Hrvoje Gračanin

Publié le 19 Avril 2014

Hrvoje Gračanin 

 

Hrvoje Gračanin est un historien et un professeur d’histoire croate. C’est un spécialiste de l’histoire médiévale de l’Europe, il est membre du Comité National Croate des Sciences Historiques depuis 1999, et professeur titulaire à l’Université de Zagreb


 


 

I. Selon vous, quels sont les événements considérés comme les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

Un des évènements les plus marquants de l’histoire du pays est l’arrivée des premiers Croates sur le territoire au VIIème siècle, et surtout la création du premier Etat au IXème siècle.

Ensuite je mentionnerai l’arrivée de la dynastie chrétienne hongroise. Cette dynastie a été importante pour l’intégration du royaume croate au sein de l’Europe Centrale, et pour la construction d’une identité croate via une élite. En effet, au XIVème siècle, l’aristocratie est crée et forme une élite qui aura un grand rôle. Une autre dynastie sera également cruciale pour la Croatie : la dynastie des Habsbourg qui s’est implanté en 1527, après la bataille de Mohács qui a divisé le royaume hongrois.

Le milieu du XIXème siècle est également une période importante, car les révolutions de 1848 se sont répandues dans toute l’Europe et ont eu une influence forte sur cette zone également. Elles ont apporté un nouveau système politique, et ont contribué à la création d’une identité culturelle et linguistique. Les années 1830 et 1840 ont donc fortement contribué à la formation d’un nationalisme.

Enfin, la fin le l’empire Habsbourg en 1919 est également un événement crucial pour l’histoire du pays, car c’est la première fois que le territoire croate fait une partie du « système de l’Est » : la création du « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes », qui fut renommé le « Royaume de Yougoslavie » en 1929.

Enfin, 1945 fut également très important, car ce fut la première fois que la péninsule de l’Istrie devint une partie du territoire croate, au sens politique. Enfin, il faut évidemment citer la date d’indépendance du pays, qui se détache de la Yougoslavie en 1991.

 

II. Selon vous, quels sont les personnages considérés comme  les plus importants de l’histoire de votre pays ?

Si on commence par le Moyen-âge, il faut citer Tomislav Ier de Croatie. Même s’il subsiste des débats pour savoir s’il était véritablement un roi au sens où on l’entend aujourd’hui, il est déterminant, car durant son règne, de 910 à 928, il a étendu et organisé pour la première fois la Croatie.

Dans l’imaginaire des Croates, notamment à cause des programmes scolaires, Petar Krešimir IV, qui fut roi de Croatie entre 1059 et 1074, est très important. Il est généralement considéré comme un dirigeant qui a réussi à contrôler et à étendre le territoire croate.

La mythologie nationale du pays a fait de Nicholas Šubić Zrinski, le ban de Croatie de 1542 à 1556, un personnage considérable. Il a acquis sa renommée en combattant les Ottomans. Son arrière-petit fils, Petar Zrinski, qui mourut en 1671, est aussi considéré comme un personnage décisif de l’histoire croate.

Au cours du XVIIIème siècle, l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche joue un rôle fondamental. C’est elle qui a mis en place les bases solides de la société croate. Son fils, Joseph II du Saint-Empire, reprit le flambeau et fut essentiel à l’organisation de l’empire –et donc de la Croatie.

Au XIXème siècle, une autre figure importante est Ante Starčević, qui était un politicien mais aussi un écrivain très doué. Il faut aussi citer Josip Jelačić Bužimski qui était un général autrichien et homme d’État croate. Il fut nommé ban de Croatie, c’est-à-dire gouverneur et commandant militaire de la Croatie au sein de l’empire.

Pour avoir permis l’indépendance du pays, le premier Président Franjo Tuđman est également une figure importante. La façon dont il a dirigé le pays par la suite reste très discutable, mais il a réussi à dissoudre les antagonismes concernant l’avenir de la Croatie et ainsi créer un consensus.

Une des figures historiques les plus importantes du pays reste Josip Broz (dit Tito), leader du mouvement antifasciste pendant la guerre, qui comptait un tiers de ses partisans en Croatie, et dirigeant de l’état socialiste yougoslave après 1945, qui a œuvré pour éviter les conflits entre les ambitions nationales croates et serbes.

Néanmoins, il s’agit là avant tout de politiciens. Or ils ne sont pas les seuls à jouer un rôle essentiel dans l’histoire d’une nation. La Renaissance a apporté à la Croatie un foisonnement intellectuel dont le poète Marko Marulić est le symbole. Le peintre et enlumineur d’origine croate Juraj Klović, aussi connu sous le nom de Giulio Clovio, était très célèbre au XVIème siècle.

Au XXème siècle, l’écrivain Miroslav Krleža est aujourd’hui considéré comme un des plus grands artistes croates.

 

 

III. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale?

C’est une question difficile dans la mesure où la Croatie a toujours été une région périphérique par rapport à l’Europe. Le phénomène des Croisades, par exemple, a eu un impact limité sur la Croatie. Le royaume croate n’était qu’un espace de transit, de passage pour les Croisés. Il y a eu des répercussions, mais celles-ci n’ont pas la même importance que dans le reste de l’Europe.

La conquête ottomane de l’Europe de l’est est un évènement décisif de l’histoire européenne, qui a évidemment affecté la Croatie. Au XVIème siècle, le royaume de Croatie était perçu comme un espace crucial pour le contrôle de la région, on peut le voir dans de nombreuses sources.

Après le XVIème siècle, les questions religieuses liées à la Réforme protestante intègrent la Croatie au sein d’une polémique d’envergure européenne.

Plus tard, au XXème siècle, les deux Guerres mondiales ont eu une immense influence sur la Croatie. La chute de l’empire Austro-hongrois a intégré la Croatie à un nouvel Etat, que l’on nomme la première Yougoslavie.  Enfin, la montée de l’idéologie communiste durant le XXème siècle a aussi marqué le pays. L’idéologie communiste a joué, elle, un grand rôle à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ici, on disait alors que les communistes avaient gagné la guerre… Le monde bipolaire qui en découle a touché la Croatie dans la mesure où il a donné un rôle important à la Yougoslavie, notamment autour de la personnalité de Tito.

 

 

IV. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

La Croatie, en tant qu’entité politique, a toujours été perçue comme marginale et les Croates ont toujours été perçus comme les « autres » par les nations européennes plus développées. La littérature du XIXème et XXème contribue à forger l’image d’une Croatie faisant partie des Balkans. Cet imaginaire des Balkans persiste dans une grande partie de l’élite intellectuelle européenne. Les Croates en ont conscience et l’acceptent car c’est une partie de l’identité croate. Pourtant aujourd’hui, les croates refusent que l’on considère leur pays comme une « nation balkanique ».

Certains éléments tangibles peuvent expliquer ce que le terme « Balkans » recouvre aux yeux de l’Europe de l’Ouest. La Croatie a longtemps été sous la domination ottomane, puis sous l’influence serbe, notamment dans la première partie du XXème siècle. Pourtant, cela crée une ambivalence dans les rapports qu’entretiennent les Croates vis à vis de l’Europe de l’Ouest.

Dans l’imaginaire national croate, le pays reste l’« Antemurale Christianitatis », selon la formule du Pape Léon X en 1519, qui avait appelé le pays ainsi après que la Croatie ait repoussé les Turcs. Le pays reste attaché à cette image historique de bastion et de rempart de la foi chrétienne face aux invasions étrangères. Pourtant lorsque l’on observe les documents datant du XVIème siècle et l’interprétation moderne qui en est faite à la fin du XIXème et au XXème siècle, on lit que les Croates et leur territoire avaient été abandonnés par l’Europe, pour être laissés à la domination ottomane. Ce n’était bien sûr pas vrai, car les Habsbourg étaient très concernés par cette zone. Pourtant il y a toujours aujourd’hui, chez les Croates, ce sentiment d’abandon de l’Europe dans les périodes cruciales. Nous pourrions relier cet évènement du XVIème siècle à ce qui s’est passé au début des années 1990.

Aujourd’hui, après avoir finalement rejoint l’Union Européenne, beaucoup de gens, et j’en fais partie, pensent que celle ci offre un excellent cadre pour se développer en tant que nation. Il y a donc une image tout de même positive de l’Europe aujourd’hui, car elle permet, dans la lignée de ce qu’ont souhaité toutes les grandes figures historiques du pays, le développement d’un sentiment national et une vraie stabilité politique.

 

 V. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de  votre pays au sein de l’Union Européenne ?

Je pense qu’aujourd’hui la Croatie a une image positive en Europe. La forte activité touristique en Croatie a permis de dissiper cette image des « Balkans » datant du XIXème siècle. De plus, le contexte de l’acquisition de l’indépendance en 1991, cette guerre meurtrière qui fut la première guerre en Europe après 1945, a crée un sentiment de sympathie de l’Europe vis à vis du pays.

Il y a aussi l’importance de Dubrovnik cette ville qui est un monument culturel en soi. Tout cela, les Croates considèrent que c’est leur contribution à l’Europe. Faire partie de la chrétienté européenne est, du reste, toujours quelque chose de crucial dans l’identité croate moderne.


 


 

Source : http://eustories.com/croatie/


 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Historien

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