Miljenko Horvath

Publié le 19 Avril 2013

"Miljenko Horvath : la vérité intime du geste"

 

 

Miljenko Horvat, (Varaždin, 1935 – Zagreb, 2012), a vécu à Paris avant de s'installer à Montréal en 1966. Architecte de formation, il détient aussi une maîtrise en arts plastiques. Il a participé, à Zagreb, aux activités du groupe Gorgona et fut également le coéditeur de l'album Art ex Machina en 1972 et la collection 1+1 en 1972-1973.

Il a participé à plus de 150 expositions personnelles ou de groupe, notamment : en solo au Musée d'Art Contemporain de Montréal en 1972 et 1980 ; au Centre Culturel Canadien à Paris et à Bruxelles en 1981 ; à la Galerie Gille Gheerbrant à Montréal en 1974, 1976 et 1978 ; au Centre Saldye Bronfman à Montréal en 1982 ; à la Galerie Lacerte Palardy à Montréal en 1993.

Les peintures et les dessins de M. Horvat font partie des collections de plusieurs musées, institutions et corporation, notamment : Musée des Beaux-Arts, Montréal ; Musée d'Art Contemporain, Montréal ; Stedelijk Museum, Amsterdam ; Musée du Québec, Québec ; Air Canada ; Téléglobe Canada.

 

Interview :

Normand Biron : Miljenko Horvat, qu'est-ce qui vous amené vers l'art ?

Miljenko Horvat : Enfant, j'aimais dessiner. Dans les années 50 et 60 à Zagreb, en Croatie, la vie culturelle était fort importante. L'on exposait, par exemple, les estampes japonaises de Hiroshige, des oeuvres de Henry Moore... M'étant inscrit en architecture à l'université, j'ai fait la connaissance du peintre Josip Vanista qui était non seulement mon professeur, mais aussi un artiste important qui m'a encouragé vers le dessin et la peinture. Très averti de ce qui se passait dans le monde et ami de créateurs importants, il a formé et animé un groupe avant-gardiste qui se nommait Gorgona dont j'étais le plus jeune membre. On a publié une antirevue à laquelle ont collaboré, entre autre, Harold Pinter, Victor Vasarely, Diter Rot... J'ai eu ma première exposition personnelle en 1961, à Zagreb. Elle fut très bien reçue, ce qui m'a valu la participation à la Biennale de Paris. En 1962 je me suis installé à Paris et, en 1966, j'ai atterri à Montréal...

 

N.B. : Comment travaillez-vous ?

M.H. : Comme je n'ai pas de théories, ni de grand ou petit système, il m'est très difficile de parler de mon processus de création. Une idée, une image mentale ou réelle, peuvent faire naître un tableau, mais uniquement quand j'en sens la nécessité intérieure. Je n'ai pas de rituel et je ne travaille jamais en fonction d'une exposition. Les oeuvres que je montre sont le reflet de ce que je sentais au moment de leur création. Je ne crois pas que les images surgissent toutes seules, elles se développent au fur et à mesure que je travaille. Au départ, j'ai une idée relativement vague qui mène à des esquisses et par la suite, si l'image me satisfait, je continue. Sinon je détruis. C'est un processus où il n'y a pas de règles ; parfois une oeuvre peut s'élaborer sur une longue durée, mais parfois ça peut prendre un temps relativement court.

 

N.B. : Y a-t-il des thèmes qui vous appellent ?

M.H. : Oui. Mais je ne suis pas certain qu'ils soient nécessairement visibles sur le tableau, car mes tableaux sont plutôt abstraits. Récemment, les événements tragiques qui se sont produits dans mon pays d'origine ont très certainement marqué mon travail actuel.

 

N.B. : Depuis plus de 20 ans, j'admire votre travail et je l'ai toujours trouvé tourné vers l'essentiel, voire le tragique...

M.H. : Bien que je sois très marqué depuis 1990 par les atrocités et les destructions faites dans le pays de ma naissance – on ne peut pas ignorer nos racines, hélas ! - les années antérieures furent des années particulièrement heureuses.

 

 

N.B. : Pourquoi le noir parcourt-il presque toute votre oeuvre ?

M.H. : Je crois que je me sens davantage attiré par le blanc et noir que par la couleur et, effectivement, l'encre et la couleur noires m'ont presque toujours accompagné.

 

N.B. : La lumière ?

M.H. : La lumière n'a pas d'influence sur ma peinture. D'ailleurs, je travaille souvent la nuit.

 

N.B. : Le geste ? La technique ?

M.H. : Le geste surgit d'une réflexion, il n'est jamais gratuit. J'ai déjà travaillé à l'huile, mais maintenant je peins à l'acrylique. Si je privilégie le pinceau, je peux aussi utiliser le crayon gras.

 

N.B. : Et les titres ?

M.H. : Ils sont là uniquement pour permettre d'identifier les tableaux. Il est vrai que certains titres me sont venus après les lectures poétiques ou romanesques, ou après l'écoute de certaines oeuvres musicales ; depuis quelques années ils sont liés aussi aux événements qui m'ont bouleversé. Mais ce qui compte c'est l'oeuvre elle-même et son titre et la date ne servent que de balise chronologique.

 

N.B. : Et pourtant, il y a des suites. Si certains tableaux d'il y a 20 ans comportaient peut-être plus de blanc que d'espace sombre, aujourd'hui il est tangible que le contexte intime de votre regard sur les événements tragiques dont vous êtes témoin semble avoir éloigner le blanc pour faire place à une présence de masse noire dans vos tableaux, qui s'inscrivent sur un gris, là où antérieurement l'on trouvait du blanc...

M.H. : Techniquement, il y a des suites. L'origine de la suite, l'origine de la technique, est parfois fortuite : je prends du papier noir, je coupe, je colle... Cela peut en apparence créer un format, une suite, mais il n'y a pas de préméditation. Il y a du matériel qui m'attire et j'expérimente avec ce matériau qui peut devenir une suite sur papier et, ultérieurement, si j'en sens la nécessité, je peux la transposer sur d'autres matériaux.

 

N.B. : Bien que dans votre oeuvre vous sembliez moins sensible à la couleur, on en trouve la présence ici ou là...

M.H. : Lorsqu'apparaît la couleur, elle répond à une nécessité intérieure. Elle ne souhaite pas embellir le tableau ; je ne tente pas de le rendre moins sévère, moins aride. Si un espace du tableau appelle le rouge, je l'insère, car l'oeuvre à mes yeux le requiert.

 

N.B. : La beauté...

M.H. : La beauté est dans l'oeil de celui qui regarde. Je ne crois pas que l'on puisse la définir. A mes yeux, mes tableaux ne sont pas beaux, et je ne désire pas qu'ils le soient. A travers un regard extérieur, ils peuvent être beaux, c'est possible. Si je regarde le travail d'autres peintres, tels Bonnard, voire Picasso, il est difficile de dire qu'ils font de beaux tableaux; de même, il m'est difficile de parler de la beauté. Quand je fais un tableau, s'il ne me satisfait pas, je le détruis ou je le repeins. Par contre, si le tableau m'agrée, je ne le regarde pas comme beau, mais comme une oeuvre réussie. Remplir le blanc me satisfait, particulièrement si je peux m'y retrouver dans le résultat de ce geste. Si je regarde le tableau que j'ai fait il y a dix ans et que je peux encore me retrouver sans rougir de honte...

 

N.B. : Par ailleurs, vous êtes un collectionneur averti et vous avez une collection d'oeuvres africaines, de photos... Sans parler de beauté, puis-je vous demander ce qui vous attire dans ces oeuvres que vous collectionnez ?

M.H. : Sans fausse modestie, j'ai un esprit très curieux. C'est peut-être ça la beauté de la vie : être toujours capable de découvrir. En s'intéressant à une chose, on en découvre souvent une autre. Je n'aime pas le mot collection lorsqu'il signifie accumuler des choses. J'aime l'art africain, mais je ne suis pas seul, il y a de nombreux artistes, tel Arman et bien d'autres, qui ont des oeuvres africaines. Les pièces d'art africain m'ont beaucoup appris ; c'est un sujet tellement passionnant qu'il me serait difficile d'en réduire l'importance à quelques phrases.

 

N.B. : La découverte de la première pièce africaine...

M.H. : Il m'est difficile de dire le moment de cette première attention à l'art africain. C'est la visite de nombreuses expositions, la lecture de livres sur l'art africain... Ce fut et demeure un long travail...

Pour ne citer ici que quelques exemples : on ne tombe point amoureux de l'art africain, de l'art précolombien, de l'estampe japonaise, au premier coup d'oeil. Il en est de même avec la musique : il me paraît impossible de tomber amoureux de Bach à la première audition d'une de ses oeuvres. C'est un long processus, il faut apprivoiser et se laisser apprivoiser... En ce qui concerne le début de mon grand intérêt pour la photographie, il m'est plus facile d'identifier le moment : c'était au mois de décembre 1962, à Paris, quand je suis tombé par hasard, sur la revue Camera où il y avait un magnifique dossier sur Atget.

 

N.B. : Y a-t-il certains créateurs qui vous ont marqué ?

M.H. : La musique de Jean-Sébastien Bach a très certainement exercé la plus grande influence sur ma réflexion et sur ma vie. Au plan des peintres qui ont marqué ma vie, mais pas nécessairement mon travail, il y a eu Vermeer, Paul Klee, Bonnard, Morandi... Il y a eu aussi le cinéma, la photographie... Bref, un amalgame d'influences. Mais la plus importante fut Bach – ce qui ne m'empêche point d'aimer, par exemple, le jazz. Et, bien sûr, la littérature. Je pense ici à Proust, mais aussi à V.S. Naipau, l'un des plus importants et des plus lucides écrivains de notre époque.

 

N.B. : La solitude...

M.H. : Je ne suis pas très sociable et je suis mal à l'aise avec la plupart des gens à l'exception des amis. Je me sens mal à l'aise avec les gens bien habillés qui parlent savamment et d'abondance et qui discutent de sujets que je connais souvent mieux qu'eux. Ceci dit, je suis une personne très privée et, essentiellement, un peintre solitaire – je ne fréquente pas les vernissages, par exemple. C'est un choix mais, bizarrement, j'ai à la fois un grand sens de l'humour, qui me paraît une qualité importante dans la vie quotidienne. L'on ne peut être solitaire sans être asocial : je n'ai jamais vécu dans la solitude.

 

N.B. : La mort...

M.H. : Je pense très rarement à ma propre mort ; j'espère qu'elle ne viendra pas trop rapidement. Lorsque je pense à la mort, c'est à celle d'êtres qui ont disparu et là, je suis affecté.

 

N.B. : L'éphémérité...

M.H. : La vie est éphémère, c'est vrai. Mais qu'est la vie ? C'est un clin d'oeil dans l'histoire de l'humanité. A titre d'être humain, j'en suis très conscient. Au plan de mon travail, je souhaiterais que ma peinture vive un peu plus longtemps que moi, bien que je n'aie aucun contrôle ni aucune garantie sur la longueur de l'existence ni de moi-même ni de mon travail.

 

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Peintres

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Perret C. 02/03/2014 21:53

J'ai travaillé à l'Université de Montréal en 1969-1970. J'ai rencontré Miljenko.