts. Débuta alors une série de réunions tenues avec l'entremise des politiciens européens qui s'étaient insérés à contre coeur dans des événements qu'ils ne comprenaient pas mais dont le grondement assourdi les avertissait de l'inacceptable d'une telle situation en Europe. Ensuite, munie du matériel incriminé, la JNA s'en alla par voie de mer au Monténégro afin de s'impliquer dans le dépècement bosniaque.

 

En août 1991, l'Armée croate fonda à Rijeka la 111ème brigade du Corps de la Garde nationale (Zbor narodne garde), et ensuite la 128ème et la 138ème, en plus d'une série de petites unités qui devaient conjointement couvrir le vaste front de la Lika depuis Kapela jusqu'au sud de Velebit.

 

Le nouvel Etat accoucha en même temps d'une nouvelle organisation et tout le territoire fut divisé en 20 zupanijas (comitats), outre la ville de Zagreb. Le Comitat de Primorje Gorski kotar ayant son siège à Rijeka fut constituée le 14 avril 1993. Selon le recensement de population de 1991, le comitat qui s'étendait sur 3.582 km² comptait 323.130 habitants dont 202.000 pour Rijeka. La ville était un peu plus petite que Split (210.000 habitants), mais bien davantage que Zagreb.

 

A la première assemblée du comitat sera élu comme zupan (chef du comitat) le Dr Josip Roje (HSLS, ensuite HDZ), qui exerça cette fonction jusqu'à la fin de l'année 1997. A cette époque s'imposa Slavko Linic (SDP), un pragmatique originaire de Grobnik qui accéda au poste de maire, un levier nettement plus important à cause de la concentration des moyens. Il réussit indépendamment des crises et des conflits à renforcer sa position tandis que celle du zupan perdit de son importance.

 

En raison de la guerre, l'économie municipale a vécu de dures journées et le génie civil s'y est complètement effondré. Le port en était arrivé à un trafic de 2.000.000 tonnes, ce qui signifiait un retour à la situation d'avant la Première Guerre mondiale. La compagnie maritime Croatie Line (auparavant Jugolinija), s'était endettée au-delà des 100 millions de dollars, une bonne partie de l'industrie du travail des métaux avait été obligée de suspendre ses activités tandis qu'une autre partie s'était orientée vers les besoins militaires. La papeterie cessa de fonctionner, le chantier naval 3.maj réduisit de moitié le nombre des travailleurs et les licenciements s'ensuivirent parmi les institutions financières, dans le port, le commerce...

 

Dans quelle mesure les intérêts stratégiques de la Croatie procureront-ils à Rijeka un nouveau départ qualitatif ? Il convient de se souvenir que la prospérité de la ville avait souvent été suscitée par les prétentions affichées par Vienne ou Budapest, lorsqu'elles avaient cherché à rejoindre la caravane des leaders par le biais de Rijeka. Peut-être la crise va-t-elle être surmontée sans qu'interviennent les habitants de Rijeka. Ce n'est pourtant pas caractéristique de l'esprit d'entreprise d'une ville dont le négoce et la soif d'émotions nouvelles font partie intégrante d'une longue maturation...  

 

 

 

Source : Igor Zic, Kratka povijest grada Rijeke (Une brève histoire de la ville de Rijeka), Sveucilisna knjiznica Rijeka, Adamic, 1998.

 

 

 

 

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Rédigé par brunorosar

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Publié le 20 Novembre 2009

XXII. Finis Fiumae - finis fiumanorum

 

 

Nikola Polic avait annoté le 15 mars 1924 :

Maintenant, que ça plaise ou pas, Rijeka est annexée à l'Italie mais jamais elle ne sera italienne à l'instar de cette vieille austro-hongroise de Trieste qui n'est pas spécifiquement italienne pas plus que Venise car ces trois-là Rijeka, Trieste et Venise par leurs situation, tradition, culture et par l'humeur et la couleur de leur ambiance sont vouées à être singulières, autonomes et indépendantes. En septembre de la même année, Polic avait traversé la Rjecina et il laissa un témoignage sur une ville qui par son unification avec l'Italie avait perdu toute signification pour se voir ravalée d'un port impérial à un faubourg provincial.

 

Après avoir visité jusqu'au moindre détail les curiosités de Susak nous fîmes route pour l'étranger, c'est à dire pour Rijeka par-delà le pont. A cette occasion, et pour la première fois en cinq ans, mon pied foula le sol usurpé de Rijeka. Prodige étrange. Grand émoi du coeur. Je fis savoir au maréchal des carabiniers sur le pont que j'était un giornalista de Belgrade, là-dessus ce caractère noir de la loi mussolinienne, coiffé d'un chapeau napoléonien, se prosterna bien bas. En passant par le Corso de Rijeka, où j'avais jadis soupiré à la vue des cheveux noir de geais des sartorella de Rijeka, et où j'avais acheté mon premier flacon de protargol chez Prodam, nous pûmes nous convaincre que ce merveilleux Corso de Rijeka est beaucoup plus mort et désert que le corso de Susak, où vous rencontrerez à chaque pas un divin visage oublié ou de divines jambes inoubliables. Nous avons constaté que l'on parle davantage le croate dans Rijeka l'Italienne qu'à Zagreb la croate. Au café Borsa, le service est croate et vous trouverez ici nos journaux dont vous ne disposez pas au Continental.


Après que Rijeka eut été incorporée au Royaume d'Italie, on avait procédé à un recensement de population se limitant à la ville. Elle totalisait 45.857 habitants dont 32.415 Italiens et 13.442 étrangers. Outre le recensement de 1925 allait arriver à une vitesse inattendue l'autorisation accordée par le Vatican pour fonder un évêché particulier de Rijeka sur le territoire séparé de l'ancien évêché de Senj-Modrus. On avait visé à ce que la frontière soit renforcée. Selon les recensements ultérieurs, Rijeka dénombrera 53.896 habitants pour l'année 1936 et 56.249 pour l'année 1939.

 

La raffinerie de pétrole et l'usine de torpilles comptaient parmi les entreprises les plus stables. Afin d'éviter que la raffinerie n'entre dans les provisions prévues pour les paiements des dommages de guerre, on l'avait fait passer dans les mains italiennes via la société hollandaise Photogen à laquelle les actions hongroises avaient été cédées. La raffinerie échut à l'AGIP moyennant de complexes transactions financières. Le directeur de l'industrie pétrolière italienne unifiée allait être en même temps le directeur de la raffinerie de Rijeka. L'avocat Salvatore Bellasich s'était chargé des affaires les plus sensibles lors des négociations avec le gouvernement hongrois d'Horty et il devint le citoyen de Rijeka le plus influent à Rome, aux côtés, cela s'entend, de Giovanni Host-Venturi.

 

En 1924, la raffinerie avait traité 15.071 tonnes de pétrole et en 1939 ce sera 114.212 tonnes. Le fait était en relation directe avec le conflit d'Ethiopie ou avec les préparatifs de guerre en général. Le nombre de travailleurs passa de 373 pour l'année 1924 à 738 unités pour 1939.

 

La construction navale fusionna sous l'appellation S.A. Cantieri navali del Quarnero, mais en raison de la stagnation de l'entreprise le nombre de travailleurs chuta à 1.276 pour l'année 1929 et à 418 pour l'année 1934. L'entreprise de torpilles avait redémarré la production en 1924 et elle employait quelque 300 travailleurs même si elle demeurait loin de son ancienne position dans l'industrie militaire mondiale de pointe. La fabrique de tabac utilisait un grand nombre de travailleurs (1.100), et réalisait un profit substantiel.

 

En ce qui concerne la vie politique, il faut signaler que dès 1923 les véritables maîtres de la ville seront les fascistes avec Host-Venturi à leur tête et que cette domination allait acquérir un caractère totalitaire en 1926, lorsque tous les partis auront été interdits. A partir des années trente l'adhésion au parti devint pratiquement obligatoire pour tous les employés.

 

Giovanni Host-Venturi, surnommé Nino, était né en 1892 dans une famille installée à Kastav. Son père était le modeste employé de banque Franjo et il avait pour mère Franjica Mandic. Tôt, il avait rejoint la Jeune Rijeka et fait partie de sociétés irrédentistes telles que le Club d'alpinisme de Rijeka, l'Edera, l'Olimpia et l'Eneo. En 1911, on le convoqua au service militaire chez les Chasseurs tyroliens à Innsbruck mais il émigra en Italie au bout de quelques mois. A Brescia, il travailla chez le dentiste Venturi dont il accolera le nom au sien.

 

Lorsque D'Annunzio avait prononcé un discours d'un militantisme extrême en mai 1915, il se transforma en l'un de ses premiers adeptes. Pendant la guerre, il se battit sur le front italien et pour acte de bravoure il reçut trois médailles en argent et deux en or. Giovanni Host-Venturi revint à Rijeka en 1919 où il rejoignit le Conseil national italien. Il s'était concerté avec Giovanni Giurati pour créer la Légion des volontaires de Rijeka qui vit le jour le 12 juin 1919. Quand D'Annunzio entra dans la ville le 12 septembre 1919, Host-Venturi l'y attendait avec trois détachements. Au milieu du mois d'avril 1920, c'est en compagnie de De Ambris, de R. Gigante et de Bellasich qu'il fit partie de la délégation que le président du Conseil Nitti accueillit à Rome. Sous D'Annunzio, il sera recteur de la défense de la Régence italienne du Carnaro tandis qu'au sein du gouvernement italien de Mussolini il sera sous-secrétaire de la marine marchande en 1934 puis ministre du transport à partir du 1er novembre 1939. C'est sous son ressort que seront constitués les ports francs de Rijeka et de Zadar ainsi que la zone industrielle de Bolzano. Il quitta ses fonctions le 26 février 1943 et partit pour l'Argentine en 1949. C'est dans ce pays qu'il est décédé en 1980.

 

Si Host-Venturi était le membre le plus en vue du parti fasciste dans la ville, l'avocat Bellasich était quant à lui le fondateur de la société d'assurance Fiumana ainsi qu'un maçon. C'était lui qui dans l'ombre dirigeait la vie économique de la ville. L'élite spirituelle était rassemblée autour de la Société pour les études de Rijeka qui fit paraître une revue de qualité, Fiume, de 1923 à 1940. La rédaction comprenait Arturo Chiopris, Attilio Depoli, Silvino Gigante, Belario Lengyel et don Luigi Maria Torcoletti. On peut encore ajouter les noms d'Edoardo Susmel et de Riccardo Gigante à cette élite urbaine.

 

Riccardo et Silvino Gigante étaient les enfants d'Augustin, le célèbre orfèvre et 'morettist' de Rijeka. Riccardo était plus agressif et davantage porté sur la politique tandis que Silvino était un historien érudit qui se dédiait à sa profession. Riccardo avait terminé l'Académie de commerce à Trieste et il sera élu maire de Rijeka le 11 décembre 1919, sans toutefois rester longtemps en exercice. Dans la revue Fiume il avait publié toute une série de textes : Le capitaine Stefano Della Rovere, Le trésor du monastère franciscain à Trsat, Les trouvailles romaines sur le Korzo, L'ancienne cloche de Rijeka, Le blason de la ville de Rijeka, Les armoiries de Rijeka, Le blason des Frankopans croates, Fouilles archéologiques, Rijeka il y a cent ans, Extrait de la correspondance Adamic-Nugent.

 

Jusque 1939, il fut directeur du Musée municipal et il eut pour principale initiative la purification du Clocher incliné. De fait, il avait rendu son aspect roman au clocher néogothique, ce qui fut largement commenté dans la presse. Riccardo Gigante allait être élu maire en 1930, et il resta en fonction jusque 1934, au moment où Mussolini le nomma sénateur. Il participa à la guerre et trouva la mort à l'occasion de la libération de Rijeka en 1945.

 

Le théoricien de l'art Francesco Drenig, d'origine slovène, maintiendra une posture assez indépendante par rapport à ce groupe de file composé d'intellectuels accointés au fascisme. Après que D'Annunzio eut quitté la ville, il fonda avec quelques jeunes gens les revues La Fiumanella (1921) et Delta (1923-1925). Plus tard, il fera partie de la rédaction de la revue Termini (1936-1943). Elles représentent les plus publications les plus intéressantes de l'époque. Pour ce qui est de la poésie, il était sous l'influence de Janko Polić Kamov. Il a traduit de jeunes poètes croates - Nazor, Kamov, Krleža, Krklec, Tadijanovic et de manière générale il a aidé à populariser la littérature croate. Le numéro double de la revue Termini pour août-septembre 1937 avait été consacré à la littérature croate. Tout autant qu'aux lettres il contribua aux arts plastiques par le fait d'avoir rassemblé de jeunes artistes de Rijeka dans la librairie Ruth Hromatka sur le Korzo. Faisaient partie de ce groupe : de Gauss, Romolo Venucci, Miranda Raicich, Maria Arnold, Anita Antoniazzo, Lucio Susmel, Marcelo Ostrogovich, Federica Blanda et de Haynal.

 

Le programme principal était apparu avec force détails sous la forme d'un texte publié dans le journal La Vedetta d'Italia datant du 1er juin 1930. Il avait pour intitulé : Anciennes et nouvelles tendances dans les oeuvres des artistes de Rijeka.

 

Pour ce qui a trait au domaine architectural dans l'entre-deux-guerres, il faut noter la construction de l'église des Capucins à Zabica, le Temple votif à Kozala et le Gratte-ciel de Rijeka. L'architecte de l'église Notre-Dame de Lourdes fut Kornelije Budinic, un natif de Losinj, qui réalisa le premier plan de la haute église en 1914, dans l'esprit du gothique vénitien. Il avait planifié un immense clocher haut de 75 mètres qui ne sera jamais réalisé. L'église mit du temps à être construite et elle sera finalement consacrée le 28 février 1929. Il s'avéra néanmoins qu'elle était statiquement instable, aussi avait-il fallu murer ses arcades et remplacer les colonnes. La construction rénovée fut mise à disposition des citoyens en 1935.

 

Bruno Angheben avait imaginé le Temple votif à Kozala en 1926, en suivant le style historiciste et en y intégrant des éléments du Néo-romantique et du Néo-gothique. Alors que l'on rassemblait les fonds pour sa réalisation, l'architecte avait élaboré une variante qui fut présentée à l'Exposition de la Révolution à Rome où elle reçut les éloges de Mussolini. L'église sera construite entre 1928 et 1934. La partie inférieure du temple est constituée de la crypte avec les niches pour ceux tombés à la guerre tandis que la partie supérieure est représentée par l'église de St Romuald et tous les Saints. Les sculptures des anges sur la façade sont l'oeuvre de Romolo Venucci et les mosaïques des murs latéraux sont celles de l'architecte Edmondo dal Zotto, d'après un plan de Ladislav de Gauss. Tenant compte de la distance historique, on peut dire qu'il s'agit du projet le plus convaincant ayant vu le jour à Rijeka au cours de l'entre-deux-guerres. L'architecte avait su concilier l'architecture moderne tout en captant l'esprit du gothique.

 

L'architecte Umberto Nordio est celui qui a dessiné l'immense et prétentieuse Université de Trieste mais aussi celui qui a conçu le Gratte-cie de Rijeka. Le bâtiment sera construit entre 1939 et 1942 et il représente la réponse italienne à la Maison de la culture croate qui était en phase de construction. C'est à croire qu'en rivalisant par leur clochers les deux régimes avaient érigé les stèles de leurs ambitions démesurées. Ceci dit, il faut reconnaître que le Gratte-ciel de Rijeka est bien mieux situé que la Maison de la culture croate et qu'il est mieux inséré dans le tissu urbain.

 

Le centre de la vie sociale était le Théâtre Fenice. Il s'agissait d'un brillant projet de l'achitecte viennois Theodor Träxler qui le réalisa en 1914. S'il faut en croire les citoyens, ce bâtiment était plus proche de l'esprit italien que du Théâtre Fellner et Helmer qui rappelait trop Vienne et cela explique que tous les événements majeurs s'y déroulaient. C'est dans cette salle que fut présenté le premier film parlant - chanteur de jazz - le 16 février 1930. La Sala bianca qui est une vaste pièce en dessous de la salle principale servait de petite scène mais aussi de salle d'exposition, de lieu de rencontre dominicale, etc. (Il faut signaler que le Théâtre Fenice pourvu de 1.450 places était le plus grand théâtre en Croatie même s'il fut rarement exploité à cet effet).

 

Le livre Fiume i il Carnaro (Rijeka et le Kvarner) a été publié en 1939 et il avait pour auteur Edoardo Susmel. Ce personnage avait écrit une série de livres sur le fascisme et Mussolini et il avait été conseiller régional ainsi que président de la Province. Après la Seconde Guerre mondiale, il mit de l'ordre dans l'héritage manuscrit de Mussolini.

 

Il n'est guère facile de s'expliquer comment un fasciste convaincu a pu produire un aussi bon livre à moins d'admettre la thèse selon laquelle Susmel avait une autre obsession en réserve, à savoir celle de la ville de St. Vid. Ce livre était né quinze ans après le Traité de Rome, la vie s'écoulait alors sous un vent favorable, deux cultures se cotoyaient sans trop de tensions sur les ponts de la Rjecina et les nuages de la nouvelle guerre étaient encore trop distants pour que l'on se doute de ce qui allait advenir. C'est précisément en cet instant d'accalmie avant la tempête que Susmel rédigea son livre passionnant, lequel peut être considéré comme une sorte d'Amarcord de Rijeka - les souvenirs sur une époque d'entre-deux-guerres portés par un regard émotif et personnel quoique solidement attaché à la réalité. 

 

La Place du 17 Novembre (Mlaka) aboutit sur la Rue des Chemises noires (de Kresimir) qui est la plus jolie rue de Rijeka. En été, elle est une galerie de fraîcheur pimpante issue de la cime des anciens platanes qui l'encadrent tout en longueur...


Cette miniature qui évoque la beauté d'une rue aujourd'hui engloutie dans un trafic trop dense reste l'image de l'été 1939. Cet été que le 1er septembre allait marquer par le début du conflit mondial faisant suite à l'attaque allemande sur la Pologne. De même que la Rijeka de la Monarchie avait disparu en 1918, la Rijeka italienne allait disparaître elle aussi en 1943. Cette Rijeka italienne dont l'Italie n'avait pas vraiment besoin... 

 

 

XXIII. Les Liburnistes


Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Rijeka et Susak ont tenté de vivre le plus normalement possible, mais elles auront tout de même vécu quelques instants en phase avec le massacre général. Les moments phares auront été :

  • La guerre du mois d'avril 1941, alors que la peur de la zone frontalière domina des deux côtés de la Rjecina.
  • Le 10 avril 1941, lorsque l'Etat Indépendant de Croatie fut proclamé. En conséquence, une délégation de citoyens de Susak s'était rendue au Palais du gouverneur pour y présenter au préfet de Rijeka, Testa, l'offre d'annexer Susak à l'Italie. Cette proposition sera concrétisée par le Traité de Rome, conclu le 18 mai entre l'Etat Indépendant de Croatie et l'Italie.
  • Le 8 septembre 1943, au moment où l'Italie capitula.
  • La libération de ce territoire et le chaos qui en résulta le 14 septembre lorsque les Allemands entrèrent dans la ville et capturèrent un grand nombre de partisans.
  • La libération de Susak le 21 avril 1945 puis celle de Rijeka le 3 mai 1945, cette fois après des combats plus intenses.

 

Quand les Italiens eurent occupé Susak le 28 avril 1941, ils procédèrent à un recensement de la population qui a permis d'établir qu'y vivaient 5.194 familles, dont 8.282 individus de sexe masculin et 9.630 de sexe féminin. Selon la nationalité, il y avait 16.354 Croates, 503 Slovènes, 457 Tchécoslovaques, 341 Italiens, 125 Serbes, 90 Allemands, 59 Russes. Une telle répartition de la population avait sensiblement compliqué l'italianisation aussi brutale qu'avait pu être sa mise en oeuvre.

 

De manière générale, la vie s'était articulée à Rijeka autour de Temistocle Testa (préfet de 1938 à 1943), et autour de Salvatore Bellasich. Il n'exista aucun mouvement sérieux de résistance. A Susak les personnes les plus influentes étaient le Dr Viktor Ruzic, le ban antérieur ainsi que ministre, et le lieutenant-colonel de la Défense nationale, Hinko Resch, qui agissait plus ou moins indépendamment et se convertira en une figure héroïque mais néanmoins au final tragique.

 

Certes, il existait un mouvement de résistance mais il était extrêmement désorganisé. Dans le cas de Susak il était presque insignifiant. Le personnage le plus intéressant au sein de la résistance fut Mosa Albahari, un Juif de Sarajevo qui avait obtenu son diplôme de philosophie à Zagreb en 1940.

 

Mosa Albahari avait commencé à opérer à Susak aussitôt après la capitulation en 1941. Dès le mois d'août, il était devenu commandant au camp des partisans de Susak-Hreljin à Tuhobic et ensuite commandant de la brigade Matija Gubec, à laquelle allaient être adjoints les partisans de Vinodol. Après la réorganisation de l'unité, il fut nommé commandant de la brigade Bozo Vidas-Vuk de Susak-Kastav. Il sera blessé à l'occasion d'une attaque des forces italiennes contre le camp et ensuite condamné à mort par contumace. En février 1942, il oeuvra dans l'illégalité à Rijeka mais sera blessé et arrêté lors d'une tentative pour établir des contacts avec les partisans d'Istrie. C'est à partir de l'hôpital de Rijeka qu'il sera ensuite transféré à Rome pour y être fusillé sous le nom de Vittorio Blecich. Par cet acte le mouvement de la résistance perdit un membre particulièrement qualifié et expérimenté, un homme qui comprenait très bien la situation sur ce territoire.

 

Après lui, les communistes ne disposeront plus vraiment de quelqu'un qui puisse contrôler et anticiper les événements. Pietro (Petar) Klausberger passera toute la durée de la guerre dans la ville mais son activité est à peine perceptible. Elle sera pourtant suffisante pour lui permettre d'en devenir le maire en 1945. On peut se faire une idée de la situation à Rijeka et du regard que portaient sur elle les communistes au travers du rapport d'Ivan Zigic et de Ruza Bukvic datant du 30 juillet 1943 :

Car nous devons avoir en tête que les habitans de Fiume bien qu'ils soient d'origine slave ne ressentent pas cela comme leur origine. Peut-être reconnaîtront-ils que Rijeka appartient géographiquement à la Yougoslavie, lorsqu'on leur explique son origine slave, peut-être qu'ils ne s'insurgeront pas, mais ils s'en tiendront à leur opinion qu'ils ne sont d'aucune nationalité si ce n'est d'être Fiuman. Telle est la mentalité ici.


Cette analyse n'est exacte que dans une certaine mesure car elle ignore que l'esprit national croate était solidement ancré dans la périphérie urbaine et dans la Vieille ville, ce qui explique que les Italiens l'avaient laissée péricliter. Le problème vient de ce que les habitants de Rijeka avaient compris au cours de l'entre-deux-guerres que l'Italie n'avait pas besoin d'eux, comme on pouvait s'en apercevoir au vu de la situation économique calamiteuse de la ville, et c'est par leur particularisme, le dénommé fijumanstvo, qu'ils avaient tenté  d'atténuer ce complexe de zone frontalière reléguée dans l'oubli. Le fijumantsvo ne serait dès lors rien de plus que la convulsion du perdant qui tente de s'attribuer une importance dans un monde où Rijeka avait cessé d'être intéressante depuis 1924, date à laquelle elle avait été incorporée à l'Italie.

 

La capitulation de l'Italie le 8 septembre 1943 introduisit le chaos à Susak et à Rijeka. Ainsi le 10 septembre, avant que les partisans n'entrent à Susak, une partie de l'état-major tchetnik d'Opatija s'était établi dans le lycée de Susak tout en réincorporant d'anciens gendarmes et l'un ou l'autre sympathisant. Lorsque les partisans entrèrent dans la ville, les tchetniks prirent la fuite par-delà la Rjecina et le major Slavko Bjelajac s'enfuit au Caire avec une partie de l'état-major. Le mois de septembre marqua un jalon important lorsque fut proclamé le rattachement de l'Istrie à la Croatie. Malgré que l'occasion se soit présentée, les partisans renoncèrent néanmoins à franchir la Rjecina après avoir hésité. Le retournement de situation se produisit le 14 septembre aux alentours de 13h30, lorsque sept avions allemands bombardèrent Susak et qu'aux environs de 17h00 l'avant-garde motorisée du 194ème régiment de la 71ème division força aisément l'étau autour de la ville et captura un grand nombre de combattants. Le commandant de cette division était le colonel Kaspar Völcher qui disposait de 1.000 hommes.

 

C'est dans cette situation catastrophique pour les partisans, à un moment où Völcher avait rempli deux casernes de combattants capturés, qu'allait entrer en scène le lieutenant-colonel de la Défense nationale, Hinko Resch, au demeurant un natif de Susak. Grâce à sa maîtrise de 6 langues, il avait été jusque 1943 officier de liaison auprès de la 2ème armée italienne tout autant que le seul élément subsistant de l'Etat croate à Susak. Ayant traversé la Rjecina pour aller négocier avec le commandant allemand au sujet de la nouvelle situation, il eut la surprise de tomber sur Völcher avec qui il avait étudié à l'école des cadets de Maribor. Cette heureuse circonstance, en plus de l'habileté de Resch, permit la libération de tous les combattants capturés. La plupart venait de rejoindre les partisans. Rien que pour le mois de septempre Resch permit que soient libérés plusieurs centaines d'hommes. Son prestige ne fit que s'accroître mais également celui des Allemands envers qui les habitants de Susak n'avaient pas oublié que le drapeau italien avait été enlevé dans leur ville pour être remplacé par celui de la Croatie.

 

Sur une initiative de l'ancien adjoint du maire de Susak, Milijov Korlevic, allait être formé un Comité citadin provisoire en guise de gouvernement municipal. D'anciens hauts fonctionnaires et des citoyens renommés allaient l'intégrer. Les Allemands avaient organisé une Commission administrative pour Susak et Krk et ils cherchèrent la personne qui en prendraient la tête. La fonction fut d'abord offerte à Viktor Ruzic, ex-ban de la Banovina de Savska ainsi que ministre. Ensuite, elle le sera à son frère Gjuro, maire de Susak de 1929 à 1939, au chef du Tribunal du canton, Ivo Rojic, à l'avocat Korlevic et à d'autres. C'est finalement l'avocat Franjo Spehar qui l'accepta. Celui-ci avait servi auprès du gouverneur hongrois avant la Première Guerre mondiale. Le lieutenant-colonel Resch avait quant à lui été chargé d'organiser l'autorité militaire et policière.

 

A Rijeka, le colonel Völcher avait installé Riccardo Gigante au poste de préfet. Toutefois, le commissaire général en charge du Littoral croate, Friedrich Reiner, considéra ce choix comme trop radical et il plaça à ce poste le juge de la Cour d'appel de Rijeka, Alessandro Spalatin, originaire d'Opatija. Ce dernier était considéré comme antifasciste par les habitants de Susak et par conséquent bien plus acceptable que l'irrédentiste convaincu qu'était Gigante. On offrit à Gino Sirola le poste de maire.

 

Le mouvement pour l'autonomie de Rijeka allait prendre de l'ampleur en avril 1944. C'est à peu près à ce moment-là que Riccardo Gigante avait séjourné à Saló auprès de Mussolini et ressenti que la situation à Rijeka pourrait prendre une tournure très défavorable pour les Italiens. Mussolini ne pouvait pas l'aider et les habitants comprirent qu'ils ne pourraient compter que sur eux-mêmes. On établit un Comité des treize dont les membres étaient Bellasich, Vio, Rippa, Iccilio Bacich, Rubinich, Antonio Ramiro, Riccardo Bellasich, Atilio Depoli, Giorgio, Guido et Ugo Lado, Andrea Ossoinack et Antonio Allazetta. Avec l'aval de Temistocle Testa fut rédigé un mémorandum le 6 mars 1944. Il devait servir de base pour le nouvel Etat de Rijeka. Le document avait été élaboré en trois versions qui se différenciaient par le nombre de cantons au sein de cet état dénommé la Fédération liburnienne. Ce document se composait de la manière suivante : 1- Les données géographiques et historiques, 2- La situation politique et administrative, 3- Les recettes de Rijeka, 4- Rijeka après la guerre, 5- Le plan pour la systématisation, 6- L'organisation provisoire. Il avait pour énoncé de base qu'il valait mieux pour Rijeka être un état indépendant incluant le canton italien de Rijeka, le canton croate de Susak et le canton slovène de Bistrica. Le but de cette étonnante construction consistait à soustraire Rijeka à la Croatie.

 

Les îles de Krk, Cres et Losinj auraient également dû être sous administration conjointe des cantons tandis que le siège du gouvernement aurait été le Palais du gouverneur. La fameuse déclaration de l'ancien ministre des Affaires étrangères, le comte Carlo Sforza, eut un impact sur ce plan. En effet, ce dernier avait proposé Rijeka comme siège de la nouvelle Ligue des Nations, pour autant que la ville soit indépendante aussi bien vis-à-vis de l'Italie que de la Yougoslavie.

 

Giovanni Rubinich tenta de rallier Susak au concept liburnien et il mena des entretiens en avril avec Franjo Spehar, ensuite Milivoj Korlevic, le lieutenant-colonel Resch et Viktor Ruzic. Cependant tous rejetèrent ce plan.

 

Plus la fin de la guerre se rapprochait et plus les communistes prenaient conscience du danger sous-jacent représenté par le mouvement autonomiste à Rijeka. C'est en août 1944 qu'arriva à Rijeka Ante Drndic qui était le dirigeant de l'Agitprop du Comité provincial du Parti communiste croate pour l'Istrie. Il parlementa avec Rubinich. Après la réunion, Drndic estima que les autonomistes étaient particulièrement peu sincères et qu'ils ne cherchaient qu'à gagner du temps en usant des négociations.

 

Ici, on prendra la peine d'indiquer qu'il n'exista guère de contacts entre Resch et les communistes dans la mesure où une seule rencontre officielle avait eu lieu à Kastav en 1944. A cette occasion, Resch avait exposé sa position de patriote croate loyal qui n'était pas intéressé par le communisme. Il convient également de référer le décès nébuleux du maire Marijo Sarinic, le 4 novembre 1944 à Susak.

 

Dans leurs préparatifs pour la libération, les partisans avaient consacré une attention spéciale à Rijeka parce que bien des questions y restaient en suspens. Dans la ville, ces préparatifs avaient été menés par le président du Comité citadin de libération nationale, Franjo Kordic, et par le secrétaire, Vlado Hreljanovic, tandis que les dirigeants des différents segments de la future autorité municipale avaient été Giovanni Cucera pour l'industrie, Petar Klausberger pour les questions sociales, Ruza Bukvic pour l'enseignement et la culture, Luciano Michelazzi pour le syndicat, Mario Spiler et Petar Katalinic pour le Front de libération nationale yougoslave.

 

Hinko Resch avait été le plus actif à Susak jusqu'au dénouement de la guerre. Tout au long de quatre années d'un sanglant conflit, il avait sauvé plusieurs milliers de personnes en délivrant toutes sortes de permis et il n'avait eu d'autre représentant que lui-même dans le bureau fantôme de la Commandanture croate de Susak. Malgré que la Gestapo se soit montrée très suspicieuse, il avait sauvé des vies jusqu'au dernier moment. A la veille de la libération de Susak, le colonel oustachi Baljak l'assassina le 20 avril 1945.

 

L'acte majeur marquant le retour de Rijeka dans le giron de la Croatie est la décision du chef militaire et politique des communistes, Josip Broz Tito, de concentrer sur Trieste le gros des opérations finales se déroulant dans le secteur. Cela eut pour résultat singulier que Trieste soit libérée le 1er mai 1945, alors que les Allemands se décidèrent à quitter Rijeka en direction d'Ilirska Bistrica le 2 mai, et cela après une solide résistance. Avant de se retirer, ils avaient complètement détruit le pont par une série de minages. Que le numéro régulier du journal La Vedetta d'Italia soit paru le 2 mai offre la preuve que la situation était entièrement sous leur contrôle.

 

Le règlement de compte final avec les Liburnistes eut lieu dans la nuit du 2 au 3 mai 1945, à la veille de l'entrée des partisans dans la ville. Giovanni Rubinich et Riccardo Gigante seront alors assassinés tandis que sera arrêté l'industriel et médecin Nevio Skull. Ensuite sera liquidé Mario Blassich, antifasciste et invalide en chaise roulante âgé de 70 ans. Tout au long de sa vie, il avait été un sympathisant de Riccardo Zanella. Durant ces journées dramatiques, l'OZNA (Comité pour la protection du peuple) exécuta environ 300 personnes. Parmi elles se trouvait Skull qui le 29 mai 1945 remonta à la surface des eaux à proximité du dernier pont sur la Rjecina, avec une balle dans la nuque. Une des plus grosses réussites de cette police secrète fut l'arrestation du maire Gino Sirola qui avait été reconnu dans une rue de Trieste. Il sera ensuite transféré à Rijeka pour y être exécuté au début de l'année 1946.

 

En septembre 1945, le Dr Viktor Ruzic fut condamné à Susak au motif, entre autre, d'avoir été président du Comité municipal pour l'assistance aux indigents, d'avoir conseillé au Dr Franjo Spehar d'accepter la fonction de commissaire allemand de l'administration, d'avoir reçu du Vatican une importante somme d'argent destinée à l'aide aux sans abris, d'avoir donné ladite somme au curé Martin Buban, d'avoir conseillé en 1943 au maire Marijo Sarinic de maintenir le gouvernement dans la ville sans tenir compte du Comité pour la libération nationale et d'avoir collaboré avec les Liburnistes. Il fut condamné à deux années de prison, à dix années de déchéance de sa dignité nationale et à la confiscation de ses biens (sauf la villa à Pecina).

 

Quant à Salvatore Bellasich, en quelque sorte le politicien le plus expérimenté de Rijeka, il avait réussi à s'enfuir, d'abord à Florence et ensuite au Lac de Garde, où de manière un peu symbolique il est décédé à Saló le 25 septembre 1946. 

 

 

XXIV. Itinéraires et voies de garage

 

Dans la ville de Rijeka ayant été libérée le pouvoir fut assumé par le Comité national de libération de la Ville, avec Petar Klausberger à sa tête, tandis qu'à Susak c'est Zvonko Petranovic qui devint le maire. Le siège du Comité de libération de district était installé au Palais du gouverneur. Une des premières initiatives à avoir été prise dans la ville fut de supprimer le mur de démarcation sur le canal de la Mrtva. Il n'empêche que la situation internationale se corsait et que Rijeka, l'Istrie, Zadar, le Littoral slovène et Trieste n'avaient pas été reconnus comme faisant partie de la Yougoslavie. C'est sur décision des gouvernements de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis d'Amérique que tout le territoire ayant été sous l'autorité de l'Italie jusqu'au moment de sa capitulation le 8 septembre 1943, allait connaître l'occupation militaire à partir du 2 juin 1945 et être divisé en une Zone A et une Zone B. Cela entraîna l'établissement d'une frontière sur la Rjecina qui ne pouvait être franchie que moyennant un laissez-passer.

 

Se rattache à cette époque le destin tragique d'un des plus importants syndicalistes dans la ville, Angelo Adam. Il était né à Rijeka en 1898 au sein d'une famille pauvre de chemineaux. En raison de la mort prématurée de son père, il avait interrompu l'école secondaire et s'était engagé comme mécanicien à la Torpedo. Des démonstrations contre la venue de la police d'Etat hongroise lui avaient valu en 1913 une amende de 20 krunas. Il vécut la Première Guerre mondiale interné en Autriche et en 1918 il se porta volontaire dans la légion de Rijeka. Angelo Adam se rapprocha du journaliste Alceste De Ambris qui éditait le journal La conquista et il y publia ses premiers articles. Etant opposé au fascisme, il passa à Susak en 1926 et entra en contact avec les antifascistes dispersés en Italie.

 

Plus tard, Angelo Adam rejoignit à Paris une association antifasciste financée par les Français. Après l'amnistie de l'année 1922, il regagna l'Italie mais sera immédiatement arrêté et emprisonné sur l'île de Ventotene où il passa onze années jusqu'au 25 juillet 1943, c'est à dire jusqu'à la chute de Mussolini. Ensuite, il rentra à Rijeka mais on le dénonça dès l'entrée des Allemands dans la ville le 14 septembre 1943 et il fut amené à Dachau. Là, il survécut aux abominations du camp et put rejoindre sa famille en juillet 1945. A Rijeka, il s'attira des problèmes en s'affrontant à Giuseppe Arrigoni, à la fois communiste italien et secrétaire du Parti. Le conflit éclata sur la manière de former le syndicat et sur la fonction à lui donner. Adam réclamait son indépendance par rapport au parti ainsi qu'une structure démocratique. A la fin de l'année 1946 devait se dérouler à Milan le congrès des syndicalistes et Adam avait commencé ses préparatifs de départ. Il fut arrêté avec son épouse le 4 novembre. A partir de là on perd sa trace. Sa fille tenta d'intervenir auprès du général Holjevac, le commandant du territoire, et plus tard auprès du maire de Zagreb, mais sans résultats. Holjevac laissa remarquer qu'il s'agissait probablement d'un malentendu !

 

Un tel destin peut servir de métaphore pour une période sans paix et sans guerre qui perdura pendant quelques années sur ce territoire. La lutte diplomatique pour les régions croates et slovènes allait se prolonger depuis la moitié de l'année 1945 jusqu'à la signature du Traité de paix à Paris le 10 février 1947. L'incorporation des parties restituées à la Yougoslavie en vertu du traité eut lieu le 15 septembre 1947, lorsque les troupes anglo-américaines évacuèrent Pula. Ensuite, le 30 novembre 1947, les représentants de Rijeka unifée seront élus à la réprésentation nationale. Franjo Kordic et Giuseppe Arrigoni obtiendront leurs sièges au Parlement de la Représentation nationale de Croatie tandis qu'au Parlement national de la République nationale fédérative de Yougoslavie (FNRJ), ce sera Petar Klausberger. Ainsi les représentants de Rijeka avaient-ils repris leur place au Parlement croate après un intermède de 80 années.

 

En rapport direct avec l'intolérance fasciste à l'égard des Croates et des Slovènes au cours des décennies antérieures, on assista à un grand exode des Italiens, environ trente milles personnes. En outre, deux victimes symboliques allaient tomber au cours de l'année 1949. Le 20 janvier on retira du Clocher municipal la haute sculpture allégorique de l'aigle de Rijeka mesurant 220 cm. Elle avait été réalisée par Vittorio de Marco en 1906 mais fut jugée inacceptable par le nouveau pouvoir en raison de son association avec le fascisme (ce qui n'était pas le cas) et avec l'autonomisme (avec lequel elle avait des liens indirects). Le 4 novembre on mina l'église du Saint Sauveur (crkva Presvetog Otkupitelja).

 

Cette église était également perçue comme un symbole du fascisme et non pas du Christ. C'est en 1940 que l'architecte Bruno Angheben avait élaboré le projet pour cette construction au destin malheureux. Une aire de jeux pour enfants occupe maintenant la place où selon l'architecte elle aurait dû se dresser, à Potok. Après la guerre d'avril en 1941, on s'était activement mis à rassembler de l'argent pour la construction d'une église à Mlaka. Quatre architectes s'étaient présentés au concours et l'on avait opté pour le projet de Virgili Valloto qui était l'auteur de la station ferroviaire à Venise. Une exposition de ses projets pour l'église fut préparée en février 1942. Il s'agissait d'une construction moderne qui réunissait la tradition paléochrétienne et romane. Le seul enrichissement intérieur devait être la mosaïque de Torcello avec une représentation du Christ rédempteur sur le trône. Etant donné que le projet était trop ambitieux pour ces temps de guerre, on avait décidé de ne construire que la nef centrale et l'autel sans que soit achevé le haut clocher par lequel on pénétrait dans l'église. Malheureusement, Rijeka resta privée de cet édifice sacré pour de mauvaises raisons. L'explosion marqua la fin tardive d'une époque et le début d'une toute nouvelle.

 

Cette nouvelle époque devait prendre un tour fort concret avec la plus grande infrastructure communale de l'époque, l'Autostrada narodne fronte (plus tard le Boulevard de Marx et Engels et aujourd'hui la Rue Zvonimir). Elle fut construite par des travaux volontaires et d'autres qui le sont moins. Elle mesure 1.850 mètres de long depuis Mlaka jusque Kantrida et elle fut achevée le 20 octobre 1949. C'était encore un des vastes travaux parmi d'autres dont eut à compter Rijeka.

 

S'agissant des autorités dans la ville, il faut signaler que Petar Klausberger avait été maire de 1947 à 1952, et qu'il eut pour successeur un natif de Rijeka revenu du Canada, Edo Jardas. Celui-ci restera en place de 1952 à 1959.

 

Eduard Jardas était né le 30 janvier 1901 à Zamet et il avait vécu au Canada comme émigré économique à partir de 1926. Dès 1927, il avait adhéré au Parti communiste de ce pays. Il participa à la guerre civile en Espagne au sein de la 15ème brigade internationale et fut blessé à deux reprises. Revenu au Canada, il devint secrétaire du Mouvement progressiste des émigrés yougoslaves, fonctionnaire du parti et du syndicat ainsi que rédacteur de journaux destinés à l'émigration, en l'occurence le Borba et le Slobodna misao. Il fut élu membre du Comité central du Parti communiste au Canada en 1942. Dès le début de la guerre en Yougoslavie, il travailla pour la propagande de la NOP et à la collecte de l'aide. Eduard Jardas regagna sa patrie en 1948 et pendant une courte période il servit dans la diplomatie avant d'assumer la fonction de maire de Rijeka et de marquer de son autorité rigide cette période de l'histoire de la ville. Il fut ambassadeur fédéral et membre du Comité central de la Ligue des communistes de Croatie et du Comité central de la Ligue des communistes de Yougoslavie.

 

Rijeka avait compté 68.352 habitants lors du premier recensement de l'après-guerre effectué en 1948. Après que Rijeka et Susak eurent été unifiées, l'organisation de la ville connut plusieurs transformations et la ville fut divisée en trois quartiers : Centar, Zamet et Susak. Par cette division le Comité national pour la ville cessa son activité et l'on fonda un Conseil municipal de trente membres. Rijeka sera unifiée en une municipalité unique le 1er mars 1962.

 

La ville se redressa rapidement au cours du premier plan quinquennal allant de 1947 à 1951. Le port qui avait été érigé sur des ruines sera dès l'année suivante le plus important dans le pays en termes de trafic. Celui-ci passa de 622.000 tonnes en 1946 à 2.000.000 en 1949, et à 3.500.000 en 1955. Parallèlement à la construction du port se développa une marine marchande. En 1947 seront fondées à Rijeka quatre entreprises maritimes de l'Etat : la Jugoslavenska linijska plovidba, la Jugoslavenska slobodna plovidba, la Jadranska linijska plovidba et la Jadranska slobodna plovidba. Elles comptaient 88 navires pour un total de 128.000 tonnes brutes. En 1949, la Jugoslavenska linijska plovidba et la Jugoslavenska slobodna plovidba seront fusionnées en la Jugolinija. Cela donnera naissance à la plus grande entreprise maritime du pays avec 38 navires comptabilisant 168.517 tonnes brutes. En 1952, l'entreprise disposait de 49 navires faisant 210.744 tonnes brutes.

 

En raison de son importance pour le pays, l'industrie de la construction navale fut à partir de 1947 sous la responsabilité du ministère de la Défense nationale et jusque 1954 elle se vit assurer des crédits importants pour que la marine soit rénovée. On construisit en 1948 un chantier naval portant le nom de 3 maj qui devait servir de socle pour l'industrie de la construction navale. En 1949, on lança le premier navire yougoslave de l'après-guerre, le MB Zagreb, faisant 4.000 DWT. Parallèlement à l'industrie navale allait se développer celle pour l'équipement maritime. Après avoir été reconstruite, l'usine Torpedo entama la production de moteurs diesel tandis que la fonderie Skull devint l'entreprise Svjetlost destinée à la production d'appareils électriques de navigation. On remit à neuf l'usine Vulkan. Par ailleurs, l'entreprise Rikard Bencic s'orienta vers la fabrication d'engins nautiques auxiliaires ainsi que d'autres équipements.

La raffinerie de pétrole allait retrouver en 1948 la production d'avant-guerre avec 110.000 tonnes et au début des années cinquante elle fut en mesure de traiter quelque 200.000 tonnes de pétrole. A l'époque, cela représentait 37,6% à l'échelle du pays.

 

Au regard de la culture, on peut noter la parution des quotidiens La Voce del Popolo et Rijecki list. Après l'année 1945, la Bibliothèque municipale, le Musée municipal et les Archives d'Etat se remirent au travail de même que le Cabinet de lecture national dont l'activité avait été interdite sous l'occupation italienne. En 1946, le Théâtre pour enfant sera créé à Susak tandis qu'à Rijeka ce sera l'Office des concerts, le Musée des sciences naturelles et l'Institut du conservatoire. Le 16 septembre 1945, la Station de radio commença à fonctionner à Volosko et ensuite elle sera transférée à Rijeka. La première pièce de théâtre à avoir été représentée fut Dubravka, le 20 octobre 1946. Il faut également noter que c'est à Rijeka que les artistes de la Scala de Milan furent invités à l'époque où cette institution avait été réhabilitée de sorte que les habitants de Rijeka purent bénéficier pour un prix avantageux de performances artistiques de haute volée.

 

En 1948, on réunit les musées municipaux de Rijeka et de Susak et l'on créa la Galerie de peintures grâce aux service de Vilim Svecnjak. L'ensemble prit place au Palais du gouverneur. En 1952, la revue culturelle Rijecka revija fut lancée sous la rédaction de Vinko Antic, lequel pendant tout un temps a marqué l'esprit de la ville sur la Rjecina.

 

Antic était né à Selce en 1905 et il avait achevé la Faculté de philosophie en 1931 pour ensuite travailler comme professeur. Après la guerre, il s'était retrouvé à la tête du département de la culture et de l'enseignement du Comité de libération nationale du District pour le Littoral croate, l'Istrie avec les îles et le Gorski Kotar. C'est à ce poste qu'il fut appelé à devenir le rédacteur en chef du Rijecki list (Novi list) en 1947. Il garda cette fonction jusque 1949 et ensuite fut directeur de l'Institut technique civil de 1949 à 1952, et aussi de la Bibliothèque des sciences de 1952 à 1965. Il sera l'un des fondateurs de la Rijecka revija ainsi que son rédacteur en chef de 1958 à 1968. Il a publié un livre fort intéressant, Un siècle d'imprimerie croate à Rijeka, 1848-1958, et il a pesé de son influence sur le cours général des événements dans la ville.

 

Le sportif le plus populaire pour la période d'après-guerre est Ulderigo Sergio qui remporta une médaille olympique de boxe en 1936, fut trois fois champion d'Europe et détenteur du Gant d'or dans un duel entre les USA et l'Europe. Bien qu'il ait représenté l'Italie, Ulderigo Sergio est resté installé à Rijeka après la guerre. Il y a travaillé comme entraîneur du Kvarner et du Radnik. C'était une personne modeste qui avait refusé la place de sélectionneur pour la représentation yougoslave ainsi que l'invitation faite par l'URSS de venir entraîner leurs boxeurs.

 

Dans la discipline du basket-ball masculin et féminin, Rijeka a été championne du tournoi des villes lors de l'année 1947. Le club de natation Primorje (successeur du Viktorija) a remporté le championnat de 1948 jusque 1951. La plus grande manifestation sportive fut la course motocycliste Nagradna Jadrana créée en 1950 sur la piste Preluk. Très rapidement, les courses de motos et de bolides attirèrent plus de 100.000 personnes.

 

Le club de football Rijeka qui fonctionna sous cette appellation à partir de 1953 créa cette même année le grand tournoi international pour la jeunesse, le Kvarnerska rivijera. En dépit de tous ces succès, grand et moins grands, l'impression demeure que Rijeka n'a jamais été une véritable ville sportive...

 

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #Rijeka

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Publié le 20 Novembre 2009

XIX. La lutte pour la ville


 

Revenu de Russie, Riccardo Zanella fit sa réapparition à Rijeka à la fin du mois de novembre 1918. Il fut accueilli par l'avocat Salvatore Bellasich et d'autres personnes dont le docteur Grossich, l'apôtre de l'Italie, comme le dénommera plus tard D'Annunzio. Grossich était à ce moment-là le président du Conseil national qui avait été constitué le 29 octobre. L'accolade qu'il tendit à Zanella renfermait une reconnaissance pour 25 années de lutte.

 

Cette rencontre nous offre l'occasion pour s'attarder quelque peu sur Grossich, lequel était alors un des personnages intéressants à Rijeka. Il était né à Draguc en Istrie le 7 juin 1849. Son père s'appelait Giovanmatteo et sa mère Andjela Frankovic. Il avait fréquenté l'école à Koper et à Pazin et plus tard avait étudié à Graz et à Vienne, où il obtint son diplôme de médecine en 1879. Après s'être spécialisé en chirurgie, il revint à Rijeka où il devint médecin en chef de l'hôpital. Il épousa Edviga, la fille de Michele Maylender. Comme tous les gens de vaste culture, il ne s'était pas contenté de son domaine professionnel mais avait pris part aux événements culturels de la ville. Il fut l'un des fondateurs du Cercle littéraire, par ailleurs membre du Club des alpinistes de Rijeka et l'un des principaux membres de la Société philharmonique et dramatique, dont il fut le président de 1912 à 1918. C'est en qualité de membre du Parti autonomiste de Maylender qu'il était entré pour la première fois au Conseil municipal en 1898.

 

Le principal legs que Grossich nous a laissé consiste en une découverte dans le champ de la médecine. En 1909, lors du Congrès international de médecine à Budapest, il avait présenté au public la méthode selon laquelle la stérilisation à l'iode au cours d'une opération empêche l'apparition de la gangrène et c'est ainsi qu'il aura sauvé de nombreuses vies avant que n'apparaissent les antibiotiques. Cette découverte fut publiée en 1911 à Berlin sous le titre Meine Preparationsmethode des Operationsfelde mittels Jodinktur. Sa méthode fut employée pour la première fois à grande échelle lors de la guerre de Libye. Dès 1913, on le récompensa pour sa contribution à la médecine.

 

Il passa le plus gros de la guerre à Vienne et revint à Rijeka en 1918 pour y être élu président du Conseil national italien le 29 octobre.

 

Ce 29 octobre est important pour la ville car c'est alors que Rijeka devint partie intégrante du tout nouvel Etat des Slovènes, Croates et Serbes. Dans l'après-midi, le dernier gouverneur en la personne de Jakelfalússy confia le palais aux nouvelles autorités.

 

Le juriste Rikard Lenac assuma ensuite la fonction du gouverneur, ou plus exactement celle de veliki zupan (haut préfet), tandis que Konstantin Rojcevic prit la direction de la police. Lenac, qui en son temps avait été le plus jeune docteur en droit de toute la Monarchie, accueillit le 29 octobre au Palais du gouverneur une ambassade pro-italienne conduite par le Dr Grossich et le maire Vio, également connu par le sobriquet de Plameni (Flammes) en raison de sa chevelure rousse. La réunion avait pour but que soient évités les conflits d'intérêts entre Rijeka et les Croates. Le Dr Lenac leur déclara catégoriquement que les Croates tenaient la ville et que lui-même allait rapidement remplacer l'administration municipale qui ne reflétait pas la volonté du peuple. L'une et l'autre partie campèrent fermement sur leurs positions.

 

Dès le 30 octobre, l'avocat Bellasich fit lecture sur la Place de Dante (l'actuelle Place de la République croate) de la Proclamation relative à l'incorporation de Rijeka à l'Italie. L'arrivée de l'escadre italienne le 4 novembre 1918, avec à sa tête le navire Emanuele Filiberto sous le commandement du contre-amiral Rainer, devait servir à marquer un pas en direction de l'unification. 

 

Aussitôt après avoir foulé le sol, le contre-amiral demanda que l'on enlève du Clocher municipal le drapeau croate et que l'on y hisse celui de l'Italie. C'est avec ce changement qu'allait débuter la guerre pour la ville qui devait durer plus de cinq ans. Trois parties prirent part à ce conflit :

  • Le Conseil national italien avec Grossich, Bellasich, Riccardo Gigante et Attilio Depoli ;
  • les autonomistes menés par Zanella, qui bénéficiait du soutien des citoyens croates, lui-même se rendant compte que l'incorporation de Rijeka à l'Italie marquerait sa fin en tant que ville importante ;
  • le Comité national au sein duquel Lenac occupait la place centrale et qui disposait de l'appui des Croates de Susak et de ses alentours.

 

Le premier suspense dans la ville se prolongea jusqu'au 17 novembre 1918, lorsque l'amiral Rainer fit débarquer une unité d'infanterie maritime et lui ordonna de marcher en direction du Palais du gouverneur, en même temps qu'il y dépêchait le général Di San Marzano en automobile. Tout se déroula dans les premières heures de la matinée. La garde croate se retira dans le bâtiment, plus précisément dans le salon faisant face au cabinet de travail du gouverneur, tandis que les soldats italiens grimpèrent sur le toit. Aux environs de 17 heures le grand drapeau italien y fut suspendu.

 

Le général Di San Marzano fit alors son entrée dans le salon rouge et informa le Dr Lenac qu'il prenait le pouvoir. Après ce transfert, le chaos s'installa dans la ville car la frontière sur la Rjecina avait été barrée alors que celle à l'ouest avait été ouverte à tous ceux qui voulaient entrer. Un vaste pillage devait s'ensuivre étant donné que Rijeka venait de traverser la Première Guerre mondiale comme si elle n'avait pas eu lieu et que d'énormes quantités de marchandises reposaient dans les entrepôts.

 

La Conférence de paix à Paris débuta le 20 janvier 1919. Le président américian W. Wilson, le plus impliqué dans le démantèlement de l'Autriche-Hongrie, insista sur le droit à l'autodétermination des peuples. S'agissant de Rijeka, il s'opposa ouvertement à la délégation italienne qui en abandonna la conférence le 26 avril. Andrea Ossoinack arriva à Paris le 5 juin 1919 pour essayer de persuader le président américain de changer de point de vue, mais là encore il ne s'agira que d'une vaine tentative.

 

La situation dans la ville se détériorait au fur et à mesure que la solution finale sur la question de Rijeka traînait en longueur. Au moment de célébrer la signature du traité de paix avec l'Allemagne, le 29 juin 1919, des affrontements se produisirent entre d'une part les unités françaises stationnées dans la ville, en majeure partie composées de Vietnamiens, et de l'autre les légionnaires de Rijeka. Quatorze Vietnamiens furent tués à proximité du port sur la Rjecina  et un plus grand nombre blessés.

 

En réaction à un tel événement sanglant allait être prise une série de mesures par la Commission de contrôle interalliée à Paris :

  • la dissolution du Conseil national et de la Légion des volontaires de Rijeka ;
  • la réduction du nombre de soldats italiens dans la ville ;
  • le remplacement des soldats français ayant pris part aux combats ;
  • la formation d'une commission internationale composée de représentants des Etats-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne chargée de surveiller les événements dans la ville ;
  • l'attribution du maintien de la paix à la police anglaise ou américaine.

 

Durant tout le mois de juin de l'année 1919, Grossich et Giovanni Host-Venturi, un natif de Kastav qui chez lui ne parlait que le croate mais qui deviendra plus tard un des plus éminents fascistes de l'Italie, tentèrent par tous les moyens de se jouer des décisions du Conseil interallié et de dénicher la personne qui pourrait sauver la ville. Plusieurs noms étaient en lice. Seront contactés l'amiral Cagni, le général Peppino Garibaldi, le colonel des alpinistes Ugo Pizzarelli. Mais en définitive n'allait subsister que Gabriele D'Annunzio qui avait flairé le coup pour donner la mesure de son exhibitionnisme.


D'Annunzio est l'un des personnages les plus pittoresque à avoir fait son apparition dans la ville de St Vid. Il était né à Pescara en 1863, était entré à l'institut Cicognini à Prato, tout près de Florence, pour y rester pendant sept ans. A seize ans, il avait publié son recueil de poèmes Primo vere. Il avait passé l'automne 1881 à Rome, en y menant pour la première fois la vie à laquelle il aspirait avec d'un côté l'université, la littérature classique et la création et de l'autre une certaine décadence blasée. D'Annunzio assuma la rédaction du journal La Tribuna et celle de la revue Cronaca Bizantina, il imagina des romans et des tragédies et connu une vie amoureuse tumultueuse avec la princesse Maria Gravina Cruyllas ou encore avec la célèbre actrice Eleonora Duse.

 

Sa carrière politique débuta en 1897, en tant que réprésentant d'Ortona. On le retrouve au début du siècle dans une luxueuse villa à Settignano près de Florence où il écrivit plusieurs oeuvres dont Francesca da Rimini. De 1910 à 1914, il vécut à Paris et revint en Italie quand la Première Guerre mondiale éclata. Il expérimenta l'abattoir des tranchées comme une sorte de jeu et on mentionne les vols en avion au-dessus de Vienne et de Zagreb ainsi que l'épisode connu comme étant La moquerie de Bakar, lorsqu'il s'était introduit dans le golfe.

 

Un peu avant la campagne de Rijeka, D'Annunzio s'était formellement retiré de l'armée et il avait séjourné à la Maison rouge sur le Canal Grande à Venise. C'est dans la petite localité de Ronchi qu'il se concerta avec Grossich et Host-Venturi le 11 septembre 1919. Il y avait rassemblé des volontaires et planifié la prise de Rijeka. Juste avant son départ, il s'était manifesté à Mussolini par un télégramme dans lequel il était écrit que les dés sont jetés. Embarqués dans vingt camions, les volontaires suivirent leur chef qui conduisait une voiture de sport aux couleurs rouges, la Fiat 501.

 

Attendu par Host-Venturi à la tête de trois détachements de volontaires, D'Annunzio fit son entrée à Rijeka en dépit des forces importantes du général Pittaluga qui tenaient la ville. Cette dernière l'accueillit dans une ivresse euphorique. N'auront pas manqués les drapeaux, les fleurs, les chants, les cris irrédentistes et d'inlassables fanfares. D'Annunzio ne fut pas avare de promesses - selon lui Rijeka devait s'attendre à un brillant avenir après sa sainte entrée.

 

Dès le premier jour le Commandante, ainsi que l'appelaient les volontaires, avait prévu pour la città olocausta son annexion à l'Italie. Pas plus tard que le 19 juin, Zanella et D'Annunzio se rencontrèrent au Palais du gouverneur.

 

Zanella lui accorda son soutien partiel pour autant que son action soit conforme aux intérêts supérieurs de la patrie. Le poète s'emporta contre Zanella et lui déclara imprudemment que l'entreprise de Rijeka n'était que le début d'un plus vaste mouvement national militaire qui visait à l'occupation de Rome, à la dissolution du Parlement italien, au renversement du roi Victor-Emmanuel III et à l'introduction d'une dictature militaire.

 

Zanella prit toutes ces paroles très au sérieux et partit pour Rome où il raconta tout au Président du conseil Francesco Nitti. C'est grâce à Zanella que le premier putsch militaire a pu être évité. Ensuite, celui-ci revint à Rijeka et il se querella une fois encore avec le Commandante pour ensuite quitter la ville pendant quelque temps, préoccupé par sa propre sécurité. 

 

 

XX. L'Etat de Rijeka

 

C'est sur une initiative de Zanella que le général Bardoglio proposa en novembre 1919 un référendum dans le but de savoir si D'Annunzio devait rester à Rijeka ou au contraire se retirer au profit des forces régulières de l'armée italienne. Le Commandante y consentit mais après avoir compris qu'une majorité de voix se prononçait pour son départ il empêcha le décompte des bulletins. Le 16 novembre, il organisa à son tour des élections pour le Parlement italien et la ville eut pour représentant le capitaine Luigi Rizzo. Il s'agit du soldat qui le 10 juin 1918, à bord d'une vedette lance torpille MAS, avait coulé le navire de guerre austro-hongrois Szént Istvan, tout près de l'île de Premuda. Toutefois, la véritable raison pour laquelle les votes s'étaient portés sur Rizzo provient du fait qu'il siégeait déjà au Parlement en tant que représentant de Messine.

 

 

 

 

En ce qui concerne les relations entre Zanella et D'Annunzio, on peut signaler que le 20 janvier 1920 ce dernier avait organisé dans l'église St. Vid un office religieux au cours duquel le père Reginaldo Remuldi avait béni le poignard devant servir à assassiner Zanella. L'ayant appris, le Vatican avait immédiatement éloigné le prêtre de la ville.

 

Soumis aux pressions internationales, D'Annunzio procéda une fois encore à un acte important lorsque le 8 septembre 1920 il proclama l'Etat de Rijeka :

... Fidèle interprète pénétré par la libre décision qui fut exprimée par l'acclamation de la majorité du peuple souverain de Rijeka convoqué au Parlement, de cet endroit, d'où le 12 septembre 1919 j'ai proclamé la libération de cette ville et où à plusieurs reprises fut répété le serment éternel du peuple envers la mère patrie

- moi Gabriele D'Annunzio, premier légionnaire de la Légion Ronchi, je proclame la Régence Italienne du Carnaro. Et je fais voeu sur ce saint étendard de la jeunesse, sur ces emblèmes du sang héroïque et sur mon âme que je continuerai à me battre de toutes mes forces et armes tant que cette terre d'Italie se sera pas pour toujours reconnue à l'Italie...


Par cet acte le Commandante empêchait, ou plutôt différait, que d'autres parties intéressées par le destin de Rijeka ne s'immiscent et il parvenait ainsi à gagner du temps. La création de ce petit Etat déconcerta toutefois une partie des milieux annexionnistes et certain parmi eux se prirent même à douter des véritables intentions de son auteur.

 

Le Gouvernement de D'Annunzio était composé de sept recteurs (ministres) : D'Annunzio assuma en personne les Affaires étrangères, Host-Venturi la Défense, M. Panteleoni les Finances, Iccilio Baccich les Affaires intérieures et la Justice, Lionello Lenaz l'Enseignement, L. Bescocca l'Economie et Clemente Marassi les Travaux.

 

L'article 1 de cette constitution révélait assez clairement les plans à venir du Commandante :

Le peuple souverain de Rijeka, par sa souveraineté intangible et inviolable, considère son Corpus separatum avec tous ses chemins de fer et l'entièreté de son port comme centre de son Etat libre.

S'il est néanmoins décidé à conserver la liaison de son territoire avec la mère patrie du côté occidental il ne renonce pas à une plus juste et plus sûre frontière vers l'est (!) que les prochains relais politiques doivent établir, et en conformité aux accords avec les communes rurales et littorales.


Toute la Constitution est caractérisée par un étrange sabir de droit et de poésie, et par endroit il y est davantage question d'un manifeste que de la loi fondamentale d'un Etat. Cela étant, elle traduit également des tentatives originales en vue d'articuler le premier des nouveaux états du 20ème siècle. Même Mussolini lui soutira quelques solutions, notamment celles liées à la tentative de supprimer les classes et de créer des corporations ou encore celle d'installer le corporatisme au lieu du parlementarisme classique.

 

Il découle de l'article 3 que le pouvoir est populaire et on peut y discerner ce qui tout au cours du siècle allait déterminer le destin de l'Europe et même du monde. A savoir un antagonisme apparent mais un parallélisme de fait qui existe entre les systèmes totalitaires communiste et fasciste. Le premier Etat dans lequel fut déposée la semence du totalitarisme pour se déployer sous les traits d'une plante monstrueuse est la Régence italienne du Carnaro. Rijeka est bien la ville qui en avait reçu des fleurs infimes quoique attrayantes. Le fait qu'il s'agissait d'une plante singulièrement vorace en hémoglobine n'allait pas tarder à se révéler.

 

Selon la Constitution, la population se divisait en dix corporations : 1- les ouvriers salariés, 2- les ouvriers de l'industrie, 3- les employés, 4- les employeurs dans l'industrie, l'agriculture et les transports, 5- les employés publics, 6 et 7- la fleur intellectuelle du peuple, 8- les délégués des sociétés de production et de distribution, 9- les marins et 10- tous ceux qui s'occupent des forces mystérieuses du peuple, en particulier les poètes.

 

Chaque corporation était censée prendre soin de ses membres et de leurs intérêts et devait posséder des symboles particuliers, des rites internes et un propre culte. D'Annunzio par sa Constitution avait esquissé le fascisme, ses discours au Palais du gouverneur étaient à vrai dire les pleurs d'un nouveau-né difforme...

 

Le prochain développement important concernant la question de Rijeka fut le traité signé le 12 novembre 1920 à Rapallo, à proximité de Gênes, entre d'un côté la délégation du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes et de l'autre celle du Royaume d'Italie. Le traité fut rendu public le 27 juillet 1921. En 1923, il sera officiellement divulgué par le ministère des Affaires étrangères du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes.

 

Il sera publié en caractère latin pour la langue italienne et en cyrillique pour la langue serbe. C'est assez indicatif dans la mesure où il s'agissait d'un territoire croate et que l'on assistait à une grande victoire de la politique serbe et italienne tout autant qu'à une catastrophe croate. Les signataires pour le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes étaient Milenko Vesnic, le Premier ministre, Ante Trumbic, le ministre des Affaires étrangères, et Kosta Stojanovic, le ministre des Finances. Quant au Royaume d'Italie, il s'agissait de Giovanni Giolitti, président du Conseil, du comte Carlo Sforza, ministre des Affaires étrangères et d'Ivanoe Bonomi, ministre de la Guerre.

 

L'Italie reçut Zadar avec ses alentours conformément à l'article 2 du traité. Par ailleurs, elle obtint les îles de Cres, Losinj, Lastovo et Palagruza en vertu de l'article 3. S'agissant de Rijeka, c'est l'article 4 [document PDF] qui était crucial :

Le Royaume d'Italie et le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes reconnaissent la liberté et l'indépendance pleines et entières de l'Etat de Fiume et s'engagent à les respecter à perpétuité.

L'Etat de Fiume comprend :

a) Le "Corpus Separatum", qui est actuellement compris dans les limites de la ville et du district de Fiume ;

b) Une étendue de territoire ex-istrien délimitée comme suit :

- Au nord : par une ligne à déterminer sur le terrain qui, partant d'un point situé immédiatement au sud de la localité de Castua, rejoint sur la route de San Mattia à Fiume, la limite du Corpus Separatum, laissant les localités de Serdoci et de Hosti au Royaume des Serbes, Croates et Slovènes et laissant à l'Etat de Fiume la route carrossable tout entière qui, passant au nord de la ligne de chemin de fer, par Mattuglie et le croisement des routes de la cote 377, à l'ouest de Castua, conduit à Rupa ;

- A l'ouest : par une ligne qui descend de Mattuglie à la mer pour rejoindre Preluca, laissant la gare et la localité de Mattuglie en territoire italien. 

 

Le traité était devenu une réalité malgré toutes les protestations de D'Annunzio. Dès le 18 octobre eut lieu une rencontre entre le Commandante et le général Caviglia qui était le commandant des troupes régulières italiennes stationnées autour de Rijeka. Celui-ci lui suggéra de quitter la ville mais l'entêtement de D'Annunzio conduisit au Noël sanglant de la même année, lorsque les troupes régulières fortes de 20.000 hommes l'attaquèrent alors qu'il ne pouvait compter que sur 6.000 volontaires. Le Commandante avait fait sauter les ponts sur la Rjecina à la veille des combats. L'attaque s'ensuivit le 25 décembre 1920 à 17h00. Au cours de cette guerre d'opérette, 27 volontaires auront péri dont aucun n'était de Rijeka tandis que le navire de guerre Andrea Doria avait fait mouche dans le salon blanc du Palais du gouverneur en y blessant légèrement D'Annunzio. Les combats durèrent jusqu'au 27 décembre. Le Commandante avait attendu l'aide de Mussolini et de Francesco Giunta qui dirigeait alors les fascistes à Trieste avec 3.000 hommes à sa disposition. Cependant, les secours vinrent à manquer et il se décida à demander le cessez-le-feu après avoir consulté Riccardo Gigante, Host-Venturi et Grossich. Depuis lors Rijeka pouvait devenir à ses yeux la ville de l'amour usé. Les combats prirent officiellement fin par le pacte d'Opatija du 28 décembre qui fut signé par le général Ferrari d'un côté et par Host-Venturi et Gigante de l'autre.

 

Le premier janvier on élit le docteur Grossich président du gouvernement provisoire. Les autres membres du gouvernement étaient censés être élus ultérieurement. D'Annunzio quitta la ville le 18 janvier. De nouveaux problèmes surgirent à l'occasion des élections du 24 avril 1921, par lesquelles il était prévu de compléter l'Assemblée constituante de l'Etat de Rijeka.

 

Parmi les 12.702 électeurs, il y en eut 10.004 qui prirent part au vote. Malgré que Mussolini eût prononcé un discours, 2.337 électeurs votèrent pour Grossich et son Bloc national contre 6.557 pour Zanella et ses autonomistes. N'ayant pu empêcher la victoire de Zanella et de son programme Rijeka aux habitants de Rijeka, Francesco Giunta est ses hommes envahirent le Palais municipal le 27 avril et ils choisirent comme président Riccardo Gigante. Salvatore Bellasich assuma le pouvoir en tant que commissaire spécial étant donné que Zanella avit refusé de collaborer avec eux. Toutefois, grâce à l'entremise du général Luigi Amante, la Constituante allait être formée le 5 octobre 1921, avec une majorité pour Zanella.

 

Devenu président, Zanella se retrouva face à des difficultés insurmontables. La ville était infestée par toute une racaille, la vie économique avait périclité et le commerce semblait avoir presque complètement disparu. Quant au port, il était vide. Tous les efforts qu'il entreprit afin de redresser la situation se révélèrent infructueux.

 

Dès le 3 mars 1922 se produisit tôt dans la matinée un assaut des fascistes contre le Palais du gouverneur où se trouvait Zanella entouré des plus fidèles. Ils offrirent une résistance jusque 12h30, après quoi ils se rendirent. Parmi les rangs de Zanella, trois policiers avaient péri, Finderle, Marususic et Legovic, tandis que plusieurs autres avaient été blessés. 

 

Zanella et la partie de la Constituante qui étaient avec lui partirent pour Kraljevica alors que le reste de l'assemblée de Rijeka procéda à l'élection d'un gouvernement ayant à sa tête le professeur Attilio Depoli. Ce gouvernement se maintiendra jusqu'au 18 septembre 1923. Mussolini qui était arrivé au pouvoir en 1922 l'éliminera lui-même et nommera Gaetano Giardino au poste de gouverneur militaire de Rijeka.

 

Tout cet imbroglio avec Rijeka de même que le contentieux autour du port de Susak allaient être résolu par le traité de Rome signé le 27 janvier 1924.

Article 1. Le Gouvernement italien reconnaît la souveraineté pleine et entière du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes sur le port de Baross et sur Delta qui seront évacués et livrés aux autorités compétentes du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes dans un délai de deux jours à dater de la ratification de ce traité.

Article 2. Le Gouvernement du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes reconnaît la pleine et entière souveraineté du Royaume d'Italie sur la ville et le port de Rijeka ainsi que sur le territoire qui est assigné par le tracé frontalier indiqué dans l'article suivant...


Delta et le port de Baross furent confiés au Royaume des Serbes, Croates et Slovènes le 24 février 1924, ce même jour où Gabriele D'Annunzio avait été nommé "Prince du Mont Nevoso". Par la suite, il s'en alla au Lac de Garde où il emménagea dans la villa du célèbre historien de l'art d'origine allemande Henry Thode (L'anneau des Frankopan). Il reçut diverses marques de reconnaissance, entre autre celle de général d'honneur de l'aviation en 1926. A partir de 1937, il allait être président de l'Académie royale italienne. Ce brillant orateur et génie pathétique dont l'oeuvre complète se trouve renfermée en 50 volumes est pourtant resté dans les mémoires comme étant l'un de ceux qui ont ouvert la boîte de pandore du totalitarisme au 20ème siècle.

 

Antonio Grossich accueillit le roi Victor-Emmanuel III le 16 mars 1924, lorsque celui-ci était venu au Palais du gouverneur pour proclamer officiellement l'unification. Grossich mourra le 1er octobre d'une crise cardiaque.

Qu'advint-il de Riccardo Zanella ?

 

Il vécut à Belgrade à partir de 1924 jusqu'à l'assassinat du roi Alexandre de Yougoslavie à Marseille en 1934, et cela sans jamais avoir cessé de se considérer comme le président légitime du gouvernement en exil de l'Etat de Rijeka. 

 

Ensuite, il gagna Paris pour fonder une société italo-yougoslave. Du côté italien y adhérèrent des politiciens avec lesquels il avait autrefois collaboré et qui avaient fui le fascisme. On comptait parmi eux l'ancien président Nitti, l'ancien ministre des Affaires étrangères Sforza et d'autres. Au début de la Seconde Guerre mondiale, après la défaite de la France en 1940, le gouvernement de Pétain l'arrêta sur demande de Mussolini mais il réussit à éviter l'extradition. Après être passé dans les camps, il se cacha quelque temps dans les zones montagneuses de la France. Dans une certaine mesure, il ressuscita politiquement durant la période 1945-47, lorsque au cours des négociations de paix, il réclama un Etat de Rijeka. L'inextinguible fidélité du dernier grand politicien de Rijeka. 

 

 

XXI. Sušak

 

Sušak est la partie de Rijeka à l'est de la Rječina qui exista entre les deux guerres mondiales en tant que ville indépendante. Au 15ème siècle il est fait mention de la chapelle de St Lovro tandis qu'au pied des marches des escaliers de Trsat reposait une chapelle datant de l'année 1531. Les plus anciennes familles de Sušak étaient les Kozulić venus de Lošinj en 1804, les Sablić qui avaient construit une maison à Pećine en 1851, mais qui avaient auparavant vécu à Martinšćica, les Ružić que l'on présume arrivés du Kotor à la fin du 18ème siècle, les Kovačić et les Zanon de Korčula ainsi que les Spadon de Senigaglia en Italie. En 1820, Sušak comptait 27 maisons et 229 habitants, en 1862 elle dénombrait 613 habitants, en 1901 leur nombre s'était élevé à 4.600 et en 1910 à 13.214. Au niveau juridique, en 1778 Trsat et Sušak firent partie de Bakar, qui à l'époque était la plus grande ville croate. En 1874, Bakar fut divisée en plusieurs municipalités dont celle de Trsat qui comprenait Sušak et Vežica. En 1876, Kostrena et Draga seront adjointes à Trsat et en 1877 la municipalité sera transférée de Trsat à Sušak. Les dirigeants de Sušak furent Marijan Derenčin, Stanko Lukanović et ensuite Hinko Bačić pendant de nombreuses années (1887-1907).

 

Hinko Bačić était né à Rijeka en 1857 et provenait d'une famille renommée de gros négociants et d'armateurs. Son père, passé de Dubrovnik à Rijeka, était propriétaire et copropriétaire de douze voiliers long-courriers sur lesquels étaient transportés du bois et du blé. Ayant hérité de ce confortable héritage, Hinko Bačić élargit plus encore le champ des affaires familiales. A Senj il possédait un moulin et une fabrique de pâtes et à Sušak un grand domaine sans oublier quatre maisons et un ensemble de terrains à Kostrena.

 

Tout au long des 20 années où il conduisit les affaires de Sušak, il y investit son salaire de maire pour les besoins de la commune. Il fut l'instigateur d'une série d'opérations importantes telles que l'aménagement de chemins et de routes, l'installation de canalisations, dont celle des eaux usées, celle de l'éclairage au gaz, le remblayage entre Brajdica et Delta, l'aménagement du port, des écoles, de la station balnéaire et du cimetière. C'est grâce à son énergique intervention que le Lycée croate ne fut pas transféré de Rijeka à Ogulin, comme prévu, mais qu'au contraire fut construit un nouveau bâtiment à Sušak. C'est à Hinko Bačić que l'on doit la création de l'Ecole supérieure pour filles, l'Académie de commerce ainsi que plusieurs écoles primaires dans diverses localités de la commune. Il favorisa l'installation à Sušak du Tribunal du canton et du bureau des contributions.

 

Son initiative la plus brillante reste cependant la construction du gigantesque Hôtel Kontinental qui fut achevé en 1887 à la suite d'un projet de Mate Glavan et que les habitants de Sušak appelaient le Palace Bačić. Il fut l'un des principaux instigateurs de la création de La Banque et caisse d'épargne pour le Primorje tout autant que son président pendant de nombreuses années. Prenant en compte ce qu'il laisse derrière lui, on peut dire qu'il vaut autant pour Sušak que le maire Ciotta pour Rijeka. 

 

Après lui, les maires seront Gjuro Ružić, Andrija Sablić, Franjo Domazetović, Ante Sablić et Andrija Knez. Sušak deviendra officiellement une ville en 1919 et elle sera occupée par l'armée italienne jusqu'au 3 mars 1923. Après les élections de la même année elle aura pour maire Juraj Kučić. Sušak, qui dans l'entre-deux-guerres allait faire figure de ville frontalière vis-à-vis de Rijeka l'italienne, sera marquée par Gjuro Ružić le jeune qui la dirigea de 1929 à 1939.

 

Gjuro Ružić le jeune était le fils de Gjuro l'ancien et de Jelka Badovinac. Son père avait fait fortune dans la fabrication et le négoce du cuir et il avait été maire de Sušak de 1907 à 1909. Sa mère était la fille de Nikola Badovinac, conseiller à la cour et maire de Zagreb. Gjuro Ružić avait fréquenté l'école secondaire à Sušak et à Graz et étudié l'économie à Londres. En tant que maire, il parvint à ce que la commune de Sušak soit la plus importante entreprise de construction dans la ville. Il fit asphalter Sušak, construire un entrepôt des douanes et un nouveau marché, il obtint des crédits avantageux pour la construction de l'Hôpital de la Banovina et fit étendre le réseau de canalisations des eaux de même que reconstruire le stade Orijent.

 

Son jeune frère Viktor, qui était un avocat réputé et le ban de la Savska banovina, l'assista dans une large mesure. Il avait repris la société privée Elektra pour la faire passer sous la commune. En 1929, il fonda l'Union pour la promotion du tourisme de la Haute Adriatique qu'il dirigea durant les 10 années suivantes. C'est grâce à son entremise que la première liaison aérienne Vienne-Klagenfurt-Ljubljana-Sušak fut établie en 1936.

 

Il prôna la construction de l'artère principale longeant l'Adriatique ainsi que celle des axes routiers en direction de Zagreb et de Ljubljana. Son épouse était la peintre remarquée Božena Vilhar. Quant à lui, il représentait la figure centrale parmi la société de la ville faite des citoyens les plus aisés, familièrement appelés les Pećinari étant donné que la majorité possédait des villas sur le rivage de Pećine. Parmi ces familles distinguées, on peut citer celles des Premrou, Fischer, Richtman, Bačić, Pavlović, Šarinić, Vitezić, Mikulićić, Vilhar... Appartenait à ce cercle Milan Turković, un gros propriétaire foncier et détenteur du domaine de Kutjevo, qui vécut à partir de 1930 dans une villa jouxtant l'hôtel Jadran. Il y écrivit une dizaine de livres à thématique historique. Ceux-ci sont d'une facture très désordonnée mais remplis d'informations sur Kutjevo, les Confins militaires et les Cisterciens.  

 

Les locaux de la Maison du commerce situés dans un bâtiment de la Premièrcaisse d'épargne croate faisaient face au Kontinental et servaient de lieu de réunion pour l'élite urbaine. Ici, dans la quiétude du cabinet de lecture et de la bibliothèque, on pouvait discuter de politique internationale et des nouveaux investissements dans la ville. Ensuite, on allait faire du tennis à Pećine ou bien s'égayer dans les hôtels Park, Jadran, Kontinental.

 

Sušak était une bourgade bercée par l'atmosphère douce de la province mais grâce au port et à l'activité maritime il s'y passait toujours quelque chose. Entre les deux guerres mondiales, le port était rapidement devenu l'un des plus importants de l'Etat. En ce qui concerne le trafic, il avait atteint 728.613 tonnes en 1930 et après la chute due à la Grande dépression on assista à un rétablissement avec 740.134 tonnes pour l'année 1937. En même temps, le port de Rijeka, après avoir atteint 4.037.499 tonnes en 1913, connut une chute pour réaliser 650.214 tonnes en 1914, 1.421.643 tonnes en 1930 et 1.318.723 tonnes en 1937.

 

Le bois occupait la place principale pour le port de Sušak qui au fil du temps acquit la primauté en Méditerranée dans ce secteur.

 

Le noyau de la marine yougoslave dans l'entre-deux-guerres dérivait du traité Trumbić-Bertolini conclu en 1920. En vertu de celui-ci, la Yougoslavie avait reçu sur la part de l'ancienne marine austro-hongroise : 600 voiliers, 102 navires à vapeur pour le cabotage totalisant 20.000 tonnes brutes, et 33 navires à vapeur long-courrier comptabilisant 96.000 tonnes brutes enregistrées. Les sociétés maritimes suivantes avaient leur siège à Sušak : Slobodna plovidba Topić (6 navires, 25.822 t.br.), Jadranska plovidba (53 navires, 23.661 t.br.), Prekomorska plovidba (4 navires, 20.141 t.br.), Jugoslavenska plovidba (3 navires, 16.105 t.br.), Atlantska plovidba (3 navires, 13.947 t.br.), Jugoslavenska oceanska plovidba (un navire, 4153 t.br.), Jugoslavenska komercijalna plovidba (un navire, 3.871 t.br.), et Kvarner (un navire, 1.369 t.br.). 

 

Dans l'industrie on peut signaler que la papeterie employait entre 250 et 520 travailleurs et qu'elle couvrait la demande pour l'ensemble du monopole national en tabac tout en exportant quelque 1.000 tonnes de papier cigarette. La seconde fabrique en importance était l'usine UKOD, fondée en 1930, où l'on fabriquait du contre-plaqué et du placage. Plus de cent travailleurs y étaient employés. Il faut également mentionner la fabrique de liqueur Primorka, mais aussi d'autres qui étaient détenues par les frères Wortman, Žiga Wortman, Filip Kern et Milan Bačić, ou encore l'atelier de mécanique maritime Vulkan, l'atelier d'électro-technique Elektra et le petit chantier naval à Martinščica.

 

Selon le recensement de population datant de 1930, le territoire de la municipalité comptait 16.104 habitants et il totalisait 1.778 bâtiments.

 

Aussitôt la situation politique fut-elle stabilisée que des travaux de construction débutèrent en 1925. Cette année-là, on pava les rues avec des dalles de granite, on les asphalta et bétonna (la Promenade de Kačić ). Une des réalisations majeures est celle de la Première caisse d'épargne croate, datant de 1925, selon un projet de l'architecte zagrébois Alexander Freudenreich. L'architecte avait choisi pour la façade des lignes pures qui évoquent la Renaissance florentine et comme décorations il avait opté pour quatre sculptures d'enfant représentant une allégorie de l'investissement, du commerce, de l'artisanat et de l'industrie.

 

Ensuite vint la réalisation de l'Hôtel de ville (Rektorat), en face du Lycée. Trente travaux allaient être présentés pour le concours annoncé en mars 1927. Le projet de loin le plus intéressant était celui de Drago Ibler prévoyant un ensemble de terrasses s'enfonçant vers la mer. Néanmoins, son côté trop radical fit que l'on se décida pour le projet corrigé de l'architecte zagrébois Juraj Denzler. C'est l'ingénieur Zlatko Prikril qui allait en assumer la mise en oeuvre. L'édifice fut construit entre 1928 et 1930.  

 

Le premier bâtiment véritablement moderne fut l'Hôpital de la Banovina. L'architecte Stanko Kliska est celui qui avait remporté le concours. On déposa la première pierre en 1931 et le bâtiment sera achevé le 1er mars 1934. L'hôpital comportait trois étages et mesurait 100 mètres de long. La partie centrale est en retrait et l'espace ainsi dégagé se trouve occupé par deux balcons longs d'une trentaine de mètres. La façade nord égayée par une série de petits cubes tranche sur la netteté de celle située au sud. L'empreinte finale confère l'impression de modération, de fonctionnalité et même de froideur.

 

L'architecte Kliska avait débuté sa carrière chez Viktor Kovačić, un des architectes croates les plus estimés, ayant notamment conçu la Bourse de Zagreb, et au gré des circonstances il s'était spécialisé dans les bâtiments hospitaliers. Après l'hôpital de Sušak, il conçut l'Hôpital Rebro à Zagreb et signa les contrats pour les hôpitaux de Sisak, de Slavonska Požega, de Glina ainsi que l'Institut et la Clinique de la Faculté de médecine à Skopje et pour la Clinique gynécologique à Belgrade.

 

Les débats portant sur la construction de la Maison de la culture croate avaient été soulevés en 1933. Un total de 59 oeuvres avaient été présentées au concours qui aura pour gagnant Josip Pičman. L'architecte en question n'assista pas au début des travaux en 1936 puisqu'il s'était suicidé, et la réalisation fut reprise en main par Alfredo Albini qui modifia sensiblement le concept initial. Pičman avait imaginé une tour en verre translucide qui aurait été la première du genre en Europe. Mais Albini se décida pour revêtir la construction de pierres blanches et de balcons en saillie. Le projet de Pičman était l'un des plus importants et des plus extrêmes dans l'architecture croate. Toutefois, ce complexe trop vaste pour une petite ville, qui aurait ainsi eu à compter avec le plus haut bâtiment du pays, vit sa construction perdurer jusque l'année 1947, et cela sans jamais avoir correspondu à ce qui avait été planifié.

 

Le commerce représentait le ressort principal de la ville. La bourgeoisie se devait de façonner la ville à sa mesure pour un faire un lieu de séjour confortable où chacun dispose de plus de temps qu'il ne lui en faudrait. L'oisiveté qui n'avait guère été érodée par la Grande dépression ne produisit pas une seule personnalité capable de focaliser sur elle l'esprit de l'époque. Au niveau local, on peut tout de même citer le curé de Trsat, Andrija Rački, ou encore le chroniqueur de cette ville frontalière, le journaliste Nikola Polić.

 

Andrija Rački, qui était un prêtre très populaire, a écrit plusieurs livres au cours de sa longue existence (1870-1957) : Iz prošlosti sušacke gimnazije (Sur le passé du lycée de Susak - 1928), Povijest grada Sušaka (Histoire de la ville de Sušak - 1929), Prilozi k povijesti grada Sušak (Contributions à l'histoire de la ville de Sušak - 1947), ainsi qu'une série de textes de moindre importance. Nikola Polić, né en 1890 à Pećine, trouva sa voie dans des feuilletons appelés Sušacke subote (Les samedis de Sušak), qui devinrent des chroniques. Son style scintillant, recelant de citations et d'allusions, est plein de traits d'esprit qui camouflent le cynisme, mais en même temps il étouffe par son foisonnement, son engorgement et son manque de discipline. Chacune de ses phrases est une branche qui donne des fruits copieux que personne ne cueille et qui du coup tombent trop mûrs pour se décomposer au sol.

 

A l'ère des divertissements et des danses avait débuté la démarcation finale. Parmi les Fiumari étaient déjà tracées les frontières blanche (italienne) et rouge (la nôtre). Notre ingénieur à la barbe Tegethoff traîne, sans croquis préalables, un pinceau en tant que sous-expert de cette ligne maléfique. On raconte que ce pinceau, qui a scellé le destin de l'indépendance de Rijeka, sera dévolu au Magistrat de Rijeka où il figurera dignement à côté de la plume d'or de Mussolini comme trophée, legs et réminiscence pure et immaculée d'un pacte conclu avec veine. Et c'est ainsi que se vérifiera la prédiction du prophète de Rijeka, le défunt Scrobogna, qui sur la queue de la comète de l'année 1910 avait lu que le sort de Rijeka serait écrit par une plume en or et scellé par un pinceau malpropre... 

 

La suite

 

 

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #Rijeka

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Publié le 20 Novembre 2009

XVI. Le parti autonomiste


 

La longue envolée de Rijeka s'approchait peu à peu de son apogée, ce moment qui précède la chute inévitable. Les faits majeurs qui ont trait à la vie politique interne de la ville sont liés à la période 1896-1914. Depuis lors et jusqu'à ce jour, indépendamment de l'extension de la ville et de l'augmentation de sa population, s'est ensuivi un sombre recul qui se reflète dans l'incapacité d'avancer au rythme des grandes évolutions technologiques, d'engendrer quelque personnalité significative que ce soit et de préserver son identité.

 

Parmi la série des fortes personnalités qui ont marqué le passage entre les deux siècles, il faut d'abord citer Michele Maylender (1863-1911). Il s'agit d'un politicien hautement apprécié - pour ses qualités morales et son intelligence - tout autant qu'un bon connaisseur de l'histoire et de la littérature. Cela lui a facilité la tâche pour devenir une des personnes les plus influentes de son époque.

 

Il était né à Rijeka le 11 octobre 1863. Son père, Michele, enseignait le commerce et le petit Michele termina le lycée pour ensuite aller étudier le droit à Budapest où il obtint son diplôme en 1888. De retour à Rijeka, il prit part à tous les événements dans la ville et c'est ainsi qu'en 1893 il fut l'un des fondateurs du Cercle littéraire (le Knizevni krug), qui allait devenir une des institutions culturelles les plus importantes de la ville. Profitons en pour rappeler qu'à Rijeka la culture a toujours gardé des connotations politiques. Le Cercle littéraire était installé à côté du Cabinet de lecture national de Rijeka (Narodna citaonica Rijecke), fondé en 1849. Il s'efforçait d'opposer la culture italienne à celle des Croates.

 

Toutefois, en 1896, les conflits se faisaient plutôt sentir dans le domaine de la politique. Une des preuves de l'autonomie de Rijeka tenait au fait que jusqu'à cette année le Conseil municipal avait confirmé toute nouvelle loi adoptée par le Parlement hongrois avant même qu'elle ne soit appliquée sur le territoire de la ville. La suppression d'un tel privilège eut pour conséquence que la ville se sente menacée et réagisse avec véhémence. Cette même année, Maylender fonda le Parti autonomiste dont le nom est assez explicite quant au contenu de son programme.

 

Son adversaire le plus coriace allait être le Premier ministre Dezsó Banffy qui proposa que la direction de la ville soit assumée par un conseil composé du gouverneur, de six fonctionnaires de l'Etat, de quatre conseillers municipaux et de dix édiles. Ressentant l'hostilité de la ville envers ses idées, Bánffy condamna la conception erronée des habitants de Rijeka de faire de leur ville, à côté de la Hongrie et de la Croatie, un troisième facteur dans la couronne de St. Stéphane. La chose est absurde et invraisemblable. C'est sans se démonter que l'industriel Luigi Ossoinack, qui était l'un des ténors du Parti autonomiste ainsi que son financier, lui répliqua lors des négociations à Budapest au début de l'année 1897 : "en ce qui concerne Rijeka, le Gouvernement hongrois est provisoire. En un siècle nous avons changé sept fois de gouvernement et si le gouvernement est provisoire est-il rentable de changer radicalement les lois existantes ?"

 

Maylender sera élu maire pour la première fois le 19 février 1897. Il tiendra le fameux discours : "La source unique et la racine de l'amour de Rijeka envers la Hongrie, la source du patriotisme particulier des habitants de Rijeka envers le peuple hongrois... doivent être cherchées seulement et exclusivement dans l'autonomie de Rijeka que le gouvernement respecte... Si l'on voulait enlever à Rijeka le droit autonome de ses affaires intérieures et la langue italienne, l'arbre de notre patriotisme serait meurtri dans ses racines et devrait périr. On ne peut concevoir chez les habitants de Rijeka un patriotisme hongrois sans l'autonomie."

 

Nonobstant ce discours, Bánffy continua de mener sa politique intransigeante et il réussit à faire en sorte que toutes les lois hongroises s'appliquent à Rijeka sans que le Conseil municipal eût à les confirmer. Maylender et tout le Magistrat résignèrent en signe de protestation contre une telle décision. Le nouveau Magistrat, installé depuis le 10 décembre 1897, réélit Maylender comme maire le 11 janvier 1898. Plus tard, le Magistrat l'élira encore deux fois à cette fonction jusqu'à ce que le Gouvernement ne se lasse d'un tel jeu et ne fasse dissoudre le Conseil municipal en 1898, pour placer au poste de maire un terne bureaucrate, Antonio de Vallentsis.

 

Les changements des autorités municipales allaient de pair avec les remplacements des gouverneurs dès lors où ceux-ci faisent directement appliquer les conceptions de l'Etat. A partir de 1896, les gouverneurs furent Ladislav Szapáry (1896-1903), Ervin Roszner (1904-1905), Pavao Szapáry (1905), Alexandar Nako (1906-1910), Stefano Wickenburg (1910-1917), et pour finir Zoltan Jakelfalussy (1917-1918).

 

En 1899, le Gouvernement de Dezsó Bánffy tomba et celui de Koloman Szell lui succéda. Les citoyens de Rijeka se prirent à espérer que cela réduirait la tension entre la ville et Budapest mais Szell poursuivit la même politique, en considérant que le gouvernement ne pouvait admettre que les fantaisies de Rijeka menacent les intérêts de l'Etat.

 

Lorsqu'en novembre 1899 le tramway électrique entra en service à Rijeka, onze années avant celui de Zagreb, on en arriva aux démonstrations de Riccardo Zanella et d'une vingtaine de jeunes sur la Place Adamic, au motif que les inscriptions sur les tramways étaient bilingues - en italien et en hongrois. Les protestataires furent arrêtés mais cela n'aida pas à résoudre des problèmes qui ne cessaient de s'aggraver.

 

Au cours de l'année 1900, le Premier ministre Szell assouplit ses positions en affirmant que : "compte tenu des circonstances particulières et du droit autonome de Rijeka, avant l'introduction d'une quelconque loi à Rijeka, il convient d'écouter la représentation de Rijeka et d'accompagner chaque loi d'un décret pour l'harmoniser avec les nécessités de la ville." La raison d'une telle déclaration est liée au fait que le Sabor croate avait relancé la question concernant Rijeka et son appartenance. Les Hongrois estimèrent que dans de telles conditions il serait risqué de se quereller aussi bien avec les autonomistes qu'avec les Croates.

 

En 1901 éclata une crise au sein du Parti autonomiste à l'occasion de l'élection d'un nouveau représentant au Parlement de Budapest après qu'eut expiré le mandat de Teodor Batthyány. Maylender, qui en février 1901 avait été élu maire pour la sixième fois, pris fait et cause pour Lajos Batthyány, l'ancien gouverneur et patricien de la ville, alors que le parti était en faveur de quelqu'un de mieux prédisposé envers les Italiens. La candidature avait été proposée à Maylender lui-même mais il la refusa en tant qu'ami de Batthyány. Luigi Ossoinack à la tête de l'opposition contribua à ce que le jeune Zanella devienne l'autre candidat à cette fonction. Insatisfait par les querelles intestines régnant au sein du parti, Maylender se retira de la politique pendant dix ans pour se consacrer à l'écriture de l'histoire des académies italiennes. Ladite histoire sera publiée en cinq tomes. Cette oeuvre monumentale ne paraîtra qu'en 1926 avec une préface de Luigi Rava. Au total, 2.750 académies font l'objet d'une étude sur la période allant du 15ème au 19ème siècle. Maylender y a posé les jalons pour tous ceux qui souhaiteraient se consacrer à cette problématique.

 

Même si Zanella perdit face à Batthyány lors des élections au Parlement hongrois, il avait démontré que d'ici peu il faudrait sérieusement compter avec lui. Ayant gagné en stature aux côtés de Maylender, il fut pendant un certain temps son adversaire et au passage d'une période troublée il parvint au poste de président de l'Etat de Rijeka, une situation qui ne lui apportera rien de bon. Etant donné que son nom était devenu le symbole d'une certaine attitude qui régnait à Rijeka, et qui n'était pas pour plaire aux Hongrois, pas plus qu'aux Autrichiens, Italiens et Croates, il sombra dans une semi-pénombre qui n'est guère prisée par les figures historiques... C'est pourquoi lui accorder un bref éclairage ne serait pas du luxe.

 

Riccardo Zanella était né à Rijeka le 27 juin 1875. Son père, originaire de Vicenza, s'était porté volontaire et fut blessé à Custoza et Solferino. S'agissant d'une famille modeste, ils durent se sacrifier pour que Riccardo puisse terminer l'Académie de commerce à Budapest. Revenu dans la ville, il enseigna pendant une année à l'école secondaire puis se fera révoquer en 1896 en raison de son oritentation italienne trop marquée. Il entra au service de Luigi Ossoinack et devint le plus fidèle collaborateur de Maylender au sein du Parti autonomiste en y exerçant la fonction de secrétaire. 

 

C'est de cette époque que date le distique ironique Majka Kranjica, otac Furlan, nas je Zanella pravi Fijuman (Sa maman Carniolienne, son père Frioulan, notre Zanella est un vrai Fiuman = habitant de Rijeka). Il termina une première fois en prison en 1899, après avoir mené les manifestations à l'encontre des inscriptions bilingues sur les tramways.

 

Le comte Ladislav Szapáry, qui avait tenté par tous les moyens de calmer la situation, estima à juste titre que Zanella était l'un de ceux qui jetaient de l'huile sur le feu et il tenta de l'écarter discrètement de la politique en lui offrant la place de directeur d'une fililae de la Banque austro-hongroise à Tien-Tsin en Chine. Zanella opposa son refus. Il entra au Parlement hongrois dès les élections du 29 janvier 1903 et prit ainsi sa revanche contre Lajos Batthyány qui l'avait battu lors des élections deux ans auparavant.

 

Il faut noter l'apparition à cette époque de la société de la Jeune Rijeka (la Giovine Fiume), qui était issue du cercle Thalia fondé en 1892. La société de la jeunesse irrédentiste avait été fondée au Théâtre Thalia le 27 août 1905, lorsque 24 jeunes gens avaient élu en leur sein le président Luigi Cussar, le vice-président Gino Sirola et le secrétaire Marco de Santi. Ils entamèrent leur activité légale après que le statut eut été approuvé à Budapest le 29 novembre 1905. Leurs idéaux reposaient sur la défense de Venise en 1848 et sur la lutte pour l'unification et l'indépendance de l'Italie en 1866. En raison de son agressivité et de son caractère séditieux, la société provoqua la suspicion parmi les Hongrois dans la ville. Ceci dit, tous les politiciens italiens de la ville dans l'entre-deux-guerres émergeront à partir d'elle. 

 

 

XVII. La Résolution de Rijeka

 

Afin de comprendre l'importance de la Résolution de Rijeka ainsi que le grand retour des Croates dans la politique de la ville et de l'Etat, il est nécessaire d'effectuer un retour sur la période qui précéda l'apparition de ce document aussi diversement interprété à l'époque que plus tard.

 

Il faut savoir que la couronne de St. Stéphane, en d'autres termes la Hongrie, recouvrait les restes de la Croatie et de la Slavonie directement incorporés dans la partie orientale de la Monarchie tandis que les Confins militaires étaient sous l'autorité de Graz, c'est à dire de l'Autriche, au même titre que l'Istrie et la Dalmatie. Le Medjumurje relevait de la Hongrie alors que la Bosnie-Herzégovine était sous l'autorité militaire de l'Autriche-Hongrie depuis 1878, tout en continuant de faire formellement partie de la Turquie. Toute la Monarchie prenait appui sur deux ports - Trieste et Rijeka - du moins pour ce qui concerne la navigation d'outre-mer.

 

En Croatie, le ban était Dragutin Khuen-Héderváry dont l'époque est marquée par les troubles sanglants de l'année 1883, en raison d'un blason portant une inscription hongroise, mais aussi par les élections de 1885 dans les Confins militaires annexés qui enregistrèrent l'ascension du Parti du droit de Starcevic. Ajoutons y la censure de la presse et la proclamation de la loi martiale. Aussi ferme qu'eût été la politique menée par Khuen-Héderváry, il faut lui reconnaître le rapide progrès dont témoigne la Croatie lorsque furent érigés toute une série de bâtiments représentatifs qui pour une bonne part sont à mettre à l'actif de l'habile Isidor Krsnjavi. Ce dernier avait été à la tête du Département des cultes et de l'enseignement. C'est également la période où Zagreb devint le véritable centre de la Croatie même si la ville accusait un retard économique par rapport à Rijeka.

 

En 1903, de nouveaux troubles survinrent en Croatie à la suite de rumeurs voulant que Khuen-Héderváry ait fait procéder à la pendaison de vingt personnes. On considéra que l'occasion était venue de rattacher plus étroitement la Banovina, l'Istrie et la Dalmatie à la Croatie. En Istrie, les Croates étaient unis sous la direction de Matko Laginja, Matko Mandic et Vjekoslav Spincic. Les liens avec Zagreb y étaient déjà solides. En Dalmatie, au début de l'année 1905, le Parti national croate et le Parti du droit fusionnèrent pour donner le Parti croate qui devint le principal parti. La difficulté venait cependant de ce que les Italiens bénéficiaient d'une influence dans les administrations municipales qui était sans commune mesure avec leur représentation numérique. Il faut dire que les Autrichiens soutenaient cet état de fait dans le but de contrôler plus aisément cette province. Un problème supplémentaire dans ces territoires se présentait au niveau des Serbes qui réclamaient l'égalité.

 

A Rijeka cette force croate émergente était représentée à l'époque par deux personnalités très divergentes : le prêtre Bernardin Skrivanic et le journaliste Frano Supilo. Skrivanic était arrivé au monastère des Capucins de Rijeka en 1889. Dès 1893, il avait été élu supérieur et en 1901 il devint le provincial de l'ordre des Capucins de Croatie. Après un pèlerinage à Lourdes, il s'était transformé en un fervent du culte de Notre-Dame de Lourdes et il avait décidé de lui ériger une nouvelle église. La première pierre fut posée le 11 février 1904, et quatre ans plus tard la basse église allait être achevée pour être consacrée par l'évêque de Krk, Antun Mahnic.

 

Ayant mesuré l'importance de la presse, Skrivanic ne cessa de soutenir l'édition croate et plus tard il fonda les maisons d'édition Kuca dobre stampe et Tiskarski umjetnicki zavod Miriam. Grâce à Skrivanic, pour la période allant de 1901 à 1918, seront publiés plus de livres en croate (205 titres) qu'en italien (141). La Kuca dobre stampe publia l'hebdomadaire Il Quarnero en italien et en croate (avec un tirage de 3.000 exemplaires), le mensuel Nasa Gospa Lurdska (23.000), le journal Obitelj et un peu plus tard le journal catholique croate Rijecke novine (le premier numéro date du 8 décembre 1912). A la veille de la Première Guerre mondiale, le journal avait presque rejoint le Novi list, qui était alors le journal croate au plus fort tirage.

 

Supilo était né à Cavtat en 1870, ce qui faisait de lui un Dalmate à l'instar de Skrivanic, un natif d'Omis. Il avait fréquenté l'école agronomique de Dubrovnik où il protesta en 1885 à l'encontre du prince héritier Rodolphe, lorsque celui-ci avait séjourné dans la ville. En 1891, il assuma la rédaction de l'hebdomadaire du Parti du droit, le Crvena Hrvatska, et en 1895 il fut élu à la tête de ce même parti. En 1899, il allait reprendre le journal du Parti du droit à Susak, le Hrvatska sloga, pour rapidement remplacer son titre par celui de Novi list. C'est à partir de 1901 que le Novi list avec le concours de Riccardo Zanella passa de Susak à Rijeka pour profiter de la loi hongroise sur la presse qui était plus libérale.

 

Au cours de son existence Supilo changea plusieurs fois d'orientation politique et en ce sens il ressemble beaucoup à Zanella. Au début, il avait été un adversaire acharné des Serbes et aux alentours de 1905 il en arriva à la conclusion qu'il était nécessaire de collaborer avec eux à l'encontre de l'Autriche. Il faut noter qu'un des personnages centraux de la Résolution de Rijeka, Ante Trumbic, était en bons termes avec le comte Theodor Batthyány et qu'à travers lui il recevait des informations sur la partie hongroise. C'est précisément dans l'intention de mieux coordonner le projet passablement risqué de la résolution que la ville de Rijeka allait être choisie, car c'est bien là que les pourparlers entre Croates et Hongrois connaîtraient le moins d'accrocs.

 

Le document fut adopté en 1905 sous forme d'un résumé des positions des représentants croates issus de la Banovina, de la Dalmatie et de l'Istrie. Un tel document heurtait la Monarchie car il empiétait sur l'organisation de cet état d'Europe centrale. L'essentiel du document peut être défini comme une tentative croate afin d'avancer une proposition acceptable pour la Hongrie en vue d'une lutte commune contre la domination autrichienne. Le but était d'incorporer la Dalmatie à la Croatie et à la Slavonie, après quoi ce serait le tour de l'Istrie, de façon à ce que la Croatie ayant réalisé son intégralité puisse peser sur son propre destin avec davantage de poids.

 

La conférence se déroula les 2 et 3 octobre 1905 dans la grande salle du Cabinet de lecture croate sur le Korzo avec en surplomb les fresques peintes par Giovanni Fumi. La présidence fut assumée par le Dr Pero Cingrija, le maire de Dubrovnik, qui pouvait se targuer de 35 années de labeur ininterrompu au Parlement.

 

Les parties essentielles du document réfèrent que :

Les représentants croates sont d'avis que les circonstances actuelles en Hongrie sont nées à la suite de la lutte qui recherche à ce que le Royaume de Hongrie en vienne progressivement à une totale indépendance. Les représentants croates considèrent cette aspiration légitime en raison du simple fait que chaque peuple a le droit de décider librement et indépendamment de son être et de son destin.

Partant de telles prémisses, les représentants croates considèrent que leur devoir est de lutter côte à côte avec le peuple hongrois en vue de l'accomplissement de tous les droits et libertés étatiques et dans la conviction que lesdits droits seront profitables aux peuples croate et hongrois et que de ce fait seront instaurées les bases pour un compromis durable entre les deux peuples.

La réalisation de ce but destiné au profit des deux parties est conditionnée en premier lieu par la réintégration de la Dalmatie au Royaume de Croatie, de Slavonie et de Dalmatie auquel elle appartient déjà virtuellement.


La situation offrait certaines similitudes avec celle de l'année 1848, si ce n'est que la Croatie était maintenant du côté hongrois. Il fut convenu de faire se rencontrer une délégation croate de cinq membres, formée par le Dr Pero Cingrija, le Dr Ante Trumbic, Vinko Milic, le Dr August Harambasic et Stjepan Zagorac, avec une délégation hongroise plus solide constituée de Ferencz Kossuth (le fils de Lajos Kossuth, le chef de la révolution de 1848), du comte Gyula Andrássy, du comte Albert Appony, du comte Geza Polony et du comte Theodor Batthyány. Pour tout dire, la Résolution de Rijeka aurait dû être l'instigatrice des changements dans la Monarchie.

 

Ayant bien compris le sens de la résolution, François-Joseph allait dissoudre le Parlement le jour où aurait dû avoir lieu la réunion entre les deux délégations et c'est avec l'aide des Hondvédég (l'armée hongroise) qu'il mènera la Monarchie à sa perte. Pour tenter une autre approche de cette question complexe liée à la Résolution de Rijeka, il faut se pencher sur la loge maçonnique Sirius. Cette loge avait été fondée à Rijeka le 9 mars 1901 et elle était sous obédience de la maçonnerie hongroise. Composée de 16 membres fondateurs et de 2 membres ultérieurs, les Juifs y prédominaient mais on comptait aussi des Italiens et des Hongrois. L'énorme bâtiment avec une grande salle souterraine pour les assemblées rituelles avait été conçu par un des membres de la loge, l'ingénieur Giovanni Rubinich. L'avocat Salvatore Bellasich en fut l'un des membres proéminents durant sa dernière phase d'activité.

 

La plus forte influence de la maçonnerie à Rijeka se faisait ressentir au travers de la presse. De nombreuses parutions y étaient sous son emprise directe ou indirecte. La plupart des publications croates étaient orientées vers l'unitarisme yougoslave et l'anticléricalisme.

 

Frano Supilo n'était pas un maçon et pourtant furent publiés dans son journal Novi list des textes de maçons notoires tels que Milan Marjanovic, Fran Potocnjak, Davorin Trstenjak, Ante Tresic-Pavicic.

 

Etant donné que la loge Sirius était au service de la politique hongroise, il n'est guère étonnant que les représentants de la Croatie et de la Dalmatie aient justement proclamé la Résolution de Rijeka dans cette ville, sans avoir préalablement reçu la moindre garantie officielle de la part de Budapest. Contre la Résolution de Rijeka se prononcèrent les partis à seule vocation croate ou catholique ainsi que Stjepan Radic qui la proclama une aventure conspiratrice franc-maçonnique.

 

Le Novi list de Supilo, en dépit de ses nombreuses carences, était bel et bien l'un des piliers de la conscience croate dans la ville. Le plus grand auteur de Rijeka, Janko Polić Kamov, y publia quelques-uns de ses articles, la nouvelle Cuska (la gifle), et des extraits de la polémique avec A.G. Matoš. Malheureusement, ce premier écrivain croate de l'asphalte est décédé à Barcelone en 1910 à l'âge de 24 ans et son oeuvre peu abondante ne s'imposa que lentement. Elle représente un des événements majeurs à Rijeka à la veille de la Première Guerre mondiale. La Résolution de Rijeka avait été un appel politique tandis que Janko Polic Kamov fut un cri artistique. Faufilés le long de la faille de l'époque l'un et l'autre restèrent à demi-prononcés.

 

La Coalition croato-serbe se constitua en 1905 pour remporter les élections de 1906. C'est alors que Supilo fut élu au Sabor. Dans le procès monté de 1906, au moyen duquel les hautes instances autrichiennes avaient souhaité le compromettre et le neutraliser politiquement, Supilo sut se défendre mais il dut abandonner la coalition afin de lui faciliter la tâche.

 

Il se réfugia en Italie lorsque la Première Guerre mondiale éclata. Politiquement il avait défendu l'unification yougoslave sur un principe fédéraliste et avait pris part à la mise sur pied du Comité yougoslave aux côtés de Trumbic et de Meštrović. Il quitta le comité en 1916 après avoir réalisé combien peu sincère était le leader politique serbe Nikolas Pasic, et après avoir appris l'existence du Traité de Londres, tenu secret, par lequel le Italiens tentèrent de diviser le corps politique et territorial de la Croatie. Brisé sur le plan physique et moral, il décéda à Londres en septembre 1917. Une urne avec ses cendres fut transférée à Dubrovnik en 1927 pour être enfouie dans une niche de l'Hôtel de ville.

 

A son propos est resté à Rijeka l'histoire d'une table réservée aux Caffe Grande (aujourd'hui la Bibliothèque municipale), autour de laquelle se réunissaient les curieux qui souhaitaient apprendre ce qui se passe dans la Monarchie et quels commentaires allait en tirer le Novi list... 

 

 

XVIII. Le temps des bombes

 

En 1910 se déroulèrent les élections pour le Parlement hongrois. S'y présentèrent le Parti autonomiste de Zanella et la Ligue autonomiste marquant le grand retour de Maylender. Il convient de considérer quelques données si l'on veut expliquer les résultats électoraux. En 1910, Rijeka comptait 67.865 habitants dont 13.214 vivaient à Susak. A cette époque, Zagreb en dénombrait à peu près 75.000 et Trieste 200.000. En 1911, selon la nationalité, il y avait 23.283 Italiens et 17.731 Croates, auxquels il fallait ajouter au moins 12.000 habitants de Susak, ce qui faisait donc quelque 27.000 Croates au total. Les Slovènes étaient 3.937, les Hongrois 3.619, les Allemands 2.476, les Anglais 202, les Tchèques 185, les Serbes 70, les Français 40, les Polonais 36, les Roumains 29. En vertu du système électoral, les Hongrois avaient droit à 1.100 votes alors que le reste de la population de Rijeka en bénéficait de 1.200. C'est en partie grâce au soutien hongrois que Maylender triompha.

 

Stefano Wickenburg aurait dû assumer ses fonctions en 1910 pour succéder au gouverneur Nako. Wickenburg était né en 1859 et il avait étudié à Vienne et à Budapest, où il avait obtenu son diplôme de droit. En 1884 il était arrivé à Rijeka. Il s'y fera un fin connaisseur de la cité et de son esprit décalé. Avant d'être nommé gouverneur il avait été vice-gouverneur pendant un an.

 

Son installation aurait dû avoir lieu au mois de novembre. Le gouverneur était sorti du palais pour aller à la messe mais il ne se rendit pas au Palais municipal. Lors d'une session extraordinaire, le Conseil municipal l'avait déclaré illégitime faute de l'avoir confirmé. Maylender, qui était député au Parlement hongrois, défendit le gouverneur tandis que les députés hongrois, les très influents Geza Polony et Albert Appony, attaquèrent vivement Wickenburg au motif que : "Plus nous humilions la posture particulière de Rijeka, plus nous augmentons le danger de réussite de la propagande croate !" Le 16 décembre 1910, le Conseil municipal de Rijeka, sur une proposition de G. Corossacz et à la suite d'un brillant discours de Zanella, condamna Maylender et exprima sa gratitude envers Appony, Theodor Batthyány et Polony. 

 

Le Parti autonomiste de Riccardo Zanella sortit vainqueur des élections pour le Conseil municipal en 1911. A cette époque d'intense magyarisation, de la montée de l'irrédentisme italien et du renforcement économique des Croates, les journaux qui paraissaient dans la ville étaient : La Bilancia, jusqu'à ce jour le journal de meilleure qualité et dont la rédaction fut dirigée durant des décennies par Emilio Mohovich, La Voce del Popolo, Il Popolo, Il giornale, Tenger part (Le Littoral), Fiumei naplo (Le Quotidien de Rijeka), Fiumei hirlap (Le Journal de Rijeka), Fiumei Esti lap (La Feuille du soir de Rijeka), le libéral Novi list et le catholique Rijecke novine. Une tel foisonnement en matière journalistique donne une idée de la fermentation qui était à l'oeuvre dans la ville mais aussi de son multilinguisme, de sa richesse et du niveau de sa culture. En même temps, cela laissait présager les conflits qui allaient déborder dans la rue.

 

Lorsque Maylender décéda en février 1911 son enterrement fut considéré comme un événement politique important. Aux élections pour la place vacante au Parlement hongrois Zanella allait perdre face à l'avocat Antonio Vio le jeune. On prendra la peine de noter que Zanella avait violemment accusé Vio d'avoir des parents croates - sa mère Marija était de la respectable famille des Medanic. Mais, quel que soit le degré de véracité qu'aient pu avoir ces informations, elles restèrent sans préjudice pour l'intéressé. Vio se retrouva toutefois dans une situation fort délicate car il dut représenter la ville à l'époque du gouvernement de Khuen-Hédervary. Celui-ci était l'ex-ban de Croatie. On admettait à Budapest qu'il avait réussi pendant vingt ans à diriger la Croatie avec succès. Désormais, il s'efforçait avec aussi peu d'état d'âme de mener la magyarisation à Rijeka.

 

Le gouverneur Wickenburg procéda au démantelement de l'indépendance municipale. Il remplaça la police municipale qui recourait à l'italien par une police d'Etat ayant le hongrois pour langue officielle. C'est à ce moment-là que plusieurs jeunes gens issus de la société Jeune Rijeka, ayant été dissolue en 1912, déposèrent une bombe à côté des Archives du Gouvernorat (l'actuelle Ecole musicale), et cela en octobre 1913. Même si elle ne produisit pas de dégâts, cette explosion révéla l'acuité des problèmes politiques qui régnaient dans la ville. Inspiré par cet événement, le gouverneur organisa un faux attentat sur sa personne lorsqu'une nouvelle bombe explosa dans le parc du Palais du gouverneur le 1er mars 1914. Encore une fois, il n'y eut aucun dommage mais cela n'empêcha pas Riccardo Gigante de mettre à jour les dessous de toute cette manoeuvre. Dans la brochure Bomba, publiée le 23 mars 1914, il accusa le chef de la police, le procureur général et le gouverneur lui-même d'avoir tout manigancé. Cet incident parviendra à faire les titres des pages des journaux européens, mais malgré le poid du scandale le gouverneur garda son poste et Riccardo Gigante dut se réfugier en Italie.

 

L'Europe s'engouffra dans la Première Guerre mondiale après qu'eut été perpétré l'attentat sur l'archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914 à Sarajevo. Etant donné que le 25 mai 1915 l'Italie était entrée en guerre aux côtés des alliés, le Conseil municipal fut dissolu pour qu'une nouvelle mouture soit formée, cette fois composée de membres hongrois et pro-hongrois davantage fiables. Antonio Vio le jeune devint maire et Andrea Ossoinack le remplaça au Parlement hongrois.

 

On recruta bon nombre de soldats à Rijeka et c'est ainsi que Riccardo Zanella rejoignit le front serbe et ensuite le front russe où il parvint à déserter. Furent déportés le professeur Attilio Depoli et le fondateur de la Jeune Rijeka, Luigi Cussar. On suggéra au célèbre médecin Antonio Grossich de quitter Rijeka et il partit pour Vienne. L'autonomiste F.G. Corossacz, qui avait été maire durant une brève période en 1914, protesta contre de tels actes mais le chef de la police frontalière Kosmorky l'avertit que la même chose lui pendait au nez.

 

En ce qui concerne les opérations de guerre, la ville resta à l'écart des événements majeurs. En juin 1915, le zeppelin Città di Ferrara fit une apparition. Il lança quelques bombes sur l'usine de torpille ayant été évacuée et n'occasionna dont que peu de dégâts. Lors de son retour vers sa base, il sera abattu non loin de Lošinj par l'aviation de la marine austro-hongroise en provenance de Pula.

 

La véritable lutte aérienne au-dessus de Rijeka se déroula le 1er août 1916 aux alentours de 8h20, lorsque apparurent quatre bombardiers italiens Caproni Ca.33. La défense antiaérienne commença par les prendre pour cible puis apparut rapidement un hydravion qui vira dans leur direction. Il était piloté par un ancien cadet de l'Académie de la marine militaire de Rijeka, le lieutenant de ligne Banfield, qui avait décollé à partir de Trieste. Il chassa rapidement trois avions et força le quatrième à atterir à Pehlin après avoir abattu son pilote. Ayant épargné à la ville des destructions supplémentaires - 50 bombes avaient déjà été larguées - Banfield posa son hydravion L-16 dans le port. Il fut salué par des salves de fusils puis se ravitailla en munitions et en carburant pour décoller en direction de Pula où il fut personnellement accueilli par le commandant de la marine de guerre, l'amiral en chef Anton Haus (1851-1917). Ce dernier était un élève et professeur à l'Académie navale militaire de Rijeka. On notera au passage que le contre-amiral Nikola Horthy était issu de la même école. Celui-ci, en tant que commandant en chef, livrera en 1918 les navires autrichiens dans le port de Pula aux délégués de l'Etat des Slovènes, Croates et Serbes et il gouvernera plus tard la Hongrie de 1920 à 1944.

 

On proposa le 4 août 1916 à la séance du Conseil municipal de Rijeka que soit décernée au lieutenant Banfield la médaille d'or de la ville. Banfield deviendra par la suite le plus grand des pilotes de toute la Monarchie et il se verra attribuer le surnom d'Aigle de Trieste.

 

L'événement majeur durant le conflit et dont l'impact se révéla crucial pour Rijeka se produisit toutefois loin de la ville. En effet, le Traité de Londres avait été signé le 26 avril 1915 entre l'Italie, la Russie, la France et la Grande-Bretagne, en guise d'accord secret par lequel il était promis à l'Italie d'importants accroissements territoriaux sur la rive orientale de l'Adriatique en contrepartie de son entrée en guerre contre les puissances centrales (Autriche-Hongrie et Allemagne), dont elle avait été l'alliée jusqu'à présent.

 

L'article 4 du traité prévoyait que l'Italie recevrait... Trieste, le comté de Gorizia et Gradisca, toute l'Istrie jusqu'au Kvarner, y compris Volosko et les îles istriennes de Cres et Losinj ainsi que les petites îles de Plavnik, Unije, Srakane, Sv. Petar, Ilovik, et les îles voisines mineures...


L'article 5 prévoyait des gains supplémentaires en faveur de Rome... également la province de Dalmatie dans ses frontières administratives actuelles, y compris au nord Lisarica et Tribanj et au sud jusqu'une ligne qui partant de la côte près du détroit de Planka continue par les sommets à l'est qui constituent la ligne de faîte, de façon ce que sur le territoire italien demeurent toutes les plaines et les eaux qui s'écoulent vers Sibenik tels que sont Cikola, Krka, Butisnica et leurs affluents. L'Italie recevra également toutes les îles au nord et à l'ouest de la Dalmatie allant de Premuda, Silba, Olib, Maun, Pag et Vis dans le nord jusque Mljet dans le sud y compris Svetac, Bisevo, Vis, Hvar, Korcula, Susac et Lastovo ainsi que les îlots et les îles autour d'elles et Palagruza, à l'exception seule des îles Veliki et Mali Drvenik, Ciovo, Solta et Brac...


La fin de l'article 5 prévoyait qu'il resterait à la Croatie... dans le nord de l'Adriatique toute la côte depuis le golfe de Volosko sur la frontière istrienne jusque la frontière nord de la Dalmatie, y compris l'actuel littoral hongrois et toute la côte croate avec le port de Rijeka et les embarcadères mineurs Novi et Karlobab de même que les îles de Krk, Prvic, Sv. Grgur, Goli et Rab.


Une propagande sera lancée en Italie lorsqu'on y apprit le contenu du pacte en 1917. Elle visa à ce que cette partie de l'Adriatique lui ayant été ôtée soit incorporée à un Etat agrandi. Rijeka était concernée au premier chef.

 

La suite

 

 

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #Rijeka

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Publié le 20 Novembre 2009

XIII. Maire et architecte


 

Les négociations entre la Croatie et la Hongrie sur l'organisation dualiste de la Monarchie se révélèrent complexes et aucune décision concernant Rijeka ne sera prise. Dans l'article 66 du Compromis hongro-croate il est écrit que : Suivant l'esprit des paragraphes précédents il est reconnu que l'étendue territoriale du royaume de Dalmatie, de Croatie et de Slavonie comprend :

1. Tout l'espace qui pour l'instant conjointement avec la ville de Bakar et son canton appartient au comitat de Rijeka, à l'exception de la ville de Rijeka et de son canton au sujet desquels il n'y a pas eu d'accord entre les deux comités royaux.


François-Joseph allait résoudre le problème de la même façon que l'impératrice Marie-Thérèse en assignant la ville à la Sainte couronne hongroise, mais tout en laissant aux délégations de Croatie, de Hongrie et de Rijeka le soin de s'accorder sur les détails. Il faut noter que lorsque l'empereur François-Joseph s'était fait couronner roi de Hongrie à Budapest le 8 juin 1867, il n'y avait eu aucune délégation croate alors qu'une délégation de Rijeka s'était présentée en apportant de la terre ayant été extraite sous le Clocher municipal. Le roi avait reçu la délégation le 11 juin.

 

C'est sous la forte influence de Gyula Andrássy, lequel aux côtés de Deák était le politicien hongrois le plus important à l'époque, que sera mis au point le Compromis hongro-croate finalement accepté par le Sabor croate le 21 septembre 1868.

 

Le nouveau paragraphe 66, accolé sur le texte précédent et qui fut appelé rijecka krpica (loquette de Rijeka) énonçait que :

Suivant l'esprit du paragraphe précédent est reconnu comme appartenant au royaume de Croatie, de Slavonie et de Dalmatie.

1. Tout le territoire qui pour l'instant conjointement avec la ville et le canton de Bakar appartient au comitat de Rijeka, à l'exception de la ville et du canton de Rijeka dont la ville, le port et le canton constituent un corps séparé adjoint à la couronne hongroise (Separatum sacrae regni coronae adnexum corpus) et en vue duquel il faudra arriver en tant que tel à un accord général sur son autonomie particulière et sur l'organisation de ses relations législatives et administratives qui en découlent et cela par voie de débats  en commissions entre le Parlement du Royaume de Hongrie, le Parlement du Royaume de Croatie, de Slavonie et de Dalmatie, et la ville de Rijeka.


Les fioritures arbitraires de la cour représentent un falsifié par lequel sera établie une solution provisoire qui durera jusque 1918 et donnera aux Hongrois une influence décisive sur la politique de la ville. Le Sabor croate aux teintes unionistes accepta ce compromis falsifié.

 

Après que le lion hongrois eut déposé ses griffes sur l'Adriatique, on se lança immédiatement dans la construction de la voie ferrée. L'Entreprise générale pour la construction du chemin de fer de Karlovac-Rijeka, ayant son siège à Vienne, conclut un contrat avec le Ministère hongrois des travaux publics et des communications le 26 juillet 1869. Il semble que le vieux rêve d'Adamic commençait à se réaliser. Rijeka fut reliée à Karlovac le 25 décembre 1873, quoique sans grandes cérémonies, et il en alla de même pour la jonction de la voie ferroviaire avec St. Petar (Pikva) la même année.

 

En 1870, le gouvernorat fut rétabli dans son rôle administratif. Le gouverneur Joseph Zichy fut nommé le 29 novembre 1870. Sous son mandat on peut signaler la promulgation d'un nouveau statut municipal en 1872, et l'élection de Giovanni de Ciotta comme maire.

 

Dans son introduction le statut a pour référence le diplôme impérial de Marie-Thérèse datant de 1779 et l'article de loi IV de 1807, l'article XXVII de 1848 et l'article XXX paragraphe 66 de 1868 par lesquels [Rijeka] forme un corps séparé, adjoint à la couronne hongroise... A l'occasion de la confirmation du statut par le Gouvernement hongrois, le gouverneur Zichy prononça ce que les habitants de Rijeka avait grandement souhaité entendre, à savoir Rien de nous sans nous (Nihil de nobis sine nobis). Ce fut l'époque des relations idylliques entre Rijeka et Budapest qui durera jusque 1896. Pour la période qui s'étend de 1872 à 1892, les gouverneurs furent le comte Geza Szapáry et le comte Augustin Zichy tandis qu'en 1892 entra en fonction le personnage le plus intéressant, Ljudevit Batthyány.

 

A la même époque, c'est à dire de 1872 à 1896, le meilleur défenseur des intérêts de la ville se révéla être le maire Giovanni de Ciotta. 

 

Son père Lorenzo qui deviendra le principal négociant en bois de la ville était arrivé d'Italie et avait épousé une des filles d'Andrija Ljudevit Adamic. Dans les affaires il entrait parfois en concurrence avec la famille Vranyczany et d'autres fois il collaborait avec elle ou bien avec la famille Turkovic. Le petit Giovanni fréquenta l'enseignement secondaire dans sa ville natale et partit ensuite pour l'académie militaire de Vienne. Durant les années révolutionnaires il se battit en Italie et servit ensuite dans les garnisons de Vérone et de Venise. Il y noua une amitié avec l'amiral de la flotte autrichienne De Sterneck et avec le comte Hadik, qui était le majordome de l'archiduc Ferdinand-Maximilien, le bâtisseur du château de Miramare à Trieste et plus tard empereur malheureux du Mexique. Ciotta abandonna l'armée après la défaite de l'Autriche à Solferino en 1859.

 

A son retour dans la ville il lutta pour son autonomie qu'il envisageait sous la forme d'une relation plus étroite avec la Hongrie. Comme député il eut l'occasion de s'exprimer en italien au Sabor croate mais il fut encore plus satisfait lorsqu'il devint député au Parlement hongrois le 11 avril 1869. Après que le nouveau statut de la ville eut été promulgué le 27 avril 1872, il assuma les fonctions de maire et se battit pour des relations plus solides avec Budapest, pour l'autonomie municipale et la langue italienne.

 

Formé comme ingénieur militaire, il comprenait très bien les problèmes d'architecture et d'urbanisme et il commanda immédiatement l'élaboration d'un plan urbanistique général. Le plan fut achevé en 1874 et il est conservé dans les archives de l'Institut pour l'urbanisme. C'est bien ici que l'on peut mesurer sa vision à long terme et le degré de son engagement visant à transformer une petite ville en un puissant port impérial.

 

On ordonna de grands remblayages du front de mer et la construction de quais, ce qui pour l'essentiel sera réalisé, ainsi que la construction d'une gare ferroviaire en face de la fabrique de tabac. Le plan prévoyait un nouveau Palais du gouverneur d'une superficie deux fois supérieures à celle de l'actuel théâtre. Il devait être situé à l'emplacement de l'église des Capucins et de tout le pâté de bâtiments s'étendant de Zabica au gratte-ciel de Rijeka. Le palais devait comporter deux cours intérieures. A l'endroit où plus tard allait réellement être érigé le palais, on avait tablé sur un grand parc en forme d'ellipse tandis que le tracé allant de la Rue des victimes du fascisme à Pomerio était censé être l'un des versants du large boulevard en arc de cercle.

 

Pour le nouveau bâtiment du conseil, d'une superficie un peu plus grande que celle du Palais du gouverneur, on prévoyait un espace au sud de l'actuelle Faculté maritime qui irait jusque la rue Kresimir. Pareillement avait été envisagée la construction d'un énorme bâtiment qui ferait office de musée municipal et dont on ne commencera à rassembler les premières pièces d'exposition qu'en 1875. Que ce plan n'ait pas été exécuté dans ses composantes essentielles représente une grande perte pour la ville.

 

Dans la partie réalisée il faut mentionner le Park à Mlaka et le nouvel édifice du théâtre qui était un projet de Fellner et Helmer de Vienne. Le théâtre fut achevé en 1885, c'est à dire dix ans avant le théâtre à Zagreb qui relevait du même atelier. Le superviseur des travaux fut l'architecte Giacomo Zammattio qui était venu de Trieste en 1884 et allait être une sorte d'architecte personnel de l'ambitieux maire jusqu'en 1903. A Trieste, il avait auparavant conçu le palais de la famille Ploech à Zabica dans l'esprit du baroque viennois. Ce bâtiment avait été achevé en 1888. On peut clairement y détecter les influences de Fischer von Erlach et de E. Hildebrandt. A cette époque il planifia la rue Dolac ainsi que les bâtiments pour le propriétaire de l'usine Torpedo, Robert Whitehead. Parmi ces bâtiments se détache la Venecijanska kuca (la Maison vénitienne). Les extrémités de la rue prennent un aspect monumental avec l'Ecole primaire pour garçons (Talijanska gimnazia, 1888) sur le modèle de L.B. Alberti et de la Renaissance florentine, et avec l'Ecole primaire pour fille (Naucna biblioteka, 1887), décorée par Sanmicheli et Palladi. Le projet de la Filodramnatica parachevé en 1890 est très impressionnant et il faut y chercher l'inspiration dans le Maniérisme vénitien. A Brajda on conçut le Pavillon du marché et le bloc de bâtiments qui l'entoure. La réalisation de ce vaste projet dura de 1890 à 1896. Zammattio dessina le palais Adria (Jadrolinija), mais on adopta la version de Franjo Matiasic alors que lui réalisera les travaux (1894-1897). La pyramide de la famille Whitehead au cimetière de Kozala, dans le style de la sécession (1897-1900), apporte la preuve qu'il pouvait se hisser au-delà de l'historicisme qui marqua toute son activité.

 

Cette symbiose entre le maire et l'architecte donna des résultats exceptionnels. A côté de cela il faut noter l'action du gouvernorat qui manque parfois de juste mesure dans les constructions qu'il entreprend. Ces principaux projets de l'Etat sont le bâtiment administratif du port, le palace de l'importante société maritime Adria, l'Ecole féminine fondamentale et supérieure, l'Académie du commerce ainsi que le plus beau projet : le nouveau Palais du gouverneur d'Alajos Hauszmann, un professeur des genres historiques à l'école polytechnique de Budapest. Lorsqu'on passe en revue tous ces projets on ne peut nier qu'autant Zammattio se montra supérieur aux architectes hongrois que sont Czigler (Premier lycée et Tribunal), Alpar (Faculté maritime), Pecz (Faculté pédagogique, bâtiment supérieur), Pfaff (Station ferroviaire) ou Baumhorn (la synagogue - détruite durant la Seconde Guerre mondiale) autant Hauszmann l'emporta sur Zammattio.

 

Il faut noter que le maire ne manifesta guère d'intérêt à réaliser un Musée municipal autrement sérieux. Il était pourtant un des plus riches citoyens de Rijeka et possédait une importante collection d'art constituée de trouvailles archéologiques et de peintures de maîtres anciens (Palma le jeune, G.B. Tiepolo, Dujardin, Backhuisen, Weyer). Son épouse Natalia, veuve de Pietro Scarpa, s'occupait intensément de littérature et elle est l'auteur de plusieurs romans en allemand parmi lesquels on peut citer les Métamorphosis en deux volumes (Budapest, 1878). Toujours est-il que le maire s'orientait vers des choses pratiques.

 

C'est pourtant de son époque que datent les deux grandes expositions artistiques. Il s'agit de la première exposition nationale qui fut ouverte à la Filodramnatica le 21 février 1891. Seuls y exposeront les Hongrois ainsi que Giovanni Fumi (Rijeka). La seconde plus spectaculaire se déroula dans les locaux du Lycée italien (Talijanska gimnazija) et elle sera inaugurée le 25 mars 1893. Les citoyens de Rijeka y dévoilèrent ce qu'ils possédaient dans leurs collections particulières (la plupart étant issues de l'ancienne collection Nugent).

 

Parmi les événements culturels, il faut citer l'ouverture de la bibliothèque en 1893, laquelle conjointement avec le Musée municipal était située dans l'actuel Lycée italien, et d'autre part la création de la plus importante association culturelle de la ville, le Knizevni krug (Cercle littéraire). On comptait parmi ses fondateurs Isidoro Garofolo, Michele Maylender, Francesco Vio, Carlo Conighi et Andrea Bellen. Elle eut pour premier président l'avocat Francesco Vio qui sera succédé par le docteur Garofolo. L'activité de base de la société consistait à présenter des conférences sur la littérature et la culture italienne, à publier les revues La Vita Fiumana et La Vedetta ainsi qu'à organiser un festival de poèmes de Rijeka qui se déroulait au théâtre.

 

Le maire Ciotta pouvait certes être satisfait du développement de la ville mais il avait pressenti la venue de temps nouveaux et il résigna en 1896, après avoir estimé que la Hongrie commençait à trop s'immiscer dans les affaires de Rijeka. Pour résumer son oeuvre, on dira qu'il eut pour mérite l'urbanisation de la ville, le Parc à Mlaka, le théâtre, l'installation des eaux, dont celles usées, une série de bâtiments scolaires, le marché, le Palais Modello... Le créateur de ce puissant centre urbain vers lequel son habileté lui avait permis de faire converger les capitaux de l'Etat sera fait commandeur de l'ordre de Saint Stéphane par François-Joseph et commandeur de l'ordre des Saints-Maurice-et-Lazare par le roi d'Italie. Il vécut dans sa villa à Lovran jusqu'au jour de sa mort survenue le 6 novembre 1903. On raconte qu'il s'ôta lui-même la vie... 

 

 

XIV. Le Palais du gouverneur

 

Le Palais du gouverneur en dépit d'avoir été érigé à l'époque de l'historicisme fait preuve d'une telle distanciation et d'une telle mesure qu'il ressemble à un traité d'architecture taillé dans la pierre. Le plus beau bâtiment hongrois à Rijeka est si peu en rapport avec l'héritage architectural de ce pays qu'il en devient une célébration des réussites de la Renaissance en Italie. Avec la première définition claire d'une variante hongroise de la sécession, il ne faut pas s'étonner que l'Etat eut soudainement refoulé l'historicisme pour se tourner vers quelque chose de tellement hongrois, comme on peut le remarquer avec le bâtiment des chemins de fer à Zabica, une oeuvre de l'architecte Sandor Mezey.

 

L'heureuse compatibilité entre l'habile maire Ciotta et le gouverneur Batthyány, lequel avant toute chose était un Européen, ensuite un habitant de Rijeka, enfin un bon Hongrois, a procuré de remarquables résultats. Ces deux grands hommes se comprenaient bien et on ne s'étonnera pas qu'ils aient résigné en 1896, au moment où Dezsó Bánffy, alors Premier ministre hongrois, insistait sur la loi qui supprimerait l'autonomie à Rijeka. Ladite suppression sera rendue manifeste, entre autre, par le fait que le Conseil municipal  devait formellement être confirmé par le gouverneur, ce qui était un contresens hiérarchique.

 

Comment a été construit le Palais du Gouverneur ?

Déjà à l'époque du gouverneur Augustin Zichy, on avait prévu d'ajouter un étage à l'ancien Palais du gouverneur. Cependant, les coûts engendrés et l'effet qu'aurait produit l'ajout d'une annexe sur un bâtiment inadéquat avaient amené à conclure qu'il serait préférable de chercher un terrain à bâtir en vue d'un nouvel édifice. La construction avait été annoncée pour 1890 mais il faudra attendre l'entreprenant Batthyány pour faire démarrer les travaux. Celui-ci vendit le parc devant l'ancien palais à la société maritime Adria, et il opta pour la parcelle longeant le parc de la villa de l'archiduc Joseph, qui était le cousin de François-Joseph.

 

Le principal journal de la cité à cette époque, La Bilancia, rapporte cette nouvelle le 8 novembre 1892 :

Aujourd'hui à midi l'illustrissime gouverneur le comte Lajos Batthyány, l'honorable maire Giovanni de Ciotta, le conseiller du département L. Szobovich, l'architecte le professeur A. Hauszmann et le chef du bureau de la construction municipale monsieur I. Wauchnig s'en sont allés jeter un coup d'oeil sur l'ancien domaine Persich tout près de la Place Stajo où l'on va construire le nouveau Palais du gouverneur. Le professeur Hauszmann, l'auteur du plan du Palais royal et du palais du Parlement à Budapest, a été chargé d'élaborer le plan du nouveau palais.


Hauszmann était alors un des architectes les mieux cotés de la Monarchie. Il avait étudié à Budapest et à Berlin. Après ses études, il avait travaillé dans l'atelier d'Antal Szkalnitzky et à partir de 1872 à l'Ecole polytechnique de Budapest, cette fois en tant que professeur. Il avait sillonné la France et l'Italie où il avait notamment jeté son dévolu sur les monuments de la Renaissance. En sa qualité d'architecte et de professeur d'université, il avait bénéficié d'une grande influence sur le développement de l'architecture en Hongrie et il a laissé une trace indélébile dans la configuration de Budapest. Dans le cadre de l'historicisme, il s'était surtout attaché à la néo-renaissance même si à une époque plus tardive on le vit se tourner vers le néo-baroque. Il fut doyen et recteur de l'Université technique royale, docteur honorifique des sciences techniques, membre honoraire de l'Académie hongroise...

 

A Budapest il avait conçu : le château de Ferencz Deák, l'hôpital Erzsebet, l'administration de la poste, le palais Batthyány, le Tribunal, l'Institut pour la médecine légale, le Palace New York, la Curie, la Faculté du génie civil, le Lycée, le Musée technique, la Façade danubienne du Palais royal, le Palace Tukory, l'Hôpital St. Stéphane. Il avait dessiné l'Hôtel de ville et le théâtre à Szombathely, le château à Nadasdladany et le bâtiment de l'Administration médicinale à Koloszvar.

 

Hauszmann s'était engagé à remettre dans un délai de trois mois le plan pour le Palais du gouverneur accompagné du budget. En juillet 1893, le Bureau technique examina le projet et ensuite le Magistrat donna son aval. Il faut noter que, selon le concept original, tout le premier étage devait consister en salles d'apparat, c'est à dire de parloirs et de la pièce de travail du gouverneur, alors que le deuxième étage était destiné à un appartement privé. Il était prévu que tous les bureaux restent dans les anciens bâtiments sur le Korzo.

 

En regardant le plan, on ne peut que s'émerveiller de la simplicité et de la mesure avec lesquelles le bâtiment a été couché sur papier. Seule une personne d'un goût raffiné et d'une formation approfondie a pu dessiner un bâtiment à vocation représentative, et à vrai dire politique, d'une façon aussi sereine et sans affectation. La majorité des architectes de l'époque avait opté pour le baroque, qui est davantage pompeux, dynamique et irrégulier, alors qu'Hauszmann subordonnait tout à la limpidité du concept de base. 

 

Le palais devait dominer par sa simplicité et par la blancheur du calcaire mais sans en imposer. Sur la façade, seul se démarque le grand balcon en dessous duquel se situent deux rampes d'accès repliées en colimaçon qui grimpent légèrement en direction de l'entrée. Sur le plan on notera avant tout : la coupe longitudinale du bâtiment qui souligne clairement l'adaptation à la déclivité du terrain, d'autre part la fonctionnalité du rez-de-chaussée, la représentativité du premier étage, particulièrement au vu du balcon, ensuite l'atrium monumental qui est une cavité optique au travers de deux étages, voire trois, enfin le salon de marbre qui est la salle de danse. L'installation de la lucarne sur l'atrium qui constitue l'une des plus grandes dans ces régions suggère bien la fin du 19ème siècle et l'orientation vers les constructions métalliques.

 

Outre la construction, Hauszmann avait également dessiné le mobilier pour le premier étage en prenant appui sur la Renaissance et sur sa riche variante de gravures pleines de volutes, de vrilles, de guirlandes, de lauriers, de mascarons, de figures humaines et de têtes de lions. C'est ainsi qu'est née une série de coffres ou de banc-coffres et de chaises sculptées.

 

Pour le gouverneur avait été élaborée une grande table de la Renaissance et pour les salons avait été choisi le style Louis XV ou le rococo. Outre les meubles, le salon disposait de miroirs rococo, d'un superbe lustre Murano baroque en noir et blanc mais aussi de miroirs baroques ou classiques provenant de l'ancien palais. Tous les stucs étaient du sculpteur Antal Szabo. Dans le salon en marbre on avait ajouté les portraits des gouverneurs hongrois qu'avait réalisés Lajos Burger selon le modèle du Palais municipal, quoique d'une manière peu inspirée. Le Vénitien Giovanni Fumi, en son temps le principal décorateur à Rijeka, avait été chargé de peindre le premier étage.

 

Fumi était né en 1849 et il était arrivé à Rijeka en 1883 alors que sa sa personnalité artistique était déjà forgée. Il se disait peintre, décorateur d'intérieur et exécuteur de blasons. Son oeuvre picturale est faite à la façon du rococo vénitien avec des emprunts au réalisme du 19ème siècle. Le premier ouvrage qu'il a réalisé dans la ville avait été la peinture du plafond du Conseil au Palais municipal, où il avait représenté les armoiries de Rijeka. Ensuite, il avait décoré le théâtre (1885), le salon d'apparat de l'Hôtel Europa (en 1886, l'actuelle Opcina), l'école pour garçons à Dolac (1887) et la fabrique de tabac. Il avait peint le pan décoratif en dessous du toit de la Filodramnatica (1890), le plafond du Cabinet de lecture national sur le Korzo, la scène de l'Hôtel Susak et le plafond du vieux théâtre en bois, le Fenice. Fumi a également élaboré une série de grandes peintures pour les autels dans les églises et il a exécuté des portraits et des paysages.

 

Dans le Palais du gouverneur il avait concentré son travail de peintre au niveau de la salle des repas qui était une grande pièce dans la partie occidentale du premier étage. Sans doute y avait-il imaginé sur des panneaux en stuc ce qu'il peignait habituellement sur les plafonds, c'est à dire des enfants et des fleurs. Le plus probable est qu'il ait peint les blasons dans tout le bâtiment, là où ils étaient prévus. Rien n'a été conservé de ces décorations et celles dans les salles d'apparat ont souffert.

 

A l'intérieur du palais tout est subordonné à l'impressionnant atrium. L'accès depuis le rez-de-chaussée, tout au long d'un escalier arqué plutôt raide, prépare l'effet pour qui va au devant du représentant des autorités hongroises dans l'Adriatique. Tout nouvel arrivant qui se tiendrait dans cette cavité, imitant les cours de la Renaissance, pourrait très bien faire l'objet de l'attention du gouverneur qui s'adressera à lui à partir d'un des quatre balcons intérieurs !

 

Le gouverneur employait une vingtaine de personnes qui étaient logées dans un bâtiment annexe à l'extrémité de l'arcade occidentale. Le bâtiment possédait sa cour intérieure. Au rez-de-chaussée existaient des écuries pour huit chevaux, une remise, un atelier d'outillage, enfin les appartements du cocher et de ses assistants. Au premier étage on trouvait la cuisine, le cellier, le logement du cuisinier, un lavoir ainsi que les appartements pour la domesticité.

 

Tous les travaux au Palais du gouverneur furent achevés en juin 1896. Après avoir parachevé le travail comme convenu, le superviseur des travaux, l'architecte Ferencz Jablonszky, repartit pour Budapest. Ce même mois, il fut convenu de détruire l'ancien palais, une opération qui devait être réalisée par I. Sarinic dans les deux mois.

 

Etant donné que la période idyllique de l'éternelle relation entre Rijeka et Budapest avait pris fin, le gouverneur Batthyány, à qui il convient d'attribuer le principal mérite pour la construction de l'édifice, abandonna ses fonctions en 1896. Ladislav Szapáry lui succéda. Celui-ci était le fils aîné de l'ancien gouverneur Géza Szapáry. C'est précisément grâce aux fonctions de son père qu'il avait passé la majeure partie de son enfance à Rijeka. Arrivé au palais, en se remémorant l'endroit dans lequel il avait vécu avec son père, il fit remarquer à Batthyány que la nouvelle construction était trop grande. Batthyány lui répondit cyniquement : Le palais n'est pas trop grand sinon toi qui est trop petit

 

 

XV. L'industrie

 

Mis à part les oeuvres esthétiques et l'architecture, il existe un produit de grande importance à Rijeka : la torpille. En 1853, on avait annoncé dans la ville qu'allait être créée la Fonderie de métal. Elle entama la production en 1854. L'ingénieur Withehead venu de Trieste en 1856 rejoignit immédiatement la direction de la Fonderie aux côtés du directeur Giuseppe Verzegnassi, un armateur et négociant, de Walter Smith, le copropriétaire de la papeterie, de Francesco Jellouscheg, le propriétaire d'une compagnie d'expédition, et d'Ivan Frankovic.

 

Whitehead apportait la technologie pour la fabrication de chaudières à vapeur. L'entreprise se mit à produire des machines à vapeur pour les frégates cuirassées Erzherzog Ferdinand Max et Keiser Maximilian, construites à Trieste entre 1861 et 1866. Whitehead sera décoré par l'empereur François-Joseph et il recevra les éloges de l'amiral Tegethoff après que la marine autrichienne eut pris le dessus sur celle de l'Italie à la bataille de Vis en 1866.

 

De son côté, l'officier à la retraite Ivan Luppis avait eu l'idée d'une nouvelle arme - la salvatrice de la côte - une embarcation sans équipage chargée d'explosifs. Etant donné qu'au cours de l'année 1864 il n'avait pas progressé avec son idée et que la Fonderie de métal était alors entrée en crise, on en vint à une collaboration entre Luppis et Whitehead par l'entremise du lieutenant-colonel Giovanni de Ciotta. La fonderie de métal, qui s'appelait alors l'Entreprise technique de Rijeka, reprit tout à la fois les recherches, les essais et les travaux techniques devant mener à la fabrication de la nouvelle arme. Robert Whitehead dirigea les travaux et il fut aidé par son fils John âgé de 12 ans, par le mécanicien Annibale Ploech et par l'ouvrier Andrija Sonca. De 1866 à 1868, toute une série d'essais allaient être réalisés dont les plus importants seront ceux à partir du navire Gemse sous le commandement du comte Georg Hoyos. Après ces essais, la marine autrichienne acheta la nouvelle arme et en l'espace de quelques années toutes les marines les plus importantes du monde en feront autant. Le problème essentiel de la phase initiale qui avait été le contrôle de la direction et de la profondeur de la torpille fut résolu par Whitehead au moyen d'une plaquette hydrostatique complétée par un poids stabilisateur, le tout étant situé dans une chambre secrète. C'est avec la construction du gyroscope imaginé par Lodovico Obry, un citoyen de Trieste ayant collaboré avec Whitehead, que l'arme brutale commença à dominer dans les guerres navales. Une preuve indirecte de l'importance de cette arme peut être suggérée par le fait que Whitehead réussit à marier sa petite-fille Margareta Hoyos à Herbert Bismark, lequel était le fils aîné du Chancelier de fer, en son temps le politicien le plus puissant d'Europe.

 

Whitehead fut propriétaire d'une quarantaine d'immeubles d'habitation à Rijeka dont le plus important était la Maison vénitienne à Dolac. Il sera enterré en Angleterre en 1905, bien qu'il eût fait construire un caveau monumental en forme de pyramide à Kozala. Celui-ci contenait un sarcophage sculpté grandeur nature.

 

Outre les torpilles, la mer apporta d'importants profits à la ville grâce à son port et à ses chantiers navals. De grandes opérations seront entreprises dans le port après le Compromis hongro-croate de 1868, lorsque les Hongrois eurent décidé d'opposer Rijeka à Trieste. Le projet fut confié au Français Pascal, qui avait réalisé les plans pour les ports de Marseille et de Trieste. L'entreprise Sivel et Comp. de Marseille fut chargée de sa mise en oeuvre. On utilisa de la terre et des pierres de Martinscica, de Preluka et de Kantrida pour remblayer la digue longue de 870 mètres, ultérieurement prolongée sur 1.000 mètres.

 

Le port de Baross (le bassin de Susak) fut construit entre 1890 et 1894. Le bâtiment administratif du port avait été conçu par Josip Hubert, la pierre fondatrice déposée le 1er septembre 1884 et la construction achevée en 1885. L'architecte avait choisi des éléments de la Renaissance tardive pour la façade. Parallèlement à ce bâtiment, on construisit les magasins VI, VII et VIII qui avaient été dessinés par Venceslao Celligoi et Luigi Burgsthaler. Le port connaîtra un pic dans son développement à la veille de la Première Guerre mondiale. Selon le tonnage des navires ayant fait escale en 1912, la situation pour l'Europe était la suivante : 1) Londres (18,7 millions de tonnes), 2- Liverpool (15,1), 3- Anvers (13,7), 4- Hambourg (13,5), 5- Rotterdam (12), 6- Marseille (9,6), 7- Naples (8,9), 8- Gênes (7,1), 9- Le Havre (4,9), 10- Trieste (4,5), 11- Brême (4,2), 12- Barcelone (3,6), 13- Alexandrie (3,5), 14- Alger (3,4), 15- Amsterdam (2,8), 16- Rijeka (2,5)... Le port se situa en 8ème position pour le trafic en 1914.

 

Dans les années 1880-1881 naquit la compagnie anglaise Adria, qui allait rapidement devenir une société par actions anglo-hongroise ayant son siège à Budapest et son organes exécutif à Rijeka. En 1882, le Parlement hongrois avait assuré à cette société un subside régulier de l'Etat qui était calculé par tonne de charge transportée. Pour l'année 1914, Adria avait été en possession de 34 navires à vapeur totalisant 75.442 tonnes brutes. De surcroît, on mit sur pied différentes compagnies maritimes : Levante (1897), qui disposait en 1914 de 11 navires totalisant 43.784 tonnes brutes, Orient (1891), qui en 1914 détenait six navires faisant 26.405 tonnes brutes, la Compagnie par action anglo-hongroise pour la navigation libre, née en 1899 à partir de la compagnie S. Kopajtic i dr., qui pour l'année 1914 possédait 6 navires à vapeur pour un total de 22.666 tonnes brutes. Il existait des sociétés plus petites pour la navigation de cabotage telles que Mate Svrljuga i dr. (1884) et Ungaro-Croata (1891).

 

Pour ce qui est de la construction navale, le dernier voilier longue distance, le Capricorno, fut construit en 1883, et le premier bateau à vapeur destiné à un commanditaire national sera le Hrvat (1871-1872). La société Howaldt et Co. de Kiel, qui révéla une nouvelle approche dans la construction navale, fut active à Rijeka de 1892 à 1903. Au passage du siècle, le chantier naval Lazarus fut dirigé par Josip Lazarus. Le contrat pour la construction du chantier naval Danubius fut conclu avec l'Etat le 23 août 1905. L'Etat s'était engagé à assurer la jonction ferroviaire et il fut concédé à l'entreprise un emplacement à Brgudi qui sera accompagné d'élargissements ultérieurs. En 1906, Danubius reçut sa première commande des autorités militaires pour la construction de 10 vedettes lances torpilles et de 6 destroyers. Le chantier naval employait 1.000 travailleurs. Avec les nouvelles commandes de l'année 1911, leur nombre passa à 2.000. On produisit alors 6 vedettes lances torpilles, 6 destroyers, 2 croiseurs et le cuirassé Szént Istvan (1912-1916). A partir de 1911, les chantiers navals furent rattachés à la firme de Budapest Ganz, qui était une fonderie de métal ainsi qu'un groupe d'ingénierie. La fusion allait donner Ganz-Danubius.

 

Le port n'était pas étranger au développement de la raffinerie de pétrole qui était née sur une initiative de la maison d'affaires Les fils de A. Deutsch de la Meurth et par l'entremise de la Banque générale de crédit de Hongrie, et cela grâce à la Raffinerie de charbon de terre, une société par action ayant été fondée le 7 octobre 1882. Son siège était installé à Budapest et son activité était prévue pour une durée de 50 ans. La raison principale de l'entreprise était de construire une raffinerie à Rijeka.

 

La compagnie acheta des terrains dans la zone de Ponsal en 1882. La même année, on remit au Magistrat les plans conçus par l'ingénieur Mate Glavan. La licence pour la construction fut délivrée en 1883. La compagnie de Budapest avait nommé au poste de directeur Milutin Barac, qui à cette époque était employé dans l'usine chimique Wagenmann à Vienne. Formé à Graz et à Vienne, il était arrivé à Rijeka en janvier 1883. Egalement scientifique, Milutin Barac fit patenter quelques-unes de ses trouvailles et il conserva le poste de directeur de la raffinerie jusque 1918.

 

Le nombre d'habitants de Rijeka allait doubler entre 1880 et 1900 (de 20.981 à 38.995). Le trafic dans le port se vit multiplié par six entre 1871 et 1900. Y auront contribué la fonderie et la forge de M. Skull, la forge de fer et d'acier, l'industrie du meuble, la papeterie, la fabrique de décortication du riz, le moulin à farine, l'usine des produits chimiques mais aussi quelques établissements financiers tels que la filiale de la Banque austro-hongroise, la Banque de Rijeka (fondée en 1871) et la Caisse de crédit populaire.

 

Dans un tel environnement, la raffinerie de pétrole se développa rapidement et au début du 20 siècle elle traitait environ 30.000 tonnes de pétrole et fournissait à la Monarchie 30% de ses dérivés en produits pétroliers. A l'origine les produits principaux étaient le pétrole d'éclairage, la paraffine et les lubrifiants. La demande pour le pétrole d'éclairage chuta en raison de l'introduction du courant électrique.

 

Le théâtre de Rijeka fut le premier édifice dans lequel on installa le courant et cela au cours de l'année 1885, quoiqu'il fût déjà en usage dans le port et dans quelques ateliers d'industrie. Le développement plus intense de l'électrification est toutefois lié à la Compagnie internationale d'électricité basée à Vienne et dont la filiale sera présente à Rijeka à partir de 1891.

 

Pour ce qui a trait au nombre de travailleurs, la situation en 1910 était la suivante : la fabrique de tabac employait 2.012 travailleurs, le chantier naval 1.178, l'usine de torpilles 880 , la fabrique de décorticage du riz 500, la papeterie 495 et la raffinerie de pétrole 340.

 

La Première exposition industrielle témoigne de l'essor en la matière. En effet, l'industrie procura de gros bénéfices à une ville ayant longtemps attendu sa chance. L'exposition fut organisée dans l'entrepôt numéro six à l'ouest des bâtiments administratifs du Port et elle dura 45 jours, du 30 avril au 14 juin 1899. On divisa les espaces en trois ensembles : la salle longue de 29 mètres fut consacrée aux produits locaux, la seconde d'une longueur de 19 mètres aux présentations du Musée technique de Budapest et la troisième, beaucoup plus petite, était prévue pour une exposition de peintures, de dessins et d'objets mineurs dérivants des arts et métiers. Le Comité pour l'exposition incluait le Dr Adolfo de Dietrich, Giovanni de Leard, le peintre Giovanni Fumi et Giuseppe Provay. Le maire Vallentsis et le gouverneur Szapáry inaugureront l'exhibition. Feront également acte de présence l'archiduc Joseph et le prince Windischgrätz.

 

Les présentations les plus intéressantes furent : le Fromage de déssert de Rijeka, le Brandy du Kvarner de la firme Pfau, la liqueur Autonoman de la firme Cosulich, Elefanten Cacao de la fabrique de chocolat de Rijeka, les produits en cuir de la firme Bakarcic i Simonic et de Juraj Ruzic, les morcici d'Augustin Gigante. Pour ce qui concerne l'art, Fumi exposa trois grandes peintures et les esquisses des plafonds pour le théâtre en bois Fenice. L'architecte Franjo Matiasic, qui avait conçu le Palais Adria et s'était installé à Rijeka en 1898, exposa les plans pour les villas Emerich à Opatija et Frankfurter à Rijeka ainsi que le projet de réaménagement de l'Hôtel Deák (l'actuelle Maison des syndicats). Il exposa une série de dessins à l'aquarelle représentant des façades de style baroque, romain, vénitien, florentin et mauresque. Trente milles personnes assistèrent à l'exposition et pendant toute sa durée la Place Adamic (maintenant la Place de la République de Croatie) avait été illuminée grâce à l'électricité.

 

La suite

 

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #Rijeka

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Publié le 20 Novembre 2009

X. Au seuil de l'année 1848


 

Après 1813, Rijeka dépend à nouveau de Trieste pour le rester jusqu'en 1822 lorsque le gouvernorat sera rétabli. Le gouverneur hongrois Josip Mailáth entra en fonction le 15 octobre 1822. Il connaissait bien la ville car il y avait grandi à l'époque où son père avait exercé la même fonction à la fin du 18ème siècle. Le district de Severin sera rétabli lors de la séance à Karlovac du 3 novembre de la même année. Ferencz Ürmény reprendra la fonction et il l'exercera de 1823 à 1836. Au passage, il aura légué la Route de Dorothée (Dorotejska cesta), qui relie la ville avec le lazaret à Martinšćica.

 

C'est à cette époque qu'avait culminé le problème avec l'hôpital - le vieux bâtiment à côté de l'église de l'Assomption de la Vierge était devenu totalement inadéquat au vu des exigences médicales accrues. L'unique médecin civil Gian Battista Cambieri se servit de sa renommée pour pourvoir au travers du Conseil de la Capitainerie à l'achat de l'ancienne fabrique de cire située sur la route menant à Brajda (en face de l'actuelle Faculté maritime). Outre l'aménagement du cadre existant, on avait prévu d'adjoindre un pavillon pour les maladies mentales en plus de la chapelle du Saint-Esprit. L'hôpital fut officiellement mis à disposition le 1er juin 1823.

 

Compte tenu de ce que cette ville avait toujours aimé les insignes du pouvoir, probablement parce qu'ils se renouvelaient régulièrement, on prit soin de placer le blason de Rijeka au-dessus de l'entrée principale. Le travail fut confié à l'artiste le plus en vue de la ville, Marco Chiereghini. Il était avant tout un sculpteur mais il s'occupait également de rénovation et de peinture. Il avait à son actif toute une série d'autels, de sculptures et d'autres décorations en pierre dans le Primorje croate et le Gorski kotar. En 1825, on plaça un aigle au-dessus de l'entrée. Ce dernier est actuellement conservé au Musée maritime et historique.

 

Marco Chiereghini est décédé à l'âge de 54 ans le 22 octobre 1831. Celui qui passait le plus souvent en dessous de l'aigle de pierre, le 'protomedic' G.B Cambieri, s'était efforcé de promouvoir l'activité de l'institution qu'il dirigeait. Par un acte testamentaire datant du 20 janvier 1835, il légua l'entièreté de ses biens d'une valeur de 28.040 florins à l'Hôpital municipal du Saint-Esprit. Avec cet argent sera créée une fondation après son décès survenu en 1838. Ainsi, le médecin qui avait oeuvré dans la ville pendant 41 ans avait-il fait en sorte que les frais des malades nécessiteux soient couverts pendant plusieurs décennies grâce aux intérêts générés par son legs. Le buste du grand humaniste fut réalisé en 1840 par Pietro Stefanutti, un étudiant de l'Académie des beaux-arts à Venise. Ce buste se trouve aujourd'hui au Musée de la ville.

 

Outre Stefanutti iront également étudier à Venise, grâce à des bourses municipales, Franjo Colombo, Albert Angjelović et Giovanni Simonetti. Ces trois jeunes auraient dû profiler les arts plastiques à Rijeka dans le courant du 19ème siècle mais le destin ne se montra pas trop enclin à leur égard. Franjo Colombo mourut le 12 février 1843 à Rijeka sans avoir vu Rome où il devait se rendre pour se perfectionner. Peu d'oeuvres lui sont attribuables étant donné qu'il est mort à l'âge de 23 ans. Parmi elles figure le portrait du premier gouverneur Josip Mailáth. L'existence se révéla tout aussi cruelle envers Albert Angjelovic qui fut emporté par le choléra le 23 octobre 1849 à l'âge de 27 ans, en ne laissant derrière lui que quelques peintures dont on peut signaler l'Autoportrait, aujourd'hui à la Galerie moderne. Pietro Stefanutti vécut un peu plus longtemps mais il périt du choléra à Venise dans sa 39ème année, le 4 février 1858. Son oeuvre la plus importante est la fontaine haute de 660 cm placée en face du Clocher municipal. Elle avait été achevée en 1857 mais sera démontée pour des motifs de circulation en 1874. La statue de François-Joseph qui occupait son sommet est actuellement conservée au sous-sol des Archives historiques.

 

Le seul artiste véritablement accompli fut Giovanni Simonetti. Il est le personnage le plus important dans le domaine de la peinture à Rijeka au cours du 19ème siècle. Malheureusement, il a passé la plus grande partie de sa vie à Venise. G. Simonetti est pourtant resté lié à la Croatie par le fait d'avoir acquis des peintures des anciens maîtres pour l'archevêque Strossmayer.

 

Parmi les avancées culturelles dans cette ville, qui par goût du pragmatisme et de la pompe provinciale ne s'était jamais trop entichée de culture, il faut citer l'ouverture de l'Ecole musicale, la première en Croatie, le 9 mai 1821. Cette école sera dirigée par Vjenceslav Wenzel et Josip Prohaska.

 

L'imprimerie des frères Karletzky qui imprima 23 livres en croate et bien davantage en italien fonctionnera à Rijeka durant la première moitié du 19ème siècle. Le premier journal de la ville fut Le nottizie del giorno (Les Nouvelles du jour) en 1813 tandis que L'eco del littorale ungarico (L'Echo du littoral hongrois) se montra un peu plus régulier et fut publié de 1843 à 1845.

 

Il convient également de citer Josip Završnik qui avait achevé ses études de philosophie et de droit à Zagreb. C'est lui qui dès 1801 allait publier la nouvelle orthographe croate avec 22 caractères de base. Plus tard, il quitta Rijeka pour Padoue où il sera propriétaire d'une grande librairie bien achalandée en livres slaves. Il nous a laissé un manuscrit latin de 1.020 pages, le Komentar o Iliriku s bilsješkama o obitelji Frankopan (Le commentaire de l'Illyricum avec des annotations sur la famille Frankopan - 1825). Il est conservé à la Bibliothèque universitaire de Rijeka.

 

C'est là où l'on pouvait rencontrer Antun Mihanović dans le rôle de secrétaire du gouvernorat, et cela de 1823 à 1836. Dès 1815, il avait rejeté la langue latine et demandé l'introduction du croate. Rappelons au passage que ce n'est qu'en 1842 qu'Ivan Kukuljević-Sakcinski tiendra pour la première fois un discours en croate au Sabor. Antun Mihanović est néanmoins resté plus connu de nos jours par le poème Lijepa nasa domovino (Notre belle patrie), qu'il fit parvenir depuis Rijeka à Ljudevit Gaj qui se trouvait à Zagreb. Ce dernier le publia le 14 mars 1835 dans le numéro 10 de la gazette Danica Hrvatska, Slavonska i Dalmatinska. En 1846, le cadet impérial Josip Runjanin allait mettre en musique ce poème d'après la Lucia de Donizetti et c'est ainsi que les Croates reçurent leur hymne.

 

Le gouverneur Pavao Kiss avait pris ses fonctions le 5 juillet 1837. Il était venu avec son épouse Ida Csapso-Kiss, plus connue comme la belle Ida (Lijepa Ida). Parti de Trieste, il était arrivé par bateau. Une retraite aux flambeaux fut organisée dans la soirée et Ivan Zajc l'ancien dirigea les musiciens devant le Palais du gouverneur. Sa femme qui à Vienne avait même envoûté le prince Metternich, le secrétaire de l'empereur et l'homme qui dirigea la Monarchie de 1815 à 1848, commença immédiatement à organiser de grands divertissements pour 400 invités dans le parc de la villa Lorenzo Ciotta (les actuelles Archives historiques). Son salon bleu dans le palais du gouverneur devint le centre de la vie spirituelle dans la cité. On compte parmi ses visiteurs Mihovil de Horty, un politicien qui avait insisté pour faire moderniser le port et relier la ville avec l'arrière-pays par voie ferroviaire, Charles Meynier et Walter Smith, les propriétaires de la Fabrique de papier, ainsi que Louis Meynier, à la fois peintre et bohème.

 

En 1841, un comité de 15 citoyens avec à sa tête Ida Kiss initia l'ouverture d'une crèche. Suivant une injonction du gouverneur, l'ingénieur Carl Maria V. Wallau réalisa en 1844 le tracé ferroviaire reliant Rijeka à Vukovar. Lajos Kossuth, qui était l'un des politiciens les plus en vue, effectua une visite chez le gouverneur à la fin de l'année 1845. En tant que président de la Compagnie pour la construction du chemin de fer Pest-Adriatique, il y rencontra un adversaire politique issu du camp des conservateurs. L'animosité au cours du déjeuner allait coûter sa carrière au comte Kiss.

 

C'est à l'occasion d'un voyage que le virtuose et plus grand pianiste de son temps Franz Liszt joua au palais et dédia une composition à Ida Kiss. Le peintre tchèque Franz Wiehl brossa en 1846 le grand portrait du gouverneur. Il sera actif en Croatie et on lui doit également les portraits de Drašković, Orsić, Nugent, Vranyczany, Jelačić et d'autres. On avait commencé la construction de la digue juste avant que le gouverneur ne quitte Rijeka en 1848. 

 

Après avoir quitté Rijeka, Pavao Kiss sera commandant de l'armée à Arad et en 1849 commandant de Petrovaradin. Après l'échec de la révolution hongroise, Ida sauva son mari en passant la nuit avec le comte Haynau, le commandant de l'armée autrichienne qui avait occupé Pest et qui était réputé pour sa coutume de pendre un tantinet.

 

Comme personnalité intéressante dans la ville il faut citer Gaspar Matković et Iginio Scarpa. Matković vécut une jeunesse tumultueuse en fuguant de chez lui et en travaillant à Cuba pour une firme anglaise, ensuite pour la banque anglaise Hansa à Trsat. Il suggéra à Walter Crafton Smith qu'il serait judicieux de racheter la Fabrique de papier d'Adamić à Rijeka et d'en faire une entreprise sérieuse. Matković était également l'un de ceux qui plaidèrent pour une rapide construction de la voie ferroviaire et il contacta Ljudevit Kossuth à cette fin. Bien que le chemin de fer n'ait pas été réalisé, Kossuth resta en bons termes avec Matković et c'est avec son aide qu'en qualité de président du gouvernement hongrois il fit l'acquisition en Angleterre du navire l'Implacable dans le courant de l'année 1848. Il était prévu que le navire arriverait dans le port de Rijeka avec des armes destinées à la révolution hongroise, mais le gouvernement autrichien fut informé du plan dans son intégralité et Matković passa plus d'une année dans la prison du castel à San Giusto à Trieste.

 

Plus tard Matković aura une influence cruciale pour la formation d'une politique pro-hongroise à Rijeka. C'est grâce à lui que l'Anglais Robert Whitehead viendra à Rijeka.

 

Iginio Scarpa était le fils de Paolo Scarpa qui avait été le maire de Rijeka à l'époque des Français. Il poursuivit les affaires de son père dans le commerce du blé et du bois où il fit fortune. C'est à lui que l'on doit la construction de la route allant de Kastav à Sv Petar (Pikva). On le considère comme l'initiateur du tourisme dans cette région car il érigea en 1844 la Villa Angiolina à Opatija que des hôtes de marque commencèrent à fréquenter. Son fils Pietro fut le commandant de la garde de Rijeka en 1848, mais il ne s'opposera pas à ce que l'armée croate entre dans la ville. 

 

 

XI. Révolution et obstructions

 

En 1848-1849, la Croatie joua un rôle majeur dans le sauvetage de la monarchie vacillante des Habsbourg lorsqu'elle se rangea aux côtés de Vienne et à l'encontre de Budapest. Les principales figures de ce sauvetages furent l'archiduc Johann qui pendant une courte période sera l'administateur des pays allemands ; le maréchal de camp Radetzky qui avec l'aide de Laval Nugent et de 35.000 Croates des Confins militaires contrôlait le Nord de l'Italie ; et le maréchal de camp Windischgrätz qui mata la Hongrie avec l'aide du ban croate Josip Jelacic, lui-même assisté des unités russes. Les Croates s'étaient ralliés à la cour de Vienne car c'était le seul moyen de préserver une quelconque indépendance de la Croatie.

 

Pour ce qui a trait à Rijeka, la situation à la fin du mois d'août 1848 était assez compliquée. En 1848, le canton comptait 12.000 habitants et la ville elle-même 8.000 (selon les statistiques de l'année 1851 outre des Croates il y avait dans la ville 691 Italiens et 76 Hongrois). Après les élections de cette année, quatre-vingt-quatre représentants allaient être élus aux côtés du patriciat municipal qui jusqu'alors avait accaparé le pouvoir, ce qui démocratisa partiellement ce milieu fermé. Il n'en reste pas moins qu'avec la situation qui se détériorait dans la Monarchie la question se posait de savoir à qui appartenait réellement la ville de St Vid !

 

Plus les circonstances politiques se transformaient et plus la nationalité des élèves du lycée se modifiait. Les habitants de Rijeka avaient été des Illyriens en 1825, des Hongrois en 1826 et des Croates en 1848. Les étudiants du Primorje avaient été illyriens en 1825, les habitants des îles et de Senj dalmates et ceux de l'intérieur istriens jusqu'à ce que tous deviennent croates en 1848. Aux alentours de 1848, on trouvait parmi ces élèves du lycée de Rijeka : le musicien Ivan Zajc - l'écrivain Adolf Veber - l'écrivain Ivan Fiamin - l'historien et politicien Franjo Rački - le politicien Eugen Kvaternik - le patricien de Rijeka et plus ardent croate dans la ville Erazmo Barcic - Josip Pancic, un natif de Bribir et plus tard fondateur de l'Académie serbe des sciences - Giovanni (Ivan) Kobler, un historien qui écrivit l'histoire de la ville avec le moins de parti pris - et les frères Anton et Ivan Mazuranic.

 

Pour l'oligarchie de la ville le dilemme ne se posait pas. La prospérité n'était envisageable qu'en rapport direct avec la Hongrie. A la fin du mois d'août les Hongrois s'apprêtèrent à prendre avantage sur les Croates. Ils avaient acheté à Trieste un voilier à Spiridon Gopcevic dans l'intention de le transformer en navire de guerre qui aurait constitué l'embryon de leur marine dans l'Adriatique. D'un autre côté, un régiment de soldats hongrois devait arriver en provenance de Vienne de manière à détacher Rijeka de la Croatie.

 

Cependant les Croates ne s'étaient pas contentés d'observer les événements. Ils avaient pu constater que le Conseil municipal ne voulait pas reconnaître l'autorité du ban Josip Jelacic. A l'aube du 31 août 1848 se mirent en route pour Susak 150 soldats de la garde qui étaient guidés par le sous-préfet (podzupan) de Zagreb en la personne de Josip Bunjevac. Cinquante habitants de Draga se joignirent à eux et, à Susak, encore 70 gardes frontières d'Ogulin, 200 chasseurs de la garde frontière et 500 'sergents'. Les habitants de Rijeka déclarèrent reconnaître provisoirement l'autorité du ban. Le problème allait être résolu, du moins en surface, après qu'eurent pris la fuite le gouverneur Ivan Erdödy, le capitaine Privitzer et une partie des citoyens qui s'étaient rangés aux côtés de Budapest.

 

Mais en réalité le patriciat ne cessa de saboter le pouvoir croate au point que Bunjevac écrivit à Jelacic : "... la ville est tout à fait paisible - le vent de la cité dont l'esprit est empoisonné par les principes délétères de l'Empire italiote, républicain, magaryote est vraiment affligeant - pour l'instant on n'entend pas la moindre sympathie pour notre peuple."

 

Sous-estimant la gravité de la situation et la rigidité des autorités municipales, Bunjevac se limita à écarter les Hongrois du service tout en croyant que les fonctionnaires locaux prendraient le parti de la Croatie. Cependant, l'autorité municipale avec le vice-capitaine Agostino Tosoni à sa tête ne cessa de lui compliquer la tâche. Deux semaines seulement après son arrivée, le Conseil municipal décida d'envoyer des délégués à l'empereur afin de demander la restitution des droits municipaux. Les habitants de Rijeka iront même jusqu'à installer une plaque commémorative en guise de reconnaissance aux autorités hongroises pour les débuts de la construction du port en 1847. Considérant qu'il s'agissait d'une pure provocation Bunjevac la fera enlever.

 

Avec l'accession au trône de l'empereur François-Joseph à l'âge de 18 ans, le ban Josip Jelacic va être nommé gouverneur de Rijeka :

Cher baron Jelacic ! Par une vigoureuse démarche appropriée à Vous il vous a été donné de maintenir à Rijeka l'autorité impériale et la situation légale. Je pense que je ne Vous donnerai pas de meilleure preuve de Ma reconnaissance, de même qu'à la ville de Rijeka un meilleur appel à l'ordre permanent et à la paix, si ce n'en en Vous nommant gouverneur de Rijeka et des terres qui lui appartiennent.

A Olomouc, en date du 2 décembre 1848. François-Joseph (signature autographe), F. Schwartzenber (signature autographe).


De son côté, Tosoni écrira le 13 novembre à Lentulaj qui était l'adjoint du ban. Il déclara dans cette lettre où il feint une grande dévotion envers la Croatie que tous les citoyens montrent leur attachement au gouverneur récemment nommé ainsi qu'à toute la patrie croate, et que toutes les opinions contraires concernant l'humeur des habitants sont émises avec l'intention d'introduire la zizanie, que ce soit au sein de la population ou entre celle-ci et ses frères croates.

 

Après avoir passé quatre mois exténuants dans la ville, Bunjevac quelque peu dépité fut forcé d'admettre que l'éveil de l'esprit croate se faisait avec une extrême difficulté dès lors où les habitants de Rijeka en même temps qu'ils envoyaient une députation à l'empereur ne cessaient de se réjouir de chacune de ses défaites sur les champs de bataille. Avec la chute de Budapest, les patriciens fondent la Société patriote croate pour la promotion  de la nation croato-slavonne dans le littoral. Parmi les premier à y adhérer figurent les plus grands adversaires de l'autorité croate dans la ville : Tosoni, Brelic, Pauer, Celebrini, Scarpa, etc.

 

Ces initiatives sont avant tout révélatrices de la nature fluctuante des autorités municipales. Les patriciens s'étaient sentis offensés par le fait que l'autorité municipale avait confié le pouvoir à Bunjevac, un noble d'extraction modeste des environs de Karlovac, et non pas à un membre appartenant aux grands propriétaires fonciers hongrois tels que les puissants Mailáth, Almásy, Szapáry, Kiss ou Erdody. Il est vrai que le gouverneur officiel de Rijeka était Jelacic mais comme il ne siégeait pas au Palais du gouverneur la chose était vécue comme une humiliation pour la ville.

 

C'est précisément à cette époque que le Conseil du ban avait nommé Fran Kurelec comme professeur intérimaire de croate au lycée de Rijeka. Cette nomination était une tentative de renforcer l'élément croate dans la ville. Il entra en fonction le 8 février 1849 et dès le premier jour il se mit à répandre le sentiment national aussi bien à Rijeka que dans tout le Primorje. S'agissant du domaine de la langue, il rassembla un groupe de jeunes gens et il tenta de créer une école linguistique à Rijeka qui se serait ajoutée à celle de Zagreb. Kurelec s'efforça d'y recueillir tous les éléments populaires du dialecte chtokavien et du dialecte tchakavien. Autant d'efforts ne parviendront pourtant pas à faciliter la situation de Bunjevac qui était de plus en plus déboussolé.

 

Lorsque pointa une possible attaque de la flotte du Piémont, Bunjevac demanda expressément au Conseil du ban qu'en cas de problèmes graves on arme la population des environs mais nullement les habitants de Rijeka. En effet, la ville servait de plaque tournante dans l'importation d'armes destinées à l'armée révolutionnaire hongroise tandis que les marchands acheminaient en catimini du bois et de la nourriture pour Venise assiégée.

 

Jelacic exigea des explications sur la situation : "Moi, d'un côté je livre bataille contre la rébellion alors qu'elle sur mon propre territoire elle germe ?" Etant donné que Jelacic accusait Bunjevac de n'avoir rien fait en dépit de toutes les prérogatives dont il était investi, ce dernier révoqua le chef de la police ainsi que le capitaine du port et il les remplaça par des gens de Bakar, ce qui lui attira plus encore les foudres du patriciat. Ensuite Bunjevac proposa la dissolution de la représentation municipale, la nomination d'un Comité de gestion et la levée d'une enquête contre le Vice-capitaine Tosoni. Tout cela sera accompli au cours de l'été 1849, lorsque le rapport de force au sein du Comité de gestion fut de 20 représentants pour 10 patriciens et que le Vice-capitaine finit par être écarté.

 

Le trio Blassich - Brelich - Dall'Asta remplaça Tosoni dans son opposition à Bunjevac et protesta contre le comité en tant que corps entièrement illégal qui, entre autre, empiétait sur l'autonomie municipale. Des jours plus sereins apparurent pour la Monarchie dans le courant de la seconde moitié de l'année 1849, après la victoire sur les Hongrois et la pacification du comte Haynau. Cela incita le patriciat de Rijeka à demander à Jelacic de réinstaller l'ancienne représentation municipale. Mais Bunjevac allait resserrer la vis et quasiment réussir à imposer l'ordre. Il n'y parvint pourtant pas en raison du flou juridique. Il n'était pas clair si lui-même, commissaire de la Banovina, remplaçait le ban Jelacic en tant que ban ou gouverneur de Rijeka. La situation s'en trouvait d'autant plus compliquée que les relations entre le ban et le Conseil du ban n'étaient pas bien spécifiées, ce qui les amenait à rendre des décisions différentes dans une même affaire. Lorsque le Conseil du ban se plaignit à Jelacic que Bunjevac les ignorait malgré qu'il leur soit subordonné, ce dernier se retrouva dans une situation sans issue. Désespéré, il s'adressa alors au très influent comte Kulmer, à l'époque ministre sans portefeuille à Vienne, à qui il écrivit : "Seule Votre excellence est au fait de ma pénible situation ici ; il est tout simplement impossible d'agir correctement et de promouvoir les plus hauts intérêts, pris entre les autorités compétentes du pays qui sont malheureusement inspirées par la haine à mon égard et les fonctionnaires d'ici repus d'intrigues."

 

Il se retrouva entièrement paralysé dans ses projets lorsque pour des raisons tactiques son dernier appui en la personne du ban Jelacic lui suggéra la prudence dans ses relations avec l'autorité antérieure. La situation se détériora davantage lorsque les anciens fonctionnaires du gouvernorat se plaignirent à Windischgrätz, le commandant en chef de l'armée autrichienne, qui gardait constamment un oeil sur la Croatie et n'attendait qu'une occasion pour contrarier Jelacic. Jelacic s'opposait énergiquement à ce que l'on restitue aux fonctionnaires leurs charges d'avant-guerre au motif qu'il s'agissait de gens qui avaient tenté de créer une flotte hongroise.

 

Vienne perdit de ses scrupules au fur à mesure que la situation s'apaisa. L'effondrement définitif des intérêts croates se produisit à la suite de deux événements : d'abord lorsque le 4 mars 1849 fut accordée la constitution octroyée et ensuite lorsque le 31 décembre 1851 ladite constitution fut suspendue et que l'on assista à l'établissement de l'absolutisme de Bach.

 

Avant que ne soit proclamé l'absolutisme, le ministre Bach avait collaboré avec les autonomistes de Rijeka, qui prouvèrent cyniquement que Rijeka était la ville la plus loyale de l'Etat en soutenant que tant que n'avaient pas existé les autorités croates il n'y avait pas eu de problèmes. C'est à l'insu du ban que Bach invita le chef de la police de Rijeka, d'All'Asta, pour en faire un des principaux négociateurs sur le statut de la ville. Le gouvernorat de Rijeka fut supprimé en 1850 et on instaura à sa place un district qui englobait le territoire de l'ancien district de Severin. Bien que le gouvernorat eût cessé d'exister, le ban Josip Jelacic continua de porter le titre de gouverneur jusqu'à sa mort survenue le 20 mai 1859. Son successeur le ban Josip Sokčević fut également gouverneur de manière formelle mais le gouvernorat ne sera fonctionnellement rétabli qu'en 1870. 

 

 

XII. Erazmo Barčić

 

L'époque de l'absolutisme de Bach, de 1850 à 1860, fut particulièrement peu propice pour Rijeka et pour la solution de son problème fondamental, à savoir le rattachement par voie ferroviaire avec son arrière-pays. Le principe de base dans la Monarchie voulait que toute les voies soient latérales par rapport à celle assurant la liaison Vienne-Trieste. En Croatie, cette formule s'appliquait également au tracé Zagreb-Zidani most avec l'embranchement Zagreb-Karlovac. Selon le plan de 1854, la première liaison de Rijeka aurait dû se faire via Sv. Petar (Pivka).

 

En 1857, la ville de Rijeka allait toutefois introduire une demande d'autorisation pour des travaux sur la voie Rijeka-Karlovac. Cela lui fut accordé mais sans que rien n'advienne. Cette même année 1857, on finalisa l'artère ferroviaire principale Vienne-Trieste qui commença à capter la marchandise de l'économie implantée dans l'arrière-pays de Rijeka. Un autre événement important sera un contrat datant de l'année 1858, relatif à la mise en vente du chemin de fer par l'Etat autrichien à un groupe financier international qui deviendra par la suite la célèbre Société des chemins de fer du sud. Cette société acquit le droit de construire des voies sur tous les territoires de la monarchie autrichienne qui se situaient sur la rive droite du Danube.

 

A Rijeka, l'autonomisme en tant que programme politique fit son apparition pour la première fois en 1860. En octobre de cette année allait être publiée la brochure Voti e bisogni di Fiume (Souhaits et nécessités de Rijeka), dans laquelle l'autonomisme était politiquement et historiquement justifié : Nous considérons Rijeka autonome sous la domination de la maison d'Autriche, au cours de trois siècles Rijeka n'a jamais été associée à quelque province autrichienne... L'ancienne autonomie municipale eut plus tard à s'adapter à l'esprit des temps, et plus particulièrement après son retour au royaume de Hongrie en 1822 avait-on commencé à ressentir l'action du gouvernement, et pourtant pour le Conseil du Kapetanat de la ville était demeuré intact le plus haut privilège de disposer de ses revenus et de préserver les conditions spéciales en vue d'un développement meilleur et de la prospérité.


En novembre 1860, Erazmo Barcic publia une réponse à cette brochure dans son livret La voce di un patriota (La Voix d'un patriote). Etant donné qu'à cette époque Barcic était une des figures principales de la ville, il convient de dire quelques mots à son propos ainsi que sur sa famille.

 

C'est par le marin Matija que la famille est mentionnée pour la première fois à Rijeka au 16ème siècle. Au début du 17ème siècle, le premier conseiller patricien fut Nikola Barcic qui était marié à Vicenza Frankovic. Le père d'Erazmo, Josip, épousera Francesca Rumbold et sera conseiller patricien à partir de l'année 1803. Dès sa prime jeunesse Erazmo avait affiché une orientation pro-croate très marquée quoique son utilisation du croate n'eût pas été irréprochable. Il termina le lycée à Rijeka ainsi que l'Académie de droit à Zagreb et il s'en alla étudier à Padoue. Ses conceptions politiques constituaient un amalgame étonnant entre le panslavisme et la démocratie à l'occidentale. Il ne faut donc pas s'étonner s'il gardait deux portraits derrière son lit : celui de l'empereur russe Alexandre III et celui de Giuseppe Garibaldi.

 

Son apparence ne manquait pas de frapper : une tête de lion avec des cheveux foncés soigneusement peignés en arrière, une barbe choyée, des yeux bleu clair. Il était attentif à son habillement et s'il existe des politiciens de salon, Barcic appartenait précisément à cette couche car il se mouvait dans un monde pas toujours en contact avec la réalité et plus préoccupé de belles choses que par une véritable lutte pour le pouvoir.

 

Son ouvrage La Voix d'un patriote tient en quatre partie. Dans la première il traite du passé de la ville depuis sa première référence jusqu'au dénommé Diplôme d'octobre que l'empereur François-Joseph avait promulgué le 20 octobre 1860 et par lequel l'ère de l'absolutisme de Bach avait pris fin. Dans la deuxième il s'occupe de l'autonomisme, dans la troisième des langues croate et italienne et dans la quatrième de l'avenir de la ville. On peut avoir un aperçu des problèmes majeurs de Rijeka dans la deuxième partie de la brochure :

L'autonomie est ce grand mot qui recèle une influence envoûtante sur les esprits de nos semblables à Rijeka, lesquels voudraient faire de Rijeka un petit Etat indépendant à partir du pont de Saint-Jean, une puissance d'un rang égal à celui de la principauté de Monaco et de la république de Saint-Marin.

Tentative microscopique et risible. A l'ère des bateaux à vapeur, du chemin de fer et du télégraphe - au moyen desquels tous les obstacles ont été surmontés de sorte qu'aujourd'hui nous pouvons voir comment deux moitiés du monde conversent l'une avec l'autre - à une époque où les peuples sont empreints d'une idée grandiose d'unité nationale, j'estime qu'il est tout simpement impossible de défendre la politique d'indépendance d'un territoire dont la surface totale avoisine 343 portions d'un mille carré, avec 13.000 habitants dont l'unique ressource est le commerce et l'industrie, ces ennemis les plus acharnés de l'autonomie.


Barcic analyse bien l'esprit du 19ème siècle et il l'oppose à l'esprit de Rijeka à la même époque. Le problème pour Rijeka provenait de la conscience tellement forte que l'oligarchie avait d'elle-même. Pour ses propres droits la ville était capable d'entrer en conflit avec Zagreb et avec Budapest, en se servant au passage de toutes les astuces possibles. La conclusion de sa brochure est exacte mais il faudra attendre pas mal de temps avant qu'elle ne se réalise. Barcic énonce que :

"Le futur de Rijeka dépend seulement et exclusivement de la Croatie. Sa situation au centre de la nation lui assure une importance européenne." Sa brochure ne suscita toutefois pas grand intérêt.

 

A cette époque, presque la moitié de l'opposition croate résidait dans  la ville sur la Rjecina, y compris dix représentants au Sabor : Derencin, Barcic, Barkacic, Suppe, Valusnik, Pilepic, etc.

 

Le ban Sokcevic rendit à Rijeka le symbole de son autonomie, c'est à dire un capitaine municipal en la personne de Bartol Zmajic, et il convoqua le Conseil municipal. Cependant l'ancien Comité des dix, déjà installé au temps du haut-préfet Kellersberg (1852-1856), allait d'emblée rendre impossible tout compromis, en rédigeant des mémorandums pour l'empereur dans lesquels on énonçait que Rijeka ne reconnaissait pas l'union avec la Croatie car elle ne s'était jamais considérée comme faisant partie de ce royaume.

 

L'escalade finit par déboucher sur un affrontement lorsque le 25 mai 1861 un cortège mené par l'évêque Strossmayer fit son entrée dans la ville après que le drapeau du district de Rijeka eut été solennellement consacré à Grobnicko Polje. Des pierres l'accueillirent et Sokcevic fut contraint de proclamer l'état d'alerte. Le ban envoya à Rijeka le haut préfet Ljudevit Vukotinovic qui mena une enquête et remplaça le magistrat. Les événements gardèrent néanmoins une tournure adverse pour les Croates.

 

C'est face à de telles tendances qu'apparaît la silhouette de l'employé Ante Starcevic, qui sur un ton péremptoire avait exigé l'intégrité de la Croatie au cours de la séance du district de Rijeka organisée à Bakar au début de l'année 1861. Au niveau de l'Etat, un important débat sera mené cette même année concernant l'appellation de la langue qui serait la seule à être officiellement employée sur le territoire de la Croatie et de la Slavonie. Une partie des députés était favorable à ce que la langue soit appelée yougoslave de même qu'elle avait été appelée illyrienne à l'époque du Mouvement illyrien. Le Sabor y consentit mais dans la ratification royale le ban Mazuranic fit en sorte que l'on écrive la langue croate.

 

Le noeud du conflit entre Rijeka et la Croatie provenait aussi de l'industrie et du commerce en expansion à Rijeka, qui réclamaient des capitaux frais ne pouvant provenir que de la Hongrie. A cette époque l'industrie de Rijeka représentait 50% de celle de la Croatie. Il existait 12 chantiers navals qui de 1858 à 1861 construisirent 35 navires à Rijeka et 5 à Bakar. On trouvait également une grande fonderie d'acier, qui en 1854 avait compté 400 employés, mais aussi quatre plus petites, alors qu'en Croatie ce n'est qu'à Rude tout près de Samobor qu'était située une mine avec un haut fourneau procurant une faible production. A Rijeka fut créée en 1852 une usine de produits chimiques, ensuite une usine à savon, toutes deux uniques en Croatie. Il y avait une fabrique de bougies, c'est à dire de cire, mais d'autres existaient aussi à  Zagreb, Karlovac et Varazdin. Du gaz fut produit à Rijeka à partir de 1851 et à Zagreb à partir de 1863. Les chambres de Rijeka comptabilisaient 98 moulins. Et si l'ensemble de la Slavonie en comptait 489, les deux plus connus étaient toutefois à Rijeka, celui à Podbadanj et celui à Zakalj. Le premier moulin à vapeur de l'Etat fut installé à Rijeka en 1853. A Varazdin ce sera en 1860 et à Zagreb en 1862. Rijeka possédait quatre usines à pâtes et Zagreb deux. La plus grande fabrique de tabac dans toute la Monarchie était celle de Rijeka qui fut fondée en 1850 à l'emplacement de l'ancienne raffinerie de sucre. Pour la période allant de 1858 à 1861, la fabrique avait employé 2.400 travailleurs. C'est à Rijeka qu'était implantée la seule fabrique de toiles pour les voiliers ainsi que quatre tanneries dont deux constituaient les plus importantes en Croatie. L'usine à papier comptait de 600 à 800 employés et elle exportait sa marchandise dans le monde entier. Quarante-neuf scieries étaient concentrées dans les districts de Delnice, Vrbovsko et Cabar, et le bois était exporté via le port de Rijeka.

 

S'agissant des imprimeries, il y en avait trois à Zagreb, deux à Rijeka, deux à Karlovac et respectivement une à Varazdin, Osijek et Pozega. Les trois fabriques de cordage à Rijeka étaient les plus importantes en Croatie. La première manufacture de cartes à jouer fut créée en 1863 à Susak. C'est sur de telles assises économiques que Rijeka pouvait se mesurer à Zagreb de manière assez convaincante. Ce seront pourtant des déroulements de plus vaste amplitude qui allaient se révéler décisifs pour la suite.

 

Après que l'Autriche eut été défaite par la Prusse à Sadová en 1866, des négociations entre Vienne et Budapest s'ensuivirent concernant la réorganisation de la Monarchie sur un principe dualiste. Le patriciat de Rijeka n'attendait que cela et en 1867 la ville assista à l'éclatement de troubles fomentés par Jacic, Sgardelli, Gaspar Matkovic et Valusnik, avec pour but que la cité se détache de la Croatie. Le chancelier aulique de Croatie, le baron Milan Kusevic, proposa au roi de nommer un commissionnaire spécial. Etant donné que Kusevic était pour l'union avec la Hongrie, c'est sur sa proposition que fut nommé le Hongrois Eduard Cseh, lequel établit l'autorité hongroise dans la ville le 1er avril 1867. Si les habitants de Rijeka l'accueillirent avec des drapeaux hongrois, lui les salua en croate par méconnaissance de l'italien. Ceci ne l'empêcha pas d'encourager le mouvement anti-croate dès qu'il eut pris la direction des affaires.

 

Si l'on en revient maintenant à Barcic, qui jusqu'à l'arrivée de Fran Supilo aura été le personnage central dans la ville, on ne peut que constater son opposition à la magyarisation. En 1865, il était entré pour la première fois au Sabor croate comme représentant du canton de Bribir. Lorsque le Mouvement du droit s'effondra en 1871, après la révolte de Kvarternik à Rakovica, il joua un rôle décisif dans sa rénovation et sa propagation durant les années 1878-1879. Il fut l'un des éditeurs du journal Kvarner pour l'année 1884. La même année, il sera élu au Sabor pour représenter Bakar. Dans les conflits au sein du Parti du droit, il était tenant de la thèse prônant la nécessité d'unir tous les Slaves du Sud. Après 1903, il se montra actif dans le cadre de la Coalition croato-serbe même s'il ne la soutint pas sans réserve. Sa qualité de doyen parmi les députés du Sabor lui valut d'en être son président intérimaire en 1906. A cette époque, il se disait être de gauche, démocrate et partisan des idées de Mazzini. Il publia toute une série d'articles, de polémiques et de discours et pendant un temps il tenta d'influencer les autonomistes de Zanella afin qu'ils se rapprochent de l'option croate. Il mourut le 6 avril 1913 et son enterrement constitua un grand événement politique à Rijeka.

 

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Rédigé par brunorosar

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Publié le 20 Novembre 2009

VII. Port franc


 

Il n'existe pas de données concrètes faisant état de l'existence d'un blason de la cité pour la période qui précède 1659. Pour que la ville en ait eu un il aurait fallu que quelqu'un le lui accorde, mais aucune trace d'un tel geste ne nous est parvenue quoique des blasons eussent existé depuis les croisades. Le premier qui aurait pu octroyer des armoiries à Rijeka était le patriarche d'Aquilée mais il ne le fit pas. Le cas échéant, les seigneurs ultérieurs en auraient fait mention, c'est à dire l'évêque de Pula, les comtes de Duino, les Walsee ou les Frankopan. Il n'en est rien. Par conséquent, avant l'année 1659, Rijeka ne pouvait arborer que la personne d'un saint protecteur - St Vid - sur le sceau municipal et elle n'avait pas eu droit à un blason.

 

C'est le 6 juin 1659 que la ville reçut son blason en vertu d'une charte décernée par l'empereur Leopold, qui à ce moment-là était le seigneur féodal. La charte est écrite en latin sur une feuille de parchemin. Au centre y est dessiné un blason tandis qu'au fond apparaît le sceau impérial dans un écrin protecteur en bois. La charte est aujourd'hui conservée aux Archives historiques de Rijeka.

 

Au cours des siècles, ce symbole deviendra une source de malentendus mais aussi l'emblème de la lutte pour l'autonomie. L'élément inhabituel est l'aigle bicéphale représenté avec les têtes tournées du même côté, ce qui pourrait être un exemple unique dans l'héraldique. Pour ce qui concerne la devise Nepresusan, on peut la comprendre comme un jeu de mot car elle sous-entend un fleuve qui coule mais aussi l'inexhaustible foi de la ville à l'égard des Habsbourg. Dans ces régions, cette devise est la première à avoir été décernée, en outre d'un blason, et elle représente l'une des plus anciennes qu'octroyèrent les Habsbourg.

 

L'Etat de Léopold I, pris entre le marteau et l'enclume franco-turque, sortait à peine de la Guerre de trente ans et il essayait de se rétablir au moyen du commerce extérieur malgré des marchés modestes et relativement peu accessibles. Seule la grande guerre contre les Turcs ouvrira sérieusement l'arrière-pays de Rijeka qui peu à peu ira en s'élargissant. En même temps, le proche littoral sous contrôle des Zrinski gagnait de l'importance. Déjà en 1668, l'empereur avait dû conférer à Petar Zrinski le privilège qui l'autorisait à la vente libre de marchandises d'outre-mer sur tout le territoire de la Croatie et cela aux dépens de Rijeka.

 

C'est à cette époque de victoires militaires sur les Turcs mais aussi d'épuisement du trésor à Vienne que les magnats de Hongrie manifestent leur mécontentement. Parmi eux se trouvent le ban Nikola Zrinski. Il est l'un des plus riches propriétaires en Hongrie et en Croatie et on présume qu'il pourrait se soulever avec succès contre l'empereur. Les Hongrois, pour lesquels il est Miklós Zriny, le respectent pour sa force morale, son courage et sa tolérance envers les protestants. Malheureusement, cette figure centrale de son époque périra lors d'une chasse le 18 novembre 1664. Il y sera tué par un sanglier ayant été blessé. Son successeur, son frère Petar, hérita de ses possessions mais pas de ses aptitudes d'homme d'Etat. La conspiration des magnats hongrois fut mal organisée et la cour n'aura cessé d'en être informée.

 

Parallèlement à cette lutte politique au sein de la monarchie, quelques transformations économiques importantes se produisirent. En 1670, les relations politiques et économiques entre la France et les Pays-Bas s'étaient détériorées et la guerre des douanes avait incité les Hollandais à trouver un substitut pour la perte du marché français. L'opportunité se présenta aux navires hollandais de venir dans l'Adriatique et à partir des ports autrichiens d'embarquer le fer, le mercure, le cuivre, le plomb, le bois, le vin et le cuir en remplacement des importations françaises. Le promoteur de ce plan, Johann Joachim Becher, destinait le rôle principal à Rijeka alors que la commission d'Etat hésitait entre Trieste, Rijeka et Bakar. La Commision du gouvernement autrichien de l'intérieur inspecta les ports et se prononça favorablement pour Rijeka dont le port était protégé par les canons de la ville et dont les embarcadères et entrepôts étaient en très bon état. Cette même commission suggéra pourtant que Trieste était encore plus avantageuse pour la réalisation du plan. Dans toute cette affaire, on peut s'apercevoir qu'une navigation libre dans l'Adriatique était un préalable indispensable pour le développement du commerce et d'autre part que Vienne s'orientait vers Trieste pour en faire le port principal de l'empire. Ce n'est qu'au milieu du 18ème siècle que les Hollandais concrétiseront leur intérêt pour Rijeka avec la raffinerie de sucre.

 

La conspiration des Zrinski-Frankopan, telle qu'on nomme généralement cette insurrection des magnats de Hongrie, était vouée à l'échec avant même sa mise en oeuvre étant donné l'indécision qui avait prévalu dans son organisation ainsi que la présence d'indicateurs. Au début du printemps 1670, Petar Zrinski avait pactisé avec tout un chacun, y compris les Turcs, dans le but de rallier tous les appuis contre l'empereur Leopold I. Le jeune marquis Fran Krsto Frankopan, issu d'une famille déjà appauvrie à l'époque, visita le littoral tout en appelant à la révolte. Le 26 juin 1670, une enquête formelle fut lancée à Vienne à l'encontre du ban Petar Zrinski et les conjurés furent exécutés à Wienerneustadt le 30 avril 1671. Il en ira de même en Hongrie pour leur principal collaborateur, le comte Nadasdy. Avec leur disparition, la Croatie demeura privée de sa plus puissante famille noble qui pendant presque six siècles avait dominé entre la Drave et la mer. On les vit souvent brandir le sceptre de ban avec une impétuosité toute royale.

 

Tous ces événements plus ou moins proches vont avoir une influence capitale pour Rijeka qui assiste alors aux bourrasques des événements historiques. En 1681, la France s'empare de Strasbourg et la détache de la monarchie des Habsbourg ensuite les deux parties s'affrontent autour de l'héritage du Palatinat. A cette époque la Turquie fait des efforts considérables pour s'emparer de Vienne et pénétrer au coeur de l'Europe. Le puissant Léopold I, qui avait régné de 1657 à 1705, arrête avec l'aide des Polonais l'attaque principale des Turcs et au cours de diverses opérations entrecoupées d'interruptions plus ou moins prolongées il impose la paix à Srijemski Karlovci en 1699. Il obtient de vastes territoires en Hongrie, en Voïvodine et en Croatie. En même temps, Venise étend ses possessions en Dalmatie.

 

L'Autriche, l'Angleterre et la Hollande au terme de la guerre avec la Turquie commencent une guerre contre la France en vue de l'héritage espagnol. A l'automne de l'année 1701, une escadre française bombarde Rijeka et Trieste. Etant donné que l'Autriche ne dispose d'aucune marine militaire, elle demande l'aide de la flotte anglaise à qui elle doit assurer un port de refuge. Les Anglais enverront Edmund Alley, le futur astronome de renom, pour passer en revue la côte allant de Trieste à Karlobag. Il fera des recommandations concernant le golfe de Bakar et élaborera des plans pour des places fortes pourvues d'artillerie. En 1703, il consacrera deux mois à superviser la construction de forteresses qui ne seront jamais utilisées et dont la plus puissante, Srscica, est encore conservée de nos jours.

 

La guerre autour de l'héritage espagnol va finir par la paix d'Utrecht en 1713 et l'Autriche reçoit alors la Belgique, Naples, la Sardaigne et Milan. Puis s'ensuit une nouvelle guerre avec la Turquie en 1716, au cours de laquelle Charles VI utilise l'alliance vénitienne. En 1717, il proclame par une patente particulière la liberté de navigation dans l'Adriatique. Cette patente prévoit la libre navigation non seulement pour les navires autrichiens mais aussi pour tous les autres. Elle permet de la sorte aux étrangers de faire usage du drapeau autrichien dans la mesure où ils font route vers les ports de ces derniers. L'empereur promet également sa protection au cas où quelqu'un s'opposerait à cette patente.

 

Avec la paix de Passarowitz en 1718 et la fin de la guerre contre la Turquie, l'Autriche allait mettre au point avec celle-ci le commerce libre réciproque. Ce fut décisif pour les initiatives ultérieures que prendra l'empereur en vue d'étendre le commerce. A plusieurs reprises on envisagea l'idée de proclamer port franc l'une des villes côtières parmi lesquelles Rijeka et Trieste venaient en tête de liste. Par la patente du 18 mars 1719, Charles VI éleva les deux villes au statut de port franc en permettant à tous les marchands d'accoster, de commercer, d'échanger et d'appareiller en contrepartie de redevances minimes et cela uniquement pour les marchandises réellement vendues. Au cas où cette marchandise n'aurait pas été vendue immédiatement, il restait la possibilité de la déposer dans les entrepôts de l'Etat pour une durée de 10 mois avec un acompte susceptible d'être exigé. Le territoire du port franc ne couvrait pas toute la ville mais seulement le port. Cet élément sera réglé par un décret de Marie-Thérèse en 1769.

 

Etant donné qu'on essaye en même temps de développer l'industrie locale, l'empereur qui est instruit de la pratique et de l'organisation britannique et hollandaise (compagnie des Indes Orientales et celle des Indes Occidentales) confirme en 1719 par une patente particulière la création de la Compagnie impériale à privilèges pour les Indes. La direction de la compagnie était installée à Vienne mais toutes les affaires les plus importantes se réalisaient à Trieste afin de déloger Venise. De ce fait, Rijeka perdait aussi une part des affaires potentielles malgré qu'on y eut ouvert une représentation de la compagnie. En 1722, la compagnie reçut le privilège de pouvoir construire à Rijeka, Trieste et Bakar des navires de plus de 60 pieds (20 mètres), et de pouvoir faire venir à cette fin des maîtres artisans de Hollande, de Suède ou de Hambourg. Le nom même de la compagnie indiquait quel en serait le programme dès lors où il montrait l'aspiration de voir le commerce autrichien s'orienter vers l'Orient. Toutefois, ces grands espoirs ne se concrétisèrent pas pour la bonne raison qu'à court terme on n'avait pas réussi à organiser une industrie d'importance même si de vigoureuses industries textiles furent créées et la construction navale à Rijeka et à Trieste fut renforcée.

 

Un résultat concomitant à toutes ces opérations fut la construction en 1722 à Rijeka d'un lazaret (lieu de transit pour les navires en provenance des pays à risque), et de la Karolinska cesta (route de Caroline), qui en 1728 allait aboutir jusque Rijeka et Bakar. Elle avait été conçue par A.M. Weiss qui projeta également les ouvrages pour la création d'un port militaire à Kraljevica. Un ingénieur militaire était employé à ces travaux. Il s'agit du capitaine Antonio de Verneda qui épousa Giovanna Benzoni en 1726 et s'établit alors en permanence à Rijeka. Il y fit construire une maison à Rov en 1740 (actuelle rue Starcevic, la maison sera démolie en 1969), ainsi que la maison Benzoni près de l'église St Vid. Il réaménagea la Maison de la Commune sur la place Kobler et imposa le baroque à l'église St Rok qui fut renforcée d'un clocher.

 

L'empereur Charles VI viendra lui-même à Rijeka le 15 septembre 1728, en vue de s'assurer de la progression des travaux à Kraljevica. La réception officielle eut lieu dans la grande salle du castel avec pour maître de cérémonie le capitaine Adelmo Antonio Petazi.

 

En ce qui concerne la Compagnie impériale à privilèges pour les Indes, elle tomba en faillite en 1731 puis sera liquidée en 1742. Les causes en sont des maladresses commerciales ainsi que l'influence négative des Vénitiens et de marchands indépendants au sein de la Monarchie. A Rijeka elle aura eu une influence indirecte sur la production de chandelles dont s'ocupait Juraj Terzi et Jerolim Franul, sur celle des cordages dirigée par Orlando, Crespi et Spadoni mais aussi sur l'ouverture d'ateliers destinés à la fabrication du cuir. A cette époque le commerce de blé est en expansion au travers du port de Rijeka, principalement pour répondre aux besoins de la Lombardie. Quant au commerce avec Dubrovnik, Josip Zanchi, qui est originaire de Rijeka, le comte Aleksandar Patasic et le knez de Dubrovnik en la personne de Sigismund Gundulic, fondent à Vienne en 1739 une compagnie pour six ans. Elle est dotée d'un capital de départ de 7.500 florins. D'après le contrat, Patacic devait fournir le miel et la cire, Gundulic la laine et le cuir tandis que Zanchi était chargé d'organiser le commerce et de tenir la comptabilité. 

 

 

VIII. A l'époque de l'impératrice Marie-Thérèse

 

L'empereur Charles VI dépourvu d'héritiers mâles avait posé un geste radical afin d'assurer l'héritage en ligne directe. En 1712, le Sabor croate admit le principe du droit héréditaire féminin pour le trône des Habsbourg. Les ordres de Hongrie adoptèrent la sanction pragmatique tandis que Rijeka rendit à ce sujet une décision spéciale datant du 29 novembre 1725. L'accession au trône fut donc assurée pour Marie-Thérèse, à vrai dire au prix de guerres avec un contestataire - le roi prussien Frédéric le Grand (1740-1748 et 1756-1763) - et de la perte de la Silésie.

 

L'impératrice marqua son époque en régnant de 1740 à 1780. Afin d'optimiser le potentiel de Rijeka elle l'incorpora en 1752 dans le système qui intégrait tous les ports allant d'Aquilée à Karlobag. Ce système dénommé Province commerciale relevait de l'Intendance de Trieste. En conséquence, Rijeka reçut un gouverneur qui, sous les habits d'un capitaine réactualisé, devait exercer toutes les fonctions du responsable sur ce territoire. L'Intendance de Trieste était subordonnée à la Direction commerciale (plus tard le Conseil du commerce) à Vienne. Une direction unique fut introduite en vue d'assurer un développement égal pour Rijeka et pour Trieste.

 

L'industrie allait graduellement progresser à Rijeka grâce à l'importation de matières premières non soumises aux droits de douane. La raffinerie de sucre compte parmi les premières à avoir bénéficié de ces privilèges. Le comte Rudolf Chotek élabora à Trieste un vaste programme pour le développement et la relance des ports de Trieste et de Rijeka. C'est ainsi qu'en 1749 il prit l'initiative de fonder dans le littoral la Société commerciale principale de Trieste et de Rijeka. Les maisons commerciales Proli et Arnold d'Anvers se joignirent à cette initiative. Les autorités aidèrent cette société par des privilèges et lui concédèrent une zone franche pour une durée de 25 ans. La compagnie pouvait importer de la canne à sucre, construire ses propres bateaux, acheter du charbon ou abattre des arbres. Marie-Thérèse signa le décret sur les privilèges le 1er octobre 1750. On rassembla le capital sous forme d'actions pour un montant de deux millions de florins, c'est à dire 2.000 actions de 1.000 florins. L'impératrice détenait elle-même 12 actions, le comte Chotek 300, et les actionnaires 444. La première appellation de la société fut Urban, Arnold & co. et la direction allait être transférée de Trieste à Rijeka le 25 avril 1752. Dès 1754, la production de sucre couvrira les besoins des pays autrichiens. Elle sera pendant tout un temps la plus grande compagnie privée dans toute la Monarchie. Sept cents personnes travaillaient dans la raffinerie et on produisait entre 20.000 et 30.000 cents* de sucre raffiné et entre 8 et 9 tonnes de sirop. Selon un plan de Minnini de Trévise, le directeur Pierre Vierendeels entama en 1782 la construction du bâtiment administratif (l'actuel Rikard Bencic), dans le style du classicisme baroque. Le bâtiment fut achevé en 1786 et il représente l'édifice le plus imposant pour la Croatie de l'époque.

 

* 1 cent = 112 livres (N.d.T.)


Toutefois, l'impératrice n'était pas satisfaite par le développement économique du littoral et en 1755 elle envoya son fils Joseph II visiter ce territoire. Tout ce qu'il verra à Rijeka sera la raffinerie de sucre et l'un ou l'autre gros négociant. Qu'il n'y ait eu sur ce territoire qu'une vingtaine de boeufs pour assurer le transport des marchandises par la Route de Caroline rend compte de la pauvreté. Rijeka comptait alors 5.000 habitants et Trieste autour de 20.000. Après s'être informé de la situation sur le terrain, Joseph II proposa la suppression de la Province commerciale et son partage en trois ensembles indépendants : Trieste devait se transformer en débouché maritime pour les pays autrichiens, Rijeka pour la Hongrie tandis que la bande de Senj jusque Karlobag devait être incorporée aux Confins militaires.

 

Par son rescrit du 14 février 1776, Marie-Thérèse rattache la ville côtière de Rijeka et son territoire au Royaume de Croatie. D'où, à l'avenir, seule la Chancellerie de la Cour hongroise, au travers du Conseil royal croate, exercera sur eux le contrôle et l'administration.

 

Même s'il allait être à la base de tous les problèmes politiques de la ville à l'époque moderne, cet échafaudage était pourtant limpide pour l'époque. Il sera confirmé par un rescrit datant du 23 avril 1779 au même titre que le statut de la ville, qui pendant des siècles fut autonome au sens où elle n'était rattachée à aucune province (ce qui dans la Monarchie ne valait que pour Trieste et Rijeka). L'impératrice fonda également en 1776 un gouvernorat à Trieste qui sera occupé par le comte Karl Zinzerdorf ainsi qu'un gouvernorat à Rijeka pris en charge par le marquis Josip Mailáth de Székhely, lequel était un ancien conseiller et rapporteur de la Chambre impériale et royale. Par un rescrit datant du 9 août 1776, Mailáth fut également nommé haut préfet du district récemment fondé de Severin. La nouvelle configuration des pouvoirs fut formellement établie en octobre lorsque séjournèrent à Rijeka le baron Ricci, en tant que représentant de la Chancellerie de Bohème-Autriche, Nikola Skrlec envoyé par le Conseil royal de Croatie et Josip Mailáth en tant que gouverneur. Les revenus municipaux s'élevaient alors à 11.448 florins dont 8.765 représentaient le produit des douanes. Etant donné que les dépenses de la ville étaient de 17.153 florins, le déficit budgétaire était couvert par la Chambre du trésor impérial.

 

Josip Mailáth et Nikola Skrlec entreprirent le maximum afin d'aménager le district de Severin. C'est ainsi qu'ils visiteront Bakar le 29 octobre 1776 et qu'en compagnie du baron Ricci ils édicteront des mesures assurant sa prise en charge. Le plus ancien recensement de population ayant été conservé remonte à  1787. Il confirme l'importance de Bakar dont le territoire s'étend jusque la Rjecina en incluant Trsat. La ville compte 7.656 habitants tandis que Rijeka en possède 5.956, Varazdin 4.814, Karlovac 2.740, Zagreb 2.815 et Pozega 2.002. Bakar aura été pendant presque 200 ans la plus grande ville croate.

 

Afin que le gouverneur puisse accomplir comme il se doit sa fonction représentative il convenait de lui ériger un palais. L'ancien Palais du gouverneur fut construit en 1780 suivant les plans de l'ingénieur Gnamb. Il s'agissait d'un habile architecte et ingénieur qui solutionna le projet en reliant deux bâtiments autour d'une cour intérieure. Le palais occupa le centre de l'actuelle place de l'Adriatique jusque 1896.

 

Anton Gnamb fut une figure centrale dans la construction de la ville. Etant donné que les gouverneurs n'étaient pas satisfaits par le concept provisoire du palais, il s'attela à deux réaménagements du monastère des Augustins demeuré vacant (sur la Place de la Résolution de Rijeka), et cela en 1789 et 1796. On y renonça néanmoins. Il conçut un série de résidences : l'imposante maison des Adamic à Fiumara (1787), la maison Troyer (1782) à l'ouest du Clocher municipal et celle des Wohinz à l'est, enfin la maison Vukovic (1789, Korzo 2). Toutes possédaient leur portail principal conçu dans le style baroque, d'autre part une ligne agitée de balcons, un grillage dans le style Zopf ainsi qu'un tympan classique. En même temps il systématisa le Korzo, l'actuelle Place Jelacic, la place devant la bibliothèque principale. Il ouvrit de nouvelles rues sur Rov (la rue Starcevic), et sur la Rjecina. Gnamb rénova également le Clocher municipal en 1801 et le castel à Kraljevica, en plus d'une série d'églises dans le Primorje.

 

D'une manière générale, on peut constater qu'après l'absence complète du style Renaissance on avait considérablement bâti dans le baroque. Aux alentours de 1700, l'église de l'Assomption de la Vierge reçut une touche baroque tandis qu'en 1768 ce fut au tour de l'église St Jérôme. L'église Notre Dame de Trsat allait également être mise au goût du baroque et l'église orthodoxe de St Nicolas fut construite en 1790. On prendra la peine de noter que Rijeka est la ville comptant le plus d'autels baroques en marbre sur la côte orientale de l'Adriatique. Paccassi, un maître artisan de Gorizia, élabora des autels pour St Vid ; Lazzarini en fit autant pour St Vid et pour l'église de l'Assomption de la Vierge ; F. Mislej conçut le maître autel tandis que le sculpteur de Padoue J. Contiero se chargea des statues sur cet autel pour l'église de l'Assomption de la Vierge. A. Michelazzi de Gradisca s'établit à Rijeka et élabora la chaire et l'autel St Joseph à St Vid ainsi que le maître autel dans l'église de St Jérôme. De surcroît, il conféra son aspect monumental au portail d'entrée du Clocher municipal en 1753. Parmi les peintres, on peut relever l'activité de Christoforo Tasca au début du 18ème siècle et celle de Valentin Metzinger au milieu du 18ème siècle. Les deux peignirent pour le monastère des Franciscains à Trsat.

 

Des changements politiques allaient bientôt s'ensuivre. Le 20 mars 1786, Joseph II supprima le district de Severin et il établit le Primorje hongrois qui se composait de trois districts : Rijeka, Bakar et Vinodol. Les trois étaient dirigés par un gouverneur. Outre le gouverneur qui s'occupait des affaires au niveau du commerce et de la santé, on instaura à Rijeka un magistrat qui remplaça le Conseil municipal dont le champ d'activité sera étendu jusque Bakar. C'est par l'entremise du gouverneur que le magistrat était soumis en matière politique et économique au Conseil de régence du Royaume de Hongrie, installé à Vienne. Toute la Croatie se retrouva plus étroitement liée à la Hongrie car le Sabor croate avait proposé que les districts de Croatie reçoivent les ordres d'un même gouverneur tant que la Croatie ne serait pas elle-même en état d'entretenir un haut dicastère. Le parlement commun de la Hongrie et de la Croatie légalisa cette proposition par l'article de loi 58 en l'an 1790.

 

C'est à l'époque de Joseph II qu'allaient être prises deux décisions importantes pour l'avenir de la ville : à partir de 1775 les portes de la ville ne seront plus fermées et l'on pourra construire en dehors des murailles, d'autre part l'inhumation dans les églises ou aux abords de celles-ci fut interdite e l'on se mit à la recherche d'un emplacement pour un nouveau cimetière.

 

Concernant les avatars de l'Eglise, il faut mentionner la suppression des Jésuites en 1773, sur ordre de Clément XIV, et la vente aux enchères de leurs biens. Un peu plus tard, en 1788, sera dissolu par ordonnance impériale le monastère augustinien dans la ville et tous les biens en sa possession seront liquidés. L'empereur Joseph II procédera également à la dissolution de 12 confréries municipales. 

 

 

IX. Les Français, les Anglais et les Irlandais

 

La guerre qu'avait entamée l'Autriche contre les Ottomans en 1787 sera interrompue par la paix de Svishtov (Bulgarie), en 1791. C'est pourtant la guerre avec la France en 1793 qui se révélera autrement plus périlleuse. La situation la plus difficile sera vécue sur le front italien où à partir de l'année 1797 les opérations allaient y être menées sous la conduite de Napoléon Bonaparte. Cette guerre suscita l'inquiétude à Rijeka dont les fortifications avaient été pourvues d'une vingtaine de canons tandis que 130 soldats étaient chargés de sa sécurité. Face à la progression des Français, la ville de Trieste avait déjà expédié ses archives à Rijeka où était parvenue une petite partie de la population ayant opté pour la fuite. Mille trois cents cinquante-cinf fusils furent distribués dans les districts de Trieste et de Rijeka et sept cents à Bakar. En mars 1797, toute la garnison de Trieste, avec à sa tête le général Pittoni, effectua sa retraite et le gouverneur de Rijeka, Pásztory, ordonna l'évacuation des archives à Bjelovar.

 

Le général Pittoni se replia au-delà de la Rjecina étant donné que les Français avaient procédé à l'invasion. C'est dans cette ville ouverte que les soldats pénétrèrent pour y rester jusqu'au 9 avril. Puis, le 10 avril, ce sera au tour de l'armée impériale autrichienne commandée par le colonel Kazimir d'y faire son entrée. Cependant, Napoléon était parvenu jusqu'en Styrie en passant par le Nord de l'Italie en contraignant ainsi l'Autriche à conclure la paix de Leoben le 7 avril 1797. L'Autriche perdit la Belgique et la Lombardie mais elle reçut Venise, l'Istrie et la Dalmatie comme l'attestera la paix de Campo Formio du 17 octobre 1797. Par cette paix la République cessa d'exister en tant que puissance juridique indépendante. Ladite république aura été renversée par Napoléon sans même avoir à combattre alors que seuls des volontaires dalmates avaient été prêts à la secourir.

 

C'est en ces temps troublés que l'on procéda à la réalisation du premier grand théâtre de Rijeka qui avait été dessiné en 1798 par l'ingénieur civil militaire Andrija Ljudevit Adamic, un assistant de Gnamb et ultérieurement l'un des plus riches commerçants de la ville. Le théâtre fut inauguré le 3 octobre 1805 et il pouvait accueillir 1.600 personnes dans la salle située au premier étage. Dans le bâtiment qui occupait la place de l'actuelle Bibliothèque municipale se trouvait un magasin de café ainsi qu'un casino moderne avec une salle de billard. En 1805, le capital d'Adamic avait été évalué à 200.000 florins tandis que la valeur de la raffinerie de sucre s'élevait à 1.700.000 florins.

 

Moyennant une série de campagnes, Napoléon s'était placé en position de dicter les conditions de paix en 1809, après la victoire de Wagram et la percée jusqu'à Vienne. Par la paix de Schönbrunn du 14 octobre 1809 allaient être formées les Provinces illyriennes françaises qui comprenaient : Villach, Ljubljana, Neustadt, Adalsberg, Gorizia, Trieste, l'Istrie, le Littoral hongrois, les îles du Kvarner, la Dalmatie avec Dubrovnik et le Kotor, la Croatie au sud de la Drave et les Confins militaires avec Petrinja, Kostajnica, Slunj, Ogulin, Otocac, Senj et Karlobag.

 

L'organisation finale des Provinces illyriennes sera réalisée par un décret organique datant du 5 avril 1811. L'intendant général des finances avec à ses côtés le commissaire de la justice représentait le pouvoir central à Ljubljana. Tout le territoire était divisé en six provinces : la Carniole, la Carinthie, l'Istrie, la Croatie civile, la Dalmatie et Raguse. La Croatie civile avec son siège à Karlovac se divisait en trois départements : Karlovac, Rijeka et Senj. Lorsque le Conseil municipal de Rijeka fut constitué en 1812, son maire en deviendra Paolo Scarpa.

 

Les Provinces illyriennes subsistèrent jusque 1813 lorsque l'empire napoléonien s'écroula dans la foulée de la catastrophe russe. C'est alors que se produisit à Rijeka l'épisode avec Karolina Belinic, qui empêcha le 3 juillet 1813 que la ville soit détruite après avoir persuadé le capitaine John Leard d'arrêter les bombardements et les actes d'incendie lors d'un entretien en aparté devant le Clocher municipal. Le maire de Rijeka avait choisi de déserter la ville. Quant à "l'héroïne", elle reçut le surnom de Karolina Rijecka (Caroline de Rijeka).

 

Le général Laval Nugent est celui qui abattit le pouvoir français en Croatie. Ayant fait route depuis Zagreb, il était arrivé à Rijeka avec 1.000 soldats pour y faire son entrée le 27 août 1813 sans avoir eu à livrer bataille. L'Istrie fut libérée sous son commandement et l'armée de Nugent apparut devant Trieste le 13 octobre. Après de longues négociations, une messe sera célébrée le 10 novembre 1813 à l'église San Giusto, en présence des officiers anglais et autrichiens. La chute des Provinces illyriennes fut proclamée par une salve d'honneur de l'artillerie et par la formation en rang de 200 Croates devant l'église et le castel. Au niveau de l'Etat, cela eut lieu le 17 octobre par la proclamation de Latterman.

 

Le général Laval Nugent interrompit ensuite le blocus de Venise en 1814 et après une série de batailles il acheva la campagne militaire à Marengo dans le Piémont. On le promut au rang de lieutenant maréchal en 1815. Toujours à la tête de Croates et dans les opérations menées contre le souverain de Naples, Murat, il facilita le retour du pape Pie VII à Rome. Cela lui valut le titre de prince de Rome. Ayant renversé le pouvoir de Murat et ramené sur le trône la dynastie des Bourbons il devint le commandant suprême des armées du royaume.

 

A Rijeka les affaires rentraient lentement dans l'ordre. On notera qu'Adamic vendit sa maison (aujourd'hui les Archives historiques) au consul John Leard et qu'il maintenait d'étroites relations avec Laval Nugent pour lequel il acheta le castel de Trsat en 1824. De 1813 à 1822, Rijeka sera formellement sans attaches et ensuite on renouvelera le gouvernorat. La situation économique était mauvaise. La raffinerie de sucre déclinait en raison du manque de compréhension de la cour mais aussi à cause de la concurrence des sucreries qui traitaient la betterave sucrière et non plus la canne à sucre importée. Malgré les pénuries, l'esprit d'entreprise finit toutefois par se réveiller après les années difficiles de 1817 et 1820, au cours desquelles la faim s'était faite ressentir. C'est par l'entremise de John Leard qu'Adamic conclut la plus grosse affaire de l'époque en collaborant avec Adam Smith. Il s'agissait de la livraison de 20.000 cargaisons (50 pieds de tonnage) de rondins de chêne qui avaient été coupés sur des propriétés du Gorski kotar ayant été acquises par Laval. Ces livraisons devaient servir à rembourser un tiers de la dette de l'Autriche envers l'Angleterre.

 

A propos d'Andrija Ljudevit Adamic, la figure marquante dans la ville au début du 19ème siècle, on dira qu'il était un brillant négociant n'ayant eu de cesse d'ouvrir des voies commerciales (y compris en direction du Brésil), qu'il fut délégué de la ville au congrès de Vérone en 1822, où l'on décida du futur de l'Europe, et qu'en 1823 il lança la production de papier. Cela ne l'empêcha pas de vendre son moulin en 1827 à Walter Smith, le frère d'Adam Smith, qui plus tard établira une usine de renommée mondiale.

 

Il joua également une part importante dans la construction de la Route de Louisiana (Lujzinska cesta), qui devait relier Rijeka à Karlovac en 1809, mais aussi dans la planification du canal de la Kupa, dans la restauration de la façade de l'église de l'Assomption de la Vierge en 1824 et dans la rénovation du castel de Trsat. Il représenta Rijeka aux côtés d'Antun Mihanovic à la Diète de Bratislava en 1825. Andrija Ljudevit Adamic sera l'un des auteurs du projet de relier Rijeka avec Zagreb par voie de fer (1825, 1828), il bâtira le parc de Skoljic (détruit) et sera propriétaire d'une série de bâtiments à Fiumara, à Susak jusqu'aux escaliers de Trsat, à l'emplacement de l'actuel Euroherc, mais aussi de villas à proximité de l'hôpital et de la villa Capriccio à Krk. Cet habile commerçant et maçon notoire avait eu dix enfants de son mariage avec Elizabeth Barcic. Il mourut en 1828 à l'âge de 61 ans et on l'enterra à Kozala.

 

Dans l'esprit du romantisme, l'Irlandais Laval Nugent, qui au travers de sa femme Giovanna Riario-Sforza se considérait l'héritier des Frankopan, avait racheté leurs possessions en Croatie. Il acheta Bosiljevo en 1820, Stara Susica en 1823, Trsat en 1824, Dubovac en 1837, et il construisit le château Stelnik en 1834. En 1855, il acheta le plus beau château de Croatie, Janusevac. En vue d'asseoir son emprise dans la politique, Laval Nugent tentera de capitaliser son pouvoir économique et son amitié avec l'archiduc Johann qui était l'un des membres les plus compétents de la famille Habsbourg. Il fut commandant suprême du Primorje et il supervisa en 1835 la construction à Kraljevica du premier navire à vapeur autrichien. Ensuite, il sera commandant suprême en Silésie et Moravie (1839-1840), en Croatie (1840-1842), en Autriche intérieure et dans le Tyrol (1848-1849). Laval Nugent fut le noble le plus puissant au sein du Mouvement illyrien et le protecteur de Ljudevit Gaj. Il aurait pu être ban en 1840 mais les Hongrois marquèrent leur opposition car son esprit croate trop affiché les embarrasait.

 

Ce personnage est lié à Rijeka par la restauration de Trsat qui fut le premier castel médiéval à avoir été rénové en Croatie ainsi que par sa décision de faire de Trsat le mausolée familial. Ce mausolée allait recevoir une grande collection artistique. Le Museum Nugent fut officiellement fondé en 1843. Il fonctionna au mieux sous Mijat Sabljar qui établit également le Musée national à Zagreb.

 

Le musée comprenait une vingtaine de sculptures antiques et 1.500 vases de la Grèce antique (tous exhumés dans les environs de Naples et aujourd'hui conservés au Musée archéologique de Croatie à Zagreb), une trentaine de bustes antiques, une collection numismatique, des sculptures en bronze, des meubles de la Renaissance et du Baroque et surtout plus de 200 peintures récupérées dans la collection de la famille d'Este (Ferrare, Modène), ou dans celle des Foscari (Venise). Les oeuvres les plus importantes étaient un Léonard de Vinci, le Jugement des frères Carracci, La Bacchanale de Rubens, un des tous premiers tryptiques de Titien La vierge Marie avec St. Rocque et St Antoine (aujourd'hui St Rocque de même que 80 autres peintures de la collection se trouvent au Musée maritime et historique de Rijeka), le grand St François de Ribera, Fortuna de Michel-Ange, L'Allégorie sur un plafond de Paolo Véronèse ainsi que l'esquisse de La Noce à Cana (différente de la version du Louvres), la grande peinture au plafond Amour et Psyché que peignit Tintoretto, L'Allégorie du Printemps et L'Allégorie de l'Automne d'Andrija Medulic, L'Adoration des Rois de Giorgione, plusieurs peintures de Guido Reni, de Palma le jeune, de Luca Giordano, de G.B Tiopelo, de Raphaël.

 

Avec cette collection exposée à Trsat, Rijeka aurait pu devenir un centre culturel de portée européenne mais malheureusement la collection ne rayonna pas même sur la Croatie. Elle sera dispersée suite au déclin économique de la famille à la fin du siècle et il ne subsistera à Rijeka que des vestiges d'une ivresse romantique qui s'était emparée d'une des plus grandes personnalités de l'histoire croate.

 

On peut encore ajouter que par l'intermédiaire de l'archiduc Johann, Laval Nugent procéda à la nomination du ban Josip Jelacic en 1848 et que son fils Albert, connu comme étant le Lion croate, fut accusé en Hongrie de vouloir se faire couronner roi de tous les Slaves du Sud. Aux côtés de Windischgrätz et de Radetzki, Laval Nugent sera en 1849 le troisième maréchal de camp de la Monarchie.

 

La famille Nugent avait apporté à Rijeka l'esprit de la richesse et de la cour, gagnée par le rêve de restaurer l'Etat des Frankopan. Vu d'aujourd'hui, le rêve était trop grand pour les forces petites bourgeoises d'une ville cosmopolite. Sept cryptes de membres de la famille furent détruites dans le castel de Trsat en 1961.

 

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #Rijeka

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Publié le 20 Novembre 2009

IV. Le temps de la famille Walsee


 

La famille Walsee avait repris la ville de Rijeka aux comtes de Duino en 1399 mais l'évêque de Pula s'opposa à ce qu'ils réalisent leurs droits. Alors que la puissance du patriarche d'Aquilée déclinait, l'évêque s'efforçait de faire valoir ses droits féodaux en Istrie et dans le Kvarner. Toutefois, la famille Walsee était déjà suffisamment forte à l'époque pour contrôler plus ou moins indépendamment ses possessions. Cette puissante famille féodale a facilité l'établissement de liens commerciaux avec la Carinthie et la Carniole mais aussi avec l'Italie centrale (Ancône, c'est à dire Jakino).

 

Rodolphe I Walsee contrôlait conjointement avec son frère des possessions allant de la Haute Autriche en passant par la Styrie jusque l'Adriatique. L'accès à la mer dont jouissait cette famille posait des problèmes à Venise parce que des paiements douaniers lui étaient réclamés. Reinprecht II portait une telle attention à ses propres intérêts que lorsqu'il conclut un pacte avec les Vénitiens, par lequel il excluait Rijeka du boycott commercial que ces derniers exerçaient, il le fit au moment où son souverain, le roi hongro-croate Sigismond de Luxembourg, se trouvait en guerre avev Venise. En 1431, son successeur Reinprecht III assura à Rijeka un traité commercial avantageux alors qu'en même temps il mariait sa soeur Barbara à Nikola V Frankopan qui était à ce moment-là le plus puissant voisin du côté croate.

 

La métamorphose des princes de Krk en Frankopan est intéressante à plusieurs égards et mérite un peu d'attention. Le premier à avoir osé prendre le nom de Frankopan fut le puissant prince Nikola IV qui régnait sur de vastes possessions en Croatie et en conséquence de cause s'était hissé au rang de ban de Croatie et de Dalmatie. Il s'était attribué l'épithète de Frangepanibus ou de Frankopan. Ni Venise ni la Hongrie ne le reconnurent avant que ne le fasse le roi Sigismond en 1434. Venise suivra l'exemple en 1454, à l'époque du doge Francesco Foscari. Pourtant cet épithète accolée et cette association des princes de Krk avec une vieille famille romaine était à n'en pas douter le fruit d'un montage. Le fait d'avoir acheté l'approbation du pontife pour ce lien familial ne changeait rien à l'affaire mais démontrait leur surcroît de pouvoir politique et économique.

 

L'importance de se voir rattaché aux anciens Frankopan apparaît plus clairement quand on sait que ceux-ci étaient encore au 11ème siècle les plus puissants nobles à Rome, à côté des Colonna et des Pierleon. D'autre part, Giovanni Frankopan était le protecteur du pape Urbain II qui initia la croisade en 1096. Par ailleurs, d'après la légende, les Frankopan étaient les héritiers du Christ au travers de la lignée des Mérovingiens. Y compris leur nom peut être interprété comme étant celui de ceux qui brisent le pain, ce qui recèle certainement une association avec le Christ. Selon la légende, un Frankopan se trouvait parmi les Romains ayant fondé Florence en 800, cette ville qui engendrera la Renaissance.

 

 

V. Entre Venise et les Uscoques

 

Depuis le 13ème siècle Venise disposait du monopole commercial dans la partie orientale de la Méditerranée. En vue de contrôler les voies maritimes elle s'était emparée des îles du Kvarner, de la majeure partie de la Dalmatie et de la côte albanaise ainsi que de points d'ancrage spécifiques en mer ionienne et en mer d'Egée. Dans les mers adriatiques et ioniennes les Vénitiens s'étaient arrogés le droit de faire la police et ils étaient les seuls à délivrer le permis de naviguer aux bâtiments des autres états. Cela leur permettait de prélever des taxes. C'est précisément dans ce domaine des taxes que Rijeka connut de grandes réussites. Au début du 15ème siècle, elle collectait des taxes sur tous les navires qui passaient à portée de la ville. L'empereur Maximilien ayant obtenu le marquisat de Gorizia  en 1500 et les Habsbourg ne pouvant supporter des restrictions maritimes aux abords de Trieste et de Rijeka, la tension allait grimper entre Venise et Vienne. Il n'y avait toutefois pas que l'empereur Maximilien pour faire de l'ombre à Venise. Maximilien avait adhéré à la ligue de Cambrai, du nom d'une petite localité du Nord-est de la France, où le 20 décembre 1508 Louis XII de France, Ferdinand le catholique d'Espagne, le page Julien II et lui-même s'étaient associés en vue de brider la puissance vénitienne. Déjà en 1509 le page Julien II, du reste un membre de la famille della Rovere, avait excommunié Venise mais sans qu'elle n'y prête trop d'importance car la foi dans cette ville était perçue sous un angle extrêmement libéral. Cependant, il s'ensuivra une lourde défaite de Venise le 14 mai 1509 à Agnadello, après quoi Venise perdit toutes ses possessions sur le continent à l'exception de Trévise.

 

La contre-attaque du doge Leonardo Loredano s'ensuivit le 2 octobre 1509, lorsque la flotte du capitaine Trevisan appareilla d'Omisalj pour mettre le cap sur Rijeka. Au total la flotte comprenait 15 galères et 2.500 soldats. Un échange de coups de canons se produisit devant la ville mais Trevisan débarqua des hommes qui franchirent rapidement les murailles et ce jour même la cité fut prise. Trevisan en personne écrivit que sans pitié l'on écharpa et tua. L'église paroissiale et celle de St Jérôme furent envahies et tous les biens de valeur emportés à Venise. Trevisan dans une lettre du 5 octobre écrivit qu'on ne pourra plus dire qu'ici était Rijeka sinon qu'ici fut Rijeka. Même si plus tard Trevisan tomba en disgrâce et qu'une enquête fut menée sur le comportement barbare de l'armée et sur le pillage éhonté, jamais Venise n'allait restituer les objets de valeur.

 

Rijeka survécut néanmoins et déjà en 1511 la ville infligeait des coups mineurs contre Venise. Quatre brigantines sous le commandement d'Andrija Jakominic attaquèrent ses navires et menacèrent la ville de Cres. Sur injonction de Venise, le provéditeur de Krk organisa un raid sur Rijeka qui sera à nouveau dévastée. Les assaillants ne se retireront qu'après l'entrée en vigueur d'un cessez-le-feu. En guise de consolation pour sa fidélité à l'empereur, Rijeka reçut en 1515 le diplôme extraordinaire de ville la plus fidèle (Fidelissimum oppidum Terrae Fluminis), ainsi que l'autorisation de tenir deux grandes foires dotées des privilèges ordinaires, chacune d'une durée de 8 jours (24 juin et 8 septembre).

 

Ensuite se produiront des événements importants loin de la ville. Dans le sillage de la bataille aux champs de Mohács en 1526 les Turcs avaient ouvert la voie en direction de la Hongrie. Début 1527, le Sabor croate avait élu pour roi Ferdinand Habsbourg en faisant en sorte que la Croatie passe sous la puissante dynastie d'Europe centrale pour y rester jusque 1918. C'est de cette époque que date le plus vieux statut ayant été conservé de la ville, lequel est basé sur les plus anciennes mesures législatives du conseil. Déjà en juillet 1526, le conseil municipal avait envoyé le vicaire Goffred Confalonieri à Trieste pour y étudier ses statuts et s'en inspirer pour rédiger ceux de Rijeka. En 1527, une députation particulière apporta ce document au roi Ferdinand afin de requérir son approbation qui sera consentie le 29 juillet 1530. Le document débute par les stipulations relatives à la municipalité et à ses organes, ce qui constitue le premier livre. Le deuxième traite de l'octroi de la justice dans les procès civils, le troisième des régulations dans les procès pénaux tandis que le quatrième établit les règlements d'ordre policier.

 

Ces statuts conférèrent une forme stable à l'administration communale par le truchement du Grand conseil (50 membres) et du Petit conseil (25 membres). La dignité de conseiller était viagère et de plus elle était héréditaire pour ce qui est du Petit conseil. C'est à partir de ce dernier que se développera plus tard le patriciat sous les traits d'une noblesse citadine. Si un membre du Petit conseil venait à décéder sans héritier, un nouveau membre appartenant au Grand conseil devait être élu par bulletin secret. En dépit de toutes ses vélléités au fil des siècles, le patriciat ne sera jamais reconnu comme une véritable noblesse.

 

C'est à cette époque que s'inscrit l'établissement de la typographie à Rijeka. La première imprimerie en Croatie avait été celle de Senj et elle avait fonctionné de 1494 à 1508. Ensuite une imprimerie avait été établie en 1530 par Simun Begna Kozicic qui s'était réfugié à Rijeka à cause des Turcs. La machine fut amenée depuis Venise, les caractères étaient glagolitiques et les travaux de typographie étaient réalisés par Bartolomeo Zanetti de Brescia et par son assistant Domenico. Six livres furent imprimés : Oficij rimski, Oficij Blazenie Devi Marije, Misal Hruacki, Knjizice krsta, Knjizice od zitija rimskih arhierjeov i cesarov, Od bitija redovnickog knjizice, Psaltir (1530-1531).

 

Ces étincelles de culture n'ont pas empêché que ces temps troublés soient surtout marqués par les Uscoques qui fuyant devant les Turcs s'étaient installés en grand nombre à Klis en Dalmatie (1530) ou à Senj (1537). Une des personnalités les plus intéressantes parmi eux fut Petar Kruzic, capitaine de Klis, qui s'était distingué dans de fréquents combats contre les Turcs. En 1531, tandis qu'il passait son temps entre Senj, Klis et sa ville de Lupoglav en Istrie, il avait fait ériger une chapelle en l'honneur de St Nicolas afin de remercier Notre Dame de Trsat pour les succès militaires remportés au champ de Duvno. A cette occasion, il avait fait construire les premières marches qui menaient jusqu'au sommet de Trsat. En 1534, les Turcs avaient considéré que leur principal adversaire en Croatie étaient Nikola Zrinski, ultérieurement le héros de Siget, ainsi que Kruzic. Kruzic périt le 12 mars 1537 en défendant Klis face à l'assaut de Muratbey. Ayant été décapité, sa soeur Jelena racheta sa tête et la fit inhumer dans l'église de Trsat. Ce n'est pas parce qu'il était mort que les Uscoques cessèrent leurs attaques contre les Turcs. Tant qu'elle fut en guerre avec ces derniers, Venise avait regardé d'un oeil bienveillant les actions entreprises par les Uscoques mais une fois la paix conclue ces actions allaient leur poser un embarras politique. Etant admis que le commerce était fondamental pour la survie de Venise, on se mit à embarquer les marchandises turques sur des galères vénitiennes en Dalmatie. Parfois, en usant de négociations, on tentait de récupérer la marchandise dérobée par les Uscoques. Ainsi, en 1542, Venise envoya-t-elle Antonio Mazza à Trieste, Rijeka, Senj et Bakar pour assurer la récupération d'un navire transportant 30 juifs, qui étaient des sujets turcs, ainsi que la marchandise que les habitants de Senj avaient subtilisée dans un port de Rab. Mazza devait également reprendre la marchandise que les Uscoques au service de Stjepan Frankopan avaient confisquée à Mljet. C'est à Rijeka que Mazza, accompagné par le vice-capitaine de Trieste, s'attarda le plus longtemps mais sans rien y avoir entrepris. Qui plus est, le capitaine de Senj l'y menaça de ne pas avoir à le trouver sur son chemin. A l'occasion de son séjour, il eut l'occasion de voir comment les Uscoques se réapprovisionnaient en farine à Rijeka.

 

Les hostilités éclatèrent en 1537 quand les Vénitiens eurent conclu la paix avec les Turcs pour la seconde fois. En vue de protéger la navigation, la Reine des mers dut envoyer en l'an 1575 une escadre avec un capitaine à l'encontre des Uscoques. Son blocus de Senj ne fit toutefois que les renforcer dans leur volonté d'en découdre. Le monopole vénitien sur la navigation asphyxiait Rijeka et accaparait l'attention que Senj était censée porter aux Turcs, aussi les deux villes s'appuyèrent-elles l'une sur l'autre. De façon semblable, le capitaine à l'encontre des Uscoques avait pris note du fait qu'il n'était pas possible de battre Senj alors que Rijeka la ravitaillait en toute nécessité, à commencer par ce qui est requis pour la construction de navires rapides. Rijeka eut de nouveau à faire face aux coups de Venise et elle fut bombardée en 1599. Avec la peste ayant récolté son tribut cette année-là, accusant un chiffre de 300 morts sur 3.000 habitants, mais aussi avec l'administrateur de la ville en la personne du baron Friedrich Paar qui détestait la population, on peut aisément comprendre qu'il s'agit-là d'une des pires périodes que la ville eut endurées.

 

On tenta d'installer les Uscoques ailleurs avec l'aide d'un délégué de l'empereur, Josip Rabatta, qui le 29 janvier 1601 arriva à Senj en passant par Rijeka et y instaura un gouvernement de la terreur. Le 31 décembre 1601, les Uscoques le massacrèrent sauvagement au cours d'une révolte. Etant sous le blocus de Venise, les habitants de Rijeka ne pouvaient qu'interdire l'accès de leur ville aux habitants de Senj. C'est pendant cette période de tension qu'en septembre 1607 une partie des murailles de Rijeka s'effondra. Cela n'empêcha pas que dès le mois suivant elles seront à nouveau réparées. Le capitaine Stefano della Rovere, l'administrateur de Rijeka en remplacement du baron Paar, autorisa la réouverture du commerce avec les Uscoques en 1609. Tout cela allait culminer en fin de compte par la guerre des Uscoques (connue sous le nom de Guerre pour Gradisca) entre l'Autriche et Venise, qui débuta en l'année 1615. Cette même année Antonio Civran incendia Lovran et Moscenice. Lorsque les Vénitiens avec vingt navires et des soldats sur la terre ferme eurent attaqué Bakar qui était défendue par Ivan Budacki, les habitants de Rijeka accoururent à son aide avec 300 soldats. Les Vénitiens durent se retirer.

 

Lors de la guerre dans le nord de l'Italie, une dizaine de milliers de sujets de la République de St Marc devaient périr. La paix fut enfin signée le 26 novembre 1617 à Madrid. La mise en oeuvre des clauses du traité reçut confirmation lors des négociations qui débutèrent le 10 avril 1618 au monastère des capucins à Rijeka. Le baron Carlo Harrach et Hans Edling représentaient l'empereur autrichien tandis que Girolamo Guistiniani et Antonio Priuli en faisaient autant pour Venise. Les discussions durèrent plusieurs mois ce qui prouve leur importance. Sur ces entrefaites, Priuli avait été élu doge. En définitive, ce fut dans le castel et en présence du capitaine impérial Stefano della Rovere que la paix du 8 août allait être déclarée permanente. Senj recevra une garnison allemande, les Uscoques seront réimplantés dans la Lika et le Zumberak tandis que leurs navires seront soit incendiés soit vendus à Venise. 

 

 

VI. Stefano della Rovere

 

En permanente compétition avec Venise, Rijeka et ses habitants se retrouvèrent dans une situation difficile au début du 17ème siècle. En effet, Juraj Zrinski qui gouvernait Bakar afferma en 1604 la ville à une compagnie vénitienne (Terzi, Rotting et compagnie), de sorte que les navires vénitiens allaient amener le sel et emporter le blé, le miel et la cire, ou plus exactement tout ce qui auparavant avait transité par Rijeka. Le tenancier des douanes de Rijeka se plaignit à l'archiduc Charles que pas un grain de blé n'était arrivé dans la ville en provenance de Kocevje durant les quatre derniers mois de l'année 1604. En revanche, le trafic de blé et de miel rapporta cette même année environ 4.000 florins en recettes de douanes à Bakar. Dans le cadre de leur expansion économique, les Vénitiens avaient fait bâtir à Vinodol des maisons, des entrepôts, des moulins et des scieries. Une des raisons essentielles de l'essor de Bakar provenait de ce que les douanes n'étaient pas payées dans les domaines des Zrinski et des Frankopan alors qu'à Rijeka elles étaient perçues au taux de 2,5%.

 

Rijeka répliqua avec l'aide de Senj et de l'archiduc de manière à ce que tous les navires entrant à Bakar aient à payer des douanes à Rijeka, sous peine de faire l'objet d'une confiscation au cas où ils tenteraient de s'y soustraire. Devant une commission envoyée par l'archiduc, Rijeka confirma le droit de prélever les douanes et il fut déclaré qu'il en serait toujours ainsi dans le Kvarner sans avoir à en rendre compte à Venise.

 

En 1608, Stefano della Rovere prit ses fonctions en tant que capitaine impérial et il se trouva aussitôt confronté à une série de problèmes allant des mauvaises fortifications de la ville en passant par les affrontements perpétuels avec Venise. Il débuta tout de suite par la réorganisation de l'administration municipale et par la rénovation des défenses. Pour les besoins des travaux de construction il fit venir dans la ville le peintre, médailliste et architecte Giovanni Telesphoro de Pomis dont on prétend qu'il avait été disciple de Tintoretto. Il est fort probable qu'il projeta de reconstruire le castel, cet édifice monumental qui représentait le pilier défensif de la ville (il fut malheureusement détruit en 1904 pour qu'à sa place y soit érigé le tribunal).

 

On accédait au castel à partir de la grande cour en franchissant un pont en bois. Au centre de la construction s'étendait une cour avec un réservoir d'eau. Le bâtiment disposait d'un rez-de-chaussée et de trois étages. Au rez-de-chaussée se trouvaient des entrepôts, l'arsenal et des casemates. Le premier étage comprenait la partie représentative avec une vaste salle de réception et une chapelle consacrée à St Stéphane. Au-dessus se situaient les appartements du capitaine et ceux de ses officiers. Dans les documents anciens, ce bâtiment est souvent mentionné comme étant le palais Walsee. Dans sa partie nord, la forteresse sortait du tracé des remparts en accusant la forme d'une corne. La date la plus ancienne que l'on trouve inscrite sur la construction est celle de l'année 1549, en l'occurrence sur une fenêtre gothique.

 

Le même architecte et peintre, Pomis, a exécuté la peinture de Ste Anne de la Trinité pour l'autel de l'église de Trsat en 1625. Cette peinture avait eu pour origine le décès de la première épouse de Stefano della Rovere, la baronne Anne Paar, qui s'était éteinte à Rijeka le 14 août 1624. Un des trois écrits à l'intérieur de l'église ayant trait à la tombe énonce : "A la gloire de la divine Anne, Stjepan de Ruvere, baron du Saint empire romain etc., Conseiller et Chambellan de l'invincible empereur Ferdinand II, capitaine de St Vid sur Rijeka, par ses propres deniers érige ce sanctuaire comme monument pour lui-même et pour les siens et en prend soin par l'aide appropriée en l'an de grâce 1624."

 

L'image sur laquelle on voit représentée Ste Anne et la Sainte Vierge avec le Christ contient un portrait du capitaine della Rovere agenouillé, en armure et muni d'une épée à la taille ainsi que des clés de la ville de Rijeka. A ses côtés se tiennent ses fils, Ferdinand (né en 1611) et Friedrich (né en 1616). Il manque Pietro qui servira comme substitut du capitaine en 1639 et sera plus tard remplacé par Ferdinand qui dirigera Rijeka de 1639 à 1672. Dans le dédale des vicissitudes historiques, la famille della Rovere a dirigé Rijeka pendant presque tout le 17ème siècle.

 

En ce qui concerne l'origine fort débattue de la famille della Rovere, on peut dire qu'elle est issue de Savona, près de Gênes. Un de leurs ancêtres, Francesco, était devenu le pape Sixte IV en 1471. C'est alors que la famille s'était vue dotée d'une généaologie et d'un blason où figure un chêne (rovere = chêne en italien). Le membre le plus connu de la famille fut Jules II (pape de 1503 à 1513), guère en grâce auprès de ses contemporains mais personnage d'exception qui réforma le Vatican, empêcha la banqueroute, agrandit la bibliothèque et fonda la collection apostolique des sculptures antiques. Le pape Jules II initia la construction de la nouvelle église St Pierre à Rome, il commanda les peintures du plafond de la chapelle Sixtine à Michel-Ange et il fut l'un des organisateurs de la Ligue de Cambrai, instaurée en 1508 afin de réfréner la puissance vénitienne sur le continent. Le pouvoir temporel de la famille sera établi à Urbino de 1508 à 1631. On voit donc que le capitaine de Rijeka était un personnage passablement important et bénéficiant de relations aussi bien en Italie qu'à Vienne.

 

Les liens entre Stefano della Rovere et le monastère de Trsat étaient également solides. Dans le contentieux qui durait depuis des années entre les Franciscains et Gaspar Knezic, un preneur de bail à Trsat, le capitaine della Rovere fit office d'intermédiaire à plusieurs reprises. C'est notamment le 9 janvier 1612, par ordre de l'archiduc qu'il fit attribuer aux frères la possession dont Knezic les avait privés. Le capitaine collabora de manière heureuse avec le provincial Franjo Glavinic, prêtre d'Istrie et supérieur de Trsat. Glavinic tenta de renouveler l'imprimerie à Rijeka. Sur recommandation de l'évêque de Senj, Ivan Agatic, il parviendra en 1621 à obtenir de la part de l'empereur Ferdinand II l'ancienne imprimerie protestante d'Urach afin de la faire installer au castel. Malheureusement, il n'arriva jamais à la faire fonctionner et il dut la transférer à Rome.

 

Glavinic est important à plus d'un titre pour Trsat car c'est lui qui entreprit une longue rénovation après l'incendie catastrophique du 5 mars 1629, lequel avait dévoré le monastère des Franciscains tout en épargnant l'église. Il engagea notamment un moine suisse, le peintre Serafin Schön. Celui-ci, entre 1630 et 1640, peignit les fresques du cloître et réalisa cinq peintures à l'huile dont la plus précieuse est Le Repas mystique de la sainte famille (Misticna vecera Svete obitelji - 214x784 cm), située sur la paroi nord du réfectoire d'été du monastère. Glavinic a écrit Les Quatre derniers hommes (Cetiri poslidnja covika - 1628), Fleur de Saint (Cvit svetih - 1628), Lumière de l'âme fidèle (Svitlost duse virne - 1632). L'historien de l'art Kombol émet un jugement favorable sur son oeuvre. Ses oeuvres historiques sont également importantes : Origine della provincia Bosna Croatia et Historia Tersattana (1648).

 

C'est à l'époque des capitaines della Rovere qu'arrivèrent les Jésuites. Ils avaient choisi Rijeka pour en faire un des maillons de la contre-réforme qui devait enserrer Venise dont ils avaient été expulsés. Répartis en 32 provinces, ils comptaient 13.112 membres en 1618. Leur collège à Rijeka avait été fondé sur intervention spéciale de l'empereur Ferdinand II. Ils établirent un troisième lycée en Croatie qui commença à fonctionner le 23 novembre 1627. La comtesse Ursula Thanhausen procura une aide matérielle aux Jésuites dans la ville et à la suite d'un voeu elle leur offrit toute la seigneurie de Kastav dont ils prirent possession le 12 janvier 1634.

 

Ces gens comptent beaucoup pour la ville de Rijeka car avec l'autorisation de la commune ils firent abattre la vieille église de St Vid et entamèrent la construction d'une nouvelle selon les plans du Jésuite Giacomo Briano. La pierre fondatrice fut posée le 15 juin 1638 et le maître d'oeuvre en était Francesco Olivieri. Plus tard, le projet fut sérieusement retouché par Bernardin Martinuzzi de Gradiska. Les travaux durèrent jusque 1744. Cela donne une construction singulière - la seule construction centrée à caractère sacré sur tout le territoire du Primorje et de l'Istrie. L'église confère une impression semblable à celle de l'église Santa Maria della Salute à Venise, mais cela va sans dire dans des proportions beaucoup plus modestes.

 

Malgré que les Jésuites aient haussé le niveau d'éducation dans la ville et que les Franciscains aient maintenu d'intenses relations avec le peuple, cela n'aura pas suffi à résoudre tous les dilemnes entre la ville et l'Eglise. Un des points les plus litigieux était celui qui concernait l'évêque de Pula sous l'autorité duquel se trouvait Rijeka mais qui était de fait un sujet de Venise. Avant même le capitaine della Rovere, Rijeka avait demandé dès 1593 à ce que la ville soit rattachée à un autre évêché. Ce problème devait toutefois couver pendant des décennies à côté de celui de la messe en latin ou en langue illyrienne. Stefano della Rovere proposa de trancher la question sur base de la création d'un évêché de Rijeka indépendant. Ladite solution sera sabordée par l'évêque de Pula, Sozomeno, qui fit jouer ses relations à Rome. Aussi Rijeka n'obtiendra-t-elle son évêché qu'en 1925.

 

En dépit des désaccords, l'évêque de Pula vint à Rijeka le 16 juin 1613. Il consacra l'église des Capucins dont la construction avait duré trois ans.

 

Parmi les événements intéressants, on peut noter que le 21 décembre 1625 un slovène décéda dont on prétend qu'il avait 150 ans tandis que le 1er juin 1628 ce fut le tour du chanoine Ivan Kucic à l'âge de 115 ans. Il convient cependant de considérer ces deux données avec circonspection. En 1632, on construisit le premier pont par delà la Rjecina. Auparavant le trafic s'était déroulé par bac.

 

Si l'on prend la mesure de cette atmosphère spirituelle liée aux Frankopan, on s'explique mieux le rejet à l'égard de ces princes de Krk qui brusquement étaient devenus une des familles les plus importantes dans l'Europe médiévale. Les Frankopan croates se retrouvèrent au pinacle de l'aristocratie eurpéenne lorsqu'en 1428 Nikola IV Frankopan se maria pour la troisième fois. Cette fois, c'était avec Bianca Visconti qui était la fille du seigneur de Milan. Après le décès de son mari, elle convolera avec Francesco Sforza. 

 

Dans ce contexte on comprend mieux la logique inhérente au lien entre la famille Walsee et celle des Frankopan. La famille Walsee tiendra la ville jusque 1465 ou 1466, au moment où elle leur sera prise par les Habsbourg, en l'occurrence l'empereur Frédéric III. Dès lors les Habsbourg la conserveront jusque 1918, à l'exception de courtes interruptions.

 

Comment fonctionnait le pouvoir dans une ville qui avait lié son ascension économique au commerce ? Les seigneurs féodaux vivant loin de la Meranija, ils administraient la ville par l'entremise du capitaine. Jusque 1584, le capitaine de Rijeka exerça cette fonction pour toute la Meranija (la Liburnie), et depuis cette année des capitaines seront spécialement nommés pour Kastav, Veprinac et Moscenice. Sur le plan des relations féodales, l'influence des conseillers municipaux allait s'amplifier. Ils prenaient des décisions de portée générale, à savoir les statuts. Au côté des juges et des capitaines (satnici), on élisait le chancelier (notar), les assesseurs (procinitelji), etc. Le nombre total des membres du Conseil au milieu du 15ème siècle ne dépassait pas les dix-huit. Le capitaine présidait la séance et deux juges élus pour un an accomplissaient la gestion quotidienne des affaires. L'un des deux pouvait remplacer le capitaine en son absence, raison pour laquelle on l'appelait juge du capitaine, tandis que l'autre était le représentant du peuple. Le droit de tenir une foire hebdomadaire sera un succès pour le conseil municipal. Ce droit sera obtenu en 1444.

 

Le capitaine résidait au castel avec plusieurs soldats. La garde des murailles municipale était assurée quant à elle par les citoyens eux-mêmes. Il incombait à la noblesse du voisinage d'exercer la fonction du capitaine et parfois une famille donnera plusieurs capitaines. Il n'était pas inhabituel que les capitaines demeurent dans la ville au même titre que les habitants. C'est ainsi que viendront s'installer les Oberburger, les Rauber et les Raunacher. Sous les Walsee, les capitaines provenaient le plus souvent des régions intérieures de l'Autriche.

 

La famille Walsee influa sur une organisation plus stricte de l'administration mais également sur le développement économique de la ville si bien que Rijeka deviendra un centre commercial de première importance. La base du commerce était constituée d'une part par le fer, les peaux et le bois et de l'autre par l'huile, le blé et le vin. La principale région productrice pour le fer était la Carniole (Gorenjska), à partir de laquelle il était acheminé via l'Isonzo vers le sud et par Skofja Loka, Ljubljana et Postojna en direction de Trieste, Duino et Rijeka. Le fer s'en allait à partir de Rijeka vers les Etats pontificaux, c'est à dire vers Ancône. Etant donné que les routes de l'arrière-pays étaient mauvaises, le fer était transporté sur des mules tout au long de pistes étroites. Le trajet aller-retour jusque Ljubljana durait une dizaine de jours.

 

On importait de l'huile à Rijeka, surtout en provenance de la côte italienne et un peu moins de la Dalmatie. Le port principal pour l'huile était Fermo à partir duquel les marchands les plus entreprenants arrivaient à Rijeka. Le bois était coupé sur les domaines des Frankopan et après avoir transité par Bakar il était amené à Rijeka, de là on le transformait en planches ou en rames, puis il était vendu à Venise où il existait une forte demande pour les rondins de chênes qui étaient employés pour les fondations des bâtiments sur le sol argileux de la lagune.

 

Il existait dans la ville un nombre assez élevé de cordonniers et de fourreurs venus des régions croates et principalement de Zagreb. Un indice de cet intense échange entre le nord de la Croatie et les régions côtières est suggéré par les privilèges que détenaient les citoyens de Gric, en vertu desquels ils étaient dispensés de payer les taxes de transport (la maltarina) sur les marchandises à Brod na Kupi, Vrbovsko, Modrus, Delnice, Grobnik, Trsat, Ledenica et Hreljin. Pour ce qui est du blé qui faisait défaut sur ce territoire il existait des décrets régulants ce qui pouvait être importé, comme les légumes, mais aussi ce qui n'était pas susceptible d'être exporté. On prescrivait les prix du poisson de même que les modalités de vente afin d'empêcher toute spéculation. Le Conseil communal surveillait les prix des oeufs et de la viande dans le souhait d'exclure des fautes éventuelles et des scandales et afin que le peuple puisse vivre toujours mieux.

 

Le nombre élevé d'étables à l'extérieur des murailles de la cité montre l'importance de l'élevage du bétail. Les porcs posaient pas mal de problèmes et le conseil municipal autorisa l'abattage de porcs trouvés dans les rues de la ville. Toutefois, il n'y avait pas de problèmes pour la vente et les acheteurs de porcs arrivaient souvent des territoires vénitiens. Avec le temps le commerce numéraire se développa, et donc le prêt à intérêt. Grâce à une forte croissance économique, le 15ème siècle est témoin d'un important afflux de personnes que le conseil municipal encourageait. Ainsi, en 1438, quand celui-ci accueille parmi les citoyens de Rijeka le maître orfèvre Martin de Senj, il est fait mention d'un tel acte car il est une personne utile de cette ville et un homme de valeur, de surcroît car il est bon de peupler ladite Rijeka par des gens méritants.

 

En ce qui concerne la structure de la population, il faut noter qu'il y avait peu de villes sur la côte orientale de l'Adriatique où l'élément roman était aussi faiblement représenté. A Rijeka les citoyens étaient d'abord croates, ensuite allemands et slovènes. La messe se déroulait en langue croate dans l'église paroissiale et on utilisait le glagolitique pour l'écriture. Il n'est donc pas étonnant que dans le sillage des réformes religieuses de Basel le conseil municipal eût exigé en 1443 l'introduction de l'écriture latine à l'église paroissiale et au chapitre. Lors d'une autre occasion, on le voit appeler le chapitre à ne pas élire pour chanoine une personne inhabile dans le maniement du latin. Toujours est-il qu'outre le latin, qui était habituellement la langue de la noblesse, on employait l'allemand dans l'armée, l'italien dans la marine et le croate pour les affaires et l'usage quotidien. Le multilinguisme sera pendant des siècles l'une des caractéristiques de la ville sur la Rjecina, ce qui fera qu'au début du 20ème siècle presque toute la population savait correctement manier plusieurs langues, en faisant de Rijeka un des villes les plus ouvertes.

 

A cette époque, au milieu du 15ème siècle, la ville s'est dotée d'un hôpital (1438), d'une droguerie (1440), d'une école en italien (1455), et de l'école du chapitre recourant à la langue croate et à l'écriture glagolitique (1457). S'agissant de l'architecture, on voit dominer le gothique tendant vers les hauteurs, les lignes longitudinales et les arcs pointus. La construction de l'église de St Jérôme marque son introduction à Rijeka. Aujourd'hui, seul est conservé le manteau extérieur avec de hauts vitraux. Celui-ci sera découvert à l'occasion de la restauration du monument. Une voûte en croix nervurée est préservée dans les chapelles gothiques à côté de l'église qui faisait alors partie du monastère augustinien. Il s'agit des chapelles de la Sainte trinité du capitaine Martin Raunacher datant de l'année 1450 et de l'Immaculée conception de la fin du 15ème siècle, voeu du capitaine Gaspar Rauber. De nos jours, trois sculptures sont préservées : La Croix miraculeuse, oeuvre du gothique naissant dans l'église St Vid (aux environs de 1300), Notre Dame de Slunj dans l'église de Trsat (milieu du 15ème siècle), et Les Lamentations du Christ dans l'église de l'Assomption de la Vierge (milieu du 15ème siècle).

 

Malheureusemet cet essor de la ville a été interrompu par des événements historiques se déroulant sur une plus large échelle. En premier lieu, il y eut l'avancée des Turcs en Bosnie et en Croatie qui allait provoquer un recul du commerce car les routes commerciales furent déviées vers l'Occident. Alors que l'Italie abordait la Renaissance, Rijeka allait lutter pour une simple question de survie. A son corps défendant, la ville dut changer de propriétaire pour passer de Wolfgang Walsee à l'empereur Frédéric. Le même empereur réussit à prendre à Reinprecht Walsee, les localités de Duino, Senozic, Prem et quelques autres domaines dans la province d'Istrie. Cela eut pour résultat d'inclure plusieurs domaines dans la région de la Carniole. Une des raisons en était le besoin de se renforcer face aux Turcs qui en 1468 avaient commencé à s'enfoncer jusque l'Isonzo, à tel point que la route de Grobnik vers Trieste se fit appeler la route turque (strata Turcorum). L'armée de l'empereur Frédéric qui était en guerre avec Mathias Corvin, le roi hongro-croate, envahira Trsat en 1487. La fonction de capitaine sera dès lors exercée dans cette ville par le capitaine ou vice-capitaine de Rijeka.

 

L'événement le plus marquant qui se produisit dans l'arrière-pays est assurément la défaite catastrophique des Croates face aux Turcs à Krbavsko polje en 1493. Privée de véritable arrière-pays et dépourvue de sécurité militaire, Rijeka allait vivre des heures difficiles. 

 

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #Rijeka

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