Janko Polic Kamov

Publié le 15 Novembre 2009

Janko Polić Kamov

 

I. Notice biographique  

 

 

Janko Polić Kamov (Pecine à Susak, 1886 - Barcelone, 1910), poète, auteur de romans et de nouvelles, dramaturge, critique et feuilletoniste. Il est l'un des rares écrivains dans toute l'histoire de la littérature croate dont la voix d'auteur n'est pas restée à la traîne des phénomènes littéraires européens et mondiaux mais bien au contraire s'est inscrite en parallèle, voire même à plus d'un titre en avance, sur la marche que rythmait la sensibilité littéraire de l'époque. C'est avec l'oeuvre de ce premier poète rebelle, contestataire des traditions, destructeurs de tabous, innovateur sur le plan thématique, stylistique et conceptuel qu'a débuté l'avant-garde littéraire croate. Toutefois dans son opus séditieux on trouve en germe les courants et tendances littéraires qui ne prendront forme dans les littératures européennes prédominantes qu'après la mort prématurée de Kamov.

 

Avant-gardiste ayant devancé l'avant-garde, Kamov a par chacun de ses vers, chacune de ses phrases en prose fait montre de défi et il s'est opposé sans compromis aux acquis du moment. Entièrement tourné vers l'avenir et la nouveauté, il n'a pas été compris ni pris en compte en son temps. Toutefois dans les décennies qui suivirent il s'est arrogé le statut de légende. "Tout dans l'oeuvre de Janko Polić Kamov avait de l'avenir hormis sa vie d'écrivain" a justement écrit Slobodan Prosperov Novak. Ce "poète maudit" n'a vécu que vingt-quatre ans mais leur intensité apparaîtra si l'on cite quelques épisodes biographiques tragiques et tumultueux. Il provenait d'une famille commerçante nantie et il avait fini en prison en 1903 pour s'être opposé au régime en place. Entre 1899 et 1908 il avait assisté à la mort de ses plus proches (deux soeurs, les deux parents et le frère), en 1904 il s'était joint à une compagnie d'acteurs avec laquelle il avait parcouru toute la rive orientale de l'Adriatique et pendant un certain temps il s'était consacré à la vente de machines à écrire dans la Lika. En 1906, il avait été victime d'une pneumonie qui entraîna des séquelles durables et pernicieuses, depuis cette année il avait vécu en Italie et c'est en 1906 qu'il était arrivé en France avant de passer en Espagne où lors de son bref séjour avant sa mort inopinée il avait fréquenté les cercles artistiques d'avant-garde (auxquels appartenaient alors Joan Miró et Pablo Picasso). En 1910 survint son décès à l'hôpital Santa Cruz de Barcelone (dans un bâtiment où se trouve actuellement une bibliothèque)...

 

Son oeuvre a connu un itinéraire tout aussi bousculé. De son vivant il n'avait publié que deux recueils de poèmes, deux drames et quelques courts récits et articles, et cela pratiquement dans la même maison d'édition. Son oeuvre la plus aboutie, le roman Isusena kaljuza, qui avait été écrit entre 1906 et 1909, a été imprimée pour la première fois un demi-siècle après être apparue, en l'occurrence dans ses Oeuvres complètes qui sont sorties entre 1956 et 1958 sous la direction éditoriale de Dragutin Tadijanović. Il en a été de même avec ses textes dramatiques, certains poèmes et des romans. Ceux qui s'intéressent au legs que nous a laissé Kamov, parmi lesquels se détache aujourd'hui Mladen Urem comme le plus opiniâtre et le plus heureux, sont encore à la recherche des manuscrits égarés de ce grand devancier en littérature. Cela vaut également pour les documents qui éclaireraient bien des secrets planant encore sur le destin de Janko Polić Kamov.

 

Avant la littérature, il s'était manifesté dans les journaux au moyen d'une correspondance depuis l'Italie pour le Pokret, et dès 1907 il avait publié tous ses livres qui paraîtront de son vivant. Les recueils de poèmes Istipana hartija ( papier punaisé ) et Psovka (Juron) annoncent déjà dans leur titre sa thématique et son intonation de base dans laquelle aucun sanctuaire traditionnel, du religieux au poétique, n'allait rester à l'abri de violentes remise en cause dans un forcing avant-gardiste et blasphématoire, qui à la place de l'harmonie et de la beauté jusqu'alors "prescrites" a offert aux poèmes l'"esthétique du laid", le vulgaire, l'immédiat, le grossier, la liberté et par endroit un vers en prose. Il avait alors publié deux drames : Tragedija mozgova et Na rodjenoj grudi. Une fois mort apparaîtront encore deux de ses livres Caskanja (1914) et Novele i eseji (1938). Viendront s'y ajouter dans ses oeuvres complètes Samostanke drame, Covjecanstvo et Mamino Srce, des exemples de textes dramatiques qui avaient suscité les mêmes controverses que ses poésies et sa prose. Ses drames sont restés longtemps sans avoir été représentés, étant donné là aussi qu'ils étaient blasphématoires. Aux lumières de la rampe il apportait "le crépuscule, la pathologie, l'angoisse, l'impasse, le désespoir, l'absurde, l'anarchie et le grotesque" (Darko Gasparovic). Parmi ses nouvelles les plus mûres on compte celles ayant été conservées dans les deux dernières années de sa vie : Zalost, Bitanga et Sloboda.

 

 

Source : Notice biographique par Mirjana Jurišić dans Janko Polić Kamov - Isusena kaljuza (Le Bourbier desséché), Vecernji list d.d., 2004, p. 351-353

 

 

II. Poème

 

 

 

Pjesma nad pjesmama

 

Podjimo, Ciganko moja, crna ljubavi moja ;

potamjela je put tjova i oci su tvoje crne ;

noge su ti isarane i masna je kosa tvoja ;

sva si crna, sva si divlja, o crna ljubavi moja.

Ljubim krik iz ociju tvojih i ljubim krik iz grudiju tvojih ;

u njemu je ljubav nasa i u boli se ljubi zena i bol radja djecu,

o gola ljubavi moja.

Velika si u slobodi i veca je ljubav nasa,

nasa je ljubav tamna ko suma i krvava ko bozanstvo ;

zena je moja prva od zena : crna ko noc, tajanstvena ko oblak,

divlja ko cjelov moj i prevratna ko stihovi moji.

Nasa ce ljubav biti kaos : mutna i izmijesana i ljudi joj ne nadjose dolicne rijeci ;

mi cemo se cjelivati goli i topli i stipaj ce biti krvava pjesma nasa, cupat cu ti kose, a ti ces tiskati oci svoje u dusu moju i bijes ce biti prokleta pjesma nasa ;

svijat cemo se ko zmija i plaziti ko ideal - i tragika ce biti ocajna pjesma nasa ;

zatravit ce nas ljubav nasa - sibat ce nas strahotom i bol ce biti grozna pjesma nasa ;

suma ce biti hram nas i trava postelja nasa - kaos bozanstvo nase, a duse nasa zrtva.

Iz kaosa ce se izviti dijete, nase dijete - o nezakonska zeno moja i nezakonska ljubavi moja ;

i njegovo ce ime biti : nezakonsko dijete ;

i gacati ce svijetom gladno ko strast nasa, prokleto ko pjesma nasa i krvavo ko ljubav nasa ;

i lomit ce se kletva na nj i nece imati medju ljudima mjesta ;

proklinjat ce i oca i majku i ljubav njihovu, a psovku ce dizati od ljudi do boga ;

cemer ce i groza drhtati kuda prodje noga njegova i nece imati mrve suhoga kruha ;

hvatat ce ga i vezati, i zlocin ce biti hrana njegova.

 

Cantique maudit

 

Allons-nous en, ô ma Tzigane, mon amour noir ;

ta chair est sombre et tes yeux noirs ;

tes jambes sont marquées et tes cheveux sont gras ;

tu es la toute noire et la toute sauvage, ô mon amour noir.

J'aime le cri de tes yeux, j'aime le cri de tes seins ;

là est notre amour et dans la douleur on s'aime et dans la douleur on naît,

ô mon amour nu.

Tu es la grande en liberté mais plus grand est notre amour,

notre amour sombre comme la forêt, sanglant comme une divinité ;

ma femme est la première entre toutes les femmes : noire comme la nuit, secrète comme un nuage,

aussi sauvage que mon baiser, aussi volage que mes poèmes.

Notre amour sera un chaos : trouble, inspiré, pour les hommes impossible à nommer ;

nous nous baiserons nus et chauds et le pinçon sera notre sanglant cantique ;

j'arracherai tes cheveux et toi tu plongeras tes yeux dans mon âme et la fureur sera notre cantique maudit ;

nous ondulerons comme le fait le serpent, nous ramperons comme le fait l'idéal et le tragique sera notre cantique désespéré ;

notre amour nous jettera des charmes - il nous frappera du fouet de l'horreur et la douleur sera notre cantique terrible ;

la forêt sera notre temple, l'herbe notre lit - le chaos sera notre divinité, et les âmes notre victime.

Du chaos sortira l'enfant qui sera nôtre - ô mon illégitime, illégitime amour ;

et il aura pour nom l'enfant illégitime ;

il pataugera dans le monde, affamé comme notre passion, maudit comme notre cantique

et sanglant comme notre amour ;

et la malédiction sera jetée sur lui et il n'aura pas place parmi les hommes ;

il maudira son père et sa mère, il maudira leur amour, et il élévera ses blasphèmes jusqu'à Dieu ;

le venin et l'horreur trembleront sous ses pas, le pain lui sera refusé ;

on se saisira de lui, on le chargera de chaînes, le crime sera sa nourriture.

 

 

Source : La Poésie croate des origines à nos jours / Slavko Mihalić et Ivan Kušan - Paris, Seghers, 1972 - [Pp 138-140]

 

 

 

III. Récit

 

 

Le texte qui suit est l'un des derniers de Janko Polic Kamov. En effet, cet auteur est décédé dans un hôpital de Barcelone avant d'avoir atteint l'âge de 25 ans. Le manuscrit avait été envoyé au journal Pokret (Le Mouvement), basé à Zagreb. L'article fut publié le 3 août 1910 à l'occasion de l'anniversaire de la révolution de juillet dans la ville de Barcelone. Janko Polić Kamov tente d'expliquer au lecteur croate l'arrière-fond de cet événement :

 

 

Un clou en chasse un autre

(Anniversaire de la révolution de juillet)

 

Barcelone, 3 août [1910]

 

Les vieux proverbes signifient souvent quelque chose si on en inverse le sens. Dans les événements de l'année dernière, auxquels a mis fin le peu veinard enthousiaste Francesc Ferrer, nous voyons des clous s'enfoncer tour à tour.

 

L'anarchisme est l'écho de la réaction, le nihilisme celui de l'absolutisme : la terreur d'en haut provoque la terreur d'en bas, la vérité est connue. Et si depuis 1901 a éclaté à Barcelone une bombe dans une fabrique, une autre dans une procession, une troisième dans un théâtre, une quatrième lors d'une parade militaire, quelques-unes dans les rues aristocratiques et d'autres en diverses occasions, disons jusqu'au total vingt bombes, ça correspond, c'est l'écho des 480 monastères que compte cette province de 1.000.000 d'habitants. Parce que ces deux fanatismes sont nécessairement deux terrorismes ; parce que les fanatiques sont des ex-personnes sans sérénité des sens, sans cervelle et sans coeur, qui violent brutalement l'homme en eux et haïssent désespérément l'homme en l'autre. Autant les anarchistes que les inquisiteurs sont des dégénérés, avec les caractéristiques du délinquant et du dément, alors que les couches sans pitance, mentalement attardées, sont les piliers mal élevés du terrorisme et des nombreux "mégapartis", parce qu'on y trouve l'homme dégénéré, dénaturé.

 

L'anniversaire de la dénommée révolution barcelonaise de juillet me remplit d'une humeur triste. Il y a quelques jours ont claqué au-dessus de ma tête deux balles des grévistes et cette humeur s'est amplifiée. Les tirs éveillent les bas instincts et quand ils émergent ils en font détonner et souffrir de plus hauts. A regarder la course frénétique de la garde civile, l'homme enchaîné, les femmes en sanglot et la foule des curieux - tout cela suffoque comme pleur, poussière, asthme, soufre, encens et odeur de chiens de fusil. Et la tête vous fait mal comme s'ils vous enfonçaient un clou ou un crucifix dans le crâne, ainsi qu'à ce malheureux dans la Malédiction, vous ressentez alors que la sécurité personnelle, la liberté de mouvement et de parole, c'est de l'air.

 

Qui a déclenché les événements de juillet ? Les réactionnaires disent : les républicains, les socialistes et les anarchistes. Qu'il en soit ainsi, encore que cela ne tient pas. Mais qui les a provoqué eux ?

 

"Contre un pays il n'est pas possible de lutter. Et l'Espagne ne veut rien entendre du Maroc. (Des Marocains avaient en effet attaqué près de Melilla des travailleurs espagnols dans une mine qui avait été leur par une occasion, et c'est ce qui fait que l'on avait commencé à punir les Marocains sans déclarer la guerre, en jetant des bombes sur les femmes et les enfants qui ne savaient même pas de quoi cela retournait). Mis à part une demi-douzaine de dignitaires politiques, quelques trublions ou l'un de ceux qui pêchent en eau trouble, personne ne souhaite l'aventure, les provocations et divertissements superflus ni même les expéditions sous la tempête. Nous allons au Maroc sans savoir le quoi et le pourquoi. On dépensera quelques millions qui manqueront ici et ne serviront à rien là-bas. Aller au Maroc, ça c'est la Révolution pour l'Espagne". C'est ce qu'avait écrit avant la guerre un journal monarchiste.

 

"Nous avons besoin de paix, qu'on construise une nouvelle Espagne par le travail en diffusant la culture, en soutenant l'industrie et l'activité, en créant un esprit national moderne, en introduisant l'ordre et les coutumes des nations civilisées, et en détruisant les tares séculaires de notre race". Telle fut la protestation d'un conseil municipal.

 

"Si les Marocains veulent se civiliser et que nous les bombardons sauvagement, d'autres pourront en faire autant avec nous, nous qui sommes inférieurs et sans éducation. C'est une honte que nous allions envahir ceux que nous devançons de beaucoup". Ainsi s'exprima un socialiste.

 

Telle était à peu près la tonalité de tout un pays. L'Espagne ne voulait donc pas la guerre. Mais le ministre président la voulait, le fameux Maura, et aussi le copain ministre de la guerre, La Cierva, son égal, plus les autres qui se tenaient derrière en les poussant. L'Espagne a continué à convoquer des meetings, à monter des manifestations ; l'Espagne populaire qui devait assumer tout le poids des inutiles effusions de sang. La presse a protesté et les meetings ont été interdits : là-dessus on a appelé les réservistes. C'est finalement ce qui a aliéné, heurté et plié à l'affrontement deux volontés : celle du peuple et celle du gouvernement. Le peuple, rempli de noires réminiscences, de souvenirs douloureux de la malheureuse guerre contre l'Espagne et l'Amérique, en prenant congé pour la seconde fois de ses enfants, s'est rué en un cri : "A bas la guerre ! Vive l'armée !" C'est l'unique cri que la chronique aura enregistré ces jours-là... "nous ne sommes pas contre l'armée, antimilitaristes, nous sommes contre la guerre".

 

Les scènes les plus tristes se sont produites au départ des réservistes. Ici un père laisse les enfants sans secours : là toute une famille ; ici arrive le fils qui entretient la famille et là une jeune fille attrape le père par les genoux et elle sanglote : "Papa ne pars pas ! Papa ne pars pas". Les mères ont dû s'arracher de force à leurs fils. En plus des cris "A bas la guerre, vive l'armée !", on entendait "Vive les mères !". Que faut-il en penser ! Ici, où sans lésiner étaient partagées les larmes précieuses du désespoir, de l'abandon, de l'amour et de la misère, on a envoyé les excellentes dames espagnoles, comité de charité et gardiennes des traditions populaires, pour distribuer quelques babioles et - des scapulaires ! C'est ainsi que tout a tourné à la tragi-comédie ; ou peut-être que non ; peut-être est-ce le couronnement de tout ce triste jeu.

 

Barcelone, en ne pouvant protester par des meetings et alors que les journaux étaient mis à l'arrêt, a manifesté par une grève générale car elle est la plus nombreuse en ouvriers. Le pouvoir a répliqué par l'état de siège, le peuple quant à lui y est allé par des barricades. Ainsi, en l'espace de quelques jours, la révolution s'est-elle propagée dans les rues. Il est dit que les détails de ces batailles de rue sont lacunaires. Les insurgés se sont armés en pillant un arsenal ; ils avaient pour arme des revolvers et des pistolets. On n'enregistre pas de bombes : par conséquent personne n'était prêt au coup d'état. Ainsi en est-on arrivé à ce que l'armée, à savoir la guardia, a dénombré un mort et la plèbe soixante-cinq, que ce soit dans la rue, à l'hôpital, de par les balcons des maisons. Les insurgés tiraient pour échauffer, pour animer le peuple, et ils ont tiré le plus de balles à perte. Il convient de mentionner un anonyme qui pendant seize heures s'est battu d'un côté de la barricade. Malgré toute cette sédition mal préparée, les autorités étaient impuissantes.

 

Toutefois la marque de ces journées noires aura été l'incendie des églises et des monastères. Il est hors de doute que les incendiaires étaient des individus sélectionnés. Auront brûlé jusqu'à 50 monastères ou églises, bon nombre d'une valeur artistique et patrimoniale. Auront aussi flambé de nombreuses bibliothèques. Le sang attise le feu. Le rougeoiement a teinté cette semaine tragique. La fumée des choses antiques et des livres s'est élevée vers le ciel comme en son temps la fumée des bûchers et des chairs humaines. Voilà où se sont rencontrés deux mouvements terroristes et où un clou en a chassé un autre.

 

Pour sûr que ne l'a pas compris une abbesse d'un monastère qui raconta que ce sont ses anciennes disciples qui lui avaient jeté les premières pierres. D'autres ne comprirent pas non plus pourquoi les femmes conservatrices ont attaqué avec le plus de fureur les briseurs de grève. Les Jésuites n'ont pas davantage compris pourquoi les bigotes d'hier regardent avec délectation comment les églises brûlent ces jours-ci.

 

Mais pour nous c'est très clair - bien plus c'est naturel. Ce terrorisme ne nous étonne pas, cette sauvagerie, ce fanatisme : nous en voyons l'image, le fidèle portrait, digne et exact dans l'histoire.

 

L'incendie a ravagé des bibliothèques. Mais qui avait condamné Belanda à la prison à vie pour avoir écrit une histoire ? L'inquisition. Et s'il ne s'était sauvé en fuyant qui aurait brûlé Cadena pour avoir voulu introduire de nouvelles méthodes scientifiques dans l'Espagne scolastique ? L'inquisition. Et qui avait condamné L. de Leóna comme luthérien pour avoir manié plusieurs langues ? L'inquisition. Et qui avait détruit les livres hérétiques ? Et qu'est-ce que l' Index si ce n'est brûler la science et l'art, aujourd'hui par bonheur seulement sur un plan "moral".

 

Le peuple regardait indifféremment, ou même avec de l'engouement, comment brûlaient les églises. Mais ce peuple n'avait-il pas regardé avec engouement comment brûlaient les corps humains. Et lorsque Charles II en l'honneur de sa jeune femme avait souhaité un "autodafé", le peuple ne s'était-il pas offert lui-même pour ériger gratuitement un amphithéâtre ! Le catholicisme n'a-t-il pas spirituellement défiguré ce peuple au point que l'on ait vu les villes se disputer la gloire quant à laquelle serait la première à accueillir l'Inquisition ; alors que les Grecs du paganisme rivalisaient pour savoir dans laquelle était né Homère.

 

Ils se frappent d'horreur face à ces boutefeux impassibles et "cyniques". Mais Philippe II leur était-il moralement supérieur lorsqu'un condamné à mort au regard sanglant lui avait lancé : "Ne me regarde pas avec une telle joie, je ne suis pas un hérétique" et qu'il avait répondu : "Quand bien même aurais-tu été mon propre fils !". Ou le roi Ferdinand III, ce roi qui avait dégotté lui-même du bois à brûler pour les bûchers afin de faire une oeuvre plaisante envers Dieu ? Ou encore un de ses collègues qui avait ordonné de préparer un autodafé de manière à surprendre agréablement son épouse étrangère - âgée de 13 ans ! C'était peut-être un cadeau de noce. Dans ce pays, le catholicisme n'a-t-il pas réduit à l'état de bête et de fauve tout ce qui lui tombait sous la main pour qu'un poète immortel, le dramaturge Lope de Vega, eut présidé à un autodafé et pour que le jour précédent la mort il se soit flagellé à sang en prenant exemple sur ses pédagogues au point d'asperger les murs de sa chambre. Et alors ? Que sont quelques dizaines de créatures faites à l'image et à la convenance de Dieu en échange des 18 années d'ordre et de paix sous le gouvernement de l'immortel Torquemada ? Et finalement pourquoi les anarchistes ne célèbrent-ils pas leur Lucchini dès lors où l'Eglise a béatifié le premier Inquisiteur à avoir été assassiné ?*

 

Il a bien fallu que le souvenir terne et confus du passé ait agité les esprits du peuple pour qu'il se mette à déterrer les cadavres de religieuses afin de voir si elles n'avaient pas subi les fabuleux châtiments corporels. Les honnêtes dames s'en horrifièrent elles aussi. En tout cas c'est toujours plus noble que lorsqu'on déterrait les hérétiques estampillés par la mort afin de les brûler sur le bûcher.

 

Mais revenons en au sujet. La révolution de Barcelone a également frappé les faubourgs mais sans s'étendre plus loin. Se fut-elle étendue qu'elle aurait peut-être frappé toutes les villes d'Espagne. Barcelone sans journaux et sans liens avec le pays est restée isolée. Les autres provinces l'ont lâchée et quasiment mise au ban étant donné que le gouvernement avait proclamé que tout le mouvement était l'oeuvre de socialistes, d'internationalistes, de gens sans patrie ni nation, qui plus est des particularistes, et que ce qu'avait voulu Barcelone était de se soustraire, d'être voisine, collègue de la mère patrie. La diffamation des autorités a facilement pris, elle a rempli l'atmosphère d'où la vérité s'est comme volatilisée. Le gouvernement impuissant avait sauvé la situation par la diffamation ; c'est là une arme d'enfant, de femme et de poltron.

 

Et lorsque à Barcelone est apparue la paix (tout cela avait duré quelques jours), et les fusillades avec (on en avait fusillé cinq), le gouvernement a démontré toute sa couardise et son incompétence. Avant les événements il n'avait rien prévu, lors de la révolution il avait été impuissant et après les événements il a été cruel. Cette cruauté est la revanche sur sa propre impotence et étourderie. On a condamné à mort un malade mental, l'idiot García, pour avoir déniché des pierres en vue d'une barricade et pour avoir dansé avec un pantin.

 

Et le procès Ferrer, bien connu chez nous, contenait assez bien de cette malveillante impuissance qui visait à se venger. Bien sûr qu'il devait tomber et c'est pour ça qu'on en a fait le meneur de tous les mouvements terroristes, même une petite vieille l'avait vu craquer des allumettes tout près d'une église. Ici, à Barcelone, Ferrer avait fondé l'Ecole moderne avec une bibliothèque publique, un centre récréatif, des cours, etc., il avait commencé à éditer des livres libéraux. C'est à cause de cette activité, de cette volonté (avérant par là que ce n'était pas du talent !), à cause de cette action parmi le peuple, parmi le commun des cléricaux, qu'il devait tomber. Parce que les personnes au labeur minutieux sont une nécessité et une rareté en Espagne tandis que la masse innombrable de moines et de prêtres ne peut rien faire à moins que ce ne soit d'une fausse envergure. C'est pourquoi l'Espagne n'a pas apprécié et n'apprécie toujours pas le travail de Ferrer : il n'était pas grandiloquent.

 

La malveillance et la revanche se voient dans les broutilles : ils ont tout pris au détenu Ferrer sans même lui donner un mouchoir quand il en a fait la demande personnelle, en revanche ils lui ont flanqué des curés qui n'auront eu de cesse de le harceler en dépit de toutes ses protestations y compris même lorsqu'il s'en est allé pour le peloton.

 

Les autorités de l'Etat étaient entièrement animées et inspirées par l'esprit de Maura, et Maura lui-même était sous le coup des relents réactionnaires les plus noirs. Le Conseil ministériel était resté divisé en deux lorsqu'il avait délibéré de la mort de Ferrer ; Maura décida de la mort. Lorsqu'on voulut déposer un recours en grâce auprès du roi, Maura empêcha cette démarche habituelle et régulière. On dit que lorsque le pape (sur le conseil de Mery del Vala, qui avait prévu la honte pour l'Espagne catholique) voulut solliciter la grâce d'Alphonse XIII, Maura répondit que cela était impossible et superflu.

 

* Encore que cette comparaison soit injuste pour les anarchistes : ceux-ci courent à découvert vers une mort assurée, poursuivis et méprisés de tous, hagards, tandis que les autres ont commis leurs forfaits comme des héros en pâte, des paladins soigneusement protégés, des grands formats honorés et adulés. La lie du peuple ne peut être comparée avec ceux qui disposaient de tous les instruments du confort, de la science, etc.

 

                                                                 J.P.Kv.

 

***

 

 

Une terrible pensée (chapitre I-II). - Ecrite en 1909, cette nouvelle concentre les thématiques préférées de Kamov : la mort, la sexualité, l'hypocrisie familiale. Le titre est ironique : la mort du père n'amène pas la liberté, tout au plus la conscience que c'est le contestataire lui-même qui doit nécessairement assumer, à terme, le rôle de l'autorité.

 

I  

Pendant dix-huit ans, une terrible pensée s'est glissée en cachette à travers mon corps, mes idées et mes émotions. Jadis, elle m'étonnait, je pâlissais, je tremblais de peur. Aujourd'hui, je pâlis, je tremble et je suis étonné de ma passion. Je suis dans la force de l'âge : mon tempérament ressemble au chien qui enrage de soif. La même disposition règne dans mon regard et dans mon âme, la même volonté dans mes intentions et dans mes actes, le même sentiment dans mes paroles et dans mon coeur. Si je commettais un crime, je ne le cacherais pas ; si je l'imagine, je le dirai. Tout ce qui est en moi cherche une issue, tend vers l'expression, et la trouve. Je m'enflamme promptement, brusquement, furieusement ; lorsque je me dispute, lorsque je bois, lorsque je baise, lorsque je chante. Un verre suffit pour m'enivrer, un regard pour me tourner la tête, une phrase pour m'enthousiasmer. Tout n'est que vitesse, moment et instinct. Toute cette vie depuis deux ans n'est que moment : spiritualité sans conscience, émotions sans analyse. Mon tempérament, c'est l'opposition ; ma logique, l'indiscipline ; ma philosophie, la subversion. La puberté ! Tout est foulé aux pieds, finalement : la bonté, le sacré, les proches ; un quart d'heure d'étreintes et de baisers procure plus de jouissances, que tout ce qui me retient à la maison. Dans les bras de la plus vulgaire des femmes j'oublie la famille, l'éducation et la honte. Et lorsque je suis chez moi, je me rappelle seulement que dans n'importe quels bras je pouvais oublier tout ce qui m'entoure ici, tout ce qui me contraint et me rend amer. La boisson me ravit comme la femme ; je ne peux chanter qu'en étant étourdi par l'ivresse. Je ne fais aucune différence entre une lycéenne, une bonne et une prostituée, comme je n'en fais aucune entre le vin, la bière et l'eau-de-vie. Je bois pour m'enivrer, je baise jusqu'à plus soif. Bref : j'aime tout ce que mon père condamne. Il est sérieux, sage, normal. Pour lui la vie commence avec le mariage, pour moi c'est là qu'elle s'arrête. Il est transporté par la tendresse, par l'amour, par la bonté : les Evangiles. Moi, par la passion, par la violence, par le crime : l'Ancien Testament. Son idéal est le Christ, le rédempteur, le mien, le diable séducteur. Pour lui, la prostituée est une ordure, pour moi, un ravissement. Il dira : la famille est réaction contre le bordel. Moi : le bordel est opposition à la famille. Bref : je suis opposant, il est réactionnaire.

 

[...] Pendant dix-huit ans une terrible pensée avait glissé... Quand est-ce que je l'ai remarquée pour la première fois ? Il me semble que c'était il y a plusieurs années, lorsque je me suis brusquement réveillé dans mon lit, et que j'ai refermé les yeux devant mon père, qui était revenu me réveiller. Il est aussitôt parti, et moi j'ai eu le sentiment qu'il avait tout compris. Depuis ce moment, il a commencé à m'observer plus attentivement. [...]

 

Souvent, les événements les plus banals de la vie quotidienne me faisaient désirer qu'il disparaisse. Parfois, je pensais quitter la maison pour aller courir le monde, mais il ne voulait pas m'en donner le prétexte. Très poli, posé et calme, il réprimait mes désirs, mes passions et mes instincts d'une manière indirecte. Plus je me sentais pétulant, plus, en sa présence, j'étais mécontent et taciturne. Devant lui, je ne disais rien, je perdais tout courage. Sa politesse et son sérieux me gênaient d'autant plus qu'ils ne m'offraient pas l'occasion de hausser le ton, ni d'adopter un comportement plus décidé. Ma franchise et ma fougue s'évaporaient misérablement en sa présence. Mes élans, ma volonté et mon sang se rétrécissaient, s'assoupissaient. Alors que cette pensée se glissait en moi, je perdais de plus en plus courage près de lui. Je le suivais mollement, je l'écoutais distraitement, je lui répondais banalement. En sa présence, j'étais guindé, contraint, compassé. Alors cette pensée s'enracinait de plus en plus dans ma conscience. Calmement et froidement, je désirais qu'il ne soit plus, qu'il disparaisse, qu'il s'en aille pour toujours. A ces occasions, je ne sais quoi de léger, de vivace, de joyeux souriait en moi, autour de moi, loin de moi. Comme le prisonnier qui fixe le bleu du ciel et imagine la liberté. Sa barbe blanche, ses rides profondes, son pas de vieillard suscitaient en moi des visions lointaines, bleuâtres et immenses. Alors mes yeux se remplissaient de soupirs, ma poitrine de frissons.

 

Pendant ces longs silences entrecoupés de nos pas, du grincement des cailloux, du bruissement des feuilles, de sa lourde respiration, je ne sais quoi d'épais, de luxueux et de somnolent s'amusait à l'horizon, dans l'âme devant les yeux. Lorsque nous nous séparions, il s'en allait lentement, triste, traînant derrière lui l'odeur du tabac. Et moi je courais pour retrouver mon Anka, je serrais ses mains et j'écoutais le craquement de ses articulations. Cette pensée ne se glissait plus en cachette. Près des femmes et du vin, mon courage se rétablissait. Et je sentais que cette pensée élisait son domicile dans mon sang.

II

Pendant dix-huit ans cette pensée s'était glissée... Enfant, j'avais parfois souhaité la mort de quelqu'un à qui la vie m'a indissolublement lié. Je le souhaitais par curiosité, tout comme par curiosité j'aimais regarder les femmes se déshabiller, ou enfoncer le doigt dans le boyau de mon voisin. Mais la curiosité de l'impuissant enfant s'est transmuée en puissante passion de jeune homme. Aujourd'hui, le père souffre depuis quelques mois d'un cancer que seule la mort peut guérir, et moi, je sens un tel afflux du sang, des pleurs et de la bile, que je baise, bois et chante frénétiquement. Pour moi, la haine, la douleur et la jouissance ne font qu'un : les plaies sur la gorge de mon père qui laissent s'échapper la soupe ; l'odeur pestilentielle du catarrhe, du pus du sang pourri ; la rage, la mauvaise humeur, les sanglots de mon père, l'inquiétude, les pleurs et les reproches de ma mère, ma maîtresse, mes orgies, mes pensées - tout cela me tient dans une extase continuelle, dans l'excitation et le bouillonnement. Lorsque je me rapproche de mon père, il m'en veut de l'avoir laissé seul ; il m'en veut si je parle haut ; il demande que je lui lise les journaux à haute voix, puis s'endort au bout de trois lignes, et se réveille dès que je m'arrête. Quand il m'appelle, je me cache dans ma chambre. J'y rédige mes poèmes, et ma mère me regarde à travers l'entrebâillement de la porte, scandalisée par mon impassibilité et mon indolence. Elle me défend devant mon père, elle le défend devant moi. "Tu traînes avec des garces, bois avec des vagabonds, tu t'amuses, lis et écris comme si rien ne se passait ici. Et ton père meurt. Que dira-t-on ? Tu le déshonnores, tu me déshonnores moi, tu ruines la bonne réputation de la famille. Et ton père meurt."

 

Son refrain frappe contre la pénombre de ma chambre et retentit, agaçant, dans ma tête. Déjà avant la maladie du père, elle me détournait de ma vie, jalouse des charmes bruyants du monde. Elle disait : "Que dira ton père" ? Maintenant que le catarrhe lui a bouché la gorge, elle dit : "Que dira-t-on ?"

 

Dans la maison règnent l'amertume, la perfidie, la puanteur. Si je reste là, je ne dois pas rire, parler, lire, manger... Et si je sors, c'est pire encore. Ma mère parle de la réputation, de l'amour, du respect. Elle me fait penser à la mort, au deuil, à la tristesse. La mort du chef de famille lui fait peur. Elle a écrit à mes frères, pour les faire venir. De gros pleurs couvrent son visage enflammé et il me semble qu'elle exploite la maladie de mon père au profit de ses intérêts maternels : la maladie, pense-t-elle, me contraindra à rester toujours à la maison, fera revenir mes frères, et alors nous laisserons tous de côté nos vies, nos amusements et nos penchants, et nous formeront une famille unie, soudée par la souffrance, par le malheur et par l'intimité.

 

Le soleil se couche. A travers les rideaux fond le dernier feu. Des morceaux embrasés de je ne sais quoi d'invisible tombent sur ma tête. Devant mes yeux scintillent les visions du métal fondu, des sentiments, des idées. Mes yeux chauffent, ma gorge est sèche, ma poitrine brûle. J'ai déchiré plusieurs manuscrits.

 

Une pensée m'agite, me brise, m'emporte. La maison ressemble à une prison : sournoise, maligne, taciturne. Ma mère y incarne l'ordre disciplinaire, avec ses divertissements et ses menaces. Pendant dix-huit ans, ils m'avaient appris que la famille est sacrée, sa religion et sa morale : tout ce qui est bien découle de la famille, et s'y retrouve. Pendant dix-huit ans, le père avait forgé les chaînes pour pouvoir disposer, une fois que les forces lui manqueraient, des forts et des vigoureux à mains liées.

 

Pourtant, Anka m'attend. Mon amante respire la jeunesse. Les cheveux noirs lui couvraient le front comme un épais liquide fait de graisse, de confiture et de liqueur. Ses lèvres sont fermes et petites comme celles des sculptures des déesses grecques. Ses yeux sont fendus, ses mains douces, chaudes comme la plume. Sa robe moule son corps. Ses formes sont nerveuses, indéfinies... Elle a promis de venir ce soir dans la forêt, le sourire sur les lèvres, les pleurs dans le sein, la passion dans les yeux. J'ai promis de lui lire mes poèmes. J'ai mis le feu à toutes les matières sèches et crépitantes de son âme féminine. Je l'ai rencontrée ce midi, et je l'ai regardée, dans la rue brûlante, d'un regard qui m'a couvert de sueur, et elle de rougeur. Elle vient d'une très bonne famille, elle est un peu craintive, et assez naïve. Mais surtout étourdie. Elle écoute mes poèmes sans comprendre, mais elle les sent. Ils la troublent, elle a l'air d'être à la fois endormie et embrasée.

 

[...] Anka m'attend. Il n'y a rien de joyeux dans sa jeunesse, rien de gracieux dans mon amour. Mais la pensée de mon père et de ma mère, de leurs intérêts de vieillesse, de cette maison devenue hôpital, tout cela me fait exagérer l'importance d'Anka, de ma passion et des charmes du monde. Ma pensée est claire. Les lois de la vie se forment en moi, et découlent de moi. La mort explique et justifie à la fois. Pourquoi s'inquiéter des conséquences ? Même la pire des vies et justifiée par la mort. Ma décision est claire, mon problème résolu. Mon père mourra, Anka sera dépucelée. En ce moment, ma mère m'a appelé pour l'aider à amener mon père au cabinet. Il s'est saisi convulsivement de nos épaules ; son dos est voûté, ses genoux sont raides ; il nous serre jusqu'au sang. Il est tout en sueur, en gémissements, en puanteur. Sa lèvre inférieure tremble, et toute la pièce tremble avec elle. Il s'appuie sur nous. Dans un ultime effort de son organisme vers la vie, il nous transforme en choses, en matière morte, en béquilles. Il ne sait pas que cela nous fait mal. Il n'a aucune compassion pour nous. Il nous traite comme son mouchoir, sa canne, ses chaussettes... comme les choses qu'il a achetées pour ses besoins. Ses cataplasmes jaunis arrivent jusqu'à mon nez. Pour lui, mes sens sont des torchons.

 

Nous l'avons laissé à l'intérieur, et nous sommes restés devant la porte entrebâillée. Il respire difficilement, se tend, ses jurons s'étouffent dans le catarrhe. Il ferme souvent les paupières ; ses épaules se haussent jusqu'aux oreilles. La douleur a rendu son tronc élastique. Le jeune chien entre dans l'entrebâillement et ouvre largement ses yeux et sa gueule. Les rides sur le visage de ma mère sont noires. Les cheveux blancs de mon père tremblent ; l'odeur de la putréfaction remplit l'air. Le père n'y arrive pas. Il se tend et se rapetisse ; son menton frappe contre sa poitrine ; il gémit, transpire, étouffe. Il frappe ses genoux de ses poings secs et osseux. Seulement maintenant je vois comme il est maigre, combien il souffre et enrage. Ses cataplasmes sont tachés de jaune bruni. Il n'y arrive pas. En désespoir, il frappe ses genoux une dernière fois, ses cataplasmes sont trempés. Le sang coule goutte à goutte sur sa chemise, sur sa poitrine, sur le sol de la pierre... J'ai pâli.

 

Nous l'avons étendu sur le lit. L'odeur du sang m'enivre ; les yeux de mon père s'ouvrent et ses pupilles troubles s'enfoncent dans ma poitrine. Exceptionnellement, je dois lui changer son cataplasme. Mon père ferme les yeux. Je découvre le devant de son cou : deux trous dans sa gorge me regardent terriblement comme des yeux vides. Dans mon esprit, l'image d'Anka se teint du sang de mon père ; Anka baigne dans le sang, dans la douleur, dans l'horreur.

 

Le jour s'assombrit. Sur mes doigts caille le jet d'un sang jauni. Maintenant ces deux ouvertures me regardent - et respirent. L'odeur épaisse, humide et grasse m'endort, m'assoupit, et m'attire. Je pourrais même tomber sur la poitrine de mon père. Dans le couloir, le chien gémit ; je ne sais pourquoi. Ma mère le frappe avec la cravache. Les coups sifflants et charnus retentissent de sa jeune chair tendue. Ces deux ouvertures m'observent, immobiles ; il me semble regarder dans les enfers. Je sens le soufre, la brûlure, le cadavre. Les odeurs m'assoupissent, les sons m'irritent ; le visage de mon père se tord ; sa lèvre inférieure est massive, blanche et baveuse.

 

Je ne sais quoi de terrible s'amasse en moi : ces odeurs, ces couleurs, ces sons se chosifient et me serrent la gorge, la poitrine, le coeur, comme une main de fer. Tout est rempli de matière : le son des coups, l'odeur de la pourriture, mes idées teintées de sang. Je ne sais ce que je fais. Il me semble que le père, la mère, le chien et moi même formons une masse informe de viande, comme dans la boucherie. Nos émotions et nos idées deviennent une solution qui sent le protoplasme, le sang et les déchets ; et nos âmes, un cloaque de la chair.

 

Lorsque je suis sorti, ma mère continuait à menacer le chien. Il s'était glissé dans le cabinet. Avec une volupté renforcée par les coups qu'il avait reçus, il a bu le sang de mon père en léchant le sol de pierre sali.

 

 

Source : Pjesme, novele, eseji - Janko Polić Kamov  - Nikola Miličević. - Zagreb Matica hrvatska 1958 - Pet stoljeća Hrvatske književnosti ; 83 [Pp 115-121]

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

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