Ivo Banac

Publié le 5 Février 2012

Ivo Banac

 

 

I. Biographie

 

Ivo Banac, né en 1947 à Dubrovnik, est un historien et politicien.

Ivo Banac a été pendant longtemps professeur d'histoire moderne et contemporaine à l'Université de Yale aux Etats-Unis. Il a publié divers ouvrages dont notamment : The National Question In Yugoslavia: Origins, History, Politics (1984) ; With Stalin against Tito: Cominformist Splits in Yugoslav communism (1988) ; Cijena Bosne [Le prix de la Bosnie] (1996), Raspad Jugoslavije [L'éclatement de la Yougoslavie] (2001).

Sur le plan politique, Ivo Banac a été président du Parti libéral (Liberalna stranka), une petite formation libérale de gauche, et, en 2003, il a assumé pendant quelques mois le poste de ministre de l’Environnement sous le gouvernement d’Ivica Račan.  

Entre 2007 et 2009, il a présidé le Comité croate d’Helsinki.

 

 

 

II Articles

 

1. De l’utilisation du tribunal de La Haye

 

Le Tribunal International de La Haye fut établi pour servir d'épée de Damoclès aux violateurs des Droits de l'homme dans les Balkans. À l'intérieur des Balkans, cependant, c'est devenu un outil politique que les nationalistes aussi bien que leurs opposants exploitent sans fin en un stratagème visant à diviser pour (espérer) mieux régner. Et la Croatie représente un cas d'école exemplaire ici.

 

Des obstacles et des déchirures contrarient maintenant les réformes démocratiques naissantes de la Croatie. Ce tumulte tient au fait que le Premier ministre Ivica Racan refuse de s'attaquer aux centres de pouvoir laissés en place par le régime de l'ancien président Franjo Tudjman, dont le parti à orientation nationaliste, l'Union pour la Démocratie Croate (HDZ), fut exclu du pouvoir en janvier 2001 suite au décès de Tudjman en décembre 1999. Tudjman avait élaboré un régime autoritaire où la frontière entre le HDZ et les administrations gouvernementales était brouillée, en particulier là où l'armée et la police étaient concernées. Cet héritage confus touche au coeur des problèmes actuels de la Croatie et de ses relations avec le Tribunal de La Haye.

 

En janvier 2001, le nouveau Premier ministre d'alors, Ivica Racan, dut faire face à des choix difficiles : purger rapidement les institutions gouvernementales des partisans de Tudjman ou céder aux stratagèmes obstructionnistes des partisans du HDZ. Fidèle à son indécision instinctive, le Premier ministre tarda. Il préféra concentrer son effort sur les réformes constitutionnelles, généralement perçues comme une tentative visant à priver le nouveau président, Stjepan Mesic (lui-même un opposant de longue date de Tudjman), des pouvoirs exécutifs puissants que Tudjman introduisit à son propre usage dans la constitution.

Pendant ce temps, le nouveau gouvernement ne put enquêter sur les nombreux crimes de guerre, les erreurs judiciaires, et la corruption de l'ère Tudjman. Ce manquement offrit aux partisans du HDZ l'occasion de mettre à l'épreuve la détermination du gouvernement Racan.

 

Un de leurs ruses préférées fut de créer d'importants obstacles aux moindres tentatives de mise au pas des criminels de guerre. En septembre 2000, suite à l'assassinat d'un témoin pour le Tribunal de La Haye et à l'arrestation d'un chef croate accusé d'avoir massacré des Serbes en 1991, douze généraux de l'armée publièrent une lettre appelant à défendre les anciens combattants croates et à cesser de "présenter de manière négative et historiquement erronée" la participation croate aux guerres des Balkans. En un rare étalage de détermination gouvernementale, le président Mesic suspendit et mit à la retraite d'office ces douze officiers. Plusieurs d'entre eux rejoignirent alors un nouveau parti qu'ils dirigent: Pour la Prospérité et l'Intégrité croate (HIP), un parti organisé par le fils aîné de Tudjman, l'ancien chef des services secrets croates.

 

Le bras de fer avec les partisans de Tudjman continua au printemps de cette année, avec l'arrestation de Mirko Norac, un des douze généraux, accusé du massacre de civiles serbes en 1991. Plusieurs organisations d'anciens combattants organisèrent des rassemblements de masse contre le gouvernement "traître" de Mesic et Racan. Ces pressions n'auraient pas eu d'effets aussi dévastateurs si elles n'avaient pas reçu le soutien d'une partie de la coalition au pouvoir, notamment le soutien de Drazen Budisa et de son Parti Social Libéral croate (HSLS), et de certains évêques catholiques influents. Affaibli, le gouvernement s'est ainsi montré psychologiquement prêt à faire des concessions plus importantes.

 

En juillet, le Tribunal de La Haye pour l'ex-Yougoslavie mit en accusation deux généraux croates, Rahim Ademi et Ante Gotovina, pour crimes de guerre. Au lieu de les livrer au Tribunal, Racan utilisa cette occasion pour entamer un bras de fer, en réclamant au parlement un vote de confiance pour ce qui fut considéré comme une dévalorisation des mandats du Tribunal de La Haye.

 

Cela provoqua la démission de Budisa de la direction du Parti Social Libéral croate, ce qui entraîna la quasi scission de ce groupe clé de la coalition, le seul parti de la coalition au pouvoir qui voulait résister au Tribunal de La Haye. En dépit de cela, Racan a gagné son vote de confiance et s'est assuré un minimum de stabilité dans son gouvernement. Et pourtant, les diverses factions qui forment l'opposition Tudjmanienne y ont gagné l'occasion de tirer Budisa à eux, créant ainsi un nouveau centre de gravité politique en vue de la prochaine crise.

 

Le Tribunal de La Haye est souvent accusé d'accabler les fragiles gouvernements de réforme de la Croatie et de la Serbie avec des exigences déraisonnables qui font le jeu des politiciens nationalistes. Ceci n'est vrai que dans la mesure où le Tribunal est insensible à l'équilibre complexe attendu de la part des officiels des pays de l'ex-Yougoslavie. Par exemple, la libération, avant son procès, de Biljana Plavsic, une des leaders serbe bosniaque des plus coupables, en échange de son témoignage évidemment écrasant aurait une signification plus importante si le Tribunal s'était montré aussi accommodant avec des accusés moins coupables et n'appartenant pas au groupe des Serbes.

 

La réticence à poursuivre les criminels de guerre est un atout que les gouvernements des Balkans utilisent pour pacifier leur public nationaliste et, de fait, éviter le problème épineux d'une réforme profonde. Racan n'aurait pas eu à traiter avec le Tribunal de La Haye s'il avait eu le courage de se lancer dans le ménage de son propre pays, et dans les enquêtes sur les petits copains de Tudjman et les criminels de guerre que le président décédé protégeait.

 

Maintenant, le Premier ministre Racan tire profit de ses atermoiements vis-à-vis des acolytes de Tudjman, dans l'espoir qu'ils seront aussi généreux avec lui s'ils devaient revenir au pouvoir. Parce qu'en Croatie, chaque nouveau gouvernement délivre une absolution totale à ses prédécesseurs. Une petite élite est donc ainsi protégée de sérieuses remises en cause et, finalement, dégagée de toute responsabilité, même dans le cas des crimes les plus abominables.

 

 

Source : project-syndicate.org, le 26 novembre 2001.

 

 

 

2. Rent a Bosnia

 

 "De nouvelles discussions sur une éventuelle partition de la Bosnie-Herzégovine" !.. Tel est le titre d’un article paru dans Slobodna Dalmacija le 31 octobre. Il nous faut de nouveau démontrer que le projet de division n’a aucun sens, qu’il est contraire aux intérêts de chacun des peuples. Mais pourquoi les inepties publiées par un quelconque journaliste de l’International Herald Tribune doivent-elle toujours provoquer d’aussi vives réactions ?

 

"Comment !?", rétorqueront certains grands intellectuels de province, mais l’International Herald Tribune est supposée être la voix informelle du gouvernement américain ! Les anciens suppôts de Tudjman s’imaginent en effet que la manipulation des médias est un phénomène universel. William Pfaff n’aurait pu, de lui-même, faire preuve d’une telle irresponsabilité - il est donc le porte-parole d’une plus grande puissance, tout aussi irresponsable.

 

Malheureusement, la situation est beaucoup plus complexe. William Pfaff, correspondant de l’International Herald Tribune et du Los Angeles Time à Paris (qui écrit aussi de temps à autre pour les revues World Jewish Review et Commonwealth) n’est en aucun cas le chouchou de l’administration américaine, encore moins celui de Bush. C’est au contraire l’un des nombreux critiques de la politique étrangère américaine, et plus spécialement de l’élargissement de l’engagement global des Etats-Unis au lendemain de la guerre froide - ce que Pfaff considère d’ailleurs comme une source d’instabilité. "Les Américains s’imaginent exercer un pouvoir global encourageant la stabilité, alors que leur présence est en fait en elle-même une cause d’instabilité", écrivait-il le 18 avril 1999.

 

De plus, Pfaff fait partie de l’école des analystes du "chaos global" mais, à la différence de Samuel Huntington, qui divise le monde en civilisations antagonistes (religieuses ou pseudo religieuses), le monde de Pfaff est dualiste - divisé en "civilisation" et "barbarisme". La civilisation est représentée par la démocratie, la prospérité et la paix, c’est-à-dire par les Etats-Unis, l’Europe occidentale, le Canada, le Japon, l’Australie et la Nouvelle Zélande. La question qui se pose est : où se situe la Bosnie ? Si elle fait partie de la "civilisation", elle peut alors être politiquement assimilée. Sinon, si l’on y trouve des parties "non civilisées", alors il vaut mieux la partager. Cela en garantira la stabilité et il y aura donc moins d’interventions américaines, lesquelles sont essentiellement déstabilisantes. Comme toute construction intellectuelle, le monde de Pfaff est l’expression de ses propres aspirations, il est donc subjectif. Il a autant de lien avec Bush que le Cardinal Puljic en a avec le Pape lorsqu’il rêve d’une "troisième entité". Moins, en fait.

 

Il est vrai qu’en 1997 déjà, Pfaff avait soutenu la thèse que la Bosnie était "une création politique artificielle". Il avait alors déclaré que si elle existait, "c’était parce que toute autre alternative aurait été pire encore" (International Herald Tribune , 19 août). Cette phrase révèle un océan d’ignorance et de préjugés. De toutes façons, le second paragraphe de son récent et déjà célèbre article sur la solution de l’impasse bosniaque débute par une conclusion erronée : "La République de Bosnie-Herzégovine est un Etat qui a été improvisé en 1995, au cours des négociations de Dayton".

 

Disons, à titre de consolation, que la façon dont Pfaff interprète l’agression contre la Bosnie-Herzégovine n’a pas été déformée par la propagande grand-serbe ou grand-croate. Son erreur émane de son propre raisonnement - d’une singulière naïveté, mais qu’il estime réaliste - selon lequel si la Bosnie est divisée, "les nationalistes serbes et croates seront politiquement désarmés et se laisseront absorber par les communautés qu’ils ont tenté de s’approprier et dont le processus de transition vers la démocratie est achevé, ou en bonne voie". Si telle est la situation, pourquoi même suggérer la division de la Bosnie ?

 

L’exemple de Pfaff est typique des "amis de la Bosnie", qui cherchent à l’utiliser pour leurs propres "missions civilisatrices". Il faut diviser la Bosnie pour que les bons côtés de la "Bosnie musulmane" puissent être exploités à des fins diverses. C’est ainsi qu’Alexandre Adler, un commentateur français, dans une interview à la revue Dani de Sarajevo, s’est récemment prononcé en faveur de la partition de la Bosnie - ce qui, pour lui, consisterait à retracer les frontières, afin que la Bosnie, "dans laquelle ses habitants aimeraient vivre", devienne un pays "qui servirait d’exemple d’Etat séculier et entretiendrait des liens étroits, avec la Turquie surtout, mais aussi avec l’Italie, la France et l’Allemagne" (Dani, 18 octobre).

 

Et si les Bosniaques, et les Boshniaques également, ne désiraient pas être "séculiers" et ne comprenaient pas pourquoi ils doivent entretenir des "liens étroits" avec la Turquie avant tout ? Et s’ils voulaient, du moins certains d’entre eux, donner l’exemple d’un pays multiculturel, à l’image de la France centralisée et laïque ? Ou s’ils n’avaient tout simplement pas envie de servir d’exemple ? Tout ceci, semble-t-il, est interdit à la Bosnie.

 

Les commentateurs tels que Pfaff et Adler ne comprendront jamais que leurs "bonnes intentions" nourrissent en fait notre nationalisme insinuant. C’est ainsi que Zeljko Sabol, l’un des séides de Tudjman, s’est empressé de faire l’éloge de Pfaff, ou plutôt de son célèbre journal, le Herald Tribune, qui a écrit, à l’occasion des élections en Bosnie, que cet "Etat avorté avait été imposé aux habitants de ce malheureux pays sous la pression des Etats-Unis et de l’OTAN" (Vjesnik,17 octobre). Le pauvre Sabol semble avoir oublié que feu son Président a personnellement beaucoup contribué à ce que la Bosnie-Herzégovine reste à jamais un "malheureux" pays. Mais, comme le déclare l’écrivain Ivan Lovrenovic, Il semble qu’en Croatie, le mal infligé à la Bosnie ne sera jamais reconnu (Dani, 25 octobre).

 

Mais quels qu’aient été les arguments avancés, il n’est pas question de diviser la Bosnie. Nous avons été habitués à nous laisser effrayer par tous les Pfaff(s) du monde. Le véritable problème, c’est l’irresponsabilité de la communauté internationale - qui a maintenu un système qui génère le nationalisme, pour ensuite - comme au lendemain des récentes élections, par exemple - contester les résultats légitimes des partis nationalistes issus de ce système.

 

 

Traduit par Nicole Philip-Dizdarevic.

Source : balkans.courriers.info, le 21 novembre 2002.

 

 

 

 

III. Interview

 

 

Vingt ans après le début de l’éclatement de la Yougoslavie, qu’en est-il des nationalismes dans la région ?

 

Le constat est simple : c’est de pire en pire chaque année. Regardez ce qui s’est passé au Nord du Kosovo récemment. Regardez aussi en Bosnie, où la population fondait de grands espoirs dans les élections d’octobre 2010. Or, à ce jour, la situation est toujours paralysée (NDA : le 12 janvier dernier, soit quinze mois après le suffrage, un Premier ministre – le Bosno-croate Vjekoslav Bevanda – était enfin désigné). Je pense que le problème N°1 est l’attitude de Milorad Dodik, le Président de la Republika Srpska (R.S.), l’entité Serbe de Bosnie. Il destabilise toute la région. Son but : la sécession de la R.S., avec tous les risques de guerre que cela peut entraîner. Le leader des thèses nationalistes Serbes Dobrica Cosic a dit que “Les seules choses que la Serbie ait gagnés au XXe siècle sont la R.S. et la Voïvodine”. Cela en dit long sur l’opinion commune. Un jour, la R.S. et la Serbie se rallieront parce que ce sera d’intéret national pour les deux pays. Ce n’est pas pour tout de suite mais cela arrivera.

 

La Serbie est candidate à l’entrée dans l’Union Européenne… Un pas vers plus de stabilité dans la région ?

 

Son Président, Boris Tadic, tient un double discours ! D’un côté, il se pose en pro-européen. Il permet l’arrestation de Ratko Mladic et de Goran Hadzic, les derniers fugitifs recherchés par le Tribunal Pénal International de La Haye, pour s’offrir son ticket d’entrée. De l’autre, il se montre agressif envers ses interlocuteurs des Balkans. Par exemple, Belgrade entretient une forme de séparatisme au Monténegro, où les clivages s’accentuent entre l’Eglise Monténegrine et l’Eglise Serbe, et entre les partis Monténegrins et pro-Serbes. D’une certaine manière, la politique de Milosevic est toujours appliquée. Si les Monténegrins se considèrent majoritairement comme Monténegrins, le sentiment d’appartenir à une deuxième Serbie prend de l’ampleur chez beaucoup d’entre eux. Les Serbes qui vivent là-bas ont le sentiment d’être revenus à la situation d’avant la guerre. Je crois que l’Europe devrait se pencher davantage sur ce comportement…

 

D’autres sources d’inquiétude au sein des Balkans ?

 

Il faut surveiller la situation en Macédoine, où un fossé semble se creuser entre la communauté Albanaise et la communauté Slave. La situation n’est pacifique qu’en apparence. La Grèce, qui s’est toujours sentie menacée par l’indépendance votée en 1991, fait pression pour empêcher l’adhésion à l’OTAN et à l’Union Européenne. La Bulgarie, elle, assied son influence en autorisant largement l’accès à son territoire. Cela modifie, en quelque sorte, l’échiquier ethnique de la Macédoine.

 

Où chercher des facteurs d’apaisement ?

 

Il faut sérieusement penser à intégrer la Bosnie à l’Union Européenne. Pour cela, un engagement plus fort des Etats-Unis auprès de l’Europe est nécessaire.

 

La présence militaire internationale est désormais très faible en Bosnie-Herzégovine. On ne comptera bientôt plus que 500 à 600 militaires de l’EUFOR-ALTHEA…

 

C’est un contingent très réduit et je ne pense pas qu’il faille s’en réjouir. Cela ne remplace pas les investissements financiers mais je suis persuadé qu’une présence militaire multinationale plus forte prémunirait la région contre de nouvelles tensions.

 

 

Source :  next-stop-sarajevo.com, le 3 février 2012.

 

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Historien

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