Ivan Jakovčić

Publié le 29 Juin 2013

Ivan Jakovčić

 

"Devenir une Suisse ? Pas pour nous !"

 

Ce n'est pas un village que l'on croise par accident : il faut le dénicher. D'abord, on doit s'échapper de l'agglutination de véhicules qui escargottent sur l'autoroute de Split en direction des plages. Puis, voilà que le trafic se dégage un peu jusqu'à Rijeka, où la route se resserre. Enfin, après une belle collection de virages, il faut s'élancer dans l'ascension d'une piste de terre blanche, tracée en épingles à cheveux entre vignes et oliviers, et laissées en l'état pour... de nombreux tournages de clips publicitaires ! On arrive enfin à Grožnjan, et il faut garer la voiture empoussiérée au-dessus de ce village médiéval autos non admises - qui seraient d'ailleurs bien en peine de se frayer un passage dans ce labyrinthe de ruelles pavées. De là-haut, la vue s'étale vers les plaines et, plus loin, la mer. Par très beau temps, on peut voir, dit-on, les lumières de Venise et les Alpes. De ce sommet, relayé par d'autres proéminences, les ancêtres avertissaient la capitale régionale Pula de l'imminence du danger... par des signaux de fumée.

Tout est propre, fleuri, nickel. La terrible récession croate semble épargner les lieux. Même si beaucoup d'Istriens des villages alentours vont faire les "petits boulots" dont les locaux ne veulent pas dans la Trieste italienne voisine.

C'est à Grožnjan que l'on retrouve l'un des grands perdants de la toute première élection organisée en avril pour désigner ses douze émissaires au Parlement européen. Un scrutin marqué par une abstention record, signe notamment que le soufflé de l'enthousiasme pro-européen est retombé. Ivan Jakovčić a raté le coche. De peu. A 55 ans, ex-ministre de l'Intégration européenne en 2000-2001, il a déjà tourné la page de cet échec. Déçu ? "Je suis déjà passé à la décision de faire des choses pour moi, plus personnelles", confie-t-il, venu du hameau voisin où il réside quatre à cinq mois par an. Je suis entré en politique à 33 ans et j'avais déjà une petite carrière d'entrepreneur. J'étais le plus jeune à avoir obtenu le droit de faire de l'import-export sous le communisme, à 28 ans. Dans les machines pour l'emballage.

Ancien député, longtemps à la tête de la région d'Istrie, et aujourd'hui président du parti régionaliste libéral social IDS-DDI, Ivan Jakovčić prépare la relève : "Je suis président du parti - autonomiste mais pas indépendantiste - depuis 22 ans. Une élection au parti aura lieu en janvier prochain et il y aura peut-être un nouveau président. Mais je resterai en connexion avec Bruxelles, pour la région et le pays", précise-t-il à la terrasse du café Vero - l'influence italienne reste massive à "Grisignana", où croate et italien font bon ménage parmi la centaine d'habitants permanents du village.

L'oreille, ici, n'est pas seulement frappée par le mélange des langues. Des sons - guitare, piano, cordes - s'échappent partout des vieilles pierres. Depuis la fin des années 60, les Jeunesses musicales internationales convergent à Grožnjan, village d'artistes, pour une résidence d'été. "Pavarotti venait ici", indique un habitant. Un festival de jazz s'y déroule aussi, très couru. "Beaucoup de ces villages, pendant la période communiste, étaient abandonnés, explique Ivan Jakovčić. Seules comptaient les grandes villes pour l'industrie ou le tourisme balnéaire". La région a tenté de revitaliser ces villages, "grâce à la culture".

Quand on a fondé le parti en 1990, j'ai fait le pari que la destinée de la Croatie, ce serait l'Europe et rien que l'Europe, reprend cet Européen convaincu et convaincant. Tout le monde n'était pas d'accord. Certains disaient : "On peut devenir une nouvelle Suisse". Mais pas nous. Après la guerre avec la Serbie et en Bosnie, on avait clairement besoin d'amis stratégiques : l'Otan et l'UE. C'était absolument logique". Avec une présence des Romains, des Autrichiens, Vénitiens, Napoléon, de l'Italie, l'histoire de la région est déjà intimement européenne. "Et l'économie croate est déjà fortement intégrée dans l'UE, reprend Jakovčić : 90% des touristes viennent de l'UE et notre mentalité, notre style de vie sont méditerranéens".

A savoir : un goût prononcé pour les produits locaux. Le terroir. A l'entendre, le Malvasia est du tonnerre, l'huile d'olive d'Istrie est l'une des meilleures au monde, le boeuf istrien est unique. "On a mis en place une politique de promotion de vins de qualité. Une stratégie qui intégrait la prévision qu'avec l'entrée dans l'UE il y aura des difficultés sur le marché local. On exportera plus facilement à Trieste ou Koper, en Slovénie. Mais l'importation de vins français ou italiens sera plus facile aussi. Heureusement, l'esprit local est très fort". Mais il reconnaît que les produits alimentaires importés seront moins chers. Et la modeste industrie locale est chancelante. "Je suis un euro-réaliste - pas un idéaliste, sauf pour la culture et les langues. Chacun défend ses intérêts particuliers."

Le parti de Jakovčić fait partie de la coalition de centre gauche au pouvoir à Zagreb depuis 2011. En Istrie, il est largement majoritaire. Si le président du parti a échoué au Parlement européen, c'est parce que le Premier ministre Milanović "n'a pas voulu de mon nom sur la liste de la coalition". Une succession de scrutins a placé les deux hommes en compétition depuis quasiment six mois. "Il est jaloux de nos résultats en Istrie ! C'est la politique..." N'empêche, Ivan Jakovčić a réalisé un très fort score à l'échelle nationale avec son parti régionaliste. Un poil trop court pour décrocher la timbale. "Mais la presse politique dit que la victoire morale, c'est moi qui l'ai emportée", se consote-t-il.

 

Source : Le Soir, samedi 29 et dimanche 30 juin 2013.

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Hommes politiques, militaires et diplomates

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article