Miroslav Krleža

Publié le 9 Novembre 2009

Miroslav Krleža


 

Miroslav Krleža (1893-1981), auteur des Ballades de Petritsa Kerempuh, est considéré comme l'un des plus grands poètes et dramaturges de son pays.

 

Né à Zagreb, Miroslav Krleža abandonne une carrière militaire pour se consacrer aux lettres. Poète, romancier, essayiste et auteur dramatique, il débute dans l'entre-deux-guerres et, malgré la censure dont il fait l'objet, sa suprématie dans le monde des lettres ne cesse de s'affirmer. Maître d'oeuvre de l'Encyclopédie yougoslave (1945), il dirige diverses revues littéraires, telles que la République des lettres (1923-1927) et Danas (1934). Influencée d'abord par le modernisme, par Marinetti et Nietzsche, sa pensée se tourne ensuite vers le marxisme (Voyage en Russie, essai, 1925) et l'ensemble de son oeuvre reflète ouvertement cette évolution.

 

Poète de premier plan, Krleža compose des recueils épiques ou lyriques, traitant volontiers de critique sociale (Poèmes, 3 volumes, 1918-1919 ; Symphonie, 1933 ; les Ballades de Petritsa Kerempuh, en dialecte kaïkavien, 1936). Mais il s'est illustré aussi dans le roman (le Retour de Philippe Latinovicz, 1932 ; le Banquet en Blithuanie, 1939, les Drapeaux, 1967) où, dans un style sombre, tendu, il montre l'incidence des événements historiques sur les destins individuels, dénonçant le nationalisme, les inégalités sociales et les travers des classes aisées croates. Dramaturge d'abord influencé par l'expressionnisme allemand, Krleža revient ensuite à une dramaturgie moins outrée, et aborde le drame psychologique et social : Golgotha (1922), le Loup (1923), Adam et Eve (1925), les Gemblay (1928-1931). Outre de nombreux essais, il a laissé un Journal (1952-1973).

 

Source : MSN.Encarta 

 

Deux extraits littéraires :


  1. La leçon de l'histoir 

 

Le 22 mai de chaque année, le Régiment d'Aspern et Essling célébrait la victoire d'Aspern et Essling comme sa victoire personnelle. Le Dix-septième Régiment de Dragons avait fourni cette masse héroïque qui, sous le commandement personnel de l'archiduc Charles, avait repoussé l'assaut du maréchal de Masséna sur le bras du Danube et rejeté Napoléon à Lobau. Dans le massacre où périrent dix-sept généraux, le Dix-septième Régiment avait été saigné à blanc, mais n'avait point reculé d'un pas, "exemple de haute morale pour les générations futures" : trois milles morts !

 

 

Source : Miroslav Krleža : Enterrement à Thérésienbourg, Editions Ombres, Toulouse, 1994, p. 19. Traduit du serbo-croate par Antun Polanscak.

 

 

 

2. Le portrait de la mère


Pour peindre cette perruche avec ses coussinets et sa perruque de mandarin, ses nattes opulentes artistement tressées, ses épingles à cheveux d'argent brillant, cette figure gloutonne, lascive, à la mâchoire supérieure proéminente, ce masque voluptueux qui l'avait mis au monde, sans savoir aujourd'hui encore qui avait été son partenaire, il ne pouvait que peindre une pensionnaire de maison de rendez-vous, parvenue, assise les jambes écartées, les doigts chargés de bagues, pourvue d'un lorgnon, d'un râtelier d'or, d'épingles, d'onguents et de bassinoires ; il lui fallait jeter sur la toile une caricature psychanalitique, et non pas un portrait agréable pour le goût 1880 du préfet, l'illustrissime M. Liepach de Kostanjevets. Et d'ailleurs en quel endroit situer ce portrait ?

En plein air ?

 

 

Source : Miroslav Krleža - Le Retour de Philippe Latinovicz, Calman-Lévy, 1988, p. 84-85. Traduit du serbo-croate par Mila Djordjevic et Clara Malraux.

 

 

***

 

 

Calmez-vous, Messieurs, la soupe est de première qualité !

 

- C'est précisément à l'époque du VIIIe Congrès, si mes souvenirs sont exacts, que la rupture entre Krleža et toi a eu lieu.

 

- On peut dire cela. Mais dans cette affaire, le VIIIe Congrès n'est qu'une coïncidence. Nous sommes allés ensemble déjeuner chez Oscar Davičo et, sous l'influence de ce que j'avais entendu à la Commission des Résolutions, j'ai violemment attaqué la conception d'économies nationales, qui avait été soutenue principalement par Stane Kavčić en Commission, et à laquelle s'étaient ralliés Crvenkoski et quelques autres. Je croyais que Krleža partageait mon opinion. Cependant, il est resté indifférent, et, mot à mot, nous avons commencé une conversation sur les différentes perceptions de l'histoire récente. Le conflit est né quand j'ai formulé quelques remarques critiques à l'égard de l'Institut Tuđman pour le mouvement ouvrier qui, sur certaines questions, se différenciait radicalement des conceptions des historiens belgradois. A ma grande surprise, Krleža avec toute sa personnalité baroque, a soutenu Tuđman, affirmant que c'était une totale idiotie des historiens serbes de mettre sur le même plan Draža Mihajlović et Vlatko Maček, les domobranes et les tchetniks. Il avait la plus mauvaise opinion possible des tchetniks, les qualifiant de racaille chauvine, tandis qu'il considérait les domobranes comme l'armée régulière d'un Etat, certes malheureux, mais un Etat quand même. Il a affirmé que "si les domobranes avaient tiré sur vous, les partisans, vous auriez été exterminés". Et puis, avec une fougue qui m'a stupéfié, il a mentionné Jasenovac, que les Serbes "utilisent à tout bout de champ et dont ils abusent par sentiment anticroate, en affirmant qu'y ont péri 700.000 Serbes, ce qui est un mensonge absolu et une stupidité." J'ai dit : "Si ce n'est pas 700.000, alors c'est au moins 600.000, ce que prouvent des documents étrangers émanant de témoins et d'observateurs". "600.000, tu parles !, a grondé Krleža, tu dis des sottises ! Ce n'est rien d'autre que de la propagande nationaliste !" Après cela, nous avons tous perdu le contrôle de nous-mêmes. 

 

Tandis que Krleža élevait la voix pour fustiger d'une véritable cannonade mon impudence serbe, j'ai demandé par défi : "Y a-t-il eu 300.000 victimes ? Y en a-t-il eu 200.000 ? Bon, Krleža, est-ce que 100.000 Serbes ont été tués en Croatie ?" En entendant cela, Krleža a bondi de sa chaise, a accroché la table, les soupières ont oscillé, et le beau-père d'Oskar Davičo, Hinko Cederer, s'est adressé à nous avec sang-froid : "Calmez-vous, Messieurs, la soupe est de première qualité !" Ainsi a pris fin mon amitié avec Miroslav Krleža. Nous n'avons plus jamais eu de conversation. Nous nous sommes seulement salués une ou deux fois, de la manière la plus conventionnelle, à l'occasion d'une rencontre fortuite. Avant cet incident, Krleža m'avait proposé de me confier son testament littéraire et de me nommer curateur de ses manuscrits, ce que j'avais refusé avec gratitude.

 

- Qu'est-ce qui t'a rapproché et éloigné de Miroslav Krleža ?

 

- En tant que jeune écrivain, j'étais fasciné par Krleža, bien qu'il n'ait jamais été mon modèle d'expression littéraire. J'étais enthousiasmé par son intellect, son érudition, la force de son tempérament et, plus généralement, par sa forte individualité. J'appréciais également ses prises de position puissamment exprimées, allant à l'encontre de l'esprit petit-bourgeois et de la perspective étroitement balkanique, sa critique de la paresse spirituelle et de l'absence d'efforts intellectuels prolongés qui caractérisaient les intellectuels yougoslaves. Je croyais profondément qu'il était un homme d'orientation yougoslave, une personnalité aux idées modernes et le porte-drapeau du renouvellement de la civilisation de toute cette région. Le seul fait qu'il ait fondé "L'Encyclopédie Yougoslave" m'a fait croire qu'il était une personnalité porteuse d'une conception de culture unique dans le cadre de l'idée yougoslave. Mes premiers doutes sur sa personnalité sont d'abord apparus dans le domaine politique. L'exposition consacrée à la culture yougoslave, à Paris, m'a conduit à m'interroger sur son objectivité et sur son jugement. Je me suis mis à considérer sa thèse sur les bogomiles comme un peu forcée, et ce par une tendance politique nationaliste. J'ai été extrêmement surpris par son attitude envers la culture et l'histoire serbes dans l'"Encyclopédie", par le peu d'importance et la place limitée qu'il y accordait aux valeurs spirituelles serbes. Quand Marko Ristić a essayé de transmettre à Krleža le mécontentement de l'intelligentsia serbe, celui-ci l'a, pour ainsi dire, mis à la porte de la rédaction. Marko Ristić lui-même, dont on ne peut absolument pas dire qu'il affichait des sentiments nationaux, et encore moins qu'il était un nationaliste serbe. Cela a constitué pour moi un signe sérieux que quelque chose d'important n'allait pas dans l'idée yougoslave de Miroslav Krleža. Vladimir Bakarić m'a d'ailleurs averti que Krleža était un Croate trop chauvin, lors de notre conversation sur la fondation de la revue, en le qualifiant de "bastion du grand-croatisme". Ensuite je l'ai critiqué, ainsi que Vidmar, dans un débat thématique portant sur la culture yougoslave, ce qui l'a fait se déchaîner contre moi. Il ne supportait pas la critique. Et Tito m'a reproché d'être prétentieux au point de critiquer Krleža et Vidmar. A une époque, Krleža m'estimait beaucoup. Du moins il m'a parlé en termes très flatteurs de mes livres. Après ce déjeuner chez Oskar Davičo et notre querelle, tout a été bouleversé. Surtout quand je me suis opposé au règlement de comptes avec Ranković, il a résolumment pris position contre moi. Il m'a mis dans le camp des chauvins serbes, et a classé mon oeuvre littéraire dans la catégorie des oeuvres insignifiantes.

 

Source : Dobritsa Tchossitch - Un homme dans son époque. Entretiens avec Slavolioub Djoukitch. L'Age d'Homme, Lausanne, 1991, pp. 119-122. Traduit du serbo-croate par Dejan M. Babić. 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

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