Boris Pavelić

Publié le 10 Octobre 2010

Boris Pavelić

 

 

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Boris Pavelić est un journaliste croate. Ancien reporter en Afghanistan, au Pakistan, en Irak et au Proche-Orient, il est l'un des meilleurs spécialistes de la transition politique après les guerres dans les Balkans. Il écrit pour le quotidien Novi list après avoir travaillé pour l'agence de presse croate HINA, et les quotidiens Glas Slavonje et Večernji list. Il est l'auteur de 10 boljih Godina (Les dix meilleurs Années, 2010), un livre sur l’ancien président croate, Stjepan Mesić et co-auteur de Gotovina : Stvarnost i mit [Gotovina : Mythe et réalité], une biographie du général Ante Gotovina.
 

 

 

Articles :

 

 

1 - Le casse-tête kosovar

 


A l'approche du sommet Union européenne-Balkans, le 2 juin à Sarajevo, un quotidien croate passe en revue les scénarios pour tenter de surmonter le problème du statut du Kosovo et de faire asseoir autour de la même table Belgrade et Pristina.

La Serbie et le Kosovo s'apprêteraient à entamer bientôt de nouvelles négociations, bien qu'il reste toujours incertain sur quoi et de quelle manière ils pourraient négocier. Veton Suroj, analyste kosovar et ancien candidat à la présidentielle au Kosovo, a été le premier à en parler. D'après lui, c'est sous l'égide de la communauté internationale que ces pourparlers "secrets" allaient avoir lieu. Selon certaines sources occidentales, les discussions entre Belgrade et Pristina porteraient sur la décentralisation et la protection de l'héritage culturel du nord du Kosovo, qui est actuellement isolé du reste de la province et tombe de facto  sous l'administration de Belgrade. La même source souligne que la communauté internationale demanderait à la Serbie de ne pas aborder la question du statut du Kosovo (qui a déclaré son indépendance en février 2008).

C'est justement la principale pierre d'achoppement. Car Belgrade conditionne toutes les négociations par le respect de la résolution 1244 des Nations unies qui place la province sous la protection de l'ONU tout en réaffirmant son appartenance à la Serbie. Les autorités kosovares exigent de leur part que la Kosovo participe aux négociations en tant qu'Etat souverain. Consciente de ce problème, la communauté internationale chercherait ainsi une approche "douce" pour les futures négociations qui devraient se concentrer plutôt sur des problèmes concrets et non des questions de principe. On spécule sur plusieurs scénarios possibles. Mais ils dépendent tous de deux événements importants à venir, à savoir le sommet Union européenne-Balkans occidentaux prévu le 2 juin à Sarajevo et la décision de la Cour internationale de justice (CIJ) qui va statuer sur la plainte déposée par la Serbie sur la légalité de la proclamation de l'indépendance du Kosovo. La conférence de Sarajevo devrait montrer s'il y a un minimum de volonté de la part des intéressés à établir un dialogue. Récemment une tentative allant dans ce sens, organisée par la Slovénie et la Croatie, s'est soldée par un cuisant échec, le chef de l'Etat serbe Boris Tadic ayant refusé de participer en signe de protestation contre la présence du président du Kosovo, Fatmir Sejdiu. Aujourd'hui on dit à Sarajevo que les deux parties auraient accepté un compromis : elles seront représentées par des diplomates de haut rang, sans mention du pays. Car il suffira pour que les représentants de Pristina interviennent sous l'appellation de "state of Kosova" pour que Belgrade boycotte les réunions... Si cette astuce réussi, ce serait un signe que les contacts sont désormais possibles.

Mais le verdict de la CIJ risque de peser sur la suite des événements. S'il est en faveur de la Serbie, c'est à dire si la CIJ statue que la proclamation de l'indépendance du Kosovo s'est faite en violation du droit international, on peut s'attendre à ce que la Serbie demande à renégocier le statut de la province en dépit de l'opposition de Washington et de la plupart des pays de l'UE qui ont reconnu le Kosovo. En revanche, si la décision de la CIJ donne raison à Pristina, cela pourrait susciter une deuxième vague de reconnaissances du Kosovo de la part des Etats qui ont refusé de le faire jusqu'à présent et accélérer son adhésion à l'ONU.

Les architectes des négociations futures sont contraints de tenir compte des deux possibilités. Plusieurs opérations diplomatiques parallèles ont ainsi été lancées, autant par Washington que l'UE. Il a y aussi des indices que des pays comme la Grande-Bretagne seraient prêts à "dissocier la question de l'indépendance su Kosovo du problème des frontières", ce que l'on pourrait interpréter comme un signal implicite de l'intention d'accepter le partage du Kosovo. Cependant, tous ces projets paraissent trop hasardeux par rapport à ce que veut Bruxelles. L'UE, de même que les Etats Unis, souhaitent accélérer le processus d'intégration européenne de la Serbie. C'est la raison pour laquelle l'Union insiste sur la nécessité d'avoir ne serait-ce qu'un embryon de dialogue sur des problèmes concrets entre Serbes et Albanais du Kosovo, sans que la question du statut ne vienne bloquer les négociations. Mais il n'est pas certain que l'on puisse véritablement séparer les deux. Le récent litige sur la suppression par les autorités kosovares des réseaux de téléphonie mobile serbe dans la province en est la preuve. Pristina demande désormais aux opérateurs serbes de participer à l'appel d'offre publique pour l'attribution des fréquences. Mais ces derniers refusent en expliquant ne pas reconnaître le gouvernement kosovar. Et on continue ainsi de tourner en rond. Car tous les problèmes sont intrinsèquement liés à celui qui est au cœur du contentieux entre Belgrade et Pristina, à savoir le statut du Kosovo.

Source : courrierinternational.com, le 31 mai 2010.

 

 

 

 

 

2- Chronique du défaitisme ambiant

 


Le 3 octobre, les Bosniaques sont appelés à renouveler leurs institutions. L'occasion pour un quotidien croate de dresser un tableau plutôt morose de la scène politique locale, et d'un pays de plus en plus divisé entre ses trois entités.


Les électeurs bosniaques sont appelés à voter le 3 octobre ; ce sont les sixièmes élections générales depuis la fin de la guerre (1993-95). Pour l'instant, un constat s'impose : dans l'opinion publique, c'est la résignation qui domine. Selon une enquête de l'Institut national démocratique (NDI), près de 90 % des citoyens de Bosnie-Herzégovine trouvent que leur Etat ne va pas dans le bon sens et considèrent qu'il n'a aucun pouvoir. Personne ne s'attend à ce que les prochaines élections apportent un véritable changement dans ce "trou noir des Balkans", métaphore utilisée de plus en plus souvent par les pays voisins pour qualifier l'Etat issu des accords de Dayton de 1995 [qui ont mis fin à la guerre et consacré la partition ethnique du pays]. La déclaration du représentant de la Communauté internationale à Sarajevo, Valentin Inzko, donnant 2020 comme échéance pour que la Bosnie-Herzégovine rejoigne l'Union européenne a donné une justification de plus au défaitisme ambiant. Selon les sondages, la participation aux élections pourrait être inférieure à 40 %.  

Une fois encore, le paradoxe bosniaque sera confirmé : les citoyens sont chroniquement mécontents du pouvoir mais ils votent quand même pour ce pouvoir. Cependant, ce paradoxe ne vaut plus pour la Republika srpska [l'entité serbe] où l'Union des sociaux-démocrates indépendants (SNSD) du Premier ministre Milorad Dodik se trouvera certainement plebiscité par les électeurs dont il a anticipé les attentes en oeuvrant pour une "sécession douce". Dans cette perspective, on peut d'ores et déjà imaginer un Dodik au poste de Président de l'entité serbe ; et c'est certainement son candidat à la présidence tripartite [à Sarajevo], Nebojsa Radmanovic, qui sera réélu pour un second mandat.

Selon les dernières estimations, le membre croate sortant de la présidence collégiale, Zeljsko Komsic, du Parti social-démocrate (SDP), serait lui aussi reconduit dans ses fonctions. Sa victoire, quoique bienvenue d'un point de vue politique, illustre néanmoins le statu quo actuel dans lequel les Croates doivent continuer à compter sur les voix musulmanes, beaucoup plus nombreuses, pour élire leur représentant au sein de la présidence.

Le combat au sein des Musulmans sera certainement plus intéressant. Selon les mêmes sondages, la place de représentant des Bosniaques à la présidence reviendrait au vétéran de la politique locale, Haris Silajdzic. Cet homme continue de se faire l'avocat de ce que les analystes appellent une "politique de victimisation des Bosniaques" : une attitude moralisatrice et sans compromis qui plonge ses racines dans la guerre et les crimes commis par les forces serbes. Cette politique, qui a certainement ses raisons d'être dans ce pays, est néanmoins totalement contreproductive et ne fait que renforcer les antagonismes entre Serbes et Musulmans.

Cependant, Silajdzic est menacé par Fahrudin Radoncic, l'un des plus riches hommes d'affaires issus de la transition, propriétaire de Dnevni Avaz, le principal groupe de médias en Bosnie-Herzégovine, qu'il utilise comme moyen de propagande pour promouvoir son parti, l'Alliance pour un meilleur avenir de la Bosnie-Herzégovine. Le fait que personne n'insiste sur ce flagrant conflit d'intérêts en dit assez sur sa force. Radoncic se présente comme une voix authentique et non compromise des Musulmans europhiles bien qu'il soit, lui-aussi, issu du "cercle vicieux de la politique, de la mafia et du crime", estime l'Institut international d'études sur le Proche-orient et les Balkans (IFIMES) de Ljubljana, en Slovénie. Personne n'a enquêté sur l'origine de sa richesse, incarnée à Sarajevo par deux grattes ciels  dont la hauteur indécente et le luxe clinquant laissent facilement imaginer un financement douteux. Les observateurs considèrent que la réussite de Radoncic aux prochaines élections n'apportera rien de bon à la vie politique locale, bien qu'elle ait un besoin urgent de nouveaux acteurs.



Source : courrierinterantional.com, le 1er octobre 2010.

article paru à l'origine sur novine.novilist.hr

 

 

 

3 - Le printemps de Sarajevo

 

Le cas d’un bébé gravement malade et ne pouvant voyager à cause d’un vide juridique que le gouvernement n’a pas su combler a soulevé une vague de contestation sans précédent, dépassant pour la première fois les divisions ethniques.

 

La pression d’en bas et la volonté politique d’en haut – c’est peut-être la solution pour le règlement de la quadrature du cercle bosniaque. Le mouvement de protestation citoyen qui s’est répandu récemment en Bosnie-Herzégovine, associé à une évolution positive de la situation dans la région, pourrait susciter des changements décisifs dans le pays le plus complexe de l’ex-Yougoslavie [la Bosnie-Herzégovine est organisée selon le principe de la distinction ethnique et composée de la Fédération croato-bosniaque et de la République serbe de Bosnie].

Début juin, quelques centaines de citoyens de Sarajevo sont descendus dans la rue pour exprimer leur ras-le-bol envers une aberration produite par les accords de Dayton [les accords de 1995 qui ont mis fin à la guerre mais entériné la partition ethnique de la Bosnie-Herzégovine]. Le cas d’un bébé malade a fait déborder le vase. La petite Belmina Ibrisević n’a pas pu partir se faire soigner en Allemagne parce que les hommes politiques du pays n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur le numéro d’identification nationale. En l’absence de ce numéro, on n’a pas pu lui délivrer de passeport. [Elle est finalement décédée le 16 juin à Sarajevo].

 

Naissance d'un mouvement citoyen

Depuis le 12 février, aucun nouveau-né n’a pu obtenir de numéro d’immatriculation administratif. En signe de protestation, les citoyens se sont rassemblés devant le Parlement du gouvernement central, qui siégeait ce jour-là, et l’ont encerclé. Ils ont ainsi obligé leurs représentants à délivrer le passeport à l’enfant malade en ayant recours à une procédure d’urgence. Désormais, on parle de la “Bébolution” (la révolution des bébés) à Sarajevo. Depuis le 11 juin, des dizaines de milliers de personnes ont bloqué la circulation à Sarajevo pour réclamer le règlement du problème des numéros d’identification nationale et, plus généralement, l’européanisation du pays.

A Banja Luka [la capitale de la République serbe de Bosnie], ce sont les étudiants qui sont descendus dans la rue pour défendre leurs droits, et cela malgré l’interdiction de leur manifestation. Les étudiants ont aussi protesté à Mostar. Dans un pays profondément divisé ethniquement, un mouvement citoyen est en train de naître.

Simultanément, on assiste à des changements historiques dans le voisinage de la Bosnie-Herzégovine : la Croatie est sur le point d’adhérer à l’Union européenne [le 1er juillet], alors que les dirigeants de la Serbie renoncent au projet de la Grande Serbie. Le pouvoir nationaliste de Belgrade a fait un énorme pas en avant en signant l’accord historique sur la normalisation au Kosovo.

Le président serbe, Tomislav Nikolić, dans les années 1990 le bras droit de Vojslav Seselj (le dirigeant nationaliste du Parti radical serbe, actuellement jugé par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie – TPIY –, à La Haye), est aujourd’hui en train de mener la Serbie vers l’Europe. C’est sans doute le changement politique le plus important intervenu depuis vingt ans en ex-Yougoslavie, et un signe d’espoir pour la Bosnie-Herzégovine.

 

La Croatie doit s'impliquer

Si le passeport de Belmina Ibrisević donne éventuellement l’impression aux Bosniens qu’il y a moyen de faire bouger les choses,  et si la pression civique se poursuit, les hommes politiques du pays pourraient comprendre qu’ils ont intérêt à s’entendre au lieu d’agir dans le sens d’une désintégration du pays. Cependant, les principaux partis des Serbes et des Croates, l’Union des sociaux-démocrates indépendants (SNSD) et la communauté démocratique croate de Bosnie-Herzégovine (HDZ-BiH) n’ont pas manqué de continuer à saper les institutions communes, en annonçant qu’ils refusaient désormais d’aller siéger à Sarajevo “en raison de l’insécurité provoquée par les manifestations à Sarajevo”.

Mais, si Nikolić réussissait à convaincre Milorad Dodik [le Premier ministre de la République serbe de Bosnie] qu’il ne pourra trouver le chemin de l’Europe que sous la bannière de la Bosnie-Herzégovine – après le Kosovo, cela devait être la condition imposée à la Serbie pour son intégration européenne –, on pourrait contrecarrer la politique anti-bosnienne de la République serbe de Bosnie.

La Croatie doit s’impliquer sérieusement, elle aussi, dans cet effort de persuasion. D’autant plus que les dirigeants de HDZ-BiH, copiant l’attitude des députés bosno-serbes, ont annoncé qu’ils n’iraient plus non plus siéger à Sarajevo. Zagreb ne doit pas relâcher la pression sur le HDZ-BiH. En tant que nouveau membre de l’Union européenne, la Croatie doit montrer comment faire avancer l’Europe au lieu de regarder, sans réagir, ses voisins lui mettre des bâtons dans les roues.

 

Traduit par Kika Curovic

 

Source : presseurop.eu, le 20 juin 2013.

Article paru à l'origine sur novilist.hr, le 14 juin 2013.

 

 

 

Rédigé par brunorosar

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