Une brève histoire de la ville de Rijeka (8)

Publié le 20 Novembre 2009

XXII. Finis Fiumae - finis fiumanorum

 

 

Nikola Polic avait annoté le 15 mars 1924 :

Maintenant, que ça plaise ou pas, Rijeka est annexée à l'Italie mais jamais elle ne sera italienne à l'instar de cette vieille austro-hongroise de Trieste qui n'est pas spécifiquement italienne pas plus que Venise car ces trois-là Rijeka, Trieste et Venise par leurs situation, tradition, culture et par l'humeur et la couleur de leur ambiance sont vouées à être singulières, autonomes et indépendantes. En septembre de la même année, Polic avait traversé la Rjecina et il laissa un témoignage sur une ville qui par son unification avec l'Italie avait perdu toute signification pour se voir ravalée d'un port impérial à un faubourg provincial.

 

Après avoir visité jusqu'au moindre détail les curiosités de Susak nous fîmes route pour l'étranger, c'est à dire pour Rijeka par-delà le pont. A cette occasion, et pour la première fois en cinq ans, mon pied foula le sol usurpé de Rijeka. Prodige étrange. Grand émoi du coeur. Je fis savoir au maréchal des carabiniers sur le pont que j'était un giornalista de Belgrade, là-dessus ce caractère noir de la loi mussolinienne, coiffé d'un chapeau napoléonien, se prosterna bien bas. En passant par le Corso de Rijeka, où j'avais jadis soupiré à la vue des cheveux noir de geais des sartorella de Rijeka, et où j'avais acheté mon premier flacon de protargol chez Prodam, nous pûmes nous convaincre que ce merveilleux Corso de Rijeka est beaucoup plus mort et désert que le corso de Susak, où vous rencontrerez à chaque pas un divin visage oublié ou de divines jambes inoubliables. Nous avons constaté que l'on parle davantage le croate dans Rijeka l'Italienne qu'à Zagreb la croate. Au café Borsa, le service est croate et vous trouverez ici nos journaux dont vous ne disposez pas au Continental.


Après que Rijeka eut été incorporée au Royaume d'Italie, on avait procédé à un recensement de population se limitant à la ville. Elle totalisait 45.857 habitants dont 32.415 Italiens et 13.442 étrangers. Outre le recensement de 1925 allait arriver à une vitesse inattendue l'autorisation accordée par le Vatican pour fonder un évêché particulier de Rijeka sur le territoire séparé de l'ancien évêché de Senj-Modrus. On avait visé à ce que la frontière soit renforcée. Selon les recensements ultérieurs, Rijeka dénombrera 53.896 habitants pour l'année 1936 et 56.249 pour l'année 1939.

 

La raffinerie de pétrole et l'usine de torpilles comptaient parmi les entreprises les plus stables. Afin d'éviter que la raffinerie n'entre dans les provisions prévues pour les paiements des dommages de guerre, on l'avait fait passer dans les mains italiennes via la société hollandaise Photogen à laquelle les actions hongroises avaient été cédées. La raffinerie échut à l'AGIP moyennant de complexes transactions financières. Le directeur de l'industrie pétrolière italienne unifiée allait être en même temps le directeur de la raffinerie de Rijeka. L'avocat Salvatore Bellasich s'était chargé des affaires les plus sensibles lors des négociations avec le gouvernement hongrois d'Horty et il devint le citoyen de Rijeka le plus influent à Rome, aux côtés, cela s'entend, de Giovanni Host-Venturi.

 

En 1924, la raffinerie avait traité 15.071 tonnes de pétrole et en 1939 ce sera 114.212 tonnes. Le fait était en relation directe avec le conflit d'Ethiopie ou avec les préparatifs de guerre en général. Le nombre de travailleurs passa de 373 pour l'année 1924 à 738 unités pour 1939.

 

La construction navale fusionna sous l'appellation S.A. Cantieri navali del Quarnero, mais en raison de la stagnation de l'entreprise le nombre de travailleurs chuta à 1.276 pour l'année 1929 et à 418 pour l'année 1934. L'entreprise de torpilles avait redémarré la production en 1924 et elle employait quelque 300 travailleurs même si elle demeurait loin de son ancienne position dans l'industrie militaire mondiale de pointe. La fabrique de tabac utilisait un grand nombre de travailleurs (1.100), et réalisait un profit substantiel.

 

En ce qui concerne la vie politique, il faut signaler que dès 1923 les véritables maîtres de la ville seront les fascistes avec Host-Venturi à leur tête et que cette domination allait acquérir un caractère totalitaire en 1926, lorsque tous les partis auront été interdits. A partir des années trente l'adhésion au parti devint pratiquement obligatoire pour tous les employés.

 

Giovanni Host-Venturi, surnommé Nino, était né en 1892 dans une famille installée à Kastav. Son père était le modeste employé de banque Franjo et il avait pour mère Franjica Mandic. Tôt, il avait rejoint la Jeune Rijeka et fait partie de sociétés irrédentistes telles que le Club d'alpinisme de Rijeka, l'Edera, l'Olimpia et l'Eneo. En 1911, on le convoqua au service militaire chez les Chasseurs tyroliens à Innsbruck mais il émigra en Italie au bout de quelques mois. A Brescia, il travailla chez le dentiste Venturi dont il accolera le nom au sien.

 

Lorsque D'Annunzio avait prononcé un discours d'un militantisme extrême en mai 1915, il se transforma en l'un de ses premiers adeptes. Pendant la guerre, il se battit sur le front italien et pour acte de bravoure il reçut trois médailles en argent et deux en or. Giovanni Host-Venturi revint à Rijeka en 1919 où il rejoignit le Conseil national italien. Il s'était concerté avec Giovanni Giurati pour créer la Légion des volontaires de Rijeka qui vit le jour le 12 juin 1919. Quand D'Annunzio entra dans la ville le 12 septembre 1919, Host-Venturi l'y attendait avec trois détachements. Au milieu du mois d'avril 1920, c'est en compagnie de De Ambris, de R. Gigante et de Bellasich qu'il fit partie de la délégation que le président du Conseil Nitti accueillit à Rome. Sous D'Annunzio, il sera recteur de la défense de la Régence italienne du Carnaro tandis qu'au sein du gouvernement italien de Mussolini il sera sous-secrétaire de la marine marchande en 1934 puis ministre du transport à partir du 1er novembre 1939. C'est sous son ressort que seront constitués les ports francs de Rijeka et de Zadar ainsi que la zone industrielle de Bolzano. Il quitta ses fonctions le 26 février 1943 et partit pour l'Argentine en 1949. C'est dans ce pays qu'il est décédé en 1980.

 

Si Host-Venturi était le membre le plus en vue du parti fasciste dans la ville, l'avocat Bellasich était quant à lui le fondateur de la société d'assurance Fiumana ainsi qu'un maçon. C'était lui qui dans l'ombre dirigeait la vie économique de la ville. L'élite spirituelle était rassemblée autour de la Société pour les études de Rijeka qui fit paraître une revue de qualité, Fiume, de 1923 à 1940. La rédaction comprenait Arturo Chiopris, Attilio Depoli, Silvino Gigante, Belario Lengyel et don Luigi Maria Torcoletti. On peut encore ajouter les noms d'Edoardo Susmel et de Riccardo Gigante à cette élite urbaine.

 

Riccardo et Silvino Gigante étaient les enfants d'Augustin, le célèbre orfèvre et 'morettist' de Rijeka. Riccardo était plus agressif et davantage porté sur la politique tandis que Silvino était un historien érudit qui se dédiait à sa profession. Riccardo avait terminé l'Académie de commerce à Trieste et il sera élu maire de Rijeka le 11 décembre 1919, sans toutefois rester longtemps en exercice. Dans la revue Fiume il avait publié toute une série de textes : Le capitaine Stefano Della Rovere, Le trésor du monastère franciscain à Trsat, Les trouvailles romaines sur le Korzo, L'ancienne cloche de Rijeka, Le blason de la ville de Rijeka, Les armoiries de Rijeka, Le blason des Frankopans croates, Fouilles archéologiques, Rijeka il y a cent ans, Extrait de la correspondance Adamic-Nugent.

 

Jusque 1939, il fut directeur du Musée municipal et il eut pour principale initiative la purification du Clocher incliné. De fait, il avait rendu son aspect roman au clocher néogothique, ce qui fut largement commenté dans la presse. Riccardo Gigante allait être élu maire en 1930, et il resta en fonction jusque 1934, au moment où Mussolini le nomma sénateur. Il participa à la guerre et trouva la mort à l'occasion de la libération de Rijeka en 1945.

 

Le théoricien de l'art Francesco Drenig, d'origine slovène, maintiendra une posture assez indépendante par rapport à ce groupe de file composé d'intellectuels accointés au fascisme. Après que D'Annunzio eut quitté la ville, il fonda avec quelques jeunes gens les revues La Fiumanella (1921) et Delta (1923-1925). Plus tard, il fera partie de la rédaction de la revue Termini (1936-1943). Elles représentent les plus publications les plus intéressantes de l'époque. Pour ce qui est de la poésie, il était sous l'influence de Janko Polić Kamov. Il a traduit de jeunes poètes croates - Nazor, Kamov, Krleža, Krklec, Tadijanovic et de manière générale il a aidé à populariser la littérature croate. Le numéro double de la revue Termini pour août-septembre 1937 avait été consacré à la littérature croate. Tout autant qu'aux lettres il contribua aux arts plastiques par le fait d'avoir rassemblé de jeunes artistes de Rijeka dans la librairie Ruth Hromatka sur le Korzo. Faisaient partie de ce groupe : de Gauss, Romolo Venucci, Miranda Raicich, Maria Arnold, Anita Antoniazzo, Lucio Susmel, Marcelo Ostrogovich, Federica Blanda et de Haynal.

 

Le programme principal était apparu avec force détails sous la forme d'un texte publié dans le journal La Vedetta d'Italia datant du 1er juin 1930. Il avait pour intitulé : Anciennes et nouvelles tendances dans les oeuvres des artistes de Rijeka.

 

Pour ce qui a trait au domaine architectural dans l'entre-deux-guerres, il faut noter la construction de l'église des Capucins à Zabica, le Temple votif à Kozala et le Gratte-ciel de Rijeka. L'architecte de l'église Notre-Dame de Lourdes fut Kornelije Budinic, un natif de Losinj, qui réalisa le premier plan de la haute église en 1914, dans l'esprit du gothique vénitien. Il avait planifié un immense clocher haut de 75 mètres qui ne sera jamais réalisé. L'église mit du temps à être construite et elle sera finalement consacrée le 28 février 1929. Il s'avéra néanmoins qu'elle était statiquement instable, aussi avait-il fallu murer ses arcades et remplacer les colonnes. La construction rénovée fut mise à disposition des citoyens en 1935.

 

Bruno Angheben avait imaginé le Temple votif à Kozala en 1926, en suivant le style historiciste et en y intégrant des éléments du Néo-romantique et du Néo-gothique. Alors que l'on rassemblait les fonds pour sa réalisation, l'architecte avait élaboré une variante qui fut présentée à l'Exposition de la Révolution à Rome où elle reçut les éloges de Mussolini. L'église sera construite entre 1928 et 1934. La partie inférieure du temple est constituée de la crypte avec les niches pour ceux tombés à la guerre tandis que la partie supérieure est représentée par l'église de St Romuald et tous les Saints. Les sculptures des anges sur la façade sont l'oeuvre de Romolo Venucci et les mosaïques des murs latéraux sont celles de l'architecte Edmondo dal Zotto, d'après un plan de Ladislav de Gauss. Tenant compte de la distance historique, on peut dire qu'il s'agit du projet le plus convaincant ayant vu le jour à Rijeka au cours de l'entre-deux-guerres. L'architecte avait su concilier l'architecture moderne tout en captant l'esprit du gothique.

 

L'architecte Umberto Nordio est celui qui a dessiné l'immense et prétentieuse Université de Trieste mais aussi celui qui a conçu le Gratte-cie de Rijeka. Le bâtiment sera construit entre 1939 et 1942 et il représente la réponse italienne à la Maison de la culture croate qui était en phase de construction. C'est à croire qu'en rivalisant par leur clochers les deux régimes avaient érigé les stèles de leurs ambitions démesurées. Ceci dit, il faut reconnaître que le Gratte-ciel de Rijeka est bien mieux situé que la Maison de la culture croate et qu'il est mieux inséré dans le tissu urbain.

 

Le centre de la vie sociale était le Théâtre Fenice. Il s'agissait d'un brillant projet de l'achitecte viennois Theodor Träxler qui le réalisa en 1914. S'il faut en croire les citoyens, ce bâtiment était plus proche de l'esprit italien que du Théâtre Fellner et Helmer qui rappelait trop Vienne et cela explique que tous les événements majeurs s'y déroulaient. C'est dans cette salle que fut présenté le premier film parlant - chanteur de jazz - le 16 février 1930. La Sala bianca qui est une vaste pièce en dessous de la salle principale servait de petite scène mais aussi de salle d'exposition, de lieu de rencontre dominicale, etc. (Il faut signaler que le Théâtre Fenice pourvu de 1.450 places était le plus grand théâtre en Croatie même s'il fut rarement exploité à cet effet).

 

Le livre Fiume i il Carnaro (Rijeka et le Kvarner) a été publié en 1939 et il avait pour auteur Edoardo Susmel. Ce personnage avait écrit une série de livres sur le fascisme et Mussolini et il avait été conseiller régional ainsi que président de la Province. Après la Seconde Guerre mondiale, il mit de l'ordre dans l'héritage manuscrit de Mussolini.

 

Il n'est guère facile de s'expliquer comment un fasciste convaincu a pu produire un aussi bon livre à moins d'admettre la thèse selon laquelle Susmel avait une autre obsession en réserve, à savoir celle de la ville de St. Vid. Ce livre était né quinze ans après le Traité de Rome, la vie s'écoulait alors sous un vent favorable, deux cultures se cotoyaient sans trop de tensions sur les ponts de la Rjecina et les nuages de la nouvelle guerre étaient encore trop distants pour que l'on se doute de ce qui allait advenir. C'est précisément en cet instant d'accalmie avant la tempête que Susmel rédigea son livre passionnant, lequel peut être considéré comme une sorte d'Amarcord de Rijeka - les souvenirs sur une époque d'entre-deux-guerres portés par un regard émotif et personnel quoique solidement attaché à la réalité. 

 

La Place du 17 Novembre (Mlaka) aboutit sur la Rue des Chemises noires (de Kresimir) qui est la plus jolie rue de Rijeka. En été, elle est une galerie de fraîcheur pimpante issue de la cime des anciens platanes qui l'encadrent tout en longueur...


Cette miniature qui évoque la beauté d'une rue aujourd'hui engloutie dans un trafic trop dense reste l'image de l'été 1939. Cet été que le 1er septembre allait marquer par le début du conflit mondial faisant suite à l'attaque allemande sur la Pologne. De même que la Rijeka de la Monarchie avait disparu en 1918, la Rijeka italienne allait disparaître elle aussi en 1943. Cette Rijeka italienne dont l'Italie n'avait pas vraiment besoin... 

 

 

XXIII. Les Liburnistes


Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Rijeka et Susak ont tenté de vivre le plus normalement possible, mais elles auront tout de même vécu quelques instants en phase avec le massacre général. Les moments phares auront été :

  • La guerre du mois d'avril 1941, alors que la peur de la zone frontalière domina des deux côtés de la Rjecina.
  • Le 10 avril 1941, lorsque l'Etat Indépendant de Croatie fut proclamé. En conséquence, une délégation de citoyens de Susak s'était rendue au Palais du gouverneur pour y présenter au préfet de Rijeka, Testa, l'offre d'annexer Susak à l'Italie. Cette proposition sera concrétisée par le Traité de Rome, conclu le 18 mai entre l'Etat Indépendant de Croatie et l'Italie.
  • Le 8 septembre 1943, au moment où l'Italie capitula.
  • La libération de ce territoire et le chaos qui en résulta le 14 septembre lorsque les Allemands entrèrent dans la ville et capturèrent un grand nombre de partisans.
  • La libération de Susak le 21 avril 1945 puis celle de Rijeka le 3 mai 1945, cette fois après des combats plus intenses.

 

Quand les Italiens eurent occupé Susak le 28 avril 1941, ils procédèrent à un recensement de la population qui a permis d'établir qu'y vivaient 5.194 familles, dont 8.282 individus de sexe masculin et 9.630 de sexe féminin. Selon la nationalité, il y avait 16.354 Croates, 503 Slovènes, 457 Tchécoslovaques, 341 Italiens, 125 Serbes, 90 Allemands, 59 Russes. Une telle répartition de la population avait sensiblement compliqué l'italianisation aussi brutale qu'avait pu être sa mise en oeuvre.

 

De manière générale, la vie s'était articulée à Rijeka autour de Temistocle Testa (préfet de 1938 à 1943), et autour de Salvatore Bellasich. Il n'exista aucun mouvement sérieux de résistance. A Susak les personnes les plus influentes étaient le Dr Viktor Ruzic, le ban antérieur ainsi que ministre, et le lieutenant-colonel de la Défense nationale, Hinko Resch, qui agissait plus ou moins indépendamment et se convertira en une figure héroïque mais néanmoins au final tragique.

 

Certes, il existait un mouvement de résistance mais il était extrêmement désorganisé. Dans le cas de Susak il était presque insignifiant. Le personnage le plus intéressant au sein de la résistance fut Mosa Albahari, un Juif de Sarajevo qui avait obtenu son diplôme de philosophie à Zagreb en 1940.

 

Mosa Albahari avait commencé à opérer à Susak aussitôt après la capitulation en 1941. Dès le mois d'août, il était devenu commandant au camp des partisans de Susak-Hreljin à Tuhobic et ensuite commandant de la brigade Matija Gubec, à laquelle allaient être adjoints les partisans de Vinodol. Après la réorganisation de l'unité, il fut nommé commandant de la brigade Bozo Vidas-Vuk de Susak-Kastav. Il sera blessé à l'occasion d'une attaque des forces italiennes contre le camp et ensuite condamné à mort par contumace. En février 1942, il oeuvra dans l'illégalité à Rijeka mais sera blessé et arrêté lors d'une tentative pour établir des contacts avec les partisans d'Istrie. C'est à partir de l'hôpital de Rijeka qu'il sera ensuite transféré à Rome pour y être fusillé sous le nom de Vittorio Blecich. Par cet acte le mouvement de la résistance perdit un membre particulièrement qualifié et expérimenté, un homme qui comprenait très bien la situation sur ce territoire.

 

Après lui, les communistes ne disposeront plus vraiment de quelqu'un qui puisse contrôler et anticiper les événements. Pietro (Petar) Klausberger passera toute la durée de la guerre dans la ville mais son activité est à peine perceptible. Elle sera pourtant suffisante pour lui permettre d'en devenir le maire en 1945. On peut se faire une idée de la situation à Rijeka et du regard que portaient sur elle les communistes au travers du rapport d'Ivan Zigic et de Ruza Bukvic datant du 30 juillet 1943 :

Car nous devons avoir en tête que les habitans de Fiume bien qu'ils soient d'origine slave ne ressentent pas cela comme leur origine. Peut-être reconnaîtront-ils que Rijeka appartient géographiquement à la Yougoslavie, lorsqu'on leur explique son origine slave, peut-être qu'ils ne s'insurgeront pas, mais ils s'en tiendront à leur opinion qu'ils ne sont d'aucune nationalité si ce n'est d'être Fiuman. Telle est la mentalité ici.


Cette analyse n'est exacte que dans une certaine mesure car elle ignore que l'esprit national croate était solidement ancré dans la périphérie urbaine et dans la Vieille ville, ce qui explique que les Italiens l'avaient laissée péricliter. Le problème vient de ce que les habitants de Rijeka avaient compris au cours de l'entre-deux-guerres que l'Italie n'avait pas besoin d'eux, comme on pouvait s'en apercevoir au vu de la situation économique calamiteuse de la ville, et c'est par leur particularisme, le dénommé fijumanstvo, qu'ils avaient tenté  d'atténuer ce complexe de zone frontalière reléguée dans l'oubli. Le fijumantsvo ne serait dès lors rien de plus que la convulsion du perdant qui tente de s'attribuer une importance dans un monde où Rijeka avait cessé d'être intéressante depuis 1924, date à laquelle elle avait été incorporée à l'Italie.

 

La capitulation de l'Italie le 8 septembre 1943 introduisit le chaos à Susak et à Rijeka. Ainsi le 10 septembre, avant que les partisans n'entrent à Susak, une partie de l'état-major tchetnik d'Opatija s'était établi dans le lycée de Susak tout en réincorporant d'anciens gendarmes et l'un ou l'autre sympathisant. Lorsque les partisans entrèrent dans la ville, les tchetniks prirent la fuite par-delà la Rjecina et le major Slavko Bjelajac s'enfuit au Caire avec une partie de l'état-major. Le mois de septembre marqua un jalon important lorsque fut proclamé le rattachement de l'Istrie à la Croatie. Malgré que l'occasion se soit présentée, les partisans renoncèrent néanmoins à franchir la Rjecina après avoir hésité. Le retournement de situation se produisit le 14 septembre aux alentours de 13h30, lorsque sept avions allemands bombardèrent Susak et qu'aux environs de 17h00 l'avant-garde motorisée du 194ème régiment de la 71ème division força aisément l'étau autour de la ville et captura un grand nombre de combattants. Le commandant de cette division était le colonel Kaspar Völcher qui disposait de 1.000 hommes.

 

C'est dans cette situation catastrophique pour les partisans, à un moment où Völcher avait rempli deux casernes de combattants capturés, qu'allait entrer en scène le lieutenant-colonel de la Défense nationale, Hinko Resch, au demeurant un natif de Susak. Grâce à sa maîtrise de 6 langues, il avait été jusque 1943 officier de liaison auprès de la 2ème armée italienne tout autant que le seul élément subsistant de l'Etat croate à Susak. Ayant traversé la Rjecina pour aller négocier avec le commandant allemand au sujet de la nouvelle situation, il eut la surprise de tomber sur Völcher avec qui il avait étudié à l'école des cadets de Maribor. Cette heureuse circonstance, en plus de l'habileté de Resch, permit la libération de tous les combattants capturés. La plupart venait de rejoindre les partisans. Rien que pour le mois de septempre Resch permit que soient libérés plusieurs centaines d'hommes. Son prestige ne fit que s'accroître mais également celui des Allemands envers qui les habitants de Susak n'avaient pas oublié que le drapeau italien avait été enlevé dans leur ville pour être remplacé par celui de la Croatie.

 

Sur une initiative de l'ancien adjoint du maire de Susak, Milijov Korlevic, allait être formé un Comité citadin provisoire en guise de gouvernement municipal. D'anciens hauts fonctionnaires et des citoyens renommés allaient l'intégrer. Les Allemands avaient organisé une Commission administrative pour Susak et Krk et ils cherchèrent la personne qui en prendraient la tête. La fonction fut d'abord offerte à Viktor Ruzic, ex-ban de la Banovina de Savska ainsi que ministre. Ensuite, elle le sera à son frère Gjuro, maire de Susak de 1929 à 1939, au chef du Tribunal du canton, Ivo Rojic, à l'avocat Korlevic et à d'autres. C'est finalement l'avocat Franjo Spehar qui l'accepta. Celui-ci avait servi auprès du gouverneur hongrois avant la Première Guerre mondiale. Le lieutenant-colonel Resch avait quant à lui été chargé d'organiser l'autorité militaire et policière.

 

A Rijeka, le colonel Völcher avait installé Riccardo Gigante au poste de préfet. Toutefois, le commissaire général en charge du Littoral croate, Friedrich Reiner, considéra ce choix comme trop radical et il plaça à ce poste le juge de la Cour d'appel de Rijeka, Alessandro Spalatin, originaire d'Opatija. Ce dernier était considéré comme antifasciste par les habitants de Susak et par conséquent bien plus acceptable que l'irrédentiste convaincu qu'était Gigante. On offrit à Gino Sirola le poste de maire.

 

Le mouvement pour l'autonomie de Rijeka allait prendre de l'ampleur en avril 1944. C'est à peu près à ce moment-là que Riccardo Gigante avait séjourné à Saló auprès de Mussolini et ressenti que la situation à Rijeka pourrait prendre une tournure très défavorable pour les Italiens. Mussolini ne pouvait pas l'aider et les habitants comprirent qu'ils ne pourraient compter que sur eux-mêmes. On établit un Comité des treize dont les membres étaient Bellasich, Vio, Rippa, Iccilio Bacich, Rubinich, Antonio Ramiro, Riccardo Bellasich, Atilio Depoli, Giorgio, Guido et Ugo Lado, Andrea Ossoinack et Antonio Allazetta. Avec l'aval de Temistocle Testa fut rédigé un mémorandum le 6 mars 1944. Il devait servir de base pour le nouvel Etat de Rijeka. Le document avait été élaboré en trois versions qui se différenciaient par le nombre de cantons au sein de cet état dénommé la Fédération liburnienne. Ce document se composait de la manière suivante : 1- Les données géographiques et historiques, 2- La situation politique et administrative, 3- Les recettes de Rijeka, 4- Rijeka après la guerre, 5- Le plan pour la systématisation, 6- L'organisation provisoire. Il avait pour énoncé de base qu'il valait mieux pour Rijeka être un état indépendant incluant le canton italien de Rijeka, le canton croate de Susak et le canton slovène de Bistrica. Le but de cette étonnante construction consistait à soustraire Rijeka à la Croatie.

 

Les îles de Krk, Cres et Losinj auraient également dû être sous administration conjointe des cantons tandis que le siège du gouvernement aurait été le Palais du gouverneur. La fameuse déclaration de l'ancien ministre des Affaires étrangères, le comte Carlo Sforza, eut un impact sur ce plan. En effet, ce dernier avait proposé Rijeka comme siège de la nouvelle Ligue des Nations, pour autant que la ville soit indépendante aussi bien vis-à-vis de l'Italie que de la Yougoslavie.

 

Giovanni Rubinich tenta de rallier Susak au concept liburnien et il mena des entretiens en avril avec Franjo Spehar, ensuite Milivoj Korlevic, le lieutenant-colonel Resch et Viktor Ruzic. Cependant tous rejetèrent ce plan.

 

Plus la fin de la guerre se rapprochait et plus les communistes prenaient conscience du danger sous-jacent représenté par le mouvement autonomiste à Rijeka. C'est en août 1944 qu'arriva à Rijeka Ante Drndic qui était le dirigeant de l'Agitprop du Comité provincial du Parti communiste croate pour l'Istrie. Il parlementa avec Rubinich. Après la réunion, Drndic estima que les autonomistes étaient particulièrement peu sincères et qu'ils ne cherchaient qu'à gagner du temps en usant des négociations.

 

Ici, on prendra la peine d'indiquer qu'il n'exista guère de contacts entre Resch et les communistes dans la mesure où une seule rencontre officielle avait eu lieu à Kastav en 1944. A cette occasion, Resch avait exposé sa position de patriote croate loyal qui n'était pas intéressé par le communisme. Il convient également de référer le décès nébuleux du maire Marijo Sarinic, le 4 novembre 1944 à Susak.

 

Dans leurs préparatifs pour la libération, les partisans avaient consacré une attention spéciale à Rijeka parce que bien des questions y restaient en suspens. Dans la ville, ces préparatifs avaient été menés par le président du Comité citadin de libération nationale, Franjo Kordic, et par le secrétaire, Vlado Hreljanovic, tandis que les dirigeants des différents segments de la future autorité municipale avaient été Giovanni Cucera pour l'industrie, Petar Klausberger pour les questions sociales, Ruza Bukvic pour l'enseignement et la culture, Luciano Michelazzi pour le syndicat, Mario Spiler et Petar Katalinic pour le Front de libération nationale yougoslave.

 

Hinko Resch avait été le plus actif à Susak jusqu'au dénouement de la guerre. Tout au long de quatre années d'un sanglant conflit, il avait sauvé plusieurs milliers de personnes en délivrant toutes sortes de permis et il n'avait eu d'autre représentant que lui-même dans le bureau fantôme de la Commandanture croate de Susak. Malgré que la Gestapo se soit montrée très suspicieuse, il avait sauvé des vies jusqu'au dernier moment. A la veille de la libération de Susak, le colonel oustachi Baljak l'assassina le 20 avril 1945.

 

L'acte majeur marquant le retour de Rijeka dans le giron de la Croatie est la décision du chef militaire et politique des communistes, Josip Broz Tito, de concentrer sur Trieste le gros des opérations finales se déroulant dans le secteur. Cela eut pour résultat singulier que Trieste soit libérée le 1er mai 1945, alors que les Allemands se décidèrent à quitter Rijeka en direction d'Ilirska Bistrica le 2 mai, et cela après une solide résistance. Avant de se retirer, ils avaient complètement détruit le pont par une série de minages. Que le numéro régulier du journal La Vedetta d'Italia soit paru le 2 mai offre la preuve que la situation était entièrement sous leur contrôle.

 

Le règlement de compte final avec les Liburnistes eut lieu dans la nuit du 2 au 3 mai 1945, à la veille de l'entrée des partisans dans la ville. Giovanni Rubinich et Riccardo Gigante seront alors assassinés tandis que sera arrêté l'industriel et médecin Nevio Skull. Ensuite sera liquidé Mario Blassich, antifasciste et invalide en chaise roulante âgé de 70 ans. Tout au long de sa vie, il avait été un sympathisant de Riccardo Zanella. Durant ces journées dramatiques, l'OZNA (Comité pour la protection du peuple) exécuta environ 300 personnes. Parmi elles se trouvait Skull qui le 29 mai 1945 remonta à la surface des eaux à proximité du dernier pont sur la Rjecina, avec une balle dans la nuque. Une des plus grosses réussites de cette police secrète fut l'arrestation du maire Gino Sirola qui avait été reconnu dans une rue de Trieste. Il sera ensuite transféré à Rijeka pour y être exécuté au début de l'année 1946.

 

En septembre 1945, le Dr Viktor Ruzic fut condamné à Susak au motif, entre autre, d'avoir été président du Comité municipal pour l'assistance aux indigents, d'avoir conseillé au Dr Franjo Spehar d'accepter la fonction de commissaire allemand de l'administration, d'avoir reçu du Vatican une importante somme d'argent destinée à l'aide aux sans abris, d'avoir donné ladite somme au curé Martin Buban, d'avoir conseillé en 1943 au maire Marijo Sarinic de maintenir le gouvernement dans la ville sans tenir compte du Comité pour la libération nationale et d'avoir collaboré avec les Liburnistes. Il fut condamné à deux années de prison, à dix années de déchéance de sa dignité nationale et à la confiscation de ses biens (sauf la villa à Pecina).

 

Quant à Salvatore Bellasich, en quelque sorte le politicien le plus expérimenté de Rijeka, il avait réussi à s'enfuir, d'abord à Florence et ensuite au Lac de Garde, où de manière un peu symbolique il est décédé à Saló le 25 septembre 1946. 

 

 

XXIV. Itinéraires et voies de garage

 

Dans la ville de Rijeka ayant été libérée le pouvoir fut assumé par le Comité national de libération de la Ville, avec Petar Klausberger à sa tête, tandis qu'à Susak c'est Zvonko Petranovic qui devint le maire. Le siège du Comité de libération de district était installé au Palais du gouverneur. Une des premières initiatives à avoir été prise dans la ville fut de supprimer le mur de démarcation sur le canal de la Mrtva. Il n'empêche que la situation internationale se corsait et que Rijeka, l'Istrie, Zadar, le Littoral slovène et Trieste n'avaient pas été reconnus comme faisant partie de la Yougoslavie. C'est sur décision des gouvernements de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis d'Amérique que tout le territoire ayant été sous l'autorité de l'Italie jusqu'au moment de sa capitulation le 8 septembre 1943, allait connaître l'occupation militaire à partir du 2 juin 1945 et être divisé en une Zone A et une Zone B. Cela entraîna l'établissement d'une frontière sur la Rjecina qui ne pouvait être franchie que moyennant un laissez-passer.

 

Se rattache à cette époque le destin tragique d'un des plus importants syndicalistes dans la ville, Angelo Adam. Il était né à Rijeka en 1898 au sein d'une famille pauvre de chemineaux. En raison de la mort prématurée de son père, il avait interrompu l'école secondaire et s'était engagé comme mécanicien à la Torpedo. Des démonstrations contre la venue de la police d'Etat hongroise lui avaient valu en 1913 une amende de 20 krunas. Il vécut la Première Guerre mondiale interné en Autriche et en 1918 il se porta volontaire dans la légion de Rijeka. Angelo Adam se rapprocha du journaliste Alceste De Ambris qui éditait le journal La conquista et il y publia ses premiers articles. Etant opposé au fascisme, il passa à Susak en 1926 et entra en contact avec les antifascistes dispersés en Italie.

 

Plus tard, Angelo Adam rejoignit à Paris une association antifasciste financée par les Français. Après l'amnistie de l'année 1922, il regagna l'Italie mais sera immédiatement arrêté et emprisonné sur l'île de Ventotene où il passa onze années jusqu'au 25 juillet 1943, c'est à dire jusqu'à la chute de Mussolini. Ensuite, il rentra à Rijeka mais on le dénonça dès l'entrée des Allemands dans la ville le 14 septembre 1943 et il fut amené à Dachau. Là, il survécut aux abominations du camp et put rejoindre sa famille en juillet 1945. A Rijeka, il s'attira des problèmes en s'affrontant à Giuseppe Arrigoni, à la fois communiste italien et secrétaire du Parti. Le conflit éclata sur la manière de former le syndicat et sur la fonction à lui donner. Adam réclamait son indépendance par rapport au parti ainsi qu'une structure démocratique. A la fin de l'année 1946 devait se dérouler à Milan le congrès des syndicalistes et Adam avait commencé ses préparatifs de départ. Il fut arrêté avec son épouse le 4 novembre. A partir de là on perd sa trace. Sa fille tenta d'intervenir auprès du général Holjevac, le commandant du territoire, et plus tard auprès du maire de Zagreb, mais sans résultats. Holjevac laissa remarquer qu'il s'agissait probablement d'un malentendu !

 

Un tel destin peut servir de métaphore pour une période sans paix et sans guerre qui perdura pendant quelques années sur ce territoire. La lutte diplomatique pour les régions croates et slovènes allait se prolonger depuis la moitié de l'année 1945 jusqu'à la signature du Traité de paix à Paris le 10 février 1947. L'incorporation des parties restituées à la Yougoslavie en vertu du traité eut lieu le 15 septembre 1947, lorsque les troupes anglo-américaines évacuèrent Pula. Ensuite, le 30 novembre 1947, les représentants de Rijeka unifée seront élus à la réprésentation nationale. Franjo Kordic et Giuseppe Arrigoni obtiendront leurs sièges au Parlement de la Représentation nationale de Croatie tandis qu'au Parlement national de la République nationale fédérative de Yougoslavie (FNRJ), ce sera Petar Klausberger. Ainsi les représentants de Rijeka avaient-ils repris leur place au Parlement croate après un intermède de 80 années.

 

En rapport direct avec l'intolérance fasciste à l'égard des Croates et des Slovènes au cours des décennies antérieures, on assista à un grand exode des Italiens, environ trente milles personnes. En outre, deux victimes symboliques allaient tomber au cours de l'année 1949. Le 20 janvier on retira du Clocher municipal la haute sculpture allégorique de l'aigle de Rijeka mesurant 220 cm. Elle avait été réalisée par Vittorio de Marco en 1906 mais fut jugée inacceptable par le nouveau pouvoir en raison de son association avec le fascisme (ce qui n'était pas le cas) et avec l'autonomisme (avec lequel elle avait des liens indirects). Le 4 novembre on mina l'église du Saint Sauveur (crkva Presvetog Otkupitelja).

 

Cette église était également perçue comme un symbole du fascisme et non pas du Christ. C'est en 1940 que l'architecte Bruno Angheben avait élaboré le projet pour cette construction au destin malheureux. Une aire de jeux pour enfants occupe maintenant la place où selon l'architecte elle aurait dû se dresser, à Potok. Après la guerre d'avril en 1941, on s'était activement mis à rassembler de l'argent pour la construction d'une église à Mlaka. Quatre architectes s'étaient présentés au concours et l'on avait opté pour le projet de Virgili Valloto qui était l'auteur de la station ferroviaire à Venise. Une exposition de ses projets pour l'église fut préparée en février 1942. Il s'agissait d'une construction moderne qui réunissait la tradition paléochrétienne et romane. Le seul enrichissement intérieur devait être la mosaïque de Torcello avec une représentation du Christ rédempteur sur le trône. Etant donné que le projet était trop ambitieux pour ces temps de guerre, on avait décidé de ne construire que la nef centrale et l'autel sans que soit achevé le haut clocher par lequel on pénétrait dans l'église. Malheureusement, Rijeka resta privée de cet édifice sacré pour de mauvaises raisons. L'explosion marqua la fin tardive d'une époque et le début d'une toute nouvelle.

 

Cette nouvelle époque devait prendre un tour fort concret avec la plus grande infrastructure communale de l'époque, l'Autostrada narodne fronte (plus tard le Boulevard de Marx et Engels et aujourd'hui la Rue Zvonimir). Elle fut construite par des travaux volontaires et d'autres qui le sont moins. Elle mesure 1.850 mètres de long depuis Mlaka jusque Kantrida et elle fut achevée le 20 octobre 1949. C'était encore un des vastes travaux parmi d'autres dont eut à compter Rijeka.

 

S'agissant des autorités dans la ville, il faut signaler que Petar Klausberger avait été maire de 1947 à 1952, et qu'il eut pour successeur un natif de Rijeka revenu du Canada, Edo Jardas. Celui-ci restera en place de 1952 à 1959.

 

Eduard Jardas était né le 30 janvier 1901 à Zamet et il avait vécu au Canada comme émigré économique à partir de 1926. Dès 1927, il avait adhéré au Parti communiste de ce pays. Il participa à la guerre civile en Espagne au sein de la 15ème brigade internationale et fut blessé à deux reprises. Revenu au Canada, il devint secrétaire du Mouvement progressiste des émigrés yougoslaves, fonctionnaire du parti et du syndicat ainsi que rédacteur de journaux destinés à l'émigration, en l'occurence le Borba et le Slobodna misao. Il fut élu membre du Comité central du Parti communiste au Canada en 1942. Dès le début de la guerre en Yougoslavie, il travailla pour la propagande de la NOP et à la collecte de l'aide. Eduard Jardas regagna sa patrie en 1948 et pendant une courte période il servit dans la diplomatie avant d'assumer la fonction de maire de Rijeka et de marquer de son autorité rigide cette période de l'histoire de la ville. Il fut ambassadeur fédéral et membre du Comité central de la Ligue des communistes de Croatie et du Comité central de la Ligue des communistes de Yougoslavie.

 

Rijeka avait compté 68.352 habitants lors du premier recensement de l'après-guerre effectué en 1948. Après que Rijeka et Susak eurent été unifiées, l'organisation de la ville connut plusieurs transformations et la ville fut divisée en trois quartiers : Centar, Zamet et Susak. Par cette division le Comité national pour la ville cessa son activité et l'on fonda un Conseil municipal de trente membres. Rijeka sera unifiée en une municipalité unique le 1er mars 1962.

 

La ville se redressa rapidement au cours du premier plan quinquennal allant de 1947 à 1951. Le port qui avait été érigé sur des ruines sera dès l'année suivante le plus important dans le pays en termes de trafic. Celui-ci passa de 622.000 tonnes en 1946 à 2.000.000 en 1949, et à 3.500.000 en 1955. Parallèlement à la construction du port se développa une marine marchande. En 1947 seront fondées à Rijeka quatre entreprises maritimes de l'Etat : la Jugoslavenska linijska plovidba, la Jugoslavenska slobodna plovidba, la Jadranska linijska plovidba et la Jadranska slobodna plovidba. Elles comptaient 88 navires pour un total de 128.000 tonnes brutes. En 1949, la Jugoslavenska linijska plovidba et la Jugoslavenska slobodna plovidba seront fusionnées en la Jugolinija. Cela donnera naissance à la plus grande entreprise maritime du pays avec 38 navires comptabilisant 168.517 tonnes brutes. En 1952, l'entreprise disposait de 49 navires faisant 210.744 tonnes brutes.

 

En raison de son importance pour le pays, l'industrie de la construction navale fut à partir de 1947 sous la responsabilité du ministère de la Défense nationale et jusque 1954 elle se vit assurer des crédits importants pour que la marine soit rénovée. On construisit en 1948 un chantier naval portant le nom de 3 maj qui devait servir de socle pour l'industrie de la construction navale. En 1949, on lança le premier navire yougoslave de l'après-guerre, le MB Zagreb, faisant 4.000 DWT. Parallèlement à l'industrie navale allait se développer celle pour l'équipement maritime. Après avoir été reconstruite, l'usine Torpedo entama la production de moteurs diesel tandis que la fonderie Skull devint l'entreprise Svjetlost destinée à la production d'appareils électriques de navigation. On remit à neuf l'usine Vulkan. Par ailleurs, l'entreprise Rikard Bencic s'orienta vers la fabrication d'engins nautiques auxiliaires ainsi que d'autres équipements.

La raffinerie de pétrole allait retrouver en 1948 la production d'avant-guerre avec 110.000 tonnes et au début des années cinquante elle fut en mesure de traiter quelque 200.000 tonnes de pétrole. A l'époque, cela représentait 37,6% à l'échelle du pays.

 

Au regard de la culture, on peut noter la parution des quotidiens La Voce del Popolo et Rijecki list. Après l'année 1945, la Bibliothèque municipale, le Musée municipal et les Archives d'Etat se remirent au travail de même que le Cabinet de lecture national dont l'activité avait été interdite sous l'occupation italienne. En 1946, le Théâtre pour enfant sera créé à Susak tandis qu'à Rijeka ce sera l'Office des concerts, le Musée des sciences naturelles et l'Institut du conservatoire. Le 16 septembre 1945, la Station de radio commença à fonctionner à Volosko et ensuite elle sera transférée à Rijeka. La première pièce de théâtre à avoir été représentée fut Dubravka, le 20 octobre 1946. Il faut également noter que c'est à Rijeka que les artistes de la Scala de Milan furent invités à l'époque où cette institution avait été réhabilitée de sorte que les habitants de Rijeka purent bénéficier pour un prix avantageux de performances artistiques de haute volée.

 

En 1948, on réunit les musées municipaux de Rijeka et de Susak et l'on créa la Galerie de peintures grâce aux service de Vilim Svecnjak. L'ensemble prit place au Palais du gouverneur. En 1952, la revue culturelle Rijecka revija fut lancée sous la rédaction de Vinko Antic, lequel pendant tout un temps a marqué l'esprit de la ville sur la Rjecina.

 

Antic était né à Selce en 1905 et il avait achevé la Faculté de philosophie en 1931 pour ensuite travailler comme professeur. Après la guerre, il s'était retrouvé à la tête du département de la culture et de l'enseignement du Comité de libération nationale du District pour le Littoral croate, l'Istrie avec les îles et le Gorski Kotar. C'est à ce poste qu'il fut appelé à devenir le rédacteur en chef du Rijecki list (Novi list) en 1947. Il garda cette fonction jusque 1949 et ensuite fut directeur de l'Institut technique civil de 1949 à 1952, et aussi de la Bibliothèque des sciences de 1952 à 1965. Il sera l'un des fondateurs de la Rijecka revija ainsi que son rédacteur en chef de 1958 à 1968. Il a publié un livre fort intéressant, Un siècle d'imprimerie croate à Rijeka, 1848-1958, et il a pesé de son influence sur le cours général des événements dans la ville.

 

Le sportif le plus populaire pour la période d'après-guerre est Ulderigo Sergio qui remporta une médaille olympique de boxe en 1936, fut trois fois champion d'Europe et détenteur du Gant d'or dans un duel entre les USA et l'Europe. Bien qu'il ait représenté l'Italie, Ulderigo Sergio est resté installé à Rijeka après la guerre. Il y a travaillé comme entraîneur du Kvarner et du Radnik. C'était une personne modeste qui avait refusé la place de sélectionneur pour la représentation yougoslave ainsi que l'invitation faite par l'URSS de venir entraîner leurs boxeurs.

 

Dans la discipline du basket-ball masculin et féminin, Rijeka a été championne du tournoi des villes lors de l'année 1947. Le club de natation Primorje (successeur du Viktorija) a remporté le championnat de 1948 jusque 1951. La plus grande manifestation sportive fut la course motocycliste Nagradna Jadrana créée en 1950 sur la piste Preluk. Très rapidement, les courses de motos et de bolides attirèrent plus de 100.000 personnes.

 

Le club de football Rijeka qui fonctionna sous cette appellation à partir de 1953 créa cette même année le grand tournoi international pour la jeunesse, le Kvarnerska rivijera. En dépit de tous ces succès, grand et moins grands, l'impression demeure que Rijeka n'a jamais été une véritable ville sportive...

 

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Rédigé par brunorosar

Publié dans #Rijeka

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