L'Istrie (2)

Publié le 23 Novembre 2009

L'Istrie dans la Croatie indépendante


 

La guerre a commencé en Slovénie puis s'est étendue à la Croatie et à la Bosnie-Herzégovine. Elle a duré de 1991 à 1995 tout en emportant de nombreuses victimes et en infligeant d'énormes dégâts matériels. L'Istrie et ses habitants ont participé à la Guerre pour la patrie sur le plan militaire, économique et caritatif. Deux brigades istriennes, les brigades 119 et 154 de l'Armée croate, ont défendu la Croatie dans la Lika, la Dalmatie et l'Herzégovine. Elles ont participé aux actions de libération des régions croates qui avaient été occupées par les forces paramilitaires serbes. 

 

De leur côté, les entreprises istriennes avaient porté secours aux parties de la Croatie ayant été détruites par la guerre tandis qu'un grand nombre de réfugiés et d'expulsés séjournaient dans les hôtels d'Istrie ou bien dans les sites touristiques, que ce soit pendant la guerre ou durant les années qui ont suivi. L'Istrie qui n'avait pas eu à subir de destructions matérielles autrement sérieuses est devenue après la guerre un moteur du développement économique de la Croatie malgré le fait qu'y séjournaient encore un grand nombre de personnes expulsées et réfugiées.

 

La proclamation de la République de Croatie indépendante a entraîné une réorganisation de l'administration interne dans le nouvel Etat. La particularité territoriale et historique de l'Istrie a été respectée de manière à ce qu'elle devienne l'une des 19 zupania(s) de la République de Croatie mais on notera qu'elle est la seule entité administrative de ce genre où la plus grande ville (Pula) n'en est pas en même temps son centre puisqu'il s'agit de Pazin. Il est bien connu que la péninsule istrienne est partagée par trois Etats. Une partie mineure au nord-ouest appartient à l'Italie et à la Slovénie. La frontière terrestre avec la Slovénie s'étend le long du fleuve Dragonja tandis que la frontière maritime est située dans le détroit de Piran (la Baie de Savudrija). La frontière entre la zupanija d'Istrie et celle du Primorsko-goranski est contiguë avec Plomin. Les communes qui intégrent la partie croate de l'Istrie sont : Buje, Buzet, Labin, Pazin, Poreč, Pula et Rovinj, et cela d'après la démarcation de 1991. Le territoire de ces communes est regroupé dans la Zupanija d'Istrie depuis le 29 décembre 1992 selon la Loi sur les territoires des zupanijas, des villes et des communes dans la République de Croatie.

 

Selon le recensement de 1991, la zupanija d'Istrie rassemblait 204.346 habitants sur ses 2.820 km². Ainsi que cela s'était produit à plusieurs reprises au cours du 20ème siècle, l'image ethnique et démographique de la partie croate de la péninsule istrienne a subi des transformations après la Guerre pour la patrie. La configuration des groupes nationaux s'est modifiée en conservant des nuances spécifiques qu'il faut attribuer à l'histoire et à la mentalité de la population de l'Istrie. On pense là avant tout au phénomène régional lorsque 18% de la population s'était déclarée istrienne (selon le recensement de 1991). La raison doit être recherchée dasn l'histoire mais aussi dans le refus du "croatisme" qui s'imposait de manière agressive. En effet, depuis toujours, les Istriens se sont sentis croate à leur manière. Ces tendances agressives s'étaient rapidement amalgamées avec d'autres processus simultanés tels que la résurgence de l'idéologie oustachie et les revendications pour des territoires croates purs sur le plan ethnique, ce qui n'était pas envisageable en Istrie. Il ne faut pas non plus négliger les différentes manipulations médiatiques qui s'étaient manifestées au cours de ces années-là.

 

En définitive, 54,6% de la population avait déclaré appartenir à la nationalité croate. Il semble néanmoins que la majorité de ceux qui s'étaient déclarés istriens et dont la langue maternelle était le croate connaissaient leur véritable appartenance nationale. Après 45 années dans la Yougoslavie socialiste, la population autochtone italienne, qui possède le statut de minorité nationale, vit maintenant pour l'essentiel dans quatre grandes villes d'Istrie - Pula, Rovinj, Porec et Buje. En tant que minorité nationale, les Italiens disposent de leurs écoles et foyers culturels. Le bilinguisme a été introduit dans les villes et communes où ils vivent tout en y formant la communauté nationale la plus nombreuse. Les communes de Bale, Groznjan et Brtonigla font figures d'enclaves italiennes. Bien que les Italiens ne constituent que 2-3 pour-cent de la population dans les autres villes et communes d'Istrie, un assez grande partie de la population utilise l'italien comme moyen de communcation, et cela quelle que soit son appartenance nationale. En l'occurence, il s'agit d'une variante du dialecte istro-vénète.

 

Les données statistiques de l'année 1991 sont les plus révélatrices sur les changements qui ont eu lieu lors de cette brève période. Sur les 204.346 habitants en 1991, on dénombrait 111.596 Croates, 15.306 Italiens et 77.444 membres appartenant à une autre nationalité. Il s'agit de données fondées sur des déclarations personnelles. La véritable composition nationale est quelque peu différente : les Croates, en y ajoutant ceux qui s'étaient déclarés Istriens, étaient au nombre de 149.574 tandis que les Italiens, en y ajoutant ceux qui s'étaient déclarés Croates, étaient 18.024. Par ailleurs, 36.748 personnes appartenaient à une autre nationalité. L'orientation nationale en fonction de la langue est plus intéressante encore quand on considère que 40.225 habitants ne s'étaient pas prononcés ou avaient affirmé une appartenance régionale tout en déclarant que le croate était leur langue maternelle. En même temps, jusqu'à 2.277 personnes qui s'étaient déclarées Croates n'avaient pas pour langue maternelle le croate. Cela devient plus intéressant encore quand on sait que le groupe qui avait déclaré que le serbo-croate était sa langue maternelle n'est pas repris dans ce dernier chiffre.

 

En définitive, les données qui sont peut-être les plus parlantes sur les relations nationales et les processus en Istrie durant et avant les années 90, apprennent qu'y étaient déclarés 2.808 Slovènes, 9.754 Serbes, 1.041 Monténégrins, 6.224 Bosniaques, 555 Macédoniens et 1.447 Albanais. Par ailleurs, 6.014 habitants ne s'étaient pas prononcés tandis que 7.301 étaient restés sans orientation ou avaient opté pour être Yougoslave. Il se trouve que 37.027 habitants de l'Istrie avaient fait le choix de l'appartenance régionale (istrijanstvo). On notera, par exemple, l'assimilation des autres parties de la population qui s'étaient tournées vers la nationalité croate ou italienne : 1.502 habitants de l'Istrie s'étaient déclarés Croates tout en ayant le croato-serbe comme langue maternelle, 19 en ayant le serbe, 1.745 l'italien, 108 le slovène, 30 le hongrois, 13 le slovaque, 12 le tchèque, 5 le macédonien, 5 l'albanais, 2 le rom, 1 le ruthène, 1 l'ukrainien tandis que 336 personnes ne s'étaient pas exprimées sur ce point. De manière plus détaillée, on enregistrait en Istrie : 12 Autrichiens, 7 Bulgares, 34 Tchèques, 73 Hongrois, 13 Allemands, 2 Polonais, 37 Roms, 1 Roumain, 7 Russes, 1 Turc, 17 Ukrainiens et 5 Juifs. Tous avaient exprimé leur nationalité de la sorte mais le croate était leur langue maternelle. Les processus d'acculturation se maintiennent et la plupart du temps ils se déroulent sous la surface des événements et des aléas de la vie quotidienne. A cet égard, la situation ne se modifiera pas sensiblement dans les dix années qui vont suivre.

 

Le recensement de population de l'année 2001 révèle de nombreux changements et invite à commenter des processus plus saillants. Selon ce recensement, la Zupanija d'Istrie comptait 206.344 habitants, c'est à dire seulement 2.000 habitants de plus que lors du recensement précédent. Parmi ce nombre, 203.162 étaient des citoyens croates tandis que 6.775 possédaient une double nationalité. Les citoyens étrangers étaient au nombre de 2.274 tandis que 593 étaient toujours sans nationalité.

 

L'Istrie était restée au début du 21ème siècle un espace de rencontre entre différents peuples et cultures, au même titre qu'à l'époque de la Basse Antiquité et du Haut Moyen âge. La plus grande partie de la population était composée de Croates, c'est à dire 148.328 individus ou 71,88%. L'accroissement de 17% du nombre de Croates en dix ans provient principalement du choix fait par ceux qui en 1991 avaient opté pour une orientation régionale. Parmi les minorités nationales les plus nombreuses, il convient de citer les Italiens qui sont 14.284, ou 6,92%, les Serbes qui avec 6.613 membres constituent 3,2% de la population totale de l'Istrie et les Bosniaques qui avec 3.077 membres en forment 1,49%. Les plus grands groupes nationaux qui viennent après eux sont les Slovènes avec 2.020 membres et les Albanais avec 2.032 membres, en constituant ainsi à eux deux 0,98% de la population. Ensuite, avec moins de 600 membres viennent les Monténégrins, les Roms, les Hongrois et les Macédoniens. En Istrie, 31.146 personnes possèdent le statut de minorité nationale. L'Istrie était au début du nouveau millénaire le foyer de 26 Autrichiens, 33 Bulgares, 103 Tchèques, 536 Hongrois, 180 Allemands, 35 Polonais, 48 Roumains, 45 Russes, 57 Turcs, 78 Ukrainiens et 17 Juifs.

 

On remarquera qu'une diminution s'était produite parmi ceux qui n'avaient pas déclaré de nationalité ou qui s'étaient tournés vers l'appartenance régionale. Seules 8.865 personnes, ou 4,3% de la population totale, s'étaient affirmées en tant qu'Istrien. Pourquoi en fut-il ainsi ? Qu'est-ce qui avait pu changer lors des dix dernières années ?

 

Avant tout était retombée l'euphorie nationale qui avait produit une réaction d'orientation ethnique (régionale) et non pas nationale chez une partie de la population istrienne. Entre-temps s'était achevée une guerre sanglante dans laquelle tous avaient souffert, Serbes comme Croates, mais aussi des membres d'autres peuples. Les maisons avaient été incendiées, les gens chassés de leurs foyers. Durant cette période, l'Istrie avait subi une modification dans sa configuration ethnique. Au cours des dix années, le nombre d'Albanais avait augmenté de 585 membres tandis que le nombre de Slovènes avait diminué de 788 membres, les Italiens de 1.022, les Bosniaques de 3.147 et les Serbes de 3.141.

 

La plupart de ceux qui s'étaient fait enregistrer comme Istriens en 1991 avaient compris que la Croatie était devenue un Etat de droit et c'est pourquoi ils avaient de nouveau accepté leur nationalité. Mais, comme pour le reste de la population de l'Istrie, ils avaient conservé leur caractère istrien qui n'étaient plus en conflit avec le caractère croate.

 

Pas moins de 179.945 habitants déclarèrent avoir le croate pour langue maternelle, ce qui signifie que 41.600 individus qui n'étaient pas croates (parmi lesquels les Italiens mais aussi des membres d'autres peuples, en particulier des Macédoniens, des Albanais et des Serbes), avaient donc le croate pour langue maternelle. C'est ainsi que se poursuivait le processus observé pour l'année 1991. L'italien était la langue maternelle pour 15.867 habitants (parmi lesquels on trouve ceux qui s'étaient déclarés en tant que Croates). Après le croate et l'italien, les langues les plus représentées en Istrie sont : le slovène (1.894), l'albanais (1.877), le serbe (1.808) et le bosniaque (1.244).

 

Dans la Zupanija d'Istrie, selon le recensement de l'année 2001, c'est l'Eglise catholique qui compte le plus grand nombre de fidèles, 161.132. En deuxième position vient la communauté religieuse islamique qui compte 8.623 membres. Le petit nombre de croyants de l'Eglise orthodoxe (les Serbes, les Macédoniens, les Monténégrins), ou encore leur déclaration d'athéisme ou leur absence de déclaration (28.112) ne peut être expliqué de manière simple étant donné qu'on a affaire à des processus complexes. Il est tout à fait certain que la peur d'être stigmatisé existe encore mais le fait n'en est pas moins qu'il s'agit d'une partie de la population qui auparavant n'avait pas non plus manifesté d'orientation confessionnelle et qui ne pratiquait pas de religion.

 

La caractéristique régionale de l'Istrie se manifeste plus spécialement dans l'ensemble du développement administratif et historique. Dans la période la plus récente, l'insistance régionale provient à n'en pas douter de la concurrence permanente exercée par Rijeka en tant que métropole croate de l'Adriatique septentrionale mais aussi du fait qu'en créant la ZOR, l'Istrie n'avait pas obtenu l'occasion de se développer rapidement. C'est ce qui explique le renforcement de l'individualité régionale de l'Istrie avec Pula comme centre vigoureux. Il existe pour cela suffisamment de raisons économiques, sociales, politiques, voires culturelles.

 

L'économie a traversé dans la période allant de 1991 à 2001 au moins trois phases d'ascension et de chute en fonction de la guerre, des sanctions économiques, de la privatisation et des processus généraux de la transition. L'économie istrienne avait dû satisfaire en très peu de temps les conditions afin de s'insérer dans la division internationale du travail et du marché mondial, ce qui au moment des turbulences et des circonstances évoquées avait présenté de lourdes difficultés.

 

Bien que la Zupanija d'Istrie possède de nombreuses surfaces cultivables, hormis quelques endroits, on n'est pas en mesure d'y appliquer les techniques de l'agronomie moderne, ce qui fait que l'agriculture est en grande partie extensive.

 

La culture d'olives a progressé durant les dernières années, en particulier dans la région de Porec. Les vignobles et les vergers sur les territoires de Buje et de Porec donnent de bonnes récoltent mais ils ne suffisent qu'au marché interne. Les processus de développement de l'agriculture à la fin des années 80 se sont poursuivis dans les années 90, notamment dans le maraîchage. La stagnation du tourisme au cours de la guerre et lors des quelques années qui ont suivi s'est reflétée sur l'agriculture en raison d'un achat incertain des produits agricoles.

 

Dans la Croatie indépendante s'effondre systématiquement la pêche istrienne que ce soit à cause d'une technique de pêche obsolète et des embarcations anciennes, à cause des prises incontrôlées faites par les chalutiers ou encore en raison des réglementations légales demeurées floues et qui entravent le développement de la pêche.

 

Il semble que l'industrie minière ait disparu en Istrie. A la fin du 20ème siècle la bauxite d'Istrie a fait face à de grosses difficultés financières et à des faillites tandis que les charbonnages d'Istrie fermaient leurs portes. La population qui dépendait de ces industries s'est progressivement réorientée vers d'autres activités. Une de ces réorientations professionnelles les plus lucratives est celle allant dans le sens du développement touristique rural ou de l'agrotourisme qui gagne du terrain dans les villages pittoresques du centre de l'Istrie.

 

La majorité des entreprises istriennes de l'industrie du travail des métaux, de celle de la construction navale et mécanique, de l'industrie alimentaire, électronique et chimique, est passée par la phase de la reconversion et de la privatisation. Dans ce processus de privatisation, les entreprises étrangères ont racheté les industries les plus attrayantes et les plus rentables ou alors elles ont participé au processus de recapitalisation de manière à devenir copropriétaires.

 

Les entreprises istriennes les plus développées qui réalisent un profit substantiel sont Brodogradiliste Uljanik (chantier naval) et Tvornica duhana Rovinj (secteur du tabac), qui sont en même temps parmi les principales en Croatie étant donné qu'elles trouvent des débouchés à l'étranger.

 

Il va de soi que le tourisme incite d'autres branches de l'économie à se développer, évidemment l'hôtellerie et le commerce mais aussi le secteur agricole, en particulier dans les régions qui gravitent autour des principaux centres touristiques. C'est pourquoi la majeure partie des projets de développement dans le réseau de communication (que l'on appelle istarski ipsilon) a été réalisée.

 

La population de l'Istrie s'est fortement appauvrie au cours de la dernière décennie du 20ème siècle, avant tout lors de la guerre lorsque les salaires et les pensions diminuèrent, devinrent irréguliers ou cessèrent même d'arriver, et lorsque les banques qui tenaient l'économie istrienne firent banqueroute les unes après les autres. Ainsi en fut-il avec l'Istarska banka et la Ljubanska banka. La population resta privée de ses dépôts en devise ou alors ses propres économies lui furent acquittées sur des périodes plus longue avec l'option d'utiliser ces fonds afin de faire revivre la petite économie. L'appauvrissement de la population en Istrie a culminé dans les dernières années du siècle passé lorsque firent faillite de nombreuses firmes et petits entrepreneurs, ce qui augmenta le nombre de personnes sans emploi.

 

La situation politique dans la partie croate de l'Istrie est également spécifique. Lors des premières élections plurielles de l'année 1990, quinze députés venus d'Istrie étaient entrés au Parlement croate. Dans la plus grande partie de la Croatie, c'est la Communauté démocratique croate (HDZ) qui l'avait emporté mais en raison de sa politique aux accents croates et en raison de quelques erreurs commises en Istrie, ce parti n'étaient pas apprécié et les électeurs lui refusèrent leur soutien. Les Istriens ont du mal à se débarrasser des habitudes et des fardeaux du communisme et c'est pourquoi la majorité des voix furent d'abord récoltées par des communistes réformés puis à partir de 1993 par le Sabor démocrate istrien (IDS). Ce dernier a pour sa part fondé sa politique par principe mais aussi par volonté de défi sur le multilinguisme et la pluralité culturelle de tous les peuples qui vivent en Istrie, c'est à dire sur un certain nombre d'acquis historiques. Le rapport conflictuel entre l'Istrie et Zagreb, durant et après la Guerre pour la patrie, est aussi à chercher dans les revendications formulées par l'IDS afin de facilité à l'Istrie une plus grande autonomie politique que dans les autres zupanija(s). Une telle exigence n'était pas comprise ni admissible pour la majeure partie de la Croatie. Le slogan "L'Istrie, région dans l'Europe des régions" porte en soi davantage que la vieille formule désuète et populaire de l'autonomie. Quoi qu'il en soit, il s'agissait d'un conflit du régionalisme qui était masqué dans le contexte européen et du durcissement de la ligne nationale croate, laquelle à son tour ne comprenait pas la particularité ethnique et historique de l'Istrie. Les autres partis en Istrie n'engrangent aucun succès notable mais ils contribuent certainement à enrichir l'éventail politique de la péninsule.

 

Source : Darko Dukovski, Istra - kratka povijest dugoga trajanja (Istrie - une brève histoire de longue durée), Istarski ogranak drustva hrvatskih kniževnika, 2004, p. 223-228. 

 

 

Les partis régionaux, bastion de la contestation ?

 

Dans son ouvrage consacré à la Croatie depuis l'effondrement de la Yougoslavie, la philosophe R. Iveković voit dans les partis régionaux la première source d'opposition au régime de F. Tuđman :

 

"L'opposition démocratique s'est recrutée en premier lieu dans les milieux régionaux de résistance à un pouvoir centralisé, en Istrie et en Dalmatie, et un dans un petit milieu urbain de résistance idéologique"[89]

 

Le régionalisme est en effet une réalité de la politique croate, avec, comme nous l'avons vu, l'existence de plusieurs partis régionaux de tailles diverses ayant des revendications spécifiques. Les deux formations les plus importantes sont l'IDS (Assemblée démocratique istrienne) en Istrie et le DA (Action dalmate) en Dalmatie. Nous étudierons les grandes lignes de leurs programmes, avant de voir de quelle manière le parti au pouvoir appréhende leurs activités politiques.

 

L'Istrie forme une péninsule au nord-ouest de la Croatie comprenant approximativement 250.000 habitants, dont une minorité italienne d'environ 30.000 personnes. L'IDS, parti peut-être le plus actif dans la lutte contre le régime (mouvement anti-guerre, résistance contre le racisme et contre le centralisme) et qui est à la tête de l'échelon local depuis les élections de 1993, n'a jamais laissé la possibilité au HDZ de s'imposer en Istrie. Pour cette raison, la région est fréquemment qualifiée de communiste, de "yougonostalgique" et d'irrédentiste par le président croate.[90] L'IDS considère en effet l'Istrie comme un ensemble homogène, indépendamment des frontières existantes (Croatie, Slovénie, Italie), c'est à dire comme une province transnationale et pas uniquement une partie de la Croatie.[91] A l'aune des spécificités historiques, économiques et culturelles de cette région, les dirigeants de l'IDS aspirent à une plus grande autonomie, tout d'abord au niveau local : "l'autonomie locale, c'est la démocratie ; le régionalisme, c'est la démocratie" affirme en ce sens L. Delbianco, conseiller municipal.[92] L'appartenance à la Croatie n'est en aucun cas mise en doute : "nous avons été et nous resterons une entité croate." [93] Outre le caractère centralisé du régime, les membres de l'IDS reprochent à Zagreb de percevoir la quasi totalité des revenus produits en Istrie. Selon L. Delbianco, sous le régime socialiste, l'Istrie contrôlait approximativement 40% ds revenus qu'elle générait (en majorité liés au tourisme), alors que Zagreb devenu indépendant n'en octroie que 9% à l'Istrie. Paradoxalement, le HDZ qui reprochait au centre de Belgrade de prélever une trop forte somme sur les revenus croates reproduit le même schéma à l'échelle de la Croatie.

 

En 1994, l'IDS signe une "Déclaration sur l'Eurorégion" avec deux autres partis (la Diète démocratique istrienne et le Rassemblement démocratique istrien), définissant celle-ci comme une région transfrontalière suivant le modèle de la Charte européenne de l'autonomie locale et de la Charte européenne de coopération transfrontalière.[94] La volonté de construire une Istrie sans frontières, au sein de laquelles hommes et capitaux circuleraient librement, est aussi liée au fait que l'IDS place les bonnes relations avec l'Italie au premier rang de ses priorités, étant donné les liens culturels et économiques évidents entre l'Istrie et l'Italie, mais aussi à cause de la minorité croate de la région ayant quitté la Croatie pour l'Italie.[95] La même année, le projet d'autonomie est formulé de manière concise, dans le cadre plus général d'une génération, comme l'explique I. Pauletta (fondateur de l'IDS), pour l'hebdomadaire Globus :

"La Croatie devrait être un pays fédéral, composé de six ou sept, au maximum huit régions fédérales. En plus de cela, chaque région pourrait avoir son propre degré d'autonomie, qui dépendrait des circonstances historiques et de sa composition ethnique. L'Istrie devrait avoir son propre Parlement, avec un pouvoir législatif et une complète autonomie dans les domaines de la culture et de l'éducation (...) et les autorités locales devraient aussi avoir leur mot à dire sur les questions concernant l'immigration."[96]

 

La présentation des revendications de l'IDS par le HDZ est toute autre. F. Tuđman, défenseur d'une Croatie centralisée, classe le parti régional parmi les "ennemis de l'Etat".[97] Celui-ci pousse en effet la définition de l'autonomie de l'IDS à l'extrême, en l'identifiant à la "création d'une nation istrienne spécifique qui serait placée en dehors de la Croatie."[98] Allant plus loin encore, le président croate développe son argumentation en expliquant à quel point la position de l'IDS est néfaste, similaire à celle des politiciens extrémistes des pays voisins, Italie et Slovénie, qui revendiquent l'Istrie comme un territoire leur revenant de droit.[99] La rhétorique présidentielle évite toutefois de ne pas heurter la sensibilité régionale des Istriens, et les "qualités spéciales de l'Istrie" sont reconnues.[100] Ainsi F. Tuđman essaie-t-il à la fois de rassurer les habitants de l'Istrie en leur faisant comprendre qu'il est conscient des spécificités de cette région, et de les mobiliser en leur révélant les desseins dissimulés de l'IDS, qui, une fois réalisés, feraient de la Croatie une fédération à même de déstabiliser le pays et à plus long terme de réincorporer la Croatie dans une plus grande entité fédérale.[101] Ce n'est pas la première fois que la réintégration de la Croatie à la Yougoslavie est présentée par le président croate comme le pire déroulement possible, mais cela n'a aucune répercussion majeure sur les votes de l'Istrie si l'on en juge par les résultats du HDZ aux élections. En revanche, la crise de l'IDS et le renvoi de sept de ses membres en février 1994 a soulevé l'hypothèse d'une intervention du HDZ, connu pour sa tactique d'"infiltration" au sein de partis devenus gênants.[102] Cette thèse pourrait d'ailleurs être corroborée par le transfert de l'ancien député IDS, D. Jelenkovic, dans les rangs du HDZ. Néanmoins, un rôle éventuel du HDZ ne doit pas non plus effacer l'existence probable de réels contentieux à l'intérieur du parti istrien, entre le groupe de E. Martincic, de I. Herak, et celui du président I. Jakovcic. [103] Si cette scission a secoué l'IDS, elle ne semble pas avoir remis en cause sa suprématie sur le HDZ en Istrie.

 

*** 

 

89 Rada Iveković. La Croatie depuis l'effondrement de la Yougoslavie. Paris : l'Harmattan, 1994, p. 42.

90 Vreme, 9 août 1993.

91 IDS. Programska deklaracija Istarskog demokratskog sabora (Déclaration de programme de l'Assemblée démocratique istrienne), 1991.

92 Vecernji list, 12 juillet 1993.

93 Ibid.

94 Deklaracija o Euroregiji Istri (Déclaration sur l'Eurorégion Istrie), 1994.

95 San Markotich. "Istria seeks autonomy". RFE/RL Research Report, 10 septembre 1993, vol. 2, n°36, p. 23. 15.000 à 25.000 personnes auraient quitté l'Istrie pour l'Italie en 1992, rejoignant approximativement 70.000 Croates vivant là-bas.

96 Globus, 8 juillet 1994. Cité in : Stan Markotich. "Croatia's Istrian Democratic Alliance". RFE/RL Research Report, 26 août 1994, vol.3, n°33, p. 15.

97 Feral Tribune, 9 mai 1994.

98 Vjesnik, 29 juillet 1993.

99 Le Figaro, 27 juillet 1994, cité in : Stan Markotich. "Croatia's Istrian Democratic Alliance", op. cit., p. 15.

100 Vjesnik, 29 juillet 1993.

101 Ibid.

102 Stan Markotich. "Croatia's Istrian Democratic Alliance", op. cit. p. 18.

103 Les critiques d'E Martincic ont été essentiellement dirigées sur les leaders de l'IDS et leur incapacité à gérer le parti ainsi que des critiques plus personnelles. Vjesnik, 27 février 1994.

 

Source : Diane Masson - L'utilisation de la guerre dans la construction des systèmes politiques en Serbie et en Croatie 1989-1995, L'Harmattan, 2002. p. 242-244.

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Istrie

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