Vedrana Rudan (II)

Publié le 7 Septembre 2013

Vedrana Rudan

 

Vedrana Rudan et les Balkans : "la lutte pour la survie quotidienne exclut la révolte"

 

Le temps n’est plus aux polémiques sur la langue ou l’identité nationale mais, en Serbie comme en Croatie, seule compte la bataille difficile pour la survie quotidienne. Dans un tel contexte, toute révolte citoyenne est exclue. L’analyse provocatrice, pessimiste et désenchantée de l’écrivaine et blogueuse croate Vedrana Rudan, qui confie au passage son admiration pour Tito...

 

L’écrivaine croate Vedrana Rudan est auteur de bestsellers qui s’arrache dans toute la « région ». Sur son blog très suivi, elle commente l’actualité d’une plume acerbe...

 

 

Blic (B) : La Croatie vient d’entrer dans l’Union européenne et elle risque déjà des sanctions à cause de la « loi Perković »...

Vedrana Rudan (V.R.) : La « loi Perković » représente une tentative gouvernementale de protéger les criminels de la période yougoslave. Je les comprends. Perković sait beaucoup de choses sur les pères des politiciens qui prétendent aujourd’hui lutter pour notre meilleur avenir. C’est pourtant une bataille perdue. Le gouvernement croate, qui n’a aucune souveraineté réelle, cédera aux pressions. L’Allemagne souhaite punir Perković pour l’organisation du meurtre de Stjepan Đureković, non pas parce que Stjepan Đureković était Croate, mais parce qu’il était un espion allemand. Jusqu’à maintenant, on prétendait que ce meurtre avait été commis par des membres de l’UDBA, les services yougoslaves, dirigés par Arkan. Nous avons tous très bien compris qui a tué et qui a été la victime...

B : Protégeons-nous nos criminels ?

V.R. : Que signifie « nous » ? Si vous pensez à des gens comme vous et moi, vous êtes très optimiste. Nous ne protégeons rien ni personne, parce que nous ne décidons de rien. Si c’était à nous de décider, il est très probable que nous nous attaquerions à des criminels actuels, plutôt qu’à ceux des années 1950... L’ancienne puissance de l’Udba dans la région n’est rien par rapport à celle des clans qui sévissent aujourd’hui dans la région.

B. : Les polémiques sur la langue semblent s’estomper - parlons-nous serbe, croate, bosnien, monténégrin ou bien une seule langue ?

V.R. : La langue était un sujet de discussion tant que nous avions de quoi manger. Aujourd’hui, tout le monde se fout de la langue. Les gens ordinaires, les nôtres ou les vôtres, en Croatie comme en Serbie, se taisent et cherchent la nourriture dans les poubelles. La faim tue tout besoin d’analyse linguistique.

B. : Le destin de Jovanka Broz est à nouveau d’actualité à cause de son état de santé...

V.R. : La Serbie s’est conduit d’une façon répugnant à l’égard de la camarade Jovanka Broz, et vous continuez à le faire. Vous avez d’abord supprimé tous ses droits fondamentaux, elle a vécu dans la misère, dans des conditions lamentables, et maintenant tous les médias serbes spéculent sur l’état d’avancement de son cancer des poumons. Tous les médecins serbes devraient avoir honte de ce manque d’éthique professionnelle. Tous les patients, y compris Jovanka Broz, devraient avoir droit à la protection de leurs données personnelles. Il faut manquer des principes de base d’une bonne éducation pour faire subir cela à la patiente Jovanka Broz. Cette femme n’a fait aucun mal à votre pays.

B. : Quel est votre position concernant Tito ?

V.R. : Quand j’ai vécu en Yougoslavie, je pensais que ce pays était une prison des peuples. Aujourd’hui, je meurs de nostalgie, tout comme, j’en suis sûre, au moins 19.999.999 personnes à travers tout le territoire de l’ancienne Yougoslavie. Aujourd’hui, Tito est plus grand que jamais.

B. : Quel est la situation des citoyens croates, serbes et de toute la région en général ? Quel est le sens de ce terme de « région » ?

V.R. : « Région » ? Pourquoi les médias qualifient-ils de « région » le territoire d’une Yougoslavie qui n’est plus ? Pour nous faire avaler le fait que l’on vit à nouveau dans la fraternité et l’unité ? Fraternité dans le sang, unité dans la misère. Je n’ai jamais beaucoup apprécié ce « peuple » que Njegoš a si bien décrit il y a très longtemps. Les Serbes et les Croates devraient relire Njegoš pour comprendre ce qui nous arrive. A vrai dire, ses livres ne sont plus tellement accessibles. Il est beaucoup plus facile de trouver un texte sur la relation entre l’homme d’affaires serbe Milan Popović et la star croate Severina. Rien n’éloigne les Croates et les Serbes les uns des autres. Les mêmes criminels contrôlent les deux territoires. Les banques sont les mêmes et la véritable langue officielle est l’anglais...

B. : On dit souvent que les gens ordinaires sont pour la réconciliation.

V.R. : Ce sont aussi « les gens ordinaires » qui provoquent des incidents et qui ont commis des carnages.

B. : Quels sont nos similitudes ? Et nos différences ?

V.R. : « Les gens ordinaires » de la région se sont entretués comme font actuellement les « gens ordinaires » en Syrie, en Égypte ou ailleurs. Le tout-puissant capital décide de faire éclater tel ou tel pays et il le fait à l’aide des médias, des politiciens locaux, des armes distribuées aux « rebelles ». L’homme est le seul animal qui fasse la guerre, et les « gens ordinaires » sont les animaux qui font la guerre dans des conditions contrôlées. Quel est le résultat final obtenu par nos « guerriers » ? Ils ont perdu la vie, leurs bras, leurs jambes, leurs maisons... Pourtant, tout aurait été si simple à comprendre, déterminé par cette fameuse vieille haine croato-serbe ? Si cela était vrai, pourquoi les Américains ont-ils donc gagné notre guerre ?

B. : L’église est trop influente en Croatie, comme en Serbie. Quelle est la solution ?

V.R. : Il n’y en a pas. Si les brebis acceptent que leurs bergers conduisent des voitures de luxe, violent les mineurs, ne paient pas d’impôt et se fassent payer par l’Etat, pourquoi changer ? Ils affirment que l’empire céleste est à nous. En attendant, les bergers continueront à se moquer de nous jusqu’à ce que la mort ne nous sépare.

B. : Y-a-t-il dans la région un seul gouvernement prometteur ou quelques hommes politiques exemplaires ? Par exemple, le ministre des Finance croate Slavko Linić est très populaire...

V.R. : Quelle question ! Y a-t-il un médicament universel pour le cancer ? Y a-t-il des vierge au bordel ? Le bois peut-il se transformer en or ? Le politicien Slavko Linić a-t-il un visage humain ? Être un politicien et une personne humaine chaleureuse, voici des choses incompatibles. Je connais Slavko Linić personnellement depuis des années. Je suis désolée que ceux qui l’aiment ne le connaissent pas. Il est facile de jouer à la rigueur avec des petits poissons. Il faut s’attaquer à un requin et cela est beaucoup plus difficile, parce que les Todorić ont les dents longues.

B. : Quelle est la position des citoyens ?

V.R. : Foutue.

B. : Quand romprons-nous le silence ? Que faut il encore attendre ?

V.R. : La lutte pour la survie exclut la rébellion. Si on élève sa voix, on risque une balle au front. Nous pouvons choisir entre la révolte suivie de la mort subite et une mort lente, par étapes. Il me semble que « la région » préfère crever en étapes.

B. : Y a-t-il un espoir de se libérer de cet esclavage ?

V.R. : Non.

 

 

 

Propos recueillis par Nataša Bogović

Traduit par Jasna Anđelić

 

Source : balkans.courriers.info, le 7 septembre 2013.

Article paru à l'origine sur blic.rs, le 2 septembre 2013.

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

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