Jurica Pavičić (II)

Publié le 16 Juillet 2013

Jurica Pavičić

 

 

5. Nos marchés ne seront bientôt plus de saison

 

L’adhésion à l’UE, qui change les règles du commerce, et la discipline fiscale du gouvernement, qui impose des contrôles plus stricts, menacent les marchés tels que les Croates et de plus en plus de touristes les connaissent. Le cri du coeur de l’écrivain Jurica Pavičić.

 

A l’occasion de l’adhésion de la Croatie à l’UE, le journaliste de Jutarnji list Zeljko Ivanjek, a choisi de parler des impressions de ses amis étrangers à qui il faisait visiter Zagreb. Ceux-ci ont apprécié les monuments historiques tels que la cathédrale, la place de Marko, la tour Lotrščak ou Opatovina [la vieille ville de Zagreb], mais c’était le marché de Dolac qui les emballait.

Depuis des années, j’entends la même histoire de la bouche des guides touristiques de Split. Ils racontent que la majorité des touristes met cinq minutes pour faire le tour de Peristil (une place romaine, au cœur du palais de Dioclétien), alors que les visites au marché aux poissons (Peskarija) et au marché des fruits et légumes (Pazar) leur prennent au moins une demie heure.

A Peskarija, les jeunes Japonais prennent les photos des bonites, des phycis de roche et des lottes. A Pazar,  les Russes goûtent le fromage, alors que les jeunes routards achètent les griottes, les cerises et les abricots. Les cortèges de touristes font un pèlerinage sur nos sanctuaires gastronomiques, où ils explorent les herbes et les plantes bizarres que l’on mange, et qu’ils voient pour la première fois : la chicorée amère, le mesclun sauvage, les asperges sauvages, la blette dalmate, le chou des falaises et les autres sortes de brassicacées.

 

Symbole de l'identité plurielle

En règle générale, tous ceux qui se rendent en Croatie sont fascinés par nos marchés et parlent d’une expérience unique. Lors de mes nombreux voyages, j’ai visité les marchés aux poissons de Barcelone et Lisbonne, je me suis rendu à Bitpazar de Skopje et à Misir Bazar à Istanbul, j’ai acheté du chevreau séché à Sarajevo, des épices en Turquie, de la morue fraîche au Portugal.

Il n’empêche, rares sont les marchés qui peuvent rivaliser avec ceux que l’on trouve en Croatie, et notamment à Split. Pourquoi ? Tout simplement parce que nos marchés ne sont pas installés dans des endroits reculés, à la lisière de la ville, du côté des docks ou des frigos industriels. Ils se pavanent au centre des villes et montrent ainsi l’importance que la nourriture occupe dans la vie des hommes. Nos marchés sont l’exemple même de notre identité plurielle.

Notre Mitteleuropa arrive sur les bancs des marchés avec les cèpes, la choucroute et l’ail d’ours, les Balkans avec le fromage bosniaque de Travnik, le fromage de brebis, le kajmak (un fromage rappelant le mascarpone) et les poivrons. La Méditerranée y est présente dans toute sa splendeur avec les artichauts, les asperges sauvages et les fèves. Les marchés de Pazar et Peskarija révèlent qui nous sommes vraiment, sans imposture ou besoin de nous rendre meilleurs que nous ne sommes.

 

"Fléau de Dieu"

C’est la raison pour laquelle je crois que les marchés aux légumes et les marchés aux poissons font partie du patrimoine immatériel de la culture croate, qu’il faut les préserver et les défendre en tant qu’institutions de toute première importance culturelle, touristique et anthropologique. Or, je ne suis pas certain que le ministère des Finances soit de cet avis, lui qui veut imposer aux marchands de fruits et légumes un modèle inapproprié de contrôle financier (désormais, ils sont obligés d’avoir des caisses enregistreuses et de livrer un reçu pour toute marchandise vendue).

Je suis vraiment le dernier dans ce pays à m’opposer à la nécessité de mettre plus d’ordre dans plein de domaines. Bien que depuis un an et demi, le gouvernement actuel nous ait déçus à bien des égards, il faut admettre qu’il a réussi à imposer plus de discipline fiscale. Le gouvernement de Zoran Milanović et de Slavko Linić [le ministre des Finances] est parvenu à diminuer l’évasion fiscale, à réduire la très prospère économie grise, et à obliger les grands acteurs économiques à se comporter conformément aux lois.

Mais il me paraît que le gardien du Trésor de l’Etat, tel un “Fléau de Dieu”, aurait dû faire preuve de plus de flexibilité en ce qui concerne les marchés. Car ses mesures risquent de mettre en péril une importante institution culturelle, touristique et sociale. Les marchés traditionnels ne doivent pas se transformer en Lidl de plein air, en centre commercial sans toit ni climatisation. Si cela arrivait, cela donnerait le coup de grâce à une importante partie de la culture nationale.

 

Pour un compromis raisonnable

La période est délicate pour nos marchés. Ils doivent leur beauté et richesse au fait qu’ils sont un carrefour de trois régions et cultures, dont les marchands de fruits et légumes et de produits régionaux sont les meilleurs ambassadeurs sans en être conscients. L’adhésion à l’UE risque de troubler cet équilibre bien rodé. Tout à coup, la frontière de l’UE s’est interposée entre nous et le fromage bosniaque de Livno ou de Vlašić avec ses réglementations douanières. Désormais, c’est l’espace Schengen qui nous sépare des grenades monténégrines et des pastèques et tomates macédoniennes.

Les chaînes internationales des supermarchés installés en Croatie ont salué notre adhésion à l’UE par une avalanche de baisses des prix qui détourneront certainement une partie des consommateurs des marchés, surtout s’ils se mettaient à offrir les mêmes produits, présentés de la même manière que dans les magasins qui disposent du parking et de la climatisation.

Si on y ajoute l’intention du gouvernement d’électrifier et de contrôler fiscalement les marchés, ces institutions gastronomiques risquent de se transformer en magasins ordinaires à ciel ouvert mais en plus chers, moins pratiques et moins hygiéniques que les grandes enseignes comme Interspar ou Billa, aseptisés et culturellement monotones.

Entre la revendication justifiée de l’Etat et les problèmes réels des marchands de fruits et légumes et de poissons, il faut trouver un compromis raisonnable. Quiconque en sera chargé doit avoir à l’esprit que les marchés ne sont pas des endroits ordinaires réduits à l’activité basique de vente et d’achat. Ils font partie de notre histoire et de notre culture, ils sont le miroir de notre identité, l’attraction touristique et une épice irremplaçable de notre vie. Quelque soit l’accord entre les marchands de fruits et légumes et de poissons avec le ministre des Finances, ces temples de notre culture et de notre manière de vivre ne doivent pas être menacés.

 

 

Traduit par Kika Curovic

 

Source : presseurop.eu, le 16 juillet 2013.

Article paru à l'origine sur slobodnadalmacija.hr, le 3 juillet 2013.

 

 

Rédigé par brunorosar

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