Seadeta Midžić

Publié le 24 Mai 2013

Seadeta Midžić

 

 

 

Biographie

 

Musicologue et diplomate, étudiante à la Sorbonne en 1968-1970, Seadeta Midžić a été secrétaire d'Etat aux relations internationales, puis conseillère culturelle à l'ambassade de Croatie à Paris de 2005 à 2009. Elle a été commissaire de la saison "Croatie, la voici".

 

 

 

Interview

 

Seadeta Midzić, la Croatie a-t-elle toujours connu des frontières précises, ou a-t-elle vécu, comme la Pologne et la Lituanie, de brutaux changements de contours ?

­— Je cite souvent un historien de l’art, Radovan Ivančević, qui a très bien décrit cette situation dramatique mais aussi enrichissante : « Le territoire de la Croatie a une place toute particulière dans l’espace culturel européen parce qu'il était la frontière, mais aussi le point de rencontre de l’Église catholique et de l’Église orthodoxe, de l’Islam et de la Chrétienté. Il ne s’agit pas seulement de la fameuse ligne de séparation entre l’Ouest et l’Est (Empire romain d’Occident et Empire romain d’Orient, Empire franc et Empire byzantin, plus tard Empire autrichien et Empire ottoman) mais aussi du lieu de rencontre du Nord (Europe centrale) et du Sud (Méditerranée). » Les Croates s’installèrent vers l’an 800 dans la province romaine de Dalmatie, une principauté se forma au IXe siècle. Puis vint le temps du royaume croate, qui communiquait avec tous les peuples et états de son entourage géographique et culturel (Venise et les villes italiennes de l’autre côté de l’Adriatique, au Nord l’Autriche et la Hongrie au Nord, et à l’Est la Bosnie qui, au XVe siècle, fut envahie par les Turcs et fit partie jusqu’au milieu du XIXe siècle de l’Empire ottoman, comme d’ailleurs, au Sud, le Montenegro). Les grands seigneurs croates embrassèrent assez vite le christianisme. Mais les Croates, « le plus latin des peuples slaves », a vécu dans le domaine de la musique sacrée médiévale quelque chose d’unique en Europe, je crois, qui reflète bien la position particulière de la Croatie.

 

Quelles ont été les conséquences musicales de cette situation ?

— Parallèlement avec le chant grégorien et le répertoire en latin qui a accompagné les cérémonies liturgique de l’Église catholique romaine, il existait un chant glagolitique, plus simple, populaire, qui accompagnait la liturgie slave en Dalmatie, d’abord en ancien slavon de l’Église, puis également en croate. On possède beaucoup de documents sur le chant grégorien en Croatie, les codici importés d’ailleurs ou écrits dans les scriptoria des villes dalmates (le plus ancien date du XIe siècle), mais on n'en a pas pour le chant glagolitique. Cette tradition a survécu surtout sur les îles et en Istrie presque jusqu’à nos jours. « Dalmatica », le programme des ensembles Dialogos et Kantaduri, est une interprétation artistique brillante, du point de vue non seulement de la musique, mais aussi de la langue et de l’écriture. Dans cette langue, le slavon ancien de l’Église, et l’écriture glagolitique (inventée par Constantin pour les langues slaves en Moravie au IXe siècle), on a écrit des livres liturgiques et bibliques, importants aussi pour la littérature croate du Moyen-Âge. Dans les débuts de l’imprimerie, au XVe siècle, on a fabriqué de très beaux livres dans les imprimeries de Croatie, ainsi qu’à Venise. Ce phénomène culturel et musical a intéressé les ethnomusicologues, comme l’avait déjà fait le riche folklore croate au XIXe siècle. On a effectué des recherches et on a beaucoup écrit sur cette culture spécifique. On a aussi enregistré relativement tôt ce chant conservé dans la tradition populaire.

 

Glagolitique : ce mot, pour un mélomane, évoque Janaček…

— Tout le monde connaît la Messe glagolitique de Janaček, mais en Croatie, à la toute fin du XXe siècle, Igor Kuljerić, en s’appuyant sur son expérience de la musique expérimentale et de l’avant-garde, a écrit un Requiem glagolitique croate. En reprenant la forme du requiem latin, il a exprimé toutes les influences que ce territoire de la côte adriatique a subies et produites. Cet apparent dualisme latin/croate est présent dans toute la culture croate, même dans la politique : on sait qu’au parlement croate la langue officielle était le latin jusqu’au milieu du XIX siècle ! Marko Marulić (1450-1524), le « père de la littérature croate » avec sa Judith en vers croates, est aussi un grand représentant de la littérature néolatine et de la poésie humaniste. Ses œuvres étaient publiées en plusieurs éditions dans nombre de grands centres de l’Europe de son temps. Il s’agit, comme le disent les experts, de la littérature d’un tournant : la littérature croate fait alors un pas décisif vers son « européisation » en acceptant en même temps la tentation du latin. Katarina Livljanić, avec son interprétation de Judith, a admirablement exprimé la richesse de la langue croate de Marulić et de l’héritage musical. Il est significatif qu’Ivo Malec se soit inspiré pour Epistola, cantate pour solistes, chœur et orchestre, d’une lettre de Marko Marulić adressée au pape Adrien VI. Une lettre implorant son aide pour résister à l’invasion des Turcs à Split, ville natale de l’écrivain. Réagissant ainsi à l’histoire de la Croatie, son pays d’origine, Malec partage avec Marulić l’horreur devant le silence de l’Occident, indifférent aux souffrances des Croates.

 

Y eut-il un art courtois en Croatie ? des Minnesänger ?

­— Oui mais il ne s’agit pas d’art formé. On mentionne par exemple en 1284 les « citharistes » (Čestivoj et Andrija), qui étaient sûrement au service des aristocrates croates : peut-être ont-ils également chanté. Dès le Moyen-Âge, des musiciens de Dubrovnik, Zagreb ou Split venaient d’Allemagne, d’Italie, ou étaient d’origine française (plus précisément franco-flamande) : Lambert Courtois, par exemple, au XVIe siècle, était tromboniste et a dédié l’un de ses livres de madrigaux aux nobles de Dubrovnik. De ce même cercle de patriciens qui régnaient dans la République de Dubrovnik, vient le compositeur des premières symphonies croates, Luka Sorkočević, par ailleurs diplomate (en France et à la cour de l’empereur Joseph II, à Vienne, où il a rencontré Haydn et Gluck). Il a reçu ses premières leçons de musique de Valente, un musicien italien de Dubrovnik, mais il a aussi étudié la composition à Rome. Son fils Ante était lui aussi compositeur. L’un de ses maîtres était Julije Bajamonti qui a vécu a Split. Médecin, compositeur, archéologue, Bajamonti était d’origine italienne, mais comme tous ces musiciens qui arrivaient dans les villes croates, il s’est plongé dans ce nouveau milieu culturel. Bajamonti parle ainsi dans ses lettres de la « nostra lingua croata ».

 

Et la Réforme ? A-t-on vu l’apparition d’un Bach croate ?

— Les idées étaient là, et le protestantisme eut une certaine influence. Matija Vlačić Ilirik (Flacius) était l’ami de Luther, il a publié des œuvres importantes en Istrie. Dans la Croatie du Nord, Juraj Zrinski, le fils de Zrinski, héros de la bataille contre les Turcs de Siget et héros de l’opéra d’Ivan Zajc Nikola Šubić Zrinski (1876), est devenu protestant. Il a fondé une imprimerie à Nedelišće où on a publié le Nouveau Testament ainsi que des livres sacrés en croate. Sur le plan musical, la fervente Contre-Réforme qui a suivi fut elle aussi riche de conséquences. Quant aux orchestres qui existaient à cette époque en Croatie, il a fallu concentrer les forces dont on disposait pour réaliser les idées des grands centres et des mouvements culturels européens, autant que le permettait le destin d’un pays déterminé par les facteurs politiques et économiques.

 

Haydn était-il vraiment croate ?

— On s’amuse avec ça, car il y avait des Croates à Eisenstadt. Aujourd’hui encore beaucoup de gens y parlent croate, de même qu’il y a beaucoup de Haydn à Zagreb. Et puis, musicalement, il y a cette mélodie de Gradisce, citée par Haydn, qui nous fait dire, en exagérant un peu, que Haydn était bien croate !

 

Nous avons tout à l’heure évoqué le XIXe siècle et le nouvel intérêt suscité par les cultures populaires…

— C’est le mouvement politique, patriotique, romantique, du renouveau national. Dans la Croatie désunie, affaiblie, germanisée (à Zagreb le théâtre était allemand, même le quotidien de Zagreb était en langue allemande), on a fait preuve dans les années 1830 d’une énergie étonnante, et on s’est consacré avec un élan incroyable à la culture en stimulant la littérature en la langue croate, en ouvrant des bibliothèques. Et en s’appuyant tout naturellement sur les chansons populaires, on a composé des chansons avec lesquelles on cherché à mobiliser toute la société et surtout à conquérir la scène du théâtre et les salles de concert. Ferdo Livadić, un noble amateur talentueux, est un des premiers à avoir écrit des chansons sur des textes croates. Il est notamment l’auteur d’un beau notturno pour piano, forme rare à cette époque, immédiatement après Field mais avant Chopin. Dans cette petite ville qu’était Zagreb, on a fondé en 1827 le Musikverein (institut musical) muni d’une école musicale (de même à Varaždin et à Osijek), puis une Société illyrienne de la musique consacrée à la recherche et à la présentation des chansons croates populaires et sacrées. (Mais la vraie origine de la musique populaire croate, on va la trouver dans les œuvres de la génération des compositeurs actifs entre les deux guerres mondiales.) Conscients de l'importance de la musique, les personnalités qui ont guidé le mouvement ont trouvé les moyens, avec beaucoup d’enthousiasme, d’aider le jeune Lisinski à composer un opéra, Amour et malice, joué en 1846 avec un énorme succès. On lui a donné aussi la possibilité de continuer à Prague ses études de composition commencées à Zagreb. Amour et malice venait après Ivan Soussanine de Glinka, le premier opéra qui ait vu le jour dans le monde musical slave. Par aileurs, au commencement du XIXe siècle, on a pu entendre à Zagreb les opéras de Rossini qu’on aimait beaucoup (mais aussi, trois ans après la création en 1828, La Dame blanche de Boieldieu) et de grands œuvres comme La Création de Haydn. La professionnalisation de la musique se prépare au cours de cette période, où se trouvent les racines de l’Académie de la musique ouverte au commencement du XXe siècle.

 

Y a-t-il toujours un festival d’opéra à Split ?

— Oui. Il y a aussi un grand nombre de festivals sur la côte, notamment vers Dubrovnik, mais qui ne peuvent pas faire concurrence aux grands festivals qui ont lieu ailleurs en Europe. Il existe aussi une biennale de musique contemporaine à Zagreb. Milko Kelemen, le fondateur de cette biennale, a écrit plusieurs opéras dont un d’après L’État de siège de Camus (commandé par Rolf Liebermann pour l’Opéra de Hambourg), un autre d’après Le nouveau locataire de Ionesco, ainsi qu’un oratorio inspiré des Mots de Sartre.

 

Quelle était l’attitude du régime communiste envers la musique ? Y avait-il obligation, comme en URSS, de se conformer aux canons du réalisme socialiste ?

— Oui, c’était dur, nous étions contrôlés, nous avons vécu dans l’isolement, les idées nouvelles étaient suspectes. Les dates importantes qui ont annoncé le changement sont la rupture avec l’URSS en 1948, les premières nuances intervenues dans les discours des plus grands écrivains lors du congrès des écrivains yougoslaves à Bled, en Slovénie, en 1951, le manifeste du groupe des architectes et peintres EXAT de Zagreb en 1951, qui parle de l’abstraction, s’engage pour la synthèse de toutes les disciplines des arts visuels et de la communication visuelle. C’était un geste très courageux dans cette époque de réalisme socialiste obligatoire. L’accumulation des connaissances, les recherches et les gestes individuels des artistes ont préparé la grande ouverture qui eut lieu au début des années 60. Zagreb, en quête d’une réponse désespérée et immédiate aux demandes artistiques et sociales, est devenu un lieu de rencontre et de percée des idées nouvelles qui se sont cristallisées à travers des manifestations comme la Biennale de la musique contemporaine de Zagreb et le mouvement artistique des Nouvelles Tendances, fondées en 1961. Il ne s’agissait pas seulement d’art : ces manifestations étaient l’expression des forces intellectuelles et sociales croates qui se manifestaient de façon créative à cette époque, et furent perçues comme telles sur le plan international. Le compositeur Milko Kelemen, fondateur de la Biennale, a invité des musiciens illustres tels que Messiaen, Stockhausen, Kagel, Cage, Stravinsky, Berio, Chostakovitch, Britten, avec les plus grands interprètes de la musique contemporaine et des maisons d’opéra comme celle de Hambourg. Il y avait aussi des symposiums avec théoriciens, musicologues et critiques. La concentration des efforts a transformé la périphérie en centre provisoire. L’espace frontalier a été exploité avec sagesse comme un lieu de rencontre entre l’Est et l’Ouest. Zagreb est ainsi devenu, durant une décennie, un centre culturel européen à l’activité intense, spécialement sur le plan musical. La voie était ouverte aux compositeurs croates qu’on va entendre à Paris grâce au week-end conçu par Radio France.

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Musique

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