Marija Jurić

Publié le 9 Novembre 2009

Marija Jurić


 

La diffusion d'une culture passe par sa langue, et dans le cas du croate celle-ci demeure peu accessible, d'un usage limité et d'un apprentissage difficile. Sous cet aspect, les femmes de lettres en particulier peuvent faire valoir le nombre de traductions ou d'adaptations de leurs oeuvres à l'étranger, bien que cela ne puisse suffire à les rendre mythiques. Mais lorsque ces écrivaines s'avèrent être les dépositaires et défenseurs d'une langue en danger, alors leur rôle de femmes de lettres est largement dépassé : elles franchissent non plus des frontières, mais des points de résistance ou des interdits ; elles sont possédées par un esprit de démesure qui permet de redéfinir le "féminin".

 

Telle est Zagorka justement. De son vrai nom Marija Jurić, elle est née en 1879 dans une région appelée le Zagorje, dont elle tire son surnom, qui à son tour lui assurera un ancrage légendaire dans un sol et une histoire nationale. Première femme journaliste professionnelle en Croatie, elle l'est aussi dans l'Europe centrale au tournant du siècle. Plébéienne et autodidacte, dans un pays soumis à l'autorité austro-hongroise, elle avait à priori peu de chances de devenir reporter politique. Contrainte au mariage à l'âge de quinze ans avec un cheminot hongrois, elle se heurte d'emblée dans sa vie privée à la situation politique que connaît alors la Croatie : une magyarisation forcée. Si écrire pour une femme, c'est "vivre en marge du système familial" [30], elle ne tarde pas à s'enfuir du domicile conjugal et à rompre tout lien parental pour engager une lutte publique en rédigeant des reportages et satires. A ce moment-là déjà la femme célibataire amorce un virage identitaire, devient une "redundant woman", sans place, en surplus, aux marges des normes sociales, sexuelles, intellectuelles ou économiques. [31]

 

Son premier article, paru le 31 décembre 1896, est une dénonciation de l'offensive linguistique lancée contre le croate par la langue hongroise, qu'aucun ouvrier ou paysan de Croatie ne comprend, et qui pourtant est systématiquement employée par les cadres et fonctionnaires du pays : c'est en prenant l'exemple des chemins de fers, où les consignes, ordres et informations restent lettre morte pour les usagers, qu'elle décrit les humiliations et les injustices subies par le peuple. [32] Ce reportage, politique déjà, soulève un immense scandale, d'autant plus qu'il est signé par un nom apparemment féminin, Zagorka : en revanche, il est salué par l'évêque croate Strossmayer, qui demande à l'éminent journal zagrébois Obzor d'embaucher au plus vite l'auteur. Avant de céder, la rédaction s'y oppose parce qu'une femme journaliste est "un scandale culturel et moral" et que le vieil homme d'église "est devenu incapable de distinguer un cerveau masculin d'un cerveau féminin". [33] Certes Zagorka finit par être engagée en tant que journaliste aux affaires politiques hungaro-croates, mais elle devra subir une discrimination, tenue d'écrire sous anonymat et de travailler dans un bureau isolé de ses collègues et visiteurs. Certains rédacteurs exigeront qu'elle écrive ses reportages de telle sorte qu'il soit impossible d'y reconnaître la femme, tandis que d'autres la complimenteront en la traitant de "brave homme". Parallèlement à son engagement, l'altération de son identité sexuelle ainsi se poursuit.

 

Ses articles vont connaître un tel succès auprès du lectorat, que durant sa collaboration le tirage du journal ne cessera de croître, pour atteindre un record qu'aucun autre hebdomadaire croate n'avait jusqu'alors obtenu. Comme elle connaît le hongrois, Zagorka rédige les comptes rendus des séances parlementaires hungaro-croates à Pest et innove la manière de transcrire les débats, qui de sténographiques deviennent analytiques, de véritables documents pour comprendre le fond d'un affrontement politique, et que de petites illustrations accompagnent pour les situer dans leur contexte. En 1907 elle adhère au syndicat des journalistes correspondants étrangers, ce qui lui permet d'étendre ses contacts professionnels pour dénoncer la violence de l'autorité hongroise en Croatie, les procès et manipulations politiques menés par l'Autriche dans les Balkans en 1908, prôner l'union de tous les Slaves et le respect des libertés civiques.

 

A l'instar de la langue hongroise dans les milieux gouvernementaux, Zagorka refuse de parler allemand parmi l'élite intellectuelle, signe distinctif entre lettrés croates. Elle devient un "élément anti-culturel" pour les femmes qui cherchent à se maintenir dans le cercle du savoir, qui est aussi celui d'une autre forme de pouvoir de domination. Domination des bourgeoises cultivées feignant d'ignorer que les domestiques au chômage ne parlent précisément pas l'allemand et que la condition sociale des femmes est réduite à une formule : "Küche, Kinder, Kirche". [34] Si Zagorka n'hésite pas à descendre dans la rue avec des ouvrières pour demander aux passants de parler ouvertement le croate, c'est bien parce que la défense de la langue populaire, avant d'être littéraire, peut être qualifiée de politique, sociale et féministe.

 

De fait, "l'analogie entre la femme et le prolétaire" [35] permet de redessiner une nouvelle identité, où le sexe une fois encore est oblitéré, et dans le même temps détourné au profit du féminisme. Féministe en effet, son premier geste est de fonder au début du siècle le "Cercle des femmes au travail" qui regroupe une trentaine d'ouvrières de l'imprimerie et de l'usine de cigares, deux institutrices et deux femmes de chambre : elles dressent ensemble les droits sociaux et politiques de la femme puis les soumettent aux autorités qui les rejettent. Malgré la censure, les menaces de licenciement et d'emprisonnement, elle engage l'émancipation des femmes en organisant des conférences ou manifestations publiques. Si elle devient rédacteur en chef de l'hebdomadaire où elle travaille, lors des émeutes politiques de 1903 qui aboutissent à la chute du gouvernement, c'est parce qu'elle est la seule personne qui ait eu alors le courage d'assurer la continuité du journal. Quoique mise sous surveillance policière, elle n'hésite pas à mobiliser huit cents femmes pour conspuer le régime hongrois, en chantant des airs patriotiques dans l'église Saint-Marc de Zagreb.

 

 

Mais lorsque à la suite de la Première Guerre mondiale, les organisateurs féministes se forment avec à leur tête de brillantes universitaires, de nouveau Zagorka est discriminée, car la militante autodidacte est trop "criante" pour la nouvelle génération de femmes : la encore, le savoir devient un pouvoir de ségrégation. Mais rien ne l'empêche alors de s'adresser à toutes les autres femmes en fondant la première presse féminine, le Monde féminin (Ženski svijet) en 1925, puis en 1938 La Croate (Hrvatica).

 

Afin de contourner tous les types de censure, dont le pouvoir savant offre une variante, Zagorka se met à écrire des romans dès 1898. [36] Elle privilégie le roman historique, où les questions contemporaines, politiques, sociales et féministes trouvent un écho. A partir du passé national et en brossant des héros sur le modèle romantique, elle cherche à dégager les valeurs du bien et du mal, de la vérité et du mensonge, confrontant les faibles, paysans et ouvriers aux gens de pouvoir et de haute naissance. Adressés aux petites gens, ses romans populaires ont un succès immense, relayés par le théâtre, pour lequel elle écrit plusieurs drames et où sa prose est souvent adaptée. Quoique la censure ait le plus souvent interdit ses pièces, celles-ci sont si prisées qu'en 1931 on compte 123 représentations. Elle reçoit de la société cinématographique viennoise Schascha l'offre d'écrire des scénarios, et avant que la Première Guerre mondiale n'interrompe cette activité, trois d'entre eux furent acceptés et sont encore conservés.

 

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[30] Béatrice Didier, L'Ecriture-femme, Paris, PUF, 1981, p.12.

[31] Cécile Dauphin, "Femmes seules", in Histoire des femmes, t. IV, p 445 et 458.

[32] Ivo Hergesic, Préface à Marija Juric Zagorka, Gricka Vjestica. Tajna Krvavog Mosta, Zagreb, August Cesarec, 1987, p. XIV. Cette introduction biographique contient l'essentiel des informations développées par mon texte.

[33] Josip Grbela, "Zagorka", in Vjesnik, Zagreb, août-septembre 1996 (neuf articles successifs).

[34] "Cuisine, enfants, église".

[35] B. Didier, op. cit., p.16. Voir aussi Charles Nodier, "Les prolétaires en sont tous en France au même point que les vieilles femmes : ils n'ont point de sexe" (1834), citation en exergue au livre de Laure Adler, A l'aube du féminisme. Les premières journalistes, Paris, Payot, 1979.

[36] Bien que le milieu ecclésiastique lui ait été hostile, c'est encore sur le conseil de l'évêque Strossmayer qu'elle commence sa carrière d'écrivain : en 1898, il publie à ses propres frais le roman Esclavage (Roblje), qui venait d'être traduit à Cracovie et à Prague. L'homme d'église avait sans doute perçu combien la spiritualité et l'histoire politique sont intrinsèquement liés dans l'écriture de Zagorka.

 

Auteur : Nella Arambasin

 

Source : Philippe Baron, Dennis Wood, Wendy Perkins - Femmes et littérature : colloque des Universités de Birmingham et de Besançon, Press Univ. Franc-Comtoises 2003, pp. 60-63.

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

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