Igor Duda

Publié le 30 Juin 2014

Histoire : "sous la Yougoslavie, les congés payés étaient un moteur de la modernisation de la société"

 

 

Après la Seconde Guerre mondiale, le jeune État yougoslave veut éduquer les classes ouvrières qui travaillent dans les usines du nouveau pays. Pour souder les travailleurs et accroitre leur efficacité, des millions de familles sont envoyées en vacances sur les bords de l’Adriatique, parfois même contre leur volonté. Une politique qui a permis une profonde modernisation de la société explique l’historien Igor Duda.


 

« Notre magnifique côte dalmate est un lieu parfait pour envoyer en vacances les masses ouvrières de la République fédérale de Yougoslavie. Nous devons créer des stations balnéaires et des sanatoriums, pour que tous ceux qui travaillent et qui contribuent à la construction de notre communauté puissent se reposer et revenir prêts à se remettre au travail ». Ces mots ont été prononcés par Josip Broz Tito en 1946, à Split, à l’occasion de la mise en place de la réglementation sur les congés payés des ouvriers, des salariés et des fonctionnaires yougoslaves. Pour l’historien Igor Duda, spécialiste de l’industrie du tourisme et du divertissement, professeur à l’université de Pula, ce « tourisme social » fut un moteur de la modernisation de la société.

 

Lupiga (L.) : De quand datent les débuts du tourisme en Yougoslavie et qu’est-ce que le « tourisme social » ?

Igor Duda (I.D.) : Jusqu’à la première moitié des années 1960, la plupart des citoyens yougoslaves, souvent d’anciens agriculteurs devenus ouvriers ou de modestes salariés qui n’avaient jamais eu la chance de partir en vacances avant la guerre, profitent de congés payés dans le cadre de ce que l’on appelle « le tourisme social ». Juste après le conflit, les travailleurs étaient, en quelque sorte, forcés de se reposer. On distribuait des « billets de vacances » et on les envoyait, le plus souvent en Croatie, dans ce que l’on appelait « les stations balnéaires des entreprises » (ces centres appartiennent encore souvent à des entreprises publiques).

Dans ces complexes hôteliers, on trouvait des lits pour toute la famille, des espaces cuisines et des salles de bains communes. Les travailleurs pouvaient ainsi se reposer en compagnie de leurs collègues. Ce « tourisme social » avait avant tout pour but d’habituer la population à prendre des vacances. A l’époque, seule une infime partie de la bourgeoisie urbaine avait l’habitude de partir en congés. Mais après la Seconde Guerre mondiale, l’État communiste crée une toute nouvelle classe industrielle et il est essentiel de reproduire pour ces gens les habitudes des anciennes classes moyennes urbaines. Les congés payés sont ainsi envisagés comme le passage obligé vers la création d’un État moderne, comme un contrepoint au travail. Il faut reprendre des forces pour être ensuite plus efficace à l’usine. La réaction des travailleurs des années 1950 étaient souvent la méfiance : « Non, ça n’est pas pour nous, c’est pour ces Messieurs. Nous, nous n‘avons pas ces habitudes-là ! ».

Les propositions et les idées pour encourager les ouvriers à partir en vacances commencent alors à affluer. On propose par exemple de laisser les touristes amener eux-mêmes leurs draps et leurs serviettes. Cela permet de faire des économies sur l’entretien des stations et de convaincre les ouvriers les plus récalcitrants à s’installer pour quelques jours dans une chambre loin de chez eux. Au début des années 1950, les ouvriers partaient plus facilement pour des excursions d’une journée et avaient peur de se lancer dans « l’inconnu ». Mais à la fin de la décennie, les stations balnéaires affilées aux entreprises et aux usines étaient presque toujours pleines durant les trois mois d’été.

A partir des années 1960, les mentalités évoluent. Certains employés commencent à se demander s’ils ont envie de passer deux ou trois semaines de congés payés en compagnie de collègues qu’ils côtoient toute l’année. D’autres, au contraire de dire : « je suis avec les miens, je n’ai pas besoin de faire attention à ce que je dis et à comment je me comporte… ». A l’époque, la société était collectiviste : on travaillait ensemble, on se reposait ensemble, l’expression consacré était « l’expansion de la camaraderie ». Aujourd’hui, on dirait plutôt « teambuilding ».

Pour des raisons personnelles ou en en raison d’une élévation sur l’échelle sociale, certains travailleurs commencent donc à fuir les stations balnéaires des entreprises. Les vacanciers louent des chambres d’hôtels, dorment chez l’habitant, font du camping ou rendent visite à leur famille au bord de la mer.

 

L. : Quand est-ce que la côte adriatique commence à attirer des touristes étrangers ?

I.D. : Les années 1960 représentent un tournant dans l’histoire du tourisme en Yougoslavie. A partir de ces années-là, on commence à envisager le tourisme comme un véritable moteur économique. L’État socialiste voit que cette activité génère de l’argent et que cela peut devenir une source importante de devises, des devises indispensables pour maintenir la balance du budget fédéral. La seconde moitié des années 1960 est une période importante en Croatie. Pour la première fois de son histoire, la côte dalmate accueille plus de touristes étrangers que de touristes yougoslaves. C’est aussi à cette période que les touristes yougoslaves commencent à payer des chambres d’hôtel, ils vont de moins en moins dans les stations balnéaires affiliés aux entreprises. L’année 1967 est désignée « année mondiale du tourisme ». Puis la Yougoslavie abolit les visas et ouvre ses côtes aux touristes du monde entier. Les touristes yougoslaves seront ensuite toujours moins nombreux que les touristes internationaux.

 

L. : C’est à ce moment que commence la création de complexes touristiques sur la côte adriatique, des constructions qui dureront jusqu’au milieu des années 1970.

I.D. : Oui, on commence à construire de grands hôtels et des bungalows, surtout dans les années 1970. La politique du gouvernement est encore de faire du tourisme un outil de l’harmonisation sociale, destiné à atténuer les disparités sociales et à apprendre à la classe ouvrière à prendre des vacances et du bon temps. En 1986, la Croatie atteindra un pic, avec 86 millions de nuitées, dont 27 millions réservées par des touristes yougoslaves. Mais durant les deux dernières décennies de la Yougoslavie, seul un séjour touristique sur quatre était encore effectué dans des stations balnéaires affiliées aux entreprises et aux usines publiques.

 

L. : Est-ce que ce « tourisme social » a vraiment permis de changer les habitudes des Yougoslaves ?

I.D. : Oui, sans aucun doute. Avant la mise en place de ces mesures, prendre les congés payés était tout simplement inimaginable. A la fin des années 1940, on envoyait les gens en « vacances forcées », dans le cadre de « loisirs dirigés ». Les stations balnéaires ont permis de démocratiser les vacances. On ne forçait plus les ouvriers à s’inscrire sur les listes. Qui voulait partir en avait la possibilité. Dans les années 1970, les stations commencèrent vraiment à faire des profits, le projet avait réussit. Je reste persuadé que ce concept était alors indispensable à la création d’un marché touristique. On a réussit à vendre le produit « vacances » aux consommateurs, en leur vendant en fait son « rôle social ». Le tourisme faisait alors partie du contrat social, il était à la fois le symbole de l’État providence et le chemin qui nous y menait. Il était en même temps le symbole et le moteur de la modernisation de notre quotidien.


 


 

Propos recueillis par Ana Benačić

Traduit par Jovana Papović


 

Source : balkans.courriers.info, le 30 juin 2014.

Article publié à l'origine sur lupiga.com, le 26 février 2014.

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Historien

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