Kristian Benić

Publié le 27 Avril 2013

Être geek sous Tito : une histoire de l’informatique yougoslave

 

Aujourd’hui largement ignorée, la culture informatique était pourtant bien présente en Yougoslavie à l’époque socialiste. Petit voyage historique (et numérique) dans le monde de la culture « geek » sous le régime titiste.

 

Tandis que les Soviétiques étaient occupés à accroître leur arsenal nucléaire et à placer des chiens en orbite, les scientifiques de la Yougoslavie socialiste besognaient tranquillement à l’avancement de la technologie en mettant au point la première calculatrice de poche en Europe. La db800, fabriquée par Digitron dans la ville istrienne de Buje, plaçait brièvement la Yougoslavie parmi l’élite, aux côtés des USA et du Japon, les seuls autres pays de l’époque à avoir développé une telle technologie.

Le livre de Kristian Benić, intitulé Geeks Behind the Iron Curtain, disponible en application sur l’Apple Store ou sur Kindle, ressuscite une quantité impressionnante d’histoires du même ordre. Son ouvrage démontre que la Yougoslavie a bien vu émerger un embryon de culture geek unique, distincte de celles du bloc communiste et des USA. La Yougoslavie a en effet incarné une forme relativement « douce » de dictature socialiste, plus ou moins décentralisée, qui a permis aux premiers adeptes de la culture geek d’expérimenter nombre de choses impensables pour les citoyens des autres pays communistes.

Comme me le raconte Benić dans une correspondance électronique, « dans les années 80, on pouvait voyager en Italie et passer facilement des ordinateurs en contrebande, comme le Commodore et le Spectrum », une entreprise autrement plus difficile à mettre à exécution dans le bloc soviétique. Kristian Benić rappelle que l’esprit du temps en Yougoslavie différait peut-être aussi de celui qui prévalait dans les autres pays communistes, contribuant à ce qui allait devenir une scène florissante dans les domaines de la science-fiction, des comics et de la technologie.

 

Science-fiction

« Avant la Seconde guerre mondiale, la Yougoslavie était l’un des pays européens les plus pauvres ; après la guerre, il y a eu une forte période de croissance, alimentée non seulement par l’aide financière étrangère et les réparations de guerre allemandes, mais aussi par un vent d’optimisme unique qui soufflait alors. »

Comme à l’Ouest, le divertissement venait souvent avec des messages idéologiques. Kristian Benić explique que la science-fiction, en particulier, était récupérée à des fins de propagande. « Par exemple, il y avait beaucoup d’histoires de robots et de promesses d’un avenir où les gens ne travaillaient que quatre heures par jour. Il ne s’agissait pas que de simple littérature, mais bien d’une utopie, d’une promesse communiste faite à la classe laborieuse ! » Aujourd’hui, alors que le taux de chômage excède 25% dans certaines parties de l’ancienne Yougoslavie, travailler quatre heures par jour relève en effet toujours de l’utopie...

C’est pourquoi il y a un petit quelque chose de touchant, sinon de triste dans le livre de Kristian Benić. On peut avoir l’impression que cet élan culturel et technologique donné par les geeks est tombé à plat depuis que la Yougoslavie a cessé d’exister. Alors qu’à l’Ouest on peut s’amuser avec des graphiques informatiques au look rétro et imaginer qu’ils font partie d’un continuum aboutissant à la technologie actuelle, l’esthétique liée à l’informatique domestique et à la science-fiction, dans les pays de l’ancienne Yougoslavie, appartiennent désormais au passé.

 

Wired croate

Kristian Benić écrit dans un courriel : « Il ne reste plus rien de ces publications autrefois destinées aux gamins allumés ou aux adultes. Le plus tragique est que nous avons également détruit cette culture consistant à créer des choses à l’école, nous n’avons plus d’événements mettant en vedette les inventeurs et, malheureusement, trop de gens compétents quittent les anciens pays de l’ancienne Yougoslavie... Ces personnes sont des geeks surtout parce qu’ils peuvent trouver des emplois dans l’informatique et dans les industries créatives ailleurs dans le monde ».

L’ouvrage de Kristian Benić, exhaustif et très fouillé, est né en partie de son expérience, alors qu’il écrivait pour Plan B – un magazine qu’il décrit comme une sorte de Wired croate. Bien que le marché que visait Plan B fût modeste et que la publication ait dû finalement s’interrompre, Kristian Benic a néanmoins saisi l’opportunité d’élaborer un livre consacré à la culture geek yougoslave. Depuis son lancement, Geeks Behind the Iron Curtain a piqué la curiosité internationale, au point où Kristian Benić a accordé une interview à la BBC.

Cet été, la ville natale de Kristian Benić, Rijeka, hébergera la Share Conference, une antenne du Festival Republika de la ville, qui aura lieu sur le « navire de la paix » yougoslave Galeb, aujourd’hui hors service. Pour les geeks de l’ancienne Yougoslavie et d’au-delà, Kristian Benic y voit une belle occasion.

 

Festival geek

« Ce sera un moment fantastique pour Rijeka ! Le festival braquera directement les projecteurs sur les industries créatives, et c’est quelque chose que vous ne voyez pas souvent à cette échelle. Le Galeb est un bateau extraordinaire, il a une histoire incroyable, et je ne m’attends à rien de moins que de voir des appareils électroniques originaux de l’ère de Tito, comme des télévisions et des radios embarquées. C’est une belle opportunité pour la culture geek et une nouvelle vague de création. Les geeks qui visiteront Rijeka pourront y voir le lieu où la première torpille du monde a été fabriquée ; celui où Gabriele D’Annunzio créa le premier État fasciste du monde ; visiter le passionnant musée Peek&Poke où l’on peut admirer de vieux ordinateurs… Et, en plus de tout cela, vous serez seulement à une heure de voiture de l’endroit où Nikola Tesla est né ! »

Tandis que Kristian Benić s’emporte au sujet de l’événement de l’été, il tient à rappeler une chose : « Tout cela est très important ! En effet, je crois que les Croates, les Serbes, les Bosniens et les autres aiment grandir trop vite... Mais, pour créer des objets geeks, il vous faut conserver éternellement l’esprit d’un enfant ».

 

Par Lily Lynch

Traduit par Stéphane Surprenant

 

Source : balkans.courriers.info, le 26 avril 2013.

Article paru à l’origine sur bturn.com, le 24 mars 2013.

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Artistes et personnalités diverses

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