Nenad Polimac

Publié le 24 Juillet 2013

Nenad Polimac

 

Né à Zagreb en 1949, Nenad Polimac est un critique cinématographique.

Ses premiers écrits cinématographiques remontent à l'année 1972. Il a été cofondateur du magazine Film de Zagreb pour lequel il a travaillé comme éditeur entre 1975 et 1979. De 1978 à 1984, Polimac a fait partie du comité de rédaction de la Radio-télévision Zagreb. A partir de 1990, Polimac a travaillé comme éditeur et critique cinématographique dans les hebdomadaires Globus et Nacional. Pendant 11 mois, entre 2008 et 2009, il a occupé les fonctions de rédacteur en chef de Globus. A partir de 2010, Polimac a écrit pour les publications du groupe de presse Europapress Holding et a travaillé comme éditeur et essayiste pour Gordogan, un magazine culturel.

 

 

Article :

 

Si Tito m'était conté

 

La scène a quelque chose de surréaliste : dans ce qui ressemble à une salle de classe du temps de la Yougoslavie socialiste, des jeunes filles font la queue pour s’installer au bureau de la maîtresse. Chacune s’y assoit à tour de rôle, pendant que les autres la prennent en photo avec leurs smartphones. Le simulacre est parfait, sauf que ces “figurantes” n’étaient pas nées à l’époque qu’elles sont en train de visiter ; elles ne la connaissent qu'à travers les souvenirs de leurs parents.

 

 

L’exposition Vive la vie ! La vie en Yougoslavie entre les années 1950 et 1990 est devenue un phénomène à Belgrade : elle a accueilli 20 000 visiteurs dans les deux semaines qui ont suivi son lancement. Il n’est pas difficile de deviner pourquoi. Dans la vitrine centrale du Grand Magasin de Belgrade – dont trois étages sont devenus pour l’occasion une galerie éphémère –, une Vespa attire tous les regards : c’est celle que conduisait l’actrice Beba Loncar dans la comédie musicale romantique Amour et mode [de Ljubomir Radicevic], qui a battu tous les records d’entrées en 1960. L’exposition réveille une profusion de souvenirs à travers des milliers d’objets et de situations du quotidien.

 

 

Pas de "yougo-nostalgie" ?

Il ne s’agit aucunement de jouer sur la seule carte de la nostalgie. Les commissaires de l’exposition, Zivko Maletkovic, Aleksandar Milivojevic et Uros Radulovic, considèrent que les visiteurs doivent s’immerger dans cette époque, faire corps avec elle. C’est une exposition sensorielle, une “invention” qu’ils ont d’ailleurs inscrite au Registre national des brevets. Cela passe par la simulation d’une classe d’école ou par la plongée dans l’intérieur d’un avion de la JAT [la compagnie nationale] ; des salles de cinéma aux chaises de bois projettent des films de l’époque ; dans d’autres salles, de vieux téléviseurs rediffusent les programmes les plus populaires de ce temps : les inévitables quiz et les matchs de foot. On peut aussi humer des flacons de parfum (les vieilles générations se souviennent encore de la fragrance peu raffinée de la lotion après-rasage Brion). Une cantine socialiste typique a été reconstituée, avec son menu traditionnel que peuvent déguster les visiteurs. Enfin, on peut se retrouver au travail dans un bureau caractéristique de l’époque socialiste, avec la photo de Tito accroché au mur.

Maletkovic et Milivojevic évitent d’employer le terme “yougo-nostalgie”. Pour eux, il s’agit avant tout d’une reconstruction méticuleuse de la vie quotidienne dans la Yougoslavie socialiste. Le côté politique de cette époque est absent, à l’exception des photos de Tito omniprésentes sur les murs. Et peut-on considérer le serment des pionniers [serment prononcé par les jeunes du Mouvement des pionniers, auquel adhéraient, dans les anciens Etats du bloc communiste, les jeunes âgés de 10 à 14 ans] affiché à l’entrée de l’exposition comme un message idéologique ? Personnellement, j’en doute : à quelques mots près, de nombreux visiteurs américains ou allemands pourraient le prononcer.

Si Milivojevic ne réfute pas totalement la présence du politique dans l’exposition, il se refuse à idéaliser le socialisme. Il est né en 1982 et ne l’a presque pas connu, mais son grand-père a passé quelques années à Goli Otok, le goulag communiste de Tito, créé en 1948, après la rupture avec Staline. Malgré tout, d’après le vieil homme, un citoyen moyen était plus heureux à l’époque que dans la Serbie surendettée d’aujourd’hui, où le taux de chômage bat tous les records. Il pouvait prendre un crédit pour s’acheter un téléviseur, voire une voiture ; il pouvait se procurer un appartement via son entreprise, et les plus débrouillards réussissaient même à s’offrir des résidences secondaires. La classe moyenne, surtout dans les années 1960 et 1970, s’en sortait bien, alors qu’elle a été complètement balayée par la tempête de la transition et poussée à la marge de la société.

 

"L’époque où la Yougoslavie s’est tournée radicalement vers la société de consommation"

Malgré tout, le renoncement à la “yougo-nostalgie” est d’après Maletkovic l’idée clé de Vive la vie ! C’est la raison pour laquelle les objets présentés ne datent pas de 1945, mais surtout des années 1960, de l’époque où la Yougoslavie s’est tournée radicalement vers la société de consommation. Ce fut l’époque des revues illustrées à profusion, l’époque où les familles ne pouvaient plus se passer de réfrigérateurs, où l’on ouvrait les premiers supermarchés et fast-foods locaux. Les chansons des enfants glorifiaient la Zastava 750, la populaire “Fico” [surnom de la copie sous licence de la Fiat 600]. La télévision venait de supplanter le cinéma comme média le plus populaire. Elle faisait la promotion des succès des sportifs yougoslaves, retransmettait les festivals de musique de variétés, parlait de la bonne réception internationale des films yougoslaves. Le pays, qui se situait du côté est du Rideau de fer, avait un style de vie proche de celui de l’Europe de l’Ouest, bien que le train de vie de ses habitants fût bien éloigné de celui des pays occidentaux.

Le sport est lui aussi très présent dans l’exposition. Sur un mur entier de la galerie, une grande carte de la Yougoslavie recense tous les clubs de football qui participaient alors à l’un des meilleurs championnats européens. Aujourd’hui, les matchs des clubs croates ou serbes ne sont que l’ombre des événements d’autrefois, tant par le nombre de billets vendus que par la qualité des rencontres.

Dans cette reconstitution de l’espace yougoslave, la musique – notamment le rock and roll – joue un rôle important. Toutes les pochettes des 33 tours de Bijelo Dugme [le groupe fondé à 16 ans par Goran Bregovic], de Parni Valjak, Azra, de Riblja Corba et de bien d’autres sont exposées. C’est la musique que connaissent et chantent les jeunes d’aujourd’hui, car ces tubes des années 1980 sont devenus des classiques.

L’exposition a suscité un grand intérêt. Elle se tient à Belgrade jusqu’au 31 juillet, puis va voyager à Nis et à Novi Sad [dans l’est et le nord de la Serbie]. On négocie son organisation en Slovénie et en Bosnie-Herzégovine, et on la verra sans doute cet automne à Zagreb. Dans chaque Etat issu de l’ex-Yougoslavie, elle sera enrichie et adaptée en fonction de l’expérience vécue dans l’ancien pays commun.

 

Source : courrierinternational.com, le 24 juillet 2013.

Article publié à l'origine sur jutarnji.hr, le 23 juin 2013.

 

 

 

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Journalistes, #chroniqueurs et photographes

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