Ivan Illich

Publié le 5 Octobre 2013

Ivan Illich, une critique écologique des institutions

La pensée décapante d’Ivan Illich (1921-2002) a profondément marqué le XXe siècle, en n’hésitant pas à dénoncer tour à tour la médecine qui rend malade plus qu’elle ne guérit, l’automobile qui fait perdre plus de temps qu’elle n’en fait gagner, l’école qui déforme plus qu’elle n’éduque. Illich est d’abord un penseur de la résistance. On peut aussi le considérer avec son ami Jacques Ellul comme un des pères de l’idée de décroissance.

Ivan Illich est mort le 2 décembre à Brême, en Allemagne, à l’âge de 76 ans. Prêtre "en congé" de l’Eglise, il a, dans les années 1970, proposé une critique radicale et globale de la société industrielle, de l’école et de la médecine. Ivan Illich est né le 4 septembre 1926 à Vienne, de père croate catholique et de mère juive séfarade. Expulsé en 1941 en application des lois raciales nazies, il va alors étudier à Florence, puis entre à l’Université grégorienne du Vatican, à Rome, pour devenir prêtre. Polyglotte, il est un dévoreur de connaissances et d’idées. Influencé par le philosophe Jacques Maritain, il obtient sa licence de théologie en 1951 puis rejoint en 1961 le Cidoc (Centre interculturel de documentation) à Cuernavaca, au Mexique. Il va en faire un carrefour extraordinaire de discussion pour intellectuels et étudiants d’Amérique latine, ou de jeunes Occidentaux, souvent religieux. Cette université sans hiérarchie et sans diplômes est aussi un terrain d’expérimentation de ses idées. En 1969, il renonce à l’exercice et au titre de prêtre, mais sans renier sa foi. Le fonctionnement de sa pensée consiste à prendre le contre-pied des vérités officielles, et principalement celle qui constitue le fondement de la modernité humaine. Il s’interroge sur le "progressisme", comme postulat non critiqué et comme légitimation, quasi tautologique, de la conduite des sociétés industrielles modernes. Il a un "regard sans respect" et utilise sans doute aussi un procédé de dramatisation et de systématisation du phénomène étudié, de grossir les traits afin de provoquer la réflexion. Cette prise de position radicale permet souvent d’évacuer sa pensée... On procède alors à quelques simplifications hâtives, quelques résumés tronqués, pour aboutir au qualificatif "utopique, irrationnel" qui clôt alors toute discussion...

Dans ses écrits, il construit une théorique critique de la société industrielle. Il est au tournant des années 1970 le porte-parole entendu et brillant d’une critique non marxiste des institutions fondant l’économie contemporaine : l’école, la santé, le développement, la consommation énergétique sont les cibles d’un discours puissant qui donne à l’écologie une assise théorique solide. Il s’attache à la logique des institutions de la société industrielle et aux conditions de leurs survie, tant dans leur dimension collective qu’au niveau individuel. Leur fonction est à ses yeux de légitimer l’encadrement des hommes, leur assujettissement aux impératifs de l’écart entre une masse toujours croissante de pauvres et une élite de plus en plus riche. Ni l’enseignement, ni la médecine, ni la production industrielle ne sont plus à l’échelle d’une "convivialité" humaine. Leur fonction réelle est en contradiction avec le discours commun qui est basé sur l’imagerie d’un progrès indéfini.

Ivan Illich insistera tout au long de ses ouvrages sur la démesure des outils qui écrasent l’homme et notamment sur la question clé du seuil de développement rationnel de ces outils. Dans La convivialité (Points Seuil, 1980), Illich analyse la transformation de l’outil en un appareil asservissant : "Passé un certain seuil, l’outil, de serviteur, devient despote. Passé un certain seuil, la société devient une école, un hôpital, une prison. Alors commence le grand enfermement. Il importe de repérer précisément où se trouve, pour chaque composante de l’équilibre global, ce seuil critique. Alors il sera possible d’articuler de façon nouvelle la triade millénaire de l’homme, de l’outil et de la société. J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes".

Il ne critique pas la technologie, mais le monopole qui lui est conféré et qui nuit à la liberté de chacun de répondre à ses propres besoins. Illich décrit la logique qui conduit la société à poursuivre une croissance ininterrompue, acculturant les groupes et les individus, sans répondre à la pauvreté qui, au contraire, s’y développe. "L’organisation de l’économie tout entière en vue du mieux-être est l’obstacle majeur au bien-être", résume-t-il. "Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil" annonce-t-il. La société "conviviale" doit apporter des remèdes dans plusieurs domaines (la surprogrammation, le monopole radical, la dévalorisation, le rendement négatif) et bien sûr, l’environnement dont il faut arrêter la destruction. Or, la Science est incapable de prévoir les conséquences de la destruction de la faune et de la flore (notamment sous-marine) ou les effets combinés que les ingrédients chimiques des aliments, les insecticides et les pilules contraceptives auront sur le patrimoine génétique des enfants à naître.
Mais Ivan Illich souhaite insister sur la dimension banale de sa critique. Ainsi, le transport automobile peut en effet être dénoncé comme exemple de "monopole radical", selon la théorisation qu’il fait de ce mécanisme socio-économique. Dans cette perspective, l’évolution des sociétés industrielles occidentales paraît avoir conféré une telle place à la voiture que celle-ci en devient hégémonique face aux autres modes de transport, restreignant ainsi l’autonomie de l’individu pour ses déplacements. L’argument apparaît en bonne place dans la réflexion de René Dumont, figure historique et influente du courant écologiste français. Illich établit une équivalence originale entre temps gagné - par la rapidité - et temps perdu - à travailler pour acquérir les moyens d’aller vite. L’essentiel de la révolution qu’Illich appelle de ses vœux consiste en l’acceptation de deux changements solidaires : l’institution de procédures politiques "d’autolimitation" des productions et consommations, et l’adoption préférentielle d’outils conviviaux.

En 1971 est publié en France Une société sans école, qui est un succès immédiat, tandis qu’Esprit (avec Jean-Luc Domenach) et le Nouvel Observateur (avec Michel Bosquet, alias André Gorz) s’attachent à populariser ses idées. Il y explique que l’école agit comme un système d’exclusion, rejetant ceux qui n’ont pas obtenu de diplôme, tout en monopolisant ce qui est jugé digne du nom de "savoir" et excluant les autres formes de connaissance humaine. Pour Illich, l’enseignement est aux mains de professionnels et devient une énorme machine, centralisée et automatisée, à fabriquer l’inégalité sociale. L’éducation devient problématique. Elle vise à adapter l’enseignement à un savoir lié aux impératifs économiques. La question centrale est de savoir si l’école vise à développer le pouvoir des individus de tous les âges par leur propre formation (scolaire et extra-scolaire) ou à augmenter la dépendance de chacun à l’égard du savoir utile aux intérêts de la classe dominante. Il faut donc selon lui "déscolariser" l’enseignement, supprimer programmes et enseignants professionnels... Il faut instaurer des "réseaux d’enseignements" où les demandeurs de connaissances se mettraient en rapport avec les personnes disposées à leur fournir des renseignements.

En 1973, énergie et équité, reprise d’articles donnés au Monde, sape l’analyse courante de la crise de l’énergie - perçue généralement comme un problème de ressources rares - en montrant qu’elle renvoie à la consommation, donc aux usages, par le développement débridé des transports.

Dans la seconde moitié des années 1970, Illich poursuit son travail en dénonçant l’institution médicale (avec La Némésis médicale), les illusions du travail (Le Travail fantôme), le concept d’environnement (H2O). Mais l’optimisme des années 1960 a disparu, et l’on oublie Illich, du moins en France. Il travaille au Mexique et, à partir de 1990, enseigne tous les automnes à l’université de Brême, en Allemagne. Dans Le miroir du passé, en 1994 (Descartes et Cie), il livre ses nouvelles réflexions sur l’engagement ou le langage. Mais il saisit mal les phénomènes des années 1990 que sont Internet et la biotechnologie, et engage une critique assez vive des thèses de Hans Jonas (notamment autour du Principe de responsabilité). Dans un de ses derniers livres (La Perte des sens), il prolonge ses réflexions théologiques.

Par Bruno Villalba

Source : http://ecorev.org/spip.php?article457

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

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