Création de l'Oustacha

Publié le 6 Décembre 2009

La dictature du six janvier et le phénomène de l'émigration oustachie


Au fur à mesure qu'il observait l'amertume et la radicalisation de l'opinion publique croate, Ante Pavelić allait durcir sa politique et se tourner vers la jeunesse du Parti du Droit. C'est précisément parmi leurs rangs qu'il entama les préparatifs pour fonder des groupes armés illégaux. Dès l'année 1926 avait opéré au sein du Parti du Droit la Hrvatska pravaška revolucionarna omladina (la Jeunesse révolutionnaire du Droit croate), avec Branimir Jelić à sa tête. La même année vit l'apparition de l'organe de presse Starčević. Tout en renforçant son action, Pavelić s'attacha à créer une nouvelle formation, mieux organisée, et c'est ainsi qu'en octobre 1928 il mit sur pied à Zagreb une société appelée Hrvatski domobran. D'après les statuts, cette société cultivait les pratiques sportives, son but étant qu'"elle développe la santé physique et morale de ses membres". Cependant, son véritable objectif était d'entraîner clandestinement la jeunesse en vue d'opérations armées illégales.

C'est alors que cessa de paraître le journal Starčević. A sa place allait être lancé le Hrvatski domobran (le premier numéro datant du 16 novembre 1928). Le journal fournit des articles avec des messages explicites quant à la nécessité de créer un état croate indépendant. [1] Ainsi, avant même que ne soit instaurée la dictature du six janvier, Pavelić avait-il commencé à préparer une action clandestine qu'il ne tardera pas à renforcer (une fois la dictature mise en place).

L'attentat au Parlement, où seront assassinés le chef du principal parti croate ainsi que des députés nationaux accentua encore plus la crise permanente que traversait le pays. Les conditions pour en sortir n'en devinrent que plus difficiles et compliquées. On notera que dans toutes les interventions des ténors de la Coalition paysanne-démocrate (SDK), constituée par le Parti paysan croate et le Parti démocrate indépendant, il n'est pas fait mention du roi pour lequel on ne montre aucun reproche. Au contraire, parmi la direction de la Coalition qui était alors menée par Vladko Maček et Svetozar Pribičević, de grands espoirs pour résoudre la crise avaient justement été placés en la personne du roi. Son rôle, pensaient-ils, ne se résumait pas à former une nouvelle équipe gouvernementale, mais bien à intervenir plus en profondeur de façon à réorganiser le pays. Ils s'attendaient à ce que le roi mette en branle tout l'appareil prévu par la constitution pour venir à bout de la crise et faire en sorte que la question croate connaisse elle aussi une issue. Cependant, ce que la Coalition attendait du roi était une chose et ce que le roi machinait en était une autre.

Fin décembre 1928, le roi réclama la démission du gouvernement à la tête duquel se trouvait alors le Dr Anton Korošec (le seul non Serbe à être devenu président du gouvernement durant toute la monarchie yougoslave entre 1918 et 1941). Ensuite, les 4 et 5 janvier 1929, il convoqua à la cour pour des consultations ordinaires les chefs des partis parlementaires alors même qu'il avait déjà préparé sa propre formule pour dénouer la crise.

Après les consultations à la cour, la chancellerie du roi annonça que les chefs des partis politiques divergeaient à tel point dans leurs propositions que toute solution parlementaire était impossible. Ensuite, le six janvier 1929, allait être divulgué le manifeste royal par lequel était aboli le système parlementaire. La Constitution du Vidovdan fut abolie, le Parlement national dissous et le roi déclaré unique législateur qui à l'avenir émettrait les lois par ses décrets (ukaz). Le roi désigna un gouvernement extra-parlementaire qui ne répondait de son action que devant sa personne, et à la tête duquel il plaça le général Petar Živković. L'activité de tous les partis politique fut interdite et toutes les représentations élues au sein des municipalités et autres institutions locales seront pareillement prohibées. Pour exécuter les décisions prises au coeur du pouvoir (la cour) allaient êtres désignées des personnes de confiance prêtes à servir le nouveau régime. Tous ces changements aboutirent à instaurer la dictature royale, mais celle-ci ne résolut pas la crise, tout au contraire elle l'aggrava. Par de sévères mesures répressives le régime dictatorial allait poursuivre tous ceux qui s'opposaient à lui.

Étant donné que jusqu'à ce que la dictature ne soit proclamée Pavelić avait clairement pris position en faveur d'un état croate libre et indépendant - ce qui faisait de lui un partisan de la destruction de la Yougoslavie - lui et plusieurs de ses condisciples et collaborateurs couraient le risque d'être arrêtés et mis à l'écart de la vie politique. C'est pourquoi aussitôt le manifeste royal eut-il été promulgué, dès janvier 1929, qu'il quitta la Croatie pour passer en Autriche. Celui qui exerçait les fonctions de haut préfet du département de Zagreb, le général Vojin Maksimović, informa le gouvernement à Belgrade : "Selon les déclarations de sa femme, Pavelić est parti dans la nuit du 19 au 20 de ce mois (celui de janvier, N.D.A.), par le train pour Vienne, incognito via un commissariat frontalier, car Maribor, Koprivnica et Kotoriba n'ont pas signalé son passage là-bas à l'étranger." [2]

C'est ainsi que Pavelić entama son premier séjour dans l'émigration qui allait durer douze années entières. Tout d'abord il était parti pour Vienne où il prit contact avec un groupe d'émigrants croates, d'anciens officiers austro-hongrois réunis autour du général Stjepan Sarkotić qui en 1918 n'étaient pas rentrés en Croatie parce qu'ils n'avaient pas acceptés de faire partie de l'état yougoslave nouvellement créé. En avril 1929, Pavelić partit pour Sofia où il rencontra Ivan Vancho Mikhailov, le chef de la VMRO (une organisation macédonienne d'émigrants). Ayant convenu de collaborer ils signèrent la Déclaration dans laquelle était évoqué le but commun : détacher la Croatie et la Macédoine du Royaume de Yougoslavie. Cette déclaration constitue un document important dans le processus de formation de l'organisation oustachie ; elle marque le début de la collaboration entre deux groupes d'émigrants partageant un même objectif, à savoir la destruction de la Yougoslavie. Elle fut signée à un moment où Pavelić s'efforçait d'établir un maximum de contacts avec divers acteurs qui auraient pu lui prêter main forte pour réaliser ses propres desseins. A cet égard les relations avec les révolutionnaires macédoniens étaient d'une grande importance parce que la VMRO possédait déjà une vieille expérience en matière d'actions armées.

A Sofia Pavelić prononça un discours anti-yougoslave. Le pouvoir dictatorial yougoslave réagit violemment à cet acte et c'est ainsi qu'à Belgrade se déroula en juillet 1929 un procès à l'encontre de Pavelić et de son collaborateur Gustav Perčev (qui l'avait accompagné dans son voyage à Sofia). Le Tribunal pour la protection de l'Etat les condamna à mort par contumace tous les deux.

Étant donné que les autorités autrichiennes n'avaient pas souhaité que se détériorent les relations avec l'état yougoslave, pas plus qu'elles n'avaient voulu procéder à son extradition, Pavelić fut alors prié de quitter l'Autriche lorsqu'il s'en revint de Sofia. Il partit pour l'Italie où il trouvera refuge et commencera à rassembler l'émigration croate. Pour le Gouvernement fasciste italien il était une figure connue. Les liens qu'il avait établis en 1927, lorsqu'il avait remis une note (Promemoria) au haut fonctionnaire fasciste Davanzati, lui permettaient à présent de bénéficier de l'hospitalité italienne et de l'appui du gouvernement italien. Les plans visant à s'étendre en direction de la rive orientale de l'Adriatique et des Balkans avaient durablement occupé un place de choix dans la politique extérieure de Mussolini.

Une fois installé en Italie, Pavelić ne tarda pas à rassembler et à organiser les émigrants croates. Déjà auparavant les plus nécessiteux avaient quitté la Croatie pour l'Occident à la recherche d'une vie meilleure, en particulier les personnes venant de ce qu'on appelait les régions passives. Il s'agissait d'émigrés économiques qui dans les pays européens (Belgique, France, etc.) se faisaient embaucher pour les travaux physiques les plus pénibles (par ex. dans les mines). Certains franchirent l'Atlantique et gagnèrent l'Amérique du Sud.

Des envoyés spéciaux de Pavelić rendirent visite aux travailleurs croates dans les pays où ils séjournaient. C'est ainsi que dès 1930 Gustav Perčec, sur ordre de Pavelić, séjourna en Belgique où il s'employa à convaincre les émigrés économiques de s'engager dans l'organisation militante de l'émigration. En Belgique Perčec créa l'Alliance croate, dont le siège était situé à Seraing, ainsi que des succursales dans une dizaine de villes belges. L'Alliance était déclarée en tant que société de secours mutuel mais en réalité on en usa pour rassembler les futurs membres des formations oustachies en Italie. Ceux qui répondirent à l'appel de Pavelić pour intégrer l'organisation qu'il avait fondée furent envoyés en Italie. Peu à peu ces gens allaient être rejoints par les condisciples politiques de Pavelić en provenance de la patrie, ceux qui avaient réussi à échapper aux poursuites de la police yougoslave - les émigrés politiques. Les principaux collaborateurs de Pavelić, qui s'associèrent à lui et participèrent au rassemblement et à l'organisation des émigrés croates, sont - outre Gustav Perčec déjà cité - Branimir Jelić, Ivan Perčević et, venus un peu plus tard, Mladen Lorković et Mile Budak.

Branko Jelić opéra en Amérique du Sud. Une société semblable à celle en Belgique sera créée par ses soins à Buenos Aires et elle sera baptisée Hrvatski Domobran. La mise sur pied de cette société remonte à 1931. Ses succursales existèrent en Uruguay, au Brésil et en Bolivie. Parmi les pays européens, outre la Belgique, la propagande en vue de rassembler les membres des futures organisations oustachies émigrée s'exerça aux Pays-Bas, en France et en Allemagne. A Berlin fut créé le Centre de propagande oustachi qui lança les journaux Croatia Press et Nezavisna Država Hrvatska. Cependant, une fois Hitler arrivé au pouvoir (lequel ne soutenait pas à l'époque l'action visant à détruire la Yougoslavie), la parution des journaux croates fut interrompue ainsi que toute activité oustachie.

Un tout autre type de rapport envers l'organisation oustachie régnait en Hongrie, un pays qui nourrissait des prétentions territoriales envers la Yougoslavie. Le Gouvernement hongrois toléra l'organisation d'unités oustachies à Janka Puszti tout près de Nagykanizsa.

Pavelić baptisa l'organisation d'émigrés qui avait été fondée en Italie du nom d'Oustacha - l'organisation révolutionnaire croate (UHRO). Une source fiable sur l'existence de l'organisation date de 1932. Il s'agit d'un document intitulé Constitution de l'organisation révolutionnaire oustachie (Ustav Ustaške revolucionarne organizacije), qui avait été publié par le Quartier général oustachi dans le journal Ustaša, et dans lequel était détaillée sa structure organisationnelle. La date où fut publiée la Constitution, marquant ainsi le début de l'action de l'organisation oustachie, n'est pas certaine. Pavelić lui-même y est pour quelque chose. Le document en question est en fait une brochure où il est indiqué à la fin que cette Constitution a été élaborée et  signée de la main du fondateur de l'Oustacha le 7 janvier 1929. Ce serait alors la date de naissance du mouvement oustachi qui, par conséquent, aurait été créé un jour seulement après que la dictature du six janvier eut été proclamée. Cette date se retrouve énoncée dans les textes qui ont été imprimés à l'époque de l'Etat Indépendant de Croatie. C'est alors que sera apposée une plaque commémorative sur une maison située au Kaptol à Zagreb, avec l'affirmation qu'il s'agit là du lieu où a été fondé le mouvement oustachi.

Cependant, plus tard dans la phase d'émigration après 1945, sont apparues d'autres versions sur le début de l'organisation oustachie que l'on doit à Pavelić lui-même. Ainsi, en 1954, dans le journal Hrvatska (Buenos Aires), lors du 25ème anniversaire de la création du mouvement oustachi, il cite le 12 janvier comme date de sa création. Néanmoins, à l'occasion du 30ème anniversaire du mouvement, Pavelić (également dans le Hrvatska) change la date en 10 janvier, de même que le lieu où se réunirent les fondateurs, et c'est ainsi qu'il dit que ceux-ci se sont réunis en secret dans les locaux du Parti croate du Droit frappé d'interdiction, sur la Place Jelačić à Zagreb. Pour que la confusion soit plus grande encore, dans le même numéro du journal Hrvatska est imprimée la Constitution, mais accompagnée de la mention (en fin de texte) qu'elle a été signée le 12 janvier 1929. Ainsi, le fondateur de l'organisation oustachie apporte-t-il à trois reprises des informations différentes sur le moment et le lieu de sa naissance, ce qui poussa J. Jareb à en conclure : "Il semble que Pavelić a consciemment commencé avec la mystification autour du Mouvement oustachi."

Eugen Dido Kvaternik niera également l'affirmation faite par Pavelić que le mouvement oustachi avait été fondé à Zagreb avant que Pavelić ne parte pour l'émigration. "L'affirmation ne tient nullement - écrit Kvaternik - que le Dr Pavelić a fondé ce jour-là à Zagreb l'organisation oustachie. Cette fable est née plus tard dans l'imagination de Bzik. Le nom oustachi apparaît pour la première fois dans une publication polycopiée que Pavelić fit paraître à Pesaro en Italie en 1930." [3]

Même s'il restera difficile de savoir quand a réellement été fondée l'organisation émigrante oustachie, nous pouvons être sûr qu'elle avait existé en 1932. En revanche, puisqu'on perçoit déjà alors une activité manifeste de sa part, et qu'il existe même un document sur sa structure interne ainsi qu'un Règlement quant à la discipline oustachie, on peut supposer avec raison qu'elle avait existé l'année précédente, en 1931, voire même en 1930, comme l'indique Jere Jareb dans son texte. Cela dit, apprendre avec exactitude quand est-ce que l'organisation est née ne changera pas grand chose quant à son activité, dont on connaît déjà aujourd'hui bien des éléments.

Il reste encore une chose à noter au niveau des premiers documents ayant été produits par l'organisation oustachie. En effet, le document principal sur le programme de l'organisation, Les Principes du mouvement oustachi croate (Načela hrvatskog ustaškog pokreta), a été publié en 1933. Si l'on compare le titre de ce document avec le précédent (1932) intitulé Constitution de l'Oustacha, l'organisation révolutionnaire croate, nous remarquons que Pavelić a troqué le mot "organisation" par celui de "mouvement", ce qui suggère sa volonté de donner un caractère politique plus large au groupement oustachi. Le mot "mouvement" comporte le sens de rassemblement de masse tandis qu'une "organisation" est une association aux dimensions déjà plus modestes. Plus tard, à l'époque du NDH, les deux documents (celui de 1932 et celui de 1933) paraîtront sous un nouvel intitulé - Constitution de l'Oustacha - le mouvement libérateur croate et Principes du Mouvement Oustachi Croate. [4]

Pavelić avait également organisé une activité éditoriale et il misait particulièrement sur la presse écrite. C'est ainsi qu'à Buenos Aires en 1930, comme nous l'avons déjà dit, avait commencé à paraître le Hrvatski domobran (sous la houlette d'Ante Valenta). Dans la même ville fut également lancé le mensuel Croazia - boletin mensual, puis Croazia - boletin informativo. A Pittsburg sortait le journal Nezavisna Država Hrvatska, et à San Francisco le Hrvatsko pravo. Les liens entre Pavelić et un petit groupe d'émigrés croates résidant en Autriche lui avaient permis de créer l'agence de presse Grič, dont la tâche consistait à publier des matériaux de propagande sur la question croate et sur la nécessité de lui trouver une solution en dehors du cadre de l'état yougoslave. En 1931, commença par ailleurs à paraître à Vienne la publication Grič, suivie par le Velebit qui possédait également son agence en Amérique du Sud. Cependant, l'organe principal de l'organisation oustachie fut le journal Ustaša, édité par le Quartier général oustachi en Italie (il cessa de paraître après l'attentat à Marseille en 1934).

Comme nous l'avons signalé, avant même de s'intaller dans l'émigration, Pavelić avait exprimé son orientation politique et souligné le besoin de rompre tous les liens avec la Serbie, c'est-à-dire d'instaurer un état croate indépendant (par ex : dans le Promemoria datant de 1927). Durant la phase où il organisa l'émigration oustachie, il ne fit paraître aucun document type qui aurait contenu un programme politique bien défini pour l'organisation dont il était aux commandes. Les buts qu'elle poursuivait sont clairement élaborés dans plusieurs documents importants pour l'activité oustachie, car on y voit les missions, les méthodes et moyens qu'avait fixés Pavelić dans son action politique.

Dans la Constitution déjà citée nous lisons quelle est la tâche principale que s'assigne l'organisation : "que par une révolution armée elle libère du joug étranger la Croatie, que celle-ci devienne un état pleinement autonome et indépendant sur l'entièreté du territoire national et historique". Par conséquent, l'objectif premier de l'organisation oustachie est de créer un état croate.

Cette conception est élaborée par Pavelić dans les Principes, où sont exposées les bases d'existence dans le futur état croate. L'un des arguments essentiels pour l'action oustachie est le droit historique des Croates à posséder leur propre état. On y interprète quelques moments clés de l'histoire croate ainsi que les idées maîtresses ayant présidé à son développement. On y flétrit particulièrement le yougoslavisme comme une grande aberration et l'on souligne qu'il faut éliminer cette aberration en recourant à la lutte. La racine de l'aberration yougoslave réside dans le mouvement illyrien qui - ayant échangé le nom croate pour celui d'illyrien - a anihilé la conscience nationale croate. A cela s'était résolumment opposé Ante Starčević, or justement son enseignement est suivi par le mouvement oustachi. On épingle que le mouvement oustachi est enraciné dans la doctrine de Starčević (pravaštvo). Starčević y passe pour le maître à penser de la conception oustachie. D'après les Principes, le peuple croate "a lui seul le droit de régner dans son propre pays et de conduire ses propres affaires étatiques et nationales". [5]

Un autre document mérite d'être signalé. Avec Die Kroatische Frage (La Question croate) datant de 1936 [6], on avait voulu intéresser les instances politiques allemandes à la situation de la Croatie et à la conception oustachie afin de la modifier. Dans cet écrit "la question croate" est présentée comme étant de caractère international. D'après son auteur, elle pourrait provoquer de sérieux conflits internationaux de grande ampleur. Cette question ne pourra être résolue que par l'instauration d'un état croate indépendant dans le cadre du nouvel ordre européen dans les Balkans, dixit Pavelić. Ce faisant, il signale que les Croates ne reconnaissent pas l'état yougoslave et qu'ils sont prêts à lier leur destin au futur du peuple allemand dans une Europée réorganisée.

Dans ce texte apparaissent clairement les vues antislaves de Pavelić : il affirme expressément que "les Croates ne sont pas d'origine slave, mais bien gothique."

En passant en revue les orientations du programme de l'organisation oustachie on ne peut éviter le livre Horreurs des aveuglements (Strahote zabluda). [7] Pavelić en découd avec le bolchévisme qui est présenté comme un grand danger. Contre celui-ci, écrit Pavelić, il convient de se battre, et seul le fascisme peut s'y opposer avec succès. L'écrit Die Kroatische Frage et le livre Strahote zablude, tout deux écrits par Pavelić, confirment que ses affinités envers les régimes totalitaires (fascisme et nazisme) étaient publiquement connues avant même que ne soit instauré le NDH en 1941.

Mais si le programme de l'organisation oustachie a été exposé dans des écrits et documents épars, ses postulats de base n'en sont pas moins clairs. Le programme est traversé par l'idée de créer un état croate indépendant ; la méthode pour y parvenir est la lutte révolutionnaire. C'est en Italie que l'organisation a trouvé l'appui pour mener cette lutte car ce pays démontre un profil fasciste ; quant à son idéologie totalitaire elle est devenue un exemple pour l'organisation interne du futur état croate. Par sa politique et son action révolutionnaire Pavelić a également tenté de s'assurer l'appui de l'Allemagne nazie, quoique sans succès car à ce moment-là le démantèlement de la Yougoslavie ne s'inscrivait pas dans les plans d'Hitler.

Pavelić a couché ses conceptions dans divers matériaux de propagande, souvent préparés par lui-même. Il lui importait que dans la patrie l'on soit également au courant de ses vues politiques et des activités menées par l'organisation oustachie. Le but étant de refouler l'option politique qui persistait à chercher une solution à "la question croate" à l'intéreur de l'état yougoslave. Cependant, les conditions politiques et la situation dans le pays, de même que les difficultés pour communiquer avec ceux qui y partageaient ses vues, ne permettaient pas pour l'heure de percer sur le plan politique.

***

[1] Mijo Bzik, Ustaški pogledi (Regards croates) (1928-1941-1944), Zagreb, pp. 30-32. Bzik signale "de petits essaims oustachis" ainsi que le lieu de rassemblent clandestin de leurs membres à Zagreb. Etant donné que Bzik était un haut fonctionnaire oustachi qui loue le mouvement oustachi et le poglavnik, et qu'il écrit durant le NDH au sujet de la création de la société Hrvatski domobran et de son programme, il convient de lire ses textes avec précaution.
[2] Maksimović avait reçu de la part du président du Gouvernement une question télégraphiée portant sur les déplacements de Pavelić : qui lui a fourni un passeport, qui était chargé de sa surveillance et pourquoi son visa ne lui a-t-il pas été retiré. Le général Maksimović répondit aux questions posées au moyen d'un télégramme que B. Krizman reproduit en de larges extraits dans le livre Pavelić i ustaše, Zagreb, 1978, 53-54.
[3] Le premier à avoir noté la confusion sur l'époque et le lieu quant à la création de l'organisation oustachie est J. Jareb. Il en a parlé dans son livre Pola stoljeća hrvatske politike 1895.-1945., Buenos Aires, 1960 (la réimpression est parue à Zagreb en 1995), pp. 42-43. Jareb estime que l'organisation fut créée au milieu de l'année 1930. A l'époque le Quartier général oustachi avait publié le Règlement sur la discipline oustachie (Propisnik o ustaškoj disciplini). Alors que le texte de ce livre avait déjà été remis à la maison d'édition et préparé pour l'impression, Mario Jareb publia le livre Ustaško-domobranski pokret od nastanka do travnja 1941. (Zagreb, 2006). Dans ce livre, l'auteur traite évidemment du phénomène de l'organisation oustachie. Ses recherches le mènent à la conclusion plausible "que le nom oustachi apparaît dans le courant de l'année 1930" (p. 117) et "que dès 1930 avaient déjà existé certains règlements de l'organisation oustachie" (p 119). Conf. le fac-similé du titre du journal Ustaša datant de mai 1930.
[4] Les dernières recherches de Mario Jareb montrent que dans les documents accessibles il n'existe pas de confirmation selon quoi l'organisation oustachie aurait déjà été renommée en "mouvement" dès 1933. C'est ainsi, par ex., que dans le journal Ustaša en 1934 - écrit M. Jareb - on parle de l'organisation révolutionnaire oustachie. Pavelić lui-même, dans un mémorandum datant de novembre 1935, se qualifie de chef de l'Oustacha - l'organisation révolutionnaire croate. Plus tard seulement, à partir de l'automne 1940, dans des messages qu'il adresse à la patrie, Pavelić va utiliser la formulation "mouvement oustachi". En décembre de cette même année 1940 dans le journal Hrvatska pošta il indique qu'il s'agit de la future appellation officielle de l'organisation. Cependant, par la suite (jusque l'apparition du NDH), il utilise dans les documents oustachis l'appellation "organisation oustachie". Ce n'est que lorsque Pavelić signa le 16 avril 1941 les Principes (préparés pour être publiés), que le document est intitulé Principes du Mouvement Oustachi Croate - cf. M. Jareb. op. cit., pp. 156-160).
[5] Le texte intégral de la Constitution et les Principes sont reproduits dans les annexes de ce livre, et ils ont par ailleurs été imprimés dans mon livre Na vrelima hrvatske povijesti (Aux sources de l'histoire croate), Zagreb, 2006, pp. 318-326.
[6] L'écrit Die Kroatische Frage a également été publié en croate durant le NDH, en 1942, sous forme d'une brochure intitulée Dr. Ante Pavelić riešio je hrvatsko pitanje (Le Dr Pavelić a résolu la question croate). Ce n'est qu'en avril 1941 que la diplomatie allemande fit montre d'un intéret plus marqué pour cet écrit, il fut ainsi imprimé à Berlin en tant que matériel pour "usage officiel".
[7] Strahote zabluda avait d'abord été publié à Sienne en 1938, en italien, avec pour titre Errori et orrori, et sous le pseudonyme de A.S. Mrzodolski. Durant le NDH le livre fut publié en croate à Zagreb, en 1941.

Source : Hrvoje Matković - Designirani hrvastki kralj Tomislav II. vojvoda od Spoleta - Povijest hrvatsko-talijanskih odnosa u prvoj polovici XX. st. (Le Roi croate Tomislav II désigné, duc de Spolète - Histoire des relations croato-italiennes durant la première moitié du XXe siècle), Naklada Pavičić, Zagreb, 2007, pp. 45-56.

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Oustachisme, sectarisme et extrêmisme

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