Kutina

Publié le 18 Avril 2012

Kutina

 

 

Le froid neigeux et désagréablement vif de février qui vous assaille durant ces quelques mètres jusqu'à l'entrée du Centre d'acceuil pour demandeurs d'asile à Kutina griffe les yeux et les remplis de larmes. De l'autre côté de la porte cinq jeunes sont assis et fument dans le vestibule où règne la chaleur. Ils ont dans les 25 ans, peut-être approchent-il la trentaine. Trois d'entre eux ont la peau foncée, l'un porte le maillot sportif de la représentation du Congo. Conscient que nous pourrions l'interroger, il détourne rapidement le regard, éteint sa cigarette à demi brûlée et d'un pas allongé il quitte le couloir aux airs connus. Les autres murmurent quelque chose, ensuite semblant désintéressés ils laissent errer leur regard, les yeux perdus vers un point imaginaire tracé sur les murs.

 

Ainsi sont les demandeurs d'asile, nous a t-ont dit à notre arrivée, méfiants, taciturnes, perpétuellement inquiets par le  lourd poids de leur destin. Et à la recherche constante de leurs années perdues, ajouterions-nous.

 

Au Centre d'accueil pour les demandeurs d'asile à Kutina sont actuellement hébergées 47 personnes. Elles viennent de divers coins du monde : Afghanistan, Iran, Georgie, Kosovo, Serbie, Bosnie-Herzégovine..., dans l'espoir que leur cas connaîtra une issue positive au cours de ces quelques mois que dure la procédure du ministère des Affaires étrangères  pour établir les bases afin d'obtenir l'asile. Ils croient qu'en Croatie ils entameront une vie nouvelle et plus heureuse. Tous - hommes, femmes, mineurs d'âge, familles avec enfants - ont demandé l'asile par crainte et pour cause de persécution endurée parce qu'ils sont d'une autre race, croyance, nationalité, confession ou parce qu'ils partagent une opinion politique différente. Bien qu'ils ne se confient que difficilement, nous tentons de briser la méfiance qu'ils ressentent envers tous ceux qui viennent du monde extérieur suspect.

 

 

Le plus loin possible du pays qui les persécute

 

- Je pense que là bas il n'y a pas de vie pour moi - dit timidement dans un mélange slave un Ukrainien de 26 ans dont nous ne pouvons révéler ni le nom ni la ville d'origine, de même que pour tous les autres demandeurs d'asile, car la loi interdit de dévoiler l'identité. Il pense qu'il n'y a pas de vie pour lui dans son pays natal qu'il a fui il y a quatre ans.

 

- Depuis des années je suis discriminé et persécuté parce que je suis catholique, tout comme ma soeur et ma mère qui s'est mariée et vit en Angleterre. Son père et son frère sont orthodoxes et vivent en Ukraine. En Ukraine cela pose un gros problème si tu appartiens à une autre Eglise. Ils m'ont battu à plusieurs reprises, m'ont attaqué au couteau et tous les jours des croyants non catholiques m'ont menacé, des membres des groupes d'extrême droite ainsi que la police - dit le jeune aux cheveux blonds, qui a terminé le lycée en mathématiques et des cours d'informatique.

 

Le Centre d'asile pour les étrangers est son foyer, car il n'en a pas d'autre. Pendant une brève période il a trouvé refuge dans un centre pour les demandeurs d'asile en Allemagne puis en Hongrie. Maintenant cela fait six mois qu'il est en Croatie.

 

Durant la promenade le long du sentier dont on a balayé la neige en face du Centre à Kutina il nous montre le bout de sa paume droite où est encore visible une cicatrice, née après qu'un fanatique religieux l'eut attaqué avec un morceau de verre. Il porte un simple tee-shirt, une veste légère ainsi qu'un pantalon de l'armée. En Ukraine l'hiver est bien plus rude. Cinq en-dessous de zéro tel que cela a été mesuré ce matin-là à Kutina est pour lui un temps agréable. En Ukraine il y a beaucoup de problèmes, dit-il, car la police couvre l'arbitraire et la mafia dont l'Etat tire profit.

 

- La police est pour l'essentiel composée de membres de l'ancien pouvoir communiste qui après les changements démocratiques au début des années 90 n'ont fait que changer d'habits. Le pouvoir et la police sont corrompus, ils épient massivent les citoyens, quant aux opposants ils les chassent de chez eux. Ce n'est pas un pays démocratique car Julia Timoshenko, (l'ex) Premier ministre d'Ukraine, a plus marqué les esprits pour les concours de plus jolie politicienne que pour la lutte contre la corruption, nous raconte notre Ukrainien.

 

En Hongrie, afin de gagner quelque chose, il vendait des meubles anglais via un catalogue que lui envoyait son beau-père d'Angleterre. L'argent gagné il le dépensait en vêtements plus l'une ou l'autre sortie au café. Dans le centre d'asile hongrois il a fait la connaissance de son épouse actuelle, originaire de Russie, laquelle a presque le double de son âge. Le même destin pénible les a liés l'un a l'autre.  Sa femme appartient à l'Eglise des Mormons, raison pour laquelle en Russie, tout comme lui en Ukraine, elle a subi des persécutions et des agressions physiques. Au moment de notre visite elle se trouvait en ville - les demandeurs d'asile peuvent se déplacer librement.

 

- Mon désir est de rester vivre en Croatie, cela peut être à la mer, peu importe. J'ai été une fois à Rijeka, cela me plaît. Les gens sont bons, ils ne sont pas agressifs comme en Ukraine. J'aime conduire et mon grand désir est d'être engagé comme chauffeur de tramway - déclare modestement le jeune Ukrainien.

 

La vie d'un demandeur d'asile est très difficile, l'incertitude omniprésente l'épuise. D'ici deux semaines le statut pour obtenir l'asile en Croatie, après avoir été refusé en Allemagne et en Hongrie, devrait faire l'objet d'une décision. Positive, espère-t-il, car il ne souhaite nullement rentrer en Ukraine.

 

 

Ali Agca ne vit pas ici

 

Nous visitons les locaux du Centre afin de vérifier dans quelles conditions vivent les demandeurs d'asile. Suivis par les regards muets des occupants, nous remarquons qu'il y fait propre et net. Au milieu du couloir au rez-de-chaussée se trouve le cabinet du médecin où une doctoresse examine les nouveaux venus. Ceux qui arrivent de pays à risque, où les maladies infectieuses sont répandues, sont testés en outre à Zagreb contre la malaria et le choléra. Pour l'instant on n'a pas noté de cas autrement sérieux de maladie.

 

Les demandeurs d'asile ont trois repas par jour, les enfants reçoivent le cas échéant des repas supplémentaires. Ils peuvent utiliser la salle de sport et par ailleurs disposent d'une salle de baskett et de volley. A l'étage se trouve un petit local où nous trouvons les enfants en train de dessiner et de chanter. Les chambres sont à quatre lits, séparées pour les hommes, les femmes et les familles. Une femme timide avec un petit enfant nous ouvre la porte de sa chambre. Elle n'est pas d'humeur à discuter et garde ses distances avec les étrangers. Il en va de même pour la majorité des demandeurs d'asile. A l'étage est située le local pour le linge et faire la cuisine au thé - tout est arrangé comme dans un petit hôtel.

 

Cela fait un mois qu'est arrivé au Centre un jeune d'une bourgade de Serbie, dont nous ne pouvons révéler le nom pour motif de sécurité. Bien qu'il soit né dans un milieu multiethnique, les problèmes ont commencé parce qu'il est de nationalité croate, nous dit-il d'un ton convainquant. 

 

- Les mauvais traitements physiques et psychiques ont commencé vers l'année 1993, lorsque la plupart des réfugiés de Croatie sont arrivés dans notre localité. Ils m'ont menacé et mon battu comme si j'étais coupable de leurs destins. Les gens avec qui j'ai grandi n'étaient en rien meilleurs. Ils me disaient que j'étais un Oustachi, qu'il fallait me jeter dans le Danube. Mes nerfs ont lâché, je suis allé chez le psychiatre, chez le psychologue de l'école. Je me sentais comme quelqu'un de moindre valeur, je me suis renfermé en moi, j'évitais les gens - nous raconte ce jeune.

 

Il dit que durant la dernière Pâques catholique il a été agressé et frappé dans un café. Il y a trois an il a déposé une demande pour obtenir la nationalité croate, une demande dont il attend toujours l'issue.

 

- Pour moi il n'y a pas de vie en Serbie. Je voudrais rester en Croatie, m'inscrire à la Faculté de philosophie car j'aime étudier toutes les religions et lire Friedrich Nietzsche. Pour son époque il était trop libéral car il professait que l'homme doit s'occuper de plus hautes valeurs que celles de son origine et de son apparence - termine notre interlocuteur.

 

Probablement que la plupart des autres habitants du centre s'accorderaient avec le grand philosophe. Notre visite touchant à sa fin, ils viennent dans le vestibule afin de jouer une partie de cartes. Nous cherchons à savoir s'ils connaissent Mehmet Ali Agca, qui soi-disant aurait récemment exprimé le souhait que la Croatie lui offre l'asile politique. Le bref silence est interrompu par un résident plus âgé.

 

- C'est celui qui a tiré sur le Pape. Celui-là ne vit pas ici - nous dit notre dernier interlocuteur avant de lâcher  une bouffée de cigarette.  

 

 

Les demandeurs d'asile ne sont pas des criminels et ils ne sont pas venus pour faire des histoires

 

Miroslav Horvat, le responsable du Centre d'accueil pour les demandeurs d'asile à Kutina ouvert depuis 2006, dit que pour s'occuper tous les jours des occupants du centre il y a deux travailleurs sociaux, quatre surveillants pour les affaires internes, deux professeurs de géographie, deux juristes et cinq travailleurs de la Croix Rouge qui leur offrent un appui psycho-social. Il ajoute qu'il n'existe pas de schéma tout faite suivant lequel les demandeurs d'asile arrivent en Croatie. Certains se déclarent volontairement au premier poste de police frontalier, d'autres franchissent illégalement la frontière.

 

Ce ne sont pas des criminels ni des personnes qui sont venues pour faire des histoires, tel qu'on le croit souvent. Néanmoins, il en est qui s'imaginent être persécutées pour une raison ou l'autre et qui n'ont donc pas d'élément de base pour obtenir le statut de demandeur d'asile. Avant que nous n'accordions le statut de demandeur d'asile, nous testons chaque personne au travers d'ONG et du centre informatif et documentaire, après quoi nous décidons si cette personne est menacée de persécutions et si sa vie est en danger dans le pays dont elle provient - déclare Horvat. Pour la personne à qui le statut de demandeur d'asile est accordé, l'Etat lui paie encore pendant un an les frais de logement, les cours de croate et il lui assure l'aide sociale afin de pouvoir s'intégrer le plus facilement possible dans son nouveau milieu.

 

 

Statistiques

 

  • 778 demandes d'asile ont été déposées depuis 2004, lorsque est entrée en vigueur le première Loi sur l'asile.
  • 120 demandes d'asile ont été déposées l'année dernière.
  • en 2009 le plus grand nombre de demandes (25) ont été déposées au départ de la Serbie, ensuite de l'Afghanistan (25), du Pakistan (13) et de la Bosnie-Herzégovine (10).
  • 15 statuts de demandeurs d'asile ont été accordés depuis 2004 (un du Soudan, deux d'Afghanistan, un de Somalie, un de Turquie, 3 d'Ouzbékistan, 5 de la Fédération de Russie, un d'Arménie, un d'Ukraine).
  • jusqu'à présent ont été accordés 5 statuts d'étranger sous protection subsidiaire (un tel type de protection est accordé aux étrangers qui ne répondent pas aux conditions pour l'asile, mais dont on soupçonne à bon droit qu'en retournant dans leur pays ils seraient exposés à de sérieuses injustices).

 

 

Source : novosti.com, le 18 février 2010.

Traduit par balkanikum.vefblog.net, le 18 février 2012. 

 

 

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Démographie et populations

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