Démographie et peuplement

Vendredi 18 mai 2012 5 18 /05 /Mai /2012 12:45

Parmi les mendiants, les Roms sont les moins nombreux

 

 

Je suis certainement le seul député qui soit entré au Parlement tout droit venu du Pôle emploi, déclare Veljko Kajtazi, député de la minorité rome et de onze autres minorités, avec lequel nous évoquons la situation des Roms en Croatie

 

Si Kajtazi était sans emploi il n’était pas pour autant désoeuvré : il a rédigé 14 livres, a monté l’association pour l’éducation des Roms « Kalisara », a été collaborateur externe auprès du médiateur de la République, est devenu interprète assermenté pour le romani et il figure parmi les activistes roms les plus connus. Etant donné qu’il fut l’un des principaux karatékas dans l’ex-Yougoslavie et qu’il est détenteur de nombreuses médailles, on lui doit l’organisation d’une série de cours de karaté.

 

Comment a commencé votre engagement au sein de la minorité rome ?

 

Mon travail avec les Roms est le fruit du hasard. En 1998 j’ai commencé comme observateur, puis en 2002 j’ai fondé le club rom de karaté au travers duquel nous avons tenté au travers de nombreux séminaires d’éduquer les enfants et de les entraîner sur le bon chemin. Lorsque nous avons démarré avec les séminaires de romani, nous nous sommes aperçus que non seulement les enfants roms ne connaissent pas le croate mais qu’ils ne connaissent pas non plus le romani. Par la suite je me suis plongé dans l’élaboration d’un dictionnaire croato-romani, j’ai parcouru la Croatie et d’autres pays de la région pour réaliser une collecte de mots, ce qui s’est avéré difficile étant donné que la guerre avait également frappé les Roms qui furent poussés à fuir en grand nombre dans d’autres pays. Nous avons collecté 15.000 vocables, puis grâce au Département pour les sciences orientales de la Faculté de philosophie ainsi qu’aux professeurs Zdravko Matešić et Zoran Lapov nous l’avons ramené à 12.000 mots. Ce dictionnaire pourra également servir aux étudiants qui fréquenteront les futurs cours de romani à la Faculté de philosophie.

 

Une des questions qui anime la communauté rome est la définition du romani, beaucoup ont fait remarquer que les Roms en Croatie utilisent plusieurs dialectes.

 

Il existe dans le monde entre 23 et 25 millions de Roms, dont 13 à 15 millions en Europe. Dix-neuf millions au moins d’entre eux, d’après certaines estimations jusqu’à 90% de la population, comprennent le romani. Outre le romani il existe d’autres langues qui ne sont pas officielles mais qui sont utilisées par des groupes minoritaires maniant ces langues – les Manouches, les Sintés, les Kalés – qui ne se rattachent pas au romani. J’ajoute que l’alphabet du romani est latin. Autrefois nous avions 48 signes et à présent 37 pour les phonèmes particuliers dans notre langue. En plus du dictionnaire nous disposons d’une nouvelle édition de l’histoire de la littérature romani et nous avons pris l’initiative de célébrer la journée des Roms le 5 novembre. Elle vient s’ajouter aux déjà existantes Journée internationale des Roms et Journée internationale des Roms victimes de la Seconde guerre mondiale.

 

Quelle est la situation des Roms en Croatie sur le plan du financement de l’autonomie culturelle ?

 

Une partie des associations romes possèdent de bons programmes pour les manifestations culturelles et l’édition, mais je pense que nous sommes trop peu dotés, entre 1,2 et 1,3 millions de kunas. Pour partie cela tient à ce que certaines associations ne savent pas rédiger de bons programmes et de bons rapports sur les moyens financiers. C’est pourquoi en juillet, avec l’aide du Conseil pour les minorités romes, nous allons réaliser un séminaire éducatif afin d’expliquer précisément à nos compatriotes comment rédiger des programmes et des rapports. S’agissant de la célébration de la Journée internationale des Roms, nous avons reçu cette année pour la première fois des ressources significatives – 80.000 kunas, alors qu’auparavant nous recevions entre 10.000 et 20.000 kunas. Même si nous sommes de fait la minorité la plus nombreuse derrière les Serbes, puisqu’en réalité nous sommes plus de 40.000, ce sont environ 9.500 citoyens qui se déclarent Rom. Aussi recevons-nous peu d’argent. Je pense que l’année prochaine les ressources vont grossir. Surtout si l’on considère qu’à la différence d’autrui nous n’avons pas notre mère patrie pour nous financer.

 

Qu’avez-vous à dire sur les déclarations concernant les Roms comme celle qu’a faite le chef de la police d’Osijek-Baranja, Željko Prša ?

 

Les personnes haut placées qui recourent à de telles déclarations, je pourrais les appeler fomenteurs de haine et de ségrégation. En réalité il est difficile de parer aux attaques de personnes qui par leurs déclarations à tout le moins irréfléchies ruinent les efforts déjà entrepris pour établir la coexistence avec la communauté rome sur le territoire du Comitat d’Osijek-Baranja. Le plus facile est d’accuser les Roms, cela sans même offrir la moindre preuve concrète. Il aurait été plus intelligent de la part du chef de la police de demander l’opinion et l’aide auprès de l’un des représentants des Roms. J’ai parcouru tout le district et j’ai rencontré non seulement les Roms et leurs délégués, mais aussi les maires, les responsables communaux et les représentants des directions de la police. Personne n’a aussi directement et ouvertement imputé aux Roms les problèmes qui dérivent des activités criminelles et déclaré que la solution était de les expulser. Pour ce qui est des jeunes filles romes qu’une tenancière de commerce à Varaždin à refuser de prendre en stage, il est bon qu’elle ait été sanctionnée. Mais généralement parlant, la discrimination consiste à ce que cela fait vingt ans que je ne vois pas de Roms engagés dans les administrations de l’Etat à quelques exceptions près.

 

Que faire pour changer la perception publique des Roms en tant que mendiant, même si la plupart d’entre eux ne songent pas à mendier ?

 

La situation actuelle dans le pays est telle que tout le monde mendie et je peux confirmer que les Roms sont les moins nombreux. Au demeurant, dans mon enfance passée à Mitrovica au Kosovo, je ne me rappelle pas que les Roms mendiaient. Et s’ils le faisaient c’était alors en dehors de leur lieu d’habitation. En Croatie aussi les Roms de Zagreb et du nord-ouest sont les moins nombreux à mendier, ce sont surtout les Boyash venus de Roumanie.

 

Comment donc aider les Roms ?

 

Il faut permettre aux Roms de travailler et non pas leur fournir une aide quelconque, les laisser dormir à attendre que quelqu’un les réveille. Il convient d’enhardir les Roms et de les inclure dans ces processus, ce qui n’a pas été le cas jusqu’à présent, en particulier lorsque tous résolvaient les problèmes à leur place et surtout pas eux pour eux-mêmes. A la différence de toutes les autres minorités nationales, les Roms ne possèdent pas d’institution centrale que pourrait financer l’Etat. Ils possèdent quelques organisations maîtresses mais elles n’agissent pas, notamment parce qu’à côté de quelques intérêts particuliers régnant au sein de notre communauté, certaines institutions de l’Etat s’appliquent à disperser les Roms. Le bureau pour les minorités nationales s’occupe de 21 autres minorités hormis les roms, et on les entend donc souvent dire qu’ils n’ont pas le temps de s’occuper des Roms et de résoudre leurs problèmes. Ce bureau travaille sur le programme national et les plans d’action mais c’est sans les Roms qu’il détermine qui fera quoi. Je dis donc : Ne nous traitez pas comme des moutons et laissez-nous choisir notre voie nous-mêmes.

 

Pour finir, il convient peut-être de rappeler que beaucoup d’activistes roms en Croatie proviennent de Serbie et de Macédoine.

 

Ne perdez pas de vue que les Roms de Serbie et de Macédoine, du moins avant la guerre, étaient les Roms les mieux éduqués en Europe. Souvent ils ont été les artisans de grands événements. Il leur était permis de terminer l’école et leurs études et de se faire embaucher. En Croatie nous n’avons pas cette chance d’embaucher les Roms éduqués et alphabétisés, à la différence de la Serbie et de la Macédoine où le taux d’emploi des Roms formés est bien supérieur à ce qu’il est en Croatie.


 

 

Source : balkanikum.vefblog.net, le 30 avril 2012.

Article paru à l'origine sur novossti.com, le 26 avril 2012.

 


Par brunorosar - Publié dans : Démographie et peuplement
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Mercredi 18 avril 2012 3 18 /04 /Avr /2012 17:03

I. Kutina

 

 

Le froid neigeux et désagréablement vif de février qui vous assaille durant ces quelques mètres jusqu'à l'entrée du Centre d'acceuil pour demandeurs d'asile à Kutina griffe les yeux et les remplis de larmes. De l'autre côté de la porte cinq jeunes sont assis et fument dans le vestibule où règne la chaleur. Ils ont dans les 25 ans, peut-être approchent-il la trentaine. Trois d'entre eux ont la peau foncée, l'un porte le maillot sportif de la représentation du Congo. Conscient que nous pourrions l'interroger, il détourne rapidement le regard, éteint sa cigarette à demi brûlée et d'un pas allongé il quitte le couloir aux airs connus. Les autres murmurent quelque chose, ensuite semblant désintéressés ils laissent errer leur regard, les yeux perdus vers un point imaginaire tracé sur les murs.

 

Ainsi sont les demandeurs d'asile, nous a t-ont dit à notre arrivée, méfiants, taciturnes, perpétuellement inquiets par le  lourd poids de leur destin. Et à la recherche constante de leurs années perdues, ajouterions-nous.

 

Au Centre d'accueil pour les demandeurs d'asile à Kutina sont actuellement hébergées 47 personnes. Elles viennent de divers coins du monde : Afghanistan, Iran, Georgie, Kosovo, Serbie, Bosnie-Herzégovine..., dans l'espoir que leur cas connaîtra une issue positive au cours de ces quelques mois que dure la procédure du ministère des Affaires étrangères  pour établir les bases afin d'obtenir l'asile. Ils croient qu'en Croatie ils entameront une vie nouvelle et plus heureuse. Tous - hommes, femmes, mineurs d'âge, familles avec enfants - ont demandé l'asile par crainte et pour cause de persécution endurée parce qu'ils sont d'une autre race, croyance, nationalité, confession ou parce qu'ils partagent une opinion politique différente. Bien qu'ils ne se confient que difficilement, nous tentons de briser la méfiance qu'ils ressentent envers tous ceux qui viennent du monde extérieur suspect.

 

 

Le plus loin possible du pays qui les persécute

 

- Je pense que là bas il n'y a pas de vie pour moi - dit timidement dans un mélange slave un Ukrainien de 26 ans dont nous ne pouvons révéler ni le nom ni la ville d'origine, de même que pour tous les autres demandeurs d'asile, car la loi interdit de dévoiler l'identité. Il pense qu'il n'y a pas de vie pour lui dans son pays natal qu'il a fui il y a quatre ans.

 

- Depuis des années je suis discriminé et persécuté parce que je suis catholique, tout comme ma soeur et ma mère qui s'est mariée et vit en Angleterre. Son père et son frère sont orthodoxes et vivent en Ukraine. En Ukraine cela pose un gros problème si tu appartiens à une autre Eglise. Ils m'ont battu à plusieurs reprises, m'ont attaqué au couteau et tous les jours des croyants non catholiques m'ont menacé, des membres des groupes d'extrême droite ainsi que la police - dit le jeune aux cheveux blonds, qui a terminé le lycée en mathématiques et des cours d'informatique.

 

Le Centre d'asile pour les étrangers est son foyer, car il n'en a pas d'autre. Pendant une brève période il a trouvé refuge dans un centre pour les demandeurs d'asile en Allemagne puis en Hongrie. Maintenant cela fait six mois qu'il est en Croatie.

 

Durant la promenade le long du sentier dont on a balayé la neige en face du Centre à Kutina il nous montre le bout de sa paume droite où est encore visible une cicatrice, née après qu'un fanatique religieux l'eut attaqué avec un morceau de verre. Il porte un simple tee-shirt, une veste légère ainsi qu'un pantalon de l'armée. En Ukraine l'hiver est bien plus rude. Cinq en-dessous de zéro tel que cela a été mesuré ce matin-là à Kutina est pour lui un temps agréable. En Ukraine il y a beaucoup de problèmes, dit-il, car la police couvre l'arbitraire et la mafia dont l'Etat tire profit.

 

- La police est pour l'essentiel composée de membres de l'ancien pouvoir communiste qui après les changements démocratiques au début des années 90 n'ont fait que changer d'habits. Le pouvoir et la police sont corrompus, ils épient massivent les citoyens, quant aux opposants ils les chassent de chez eux. Ce n'est pas un pays démocratique car Julia Timoshenko, (l'ex) Premier ministre d'Ukraine, a plus marqué les esprits pour les concours de plus jolie politicienne que pour la lutte contre la corruption, nous raconte notre Ukrainien.

 

En Hongrie, afin de gagner quelque chose, il vendait des meubles anglais via un catalogue que lui envoyait son beau-père d'Angleterre. L'argent gagné il le dépensait en vêtements plus l'une ou l'autre sortie au café. Dans le centre d'asile hongrois il a fait la connaissance de son épouse actuelle, originaire de Russie, laquelle a presque le double de son âge. Le même destin pénible les a liés l'un a l'autre.  Sa femme appartient à l'Eglise des Mormons, raison pour laquelle en Russie, tout comme lui en Ukraine, elle a subi des persécutions et des agressions physiques. Au moment de notre visite elle se trouvait en ville - les demandeurs d'asile peuvent se déplacer librement.

 

- Mon désir est de rester vivre en Croatie, cela peut être à la mer, peu importe. J'ai été une fois à Rijeka, cela me plaît. Les gens sont bons, ils ne sont pas agressifs comme en Ukraine. J'aime conduire et mon grand désir est d'être engagé comme chauffeur de tramway - déclare modestement le jeune Ukrainien.

 

La vie d'un demandeur d'asile est très difficile, l'incertitude omniprésente l'épuise. D'ici deux semaines le statut pour obtenir l'asile en Croatie, après avoir été refusé en Allemagne et en Hongrie, devrait faire l'objet d'une décision. Positive, espère-t-il, car il ne souhaite nullement rentrer en Ukraine.

 

 

Ali Agca ne vit pas ici

 

Nous visitons les locaux du Centre afin de vérifier dans quelles conditions vivent les demandeurs d'asile. Suivis par les regards muets des occupants, nous remarquons qu'il y fait propre et net. Au milieu du couloir au rez-de-chaussée se trouve le cabinet du médecin où une doctoresse examine les nouveaux venus. Ceux qui arrivent de pays à risque, où les maladies infectieuses sont répandues, sont testés en outre à Zagreb contre la malaria et le choléra. Pour l'instant on n'a pas noté de cas autrement sérieux de maladie.

 

Les demandeurs d'asile ont trois repas par jour, les enfants reçoivent le cas échéant des repas supplémentaires. Ils peuvent utiliser la salle de sport et par ailleurs disposent d'une salle de baskett et de volley. A l'étage se trouve un petit local où nous trouvons les enfants en train de dessiner et de chanter. Les chambres sont à quatre lits, séparées pour les hommes, les femmes et les familles. Une femme timide avec un petit enfant nous ouvre la porte de sa chambre. Elle n'est pas d'humeur à discuter et garde ses distances avec les étrangers. Il en va de même pour la majorité des demandeurs d'asile. A l'étage est située le local pour le linge et faire la cuisine au thé - tout est arrangé comme dans un petit hôtel.

 

Cela fait un mois qu'est arrivé au Centre un jeune d'une bourgade de Serbie, dont nous ne pouvons révéler le nom pour motif de sécurité. Bien qu'il soit né dans un milieu multiethnique, les problèmes ont commencé parce qu'il est de nationalité croate, nous dit-il d'un ton convainquant. 

 

- Les mauvais traitements physiques et psychiques ont commencé vers l'année 1993, lorsque la plupart des réfugiés de Croatie sont arrivés dans notre localité. Ils m'ont menacé et mon battu comme si j'étais coupable de leurs destins. Les gens avec qui j'ai grandi n'étaient en rien meilleurs. Ils me disaient que j'étais un Oustachi, qu'il fallait me jeter dans le Danube. Mes nerfs ont lâché, je suis allé chez le psychiatre, chez le psychologue de l'école. Je me sentais comme quelqu'un de moindre valeur, je me suis renfermé en moi, j'évitais les gens - nous raconte ce jeune.

 

Il dit que durant la dernière Pâques catholique il a été agressé et frappé dans un café. Il y a trois an il a déposé une demande pour obtenir la nationalité croate, une demande dont il attend toujours l'issue.

 

- Pour moi il n'y a pas de vie en Serbie. Je voudrais rester en Croatie, m'inscrire à la Faculté de philosophie car j'aime étudier toutes les religions et lire Friedrich Nietzsche. Pour son époque il était trop libéral car il professait que l'homme doit s'occuper de plus hautes valeurs que celles de son origine et de son apparence - termine notre interlocuteur.

 

Probablement que la plupart des autres habitants du centre s'accorderaient avec le grand philosophe. Notre visite touchant à sa fin, ils viennent dans le vestibule afin de jouer une partie de cartes. Nous cherchons à savoir s'ils connaissent Mehmet Ali Agca, qui soi-disant aurait récemment exprimé le souhait que la Croatie lui offre l'asile politique. Le bref silence est interrompu par un résident plus âgé.

 

- C'est celui qui a tiré sur le Pape. Celui-là ne vit pas ici - nous dit notre dernier interlocuteur avant de lâcher  une bouffée de cigarette.  

 

 

Les demandeurs d'asile ne sont pas des criminels et ils ne sont pas venus pour faire des histoires

 

Miroslav Horvat, le responsable du Centre d'accueil pour les demandeurs d'asile à Kutina ouvert depuis 2006, dit que pour s'occuper tous les jours des occupants du centre il y a deux travailleurs sociaux, quatre surveillants pour les affaires internes, deux professeurs de géographie, deux juristes et cinq travailleurs de la Croix Rouge qui leur offrent un appui psycho-social. Il ajoute qu'il n'existe pas de schéma tout faite suivant lequel les demandeurs d'asile arrivent en Croatie. Certains se déclarent volontairement au premier poste de police frontalier, d'autres franchissent illégalement la frontière.

 

Ce ne sont pas des criminels ni des personnes qui sont venues pour faire des histoires, tel qu'on le croit souvent. Néanmoins, il en est qui s'imaginent être persécutées pour une raison ou l'autre et qui n'ont donc pas d'élément de base pour obtenir le statut de demandeur d'asile. Avant que nous n'accordions le statut de demandeur d'asile, nous testons chaque personne au travers d'ONG et du centre informatif et documentaire, après quoi nous décidons si cette personne est menacée de persécutions et si sa vie est en danger dans le pays dont elle provient - déclare Horvat. Pour la personne à qui le statut de demandeur d'asile est accordé, l'Etat lui paie encore pendant un an les frais de logement, les cours de croate et il lui assure l'aide sociale afin de pouvoir s'intégrer le plus facilement possible dans son nouveau milieu.

 

 

Statistiques

 

  • 778 demandes d'asile ont été déposées depuis 2004, lorsque est entrée en vigueur le première Loi sur l'asile.
  • 120 demandes d'asile ont été déposées l'année dernière.
  • en 2009 le plus grand nombre de demandes (25) ont été déposées au départ de la Serbie, ensuite de l'Afghanistan (25), du Pakistan (13) et de la Bosnie-Herzégovine (10).
  • 15 statuts de demandeurs d'asile ont été accordés depuis 2004 (un du Soudan, deux d'Afghanistan, un de Somalie, un de Turquie, 3 d'Ouzbékistan, 5 de la Fédération de Russie, un d'Arménie, un d'Ukraine).
  • jusqu'à présent ont été accordés 5 statuts d'étranger sous protection subsidiaire (un tel type de protection est accordé aux étrangers qui ne répondent pas aux conditions pour l'asile, mais dont on soupçonne à bon droit qu'en retournant dans leur pays ils seraient exposés à de sérieuses injustices).

 

 

Source : novosti.com, le 18 février 2010.

Traduit par balkanikum.vefblog.net, le 18 février 2012. 

 

 

 

 

II. Ježevo

 

 

Par Tamara Opačić

 

 

« Anciennement à la place du mur qui entoure le centre il y avait une petite barrière de fils de fer. Il s’en trouvait un pour se pencher, l’autre pour se jucher sur son dos, sauter la barrière et tenter de fuir. La police les poursuivait à travers la localité si bien que les habitants se sentaient menacés. Cette vieille barrière me faisait penser à des camps. Le nouveau mur qui a été construit durant mon mandat s’élève sur quatre mètres et il n’est pas là pour le décor. Il est là pour les empêcher de s’enfuir. Ceci est un établissement de type fermé et c’est ainsi qu’il doit rester. En définitive tous sont ici pour une bonne raison ». Ainsi débute Josip Biljan la description de ses fonctions. Cela fait huit ans que Biljan exerce les attributions de responsable du Centre d’accueil pour étrangers Ježevo, un établissement tout ce qu’il y a de plus sérieux, un ancien motel qui aujourd’hui n’est autre que l’endroit principal destiné à l’accueil et la déportation des immigrants étrangers.

 

Dans le centre ont séjourné plus de mille ressortissant de différents pays dont la plupart ont eu pour seul pêché d’avoir tenté de passer la frontière croate sans les papiers réglementaires. Le jour de ma visite, le centre comptait 43 « occupants » dont la plupart attendaient d’être déportés dans leurs pays d’origine tandis que douze se trouvaient inscrits en procédure d’asile. « Autrefois la majorité provenait de Roumanie et du Kosovo. Mais avec l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne et l’obtention de l’indépendance du Kosovo, leur nombre a diminué. Maintenant la majorité vient d’Afghanistan et d’Albanie, et leur déportation pose pas mal de problèmes étant donné que la Croatie ne possède pas de ligne aérienne directe avec ces pays. A cela s’ajoute que l’Afghanistan n’a pas d’ambassade en Croatie. L’ambassade la plus proche se trouve à Vienne et c’est par eux que nous tentons en permanence de faciliter les déportations, toutefois cela ne les intéresse guère », explique Biljan, qui dans son bureau se débat avec ses statistiques. "On a là une Belge, plusieurs venus d’Italie, du Kosovo, de la Somalie, de la Lybie, un de Jamaïque… Celui-là est intéressant – un Jamaïcain qui a autrefois vécu en Amérique alors qu'en Croatie il a travaillé comme danseur sans permis de travail ». Le responsable du centre poursuit son exploration des statistiques : « Sur le total il y a cinq femmes et pour l’instant aucun mineur. Lorsqu’ils ne sont pas accompagnés, on les place d’ordinaire à Dugave, le Foyer pour l’éducation de l’enfance et de la jeunesse. »

 

Dans ce centre surpeuplé jusqu’il y a peu il est prévu que soit bientôt construit une structure séparée pour les mineurs, ce qui répond à l’une des exigences découlant des négociations d’adhésion avec l’Union européenne. « L’ouvrage s’élèvera sur deux étages et à la place de l’actuelle aire de jeu nous projetons de construire un bâtiment séparé pour les familles », explique Biljan tout en montrant le plan de la construction. A la question de savoir si les capacités d’accueil vont encore s’étendre du fait qu’en rejoignant l’espace Schengen la Croatie pourrait devenir le pays le plus en butte à l’immigration illégale, le premier flic de Ježevo répond : « D’après nos estimations cela n'aura pas lieu d'être parce que nous tendons au renforcement des frontières. Je suis plus inquiet quand il s’agit des normes législatives qui sont déplorables. Ainsi, l’étranger dépose-t-il une demande d’asile en Croatie puis il gagne l’Autriche, eux nous le renvoie et lui continue d’avoir le droit d’être dans notre système. Si c’était moi, mon ami, ce serait niet car visiblement ton intérêt n’est pas d’être en Croatie », tranche sévèrement Biljan qui ne souhaite toutefois pas trop se perdre en commentaires sur la politique migratoire. « C’est un problème complexe qui ne me concerne pas. Que s’en occupent les agences dont c’est la compétence, la mienne étant d’empêcher les migrations illégales. En fin de compte je représente l’appareil répressif. Et il n’est pas vrai que nous les Croates n’aimons pas les étrangers, nous sommes un pays ouvert. N’avons-nous pas été constamment sous un pouvoir étranger ? Ce n’est pas aujourd’hui non plus que quelqu’un de bien intentionné va nous embarrasser. Mais on ne peut quand même pas amener des étrangers et ensuite faire d’eux de plus grands démunis qu’on ne l’est soi-même. »

 

Avant de débuter la visite du centre, le responsable admet que l’établissement n’est pas équipé pour que les étrangers en attente d’être déportés, ou bien plus rarement d’être acceptés, puissent tuer le temps. « Nous avons deux travailleuses sociales, mais nous ne sommes pas tenus de travailler avec eux [les étrangers] parce qu’ils ne restent que quelques jours ou tout au plus trois mois. Nous avons une librairie, plusieurs jeux de société, une aire de jeu qu’ils peuvent fréquenter quelques heures par jour. Mais nous n’avons pas de panneaux de basket ni de cages de but. J’ai contacté tout le monde pour obtenir une aide mais personne ne s’en soucie. C’était le devoir de l’Union européenne mais ils n’ont rien fait. Toutefois c’est encore en improvisant que les gens s’amusent le mieux ». A la différence des maigres moyens qui ont été accordés pour les passe-temps et l’investissement culturel des occupants de Ježevo, la Croatie, en dépit de la crise, continue d’allouer des moyens considérables pour satisfaire aux frais de déportation. D’après Biljan, la somme s’élève à 1.7.00.000 kunas, une somme qui a augmenté étant donné qu’actuellement 99% des déportations se font par avion.

 

Le long du couloir qui abrite le bureau du responsable est située la partie du bâtiment placée sous étroite surveillance. Le bruit des clés qui remuent aura suffi pour créer un tumulte dans ce goulet. Une quinzaine d’hommes, tous habillés du même survêtement de couleur bleu claire, ainsi que deux infirmières, se pressent dans le couloir désireux de jeter un coup d’œil sur les rares visiteurs qui viennent s’enquérir de cet abri transitoire. « Ici se trouve l’infirmerie, ensuite vient le local de surveillance où l’on place ceux qui souffrent de maladies contagieuses, puis la salle des visites, où le plus souvent ils rencontrent leurs avocats », explique Biljan sous le regard d’une partie des habitants du centre.

 

Mais le plus intriguant est encore la salle dont les murs sont recouverts d’étagères remplies de sacs blancs. « Là se trouvent leurs vêtements et objets personnels. Nous leur lavons tout ça bien gentiment et leur restituons le jour où ils quittent le centre. Un traitement dont ils ne pourraient rêver dans aucun hôtel », plaisante le chef en train de gagner le lieu qu’il partage à sa façon avec eux.

 

Bien qu’une table de tennis occupe la grande salle donnant sur l’aire de jeu, où seul un homme d’âge moyen se défoule, la plupart des résidents temporaires sont assis à bavarder en petits groupes autour de tables ou bien ils regardent la télévision d’où parviennent des sons d’un programme musical. « Nous autorisons les prises de photos mais pour leur sécurité je vous déconseille de le faire. En fin de compte la majorité est en procédure d’asile », explique Biljan. Il rajoute « il en est peu qui connaissent l’anglais, je doute que vous puissiez vous comprendre ». Ayant entendu que nous sommes à la recherche de quelqu’un pour s’entretenir, un jeune Libyen montre du doigt un jeune homme installé à la table voisine.

 

« En quête de meilleures conditions de vie, j’ai fui tout seul et sans documents d’un Afghanistan détruit. Il y a un mois ils m’ont attrapé à la frontière slovéno-croate. Je souhaite rester en Croatie et j’ai donc déposé la demande d’asile », déclare Mohammed Ali Fayzi (24), qui affirme être satisfait des conditions de vie dans le centre. En revanche ses compatriotes qui n’ont pas tardé à nous entourer de leur présence ne partagent pas cet avis. « Notre seul pêché est d’avoir fui la catastrophe de la guerre. Méritons-nous vraiment d’être dans cette prison à cause de cela ? La police se comporte avec nous comme si nous étions des bêtes », traduit Fayazi leur griefs pendant qu’un policier monte la garde derrière son dos. « Ces quatre-là font la grève de la faim depuis quinze jours parce qu’ils veulent être transférés dans le centre d’accueil pour demandeur d’asile à Kutina. Le plus âgé d’entre eux pèse maintenant à peine 56 kilos », dit le jeune Afghan. « Pensez-vous que quelqu’un qui depuis quinze jours ne prend plus de nourriture ni d’eau serait réellement en état de se tenir sur ses jambes ? Nous en avons eu qui ont fait la grève de la faim pour de bon mais cette fois ce n’est pas le cas. Lors du repas commun il est vrai qu’ils ne consomment rien mais ensuite les autres leur apportent de la nourriture dans la chambre. D’ailleurs, ils sont constamment sous surveillance médicale et nous ne manquerions pas de savoir s’ils faisaient réellement la grève de la faim », rétorque Biljan aux affirmations proférées par le groupe d’Afghans.

 

Au moment de nous quitter, Fayazi ne déborde pas d’optimisme. « Que la chance soit avec nous deux », répond-il au vœu exprimé que sa demande d’asile aboutisse positivement. Sachant qu’en Croatie ces huit dernières années seules 30 demandes d'asile déposées sur un total de 2.035 ont été autorisées, ce jeune Afghan n’a pas trop de raisons d’espérer. Si en quête d’une vie meilleure il a d’abord été stoppé par les frontières, puis par les murs d’un centre bien clôturé, en définitive son sort sera celui que lui accorde un système où les étrangers ne sont toujours pas les bienvenus.

 

 

Source : h-alter.org, le 16 avril 2012. 

Traduit par balkanikum.vefblog.net, le 18 avril 2012.

 

 

 

Par brunorosar - Publié dans : Démographie et peuplement
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Vendredi 20 août 2010 5 20 /08 /Août /2010 11:51

Les Roms dans la République de Croatie, 1991-2009

 

 

Les Roms sont souvent présentés comme les oubliés de la transition démocratique des pays ex-communistes [1]. Libérant les élans nationalistes et réveillant un anti-tsiganisme – qui, loin d’être absent des pays communistes, était néanmoins contenu jusque-là par l’autorité de l’État –, la chute du mur de Berlin a permis la politisation de leaders romani, dont les revendications ont été relayées par l’Union européenne [2]. La transition post-communiste apparaît dans toute son ambiguïté : elle n’a pas apporté aux Roms de changement fondamental dans leur niveau de vie mais, en revanche, elle leur a offert l’opportunité d’une expression politique [3].

Contrairement à la majorité des pays d’Europe centrale et orientale, la Croatie a vécu sa transition post-communiste en temps de guerre. Les combats sur son sol, ainsi que la présidence nationaliste et autoritaire de Franjo Tuđman, étaient peu propices au développement démocratique et isolèrent la Croatie sur le plan international. Repliée sur son objectif d’établir sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire, ce n’est qu’après la mort de Tuđman, en décembre 1999, et la victoire de l’opposition aux élections, que la Croatie réorienta sa politique intérieure et extérieure pour satisfaire ses rêves d’intégration européenne. Dans la volonté de rompre avec son passé yougoslave et communiste, la Croatie resta partagée entre une tendance nationaliste exclusive – qui l’isola un temps sur la scène internationale, avec des conséquences dramatiques pour les Roms – et l’aspiration à une reconnaissance et une intégration européenne – qui impliquait, notamment, un respect des droits des minorités. Il était intéressant de lier la question du statut des Roms à la construction nationale du nouvel État indépendant, l’attitude à l’égard de la minorité romani étant révélatrice de la conception particulière de l’identité croate, et de la capacité de la Croatie à accepter et gérer la diversité.

Dans un contexte où la situation des minorités nationales en Europe centrale et orientale dépassait le seul cadre intérieur, les textes législatifs des institutions internationales et les rapports de divers organismes, qui leur sont rattachés, ont constitué, pour moi, une première base de recherche. Des documents émanant d’observateurs extérieurs (ONG), au regard plus critique et engagé, ont été une autre source d’informations. Pour esquisser la vision croate de sa minorité rom, l’étude de la Constitution nationale et des lois relatives aux droits des minorités, à l’accès à la citoyenneté, permit d’évaluer son degré de reconnaissance dans l’ensemble étatique ainsi que son statut, et confronter le droit « sur le papier » aux réalisations concrètes. Enfin, un séjour à Zagreb, de mars à juin 2009, m’a permis de rencontrer différents acteurs de la scène romani croate, en particulier des représentants d’associations roms, et d’étudier des revues d’organisations roms. L’ensemble de ces sources m’a donné la possibilité de croiser les regards sur ce sujet.

 

 

Les Roms face à l'indépendance croate (1991-2000)



Diversité et identités multiples de la minorité romani


L’estimation des populations roms est une question délicate, intéressante et caractéristique de leur statut – les données des recensements étant généralement en deçà de la réalité numérique. Pour divers motifs, allant de l’intégration d’une peur liée aux discriminations et crimes dont ont été victimes les Roms au cours des siècles passés, à des motivations individuelles de « plus-value sociale », les Roms ont pu opter, lors des recensements, pour une déclaration d’appartenance à un autre groupe national ou ethnique. Du fait de ces stratégies d’affiliation, le chiffre du recensement de 1991 (6 695 personnes) n’est pas du tout représentatif du nombre réel de Roms en Croatie puisque, selon l’estimation du Conseil de l’Europe, on peut envisager plus vraisemblablement leur nombre à 30 000 ou 40 000.

Comme tout travail portant sur l’identité d’un groupe, parler des Roms n’est pas chose aisée. Sur quoi repose la spécificité rom ? Dès lors que l’on tente de dresser un tableau de la population identifiée comme rom en Croatie, différentes lignes de fracture émergent, qu’elles soient religieuses, linguistiques, liées à l’origine géographique, au mode de vie ou à l’ancienneté de la présence sur le territoire croate.

L’endonyme « Rom », porteur d’une revendication nationale, a remplacé le terme de Tsigane, en Yougoslavie, sous l’impulsion de Tito. Pourtant, certains groupes se reconnaissaient sous le vocable de Tsiganes mais non sous celui de Roms. C’était notamment le cas des Bajaš, groupe le plus important numériquement : regroupés et perçus comme Roms par l’extérieur, ils ont développé une forte conscience d’altérité qui s’est exprimée de plus en plus ouvertement. Les chercheurs restent cependant divisés sur leur véritable origine. Certains défendent une origine rom des Bajaš. Installés dans les provinces de Valachie et Moldavie, ils auraient perdu l’usage de leur langue maternelle, le romani, au cours de l’esclavage. D’autres se rallient à la version d’une origine « roumaine » [4] de ce groupe, mais tous s’accordent néanmoins sur une forte conscience d’altérité. Les Bajaš parlent la ljimba d’bjaš, une langue dérivée du roumain, et non la romani chib (la langue romani). Ils sont en majorité catholiques (une minorité est orthodoxe) et se trouvent dans les régions du Međimurje, de Podravina et Baranja, ainsi qu’à Sisak et à Zagreb. Dans le Međimurje, ils vivent dans des villages séparés des habitations de la population majoritaire, et figurent parmi les plus marginalisés socialement.

Hormis les Bajaš, on peut distinguer les Roms Lovara , qui habitent notamment à Bjelovar et ses environs, et les Roms Kalderash. Avec les Bajaš, ils figurent parmi les Roms arrivés les plus précocement en Croatie. On peut ensuite citer les Roms Xoraxane, Gurbet ou Arlija – musulmans de Macédoine, Bosnie-Herzégovine et Kosovo – arrivés dans les années 1970 et 1980. Ils habitent généralement en milieu urbain dans des quartiers mixtes et, d’un niveau social plus élevé, ils ne correspondent pas aux stéréotypes de marginalisation sociale qui peuvent être associés habituellement aux Roms.

 

 

Occultés dans la guerre


La population romani de Croatie a été doublement touchée par la proclamation d’indépendance et le conflit qui s’ensuivit : en tant que citoyens croates et membres d’une minorité présente sur l’ensemble du territoire yougoslave. Présents dans toutes les ex-Républiques yougoslaves, les Roms le sont également, de gré ou de force, dans tous les camps. Comme tous les citoyens en âge de combattre, ils furent incorporés aux armées régulières fédérale (serbe) et croate. Si des cas d’engagements volontaires au sein des forces croates ont été recensés, des témoignages font également état de chantage et d’enrôlement forcé. L’utilisation de forces roms dans les combats est ambiguë, face à l’entreprise d’homogénéisation ethnique des territoires conquis.

Les Roms sont en fait restés majoritairement neutres durant le conflit, une neutralité parfois perçue comme un signe de convergence avec l’ennemi. Recenser les exactions dont ont été victimes les Roms à cette période est difficile. Des massacres sont attestés à Vukovar et à Torjanci ; des quartiers et des maisons roms furent pris pour cible dans différentes régions touchées par les affrontements. À la suite de la réintégration de la Slavonie-orientale à la Croatie, en 1998, et au retour des déplacés croates, plusieurs villes furent le théâtre de violents incidents anti-roms.

Les conflits de Bosnie et du Kosovo ont touché indirectement la Croatie, à cause de l’afflux de réfugiés en provenance des zones d’affrontements. Pour beaucoup, la Croatie ne devait être qu’une étape avant de rejoindre l’Europe occidentale. Mais sans documents d’identité valides leur permettant un départ vers l’étranger, des familles sont restées en Croatie. D’ailleurs, aujourd’hui certains Roms n’ont toujours pas de papiers d’identité valables, et ils ne peuvent retourner dans leurs régions d’origine. D’autres se sont finalement installés et ont fondé des familles. Ainsi, cet afflux de réfugiés en provenance de Bosnie et du Kosovo a modifié la composition de la population rom croate.

 

 

Occultés dans la construction nationale

 

Pour les Roms de Croatie, la période 1991-2000 se caractérise par une invisibilité, à la fois au niveau national et international. Ils ont été occultés dans la guerre – les souffrances sont serbes, croates ou bosniaques. Occultés, ils l’ont été aussi dans la construction nationale, puisqu’ils n’ont pas été mentionnés dans la nouvelle Constitution (adoptée en décembre 1990), au point que les difficultés rencontrées par certains dans l’acquisition de la citoyenneté ont entraîné une ségrégation politique et sociale, à cause de l’absence de droits [5].

Les personnes qui possédaient la citoyenneté de la République de Croatie de l’ex-Fédération yougoslave, avant l’entrée en vigueur de la loi, acquirent de plein droit la citoyenneté croate. Or, la possession de la citoyenneté républicaine avait peu d’importance en Yougoslavie, et de nombreux Roms n’en ont jamais fait la demande.

Ils purent alors tenter d’obtenir la citoyenneté croate en entreprenant une demande de naturalisation. La nouvelle législation régissant la naturalisation faisait la part belle au droit du sang, dans un contexte d’affrontements nationalistes. Pour ceux appartenant au « peuple croate » [6] (même s’ils habitaient à l’étranger), il suffisait d’une simple déclaration écrite dans laquelle ils affirmaient se considérer eux-mêmes comme citoyens croates. Les autres (les individus des autres Républiques yougoslaves, les personnes sans citoyenneté républicaine et les résidents permanents de la Croatie au temps de la proclamation d’indépendance), devaient suivre un processus de naturalisation complexe, et remplir des conditions plus strictes pour obtenir la citoyenneté croate, même s’ils étaient nés ou avaient résidé légalement sur le territoire croate comme citoyen de l’ex-Fédération yougoslave. L’ethnicité croate fut ainsi favorisée au détriment de la composante multiculturelle de l’ex-Yougoslavie, une manière pour la Croatie de se couper de son passé fédéral et d’affirmer une conception ethnique de la nation.

Ces nouvelles dispositions législatives étaient discriminatoires et laissaient à l’arbitraire des autorités croates le soin de juger les différents cas. Les sources consultées font état d’abus et de discriminations dans l’application de la loi de 1991. Les policiers croates pouvaient s’appuyer sur deux dispositions pour refuser d’accorder la citoyenneté croate : la maîtrise de la langue croate, de l’alphabet latin, un « attachement au système et aux coutumes croates de la République », et l’acceptation de la culture croate. Le niveau scolaire des populations romani, la subjectivité des conditions d’obtention, ajoutés à l’hostilité des forces de police (parfois ouvertement affichée au travers de propos racistes) aboutirent à de nombreux cas de refus.

Ainsi, les Roms n’ayant pas reçu une réponse positive à leur demande de naturalisation, ou n’ayant pas fait la démarche pour l’obtenir, pouvaient avoir différents statuts : celui d’étranger – avec un permis de résidence temporaire ou permanent ou d’apatrides –, ou celui de citoyen d’un État qui n’existait plus, la Yougoslavie. Comme ils vivaient en Croatie sans aucun document délivré par l’État croate, ils étaient donc privés des droits fondamentaux. L’absurdité de la situation fut illustrée par les dizaines de combattants roms qui, n’ayant pu accéder à la citoyenneté croate, ne purent obtenir le statut de branitelj et percevoir ainsi la pension d’ancien combattant qui leur revenait de droit.

 

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Les Roms en Croatie : intégration européenne et transition démocratique (2000-2009)

 

Evolution du droit


Les réformes vers une authentique démocratisation ne commencèrent véritablement qu’avec l’accession de Stjepan Mesić à la présidence, en février 2000. Le pays dut s’adapter à la fois aux exigences de l’intégration européenne, qui faisait du respect des droits des minorités une condition d’admission, mais aussi à la médiatisation croissante de la « question rom » dans les pays d’Europe centrale et orientale, favorisant la mise en place de programmes et d’activités qui leur étaient spécifiquement adressés.

Les politiques nationales envers les populations minoritaires étaient dorénavant déterminées par des normes – européennes ou internationales en la matière. L’Union européenne, notamment, donna un cadre solide à la protection des droits des minorités. Prônant l’émergence de droits collectifs et une politique de discrimination positive, elle favorisa un modèle d’État « ethnique » et put, de façon contradictoire, entraîner une stigmatisation des minorités et favoriser une communautarisation des sociétés. Par ailleurs, l’absence de mécanismes contraignants garantissant l’application des accords signés, fit dépendre leur mise en place de la bonne volonté politique nationale.

L’objectif d’une intégration européenne poussa la Croatie à adapter sa législation aux exigences européennes, et de nouvelles dispositions législatives relatives aux droits des minorités furent adoptées. Ces dispositions suivirent un modèle d’autonomie culturelle et instaurèrent de nouvelles instances de représentation politique des minorités au niveau local, régional et national. La formation de ces nouvelles instances de représentation laissa espérer la possibilité d’influer sur le processus décisionnel. Cependant, la prise en compte d’un partenariat avec ces instances en tant que conseils consultatifs, restait assujettie au bon vouloir des autorités locales.

La Croatie adopta également deux programmes spécifiquement adressés aux Roms : le Programme national pour les Roms en 2003 et le Plan d’action de la Décennie pour l’inclusion des Roms en 2005. De 2000 à 2009, les progrès du droit et de l’attention accordée aux problèmes de la minorité romani furent notables et salués dans les rapports des institutions internationales.

 


Permanence des manifestations anti-tsiganes et des discriminations


Pourtant, malgré ces progrès en matière de droit, un grand fossé séparait les déclarations de bonne volonté, les mots fixés sur le papier, et la réalité sur le terrain. La Croatie restait tendue entre forces d’ouverture et courants réactionnaires et nationalistes. Dans la société croate, la position des Roms (ainsi que celles d’autres minorités, les Serbes et les Bosniaques notamment) restait entravée par les séquelles de la guerre et de la politique discriminatoire des années 1990.

Les rapports des ONG et des institutions internationales exprimèrent régulièrement leurs inquiétudes face aux attaques racistes contre les Roms – commises par des bandes de skinheads –, et leur discrimination dans les domaines de l’emploi, l’accès à la sécurité sociale et les droits à la citoyenneté. Cet anti-romisme était issu d’une combinaison de facteurs, relevant à la fois des préjugés traditionnels attachés aux Tsiganes (sales, voleurs, menteurs), mais aussi d’une animosité générale contre le moindre signe d’altérité.

Parmi ces cas de discrimination, la ségrégation d’enfants bajaš (mis dans des classes séparées) dans certaines écoles du Međimurje fut particulièrement médiatisée, grâce à l’intervention de l’Ombudsman en 2000, au point qu’une plainte à la Cour européenne des droits de l’homme fut déposée. Dans un premier temps, le ministère croate de l’Éducation présenta ces cas comme justifiés pédagogiquement. Puis il décida finalement de supprimer ce système de classes séparées, en septembre 2002. Mais face à la protestation de parents d’enfants non-bajaš, le ministère céda et approuva à nouveau le système. Le gouvernement du Premier ministre, Ivica Račan, officiellement opposé à toute ségrégation sur la base de la race ou de la nationalité, soutint les requêtes des Croates contre les Bajaš dans le Međimurje.

De 2000 à aujourd’hui, le changement tient surtout à la visibilité internationale que la minorité rom a acquise. Les modifications existent cependant à plusieurs niveaux : sur les plans législatif, institutionnel et stratégique, même si la mise en œuvre de ces réformes est lente et suscite des déceptions.

 

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Mobilisation de la minorité romanie

 

Multiplication et diversité des organisation roms

 

Le changement de régime a également apporté de nouvelles possibilités d’expressions à la minorité romani, notamment une mobilisation politique et associative.

Si les organisations roms de la période yougoslave relevaient surtout d’un caractère culturel, la décennie 1990 témoigna d’une diversification des associations se revendiquant comme rom. Avec le passage au multipartisme, quelques formations politiques roms se constituèrent. L’expression des nationalismes favorisa une communautarisation de la vie politique, de même que la promotion des droits collectifs des minorités a pu être facteur de cette mobilisation sur une base ethnique. Les ONG et associations roms ont eu cependant, de façon générale, plus d’influence et de pouvoir que ces formations politiques. Elles présentèrent une gamme de profils variés, menant des activités culturelles et artistiques de promotion de la culture rom, des activités éducatives, d’assistance dans les procédures administratives et juridiques, ou de protection et de promotion des droits de l’homme.

Les Roms de Croatie sont aujourd’hui davantage en mesure d’influencer le processus politique aux niveaux communal et national. Cependant, les divisions et l’éclatement de la minorité romani en de multiples organisations affaiblissent sa position. Entre ces nombreuses associations règnent des rivalités importantes, par exemple sur la perception des financements ou encore la reconnaissance comme partenaire, par les instances gouvernementales. Et si elles s’opposent « normalement » sur les projets prioritaires et la politique à suivre, leurs accusations prennent parfois un ton plus grave, allant de la suspicion de détournement de fonds à l’attaque personnelle (rumeurs sur les origines d’un représentant d’association, dénigrement de son niveau scolaire, accusations de pédophilie ou d’avoir un casier judiciaire, de népotisme, etc.). Mais ces rivalités cachent, en réalité, des divisions plus profondes.

 

 

Stratégies identitaires

 

La promotion des droits collectifs des minorités, la médiatisation croissante de la « question rom » et la multiplication des programmes et des aides financières, ont pu avoir des conséquences paradoxales sur la mobilisation des populations issues des groupes minoritaires et sur les stratégies d’identification. C’est pourquoi les stratégies identitaires adoptées par les Bajaš sont intéressantes à étudier.

À l’intérieur de leur communauté, les Bajaš se distingueraient des Roms, en les désignant sous le terme de Lakatar. En revanche, le discours officiel et public des leaders bajaš alterne entre la revendication d’une romanité et l’affirmation d’une spécificité bajaš au sein du groupe rom ; aucun n’exprime officiellement une volonté de « séparatisme » par rapport au groupe rom.

La rivalité des deux groupes, bajaš et rom, s’est faite de plus en plus apparente au cours des décennies 1990 et 2000. Le premier point d’achoppement reste la question de l’enseignement de la langue romani, – souhaité et revendiqué par les Roms parlant le romani –, mais plus ou moins ouvertement refusé par les Bajaš qui ne veulent pas apprendre une langue qui n’est pas la leur. Le second point de tensions porte sur la représentation – les Bajaš étant hostiles à être représentés par des « locuteurs du romani chib ». Ces différences de vues ont engendré des tensions entre Roms et Bajaš, aux réactions parfois proches de la condescendance, voire du racisme de la part des deux groupes.

Pour les Roms, la reconnaissance d’une altérité bajaš est un enjeu important car les Bajaš représentent sans doute plus de la moitié de la population identifiée comme « Rom » en Croatie. De la part des Bajaš, les stratégies d’identification comme Rom ou Bajaš (ou du fait que les « vraiment Roms » présentent les Bajaš comme des Roms, ou les placent dans une altérité définitive) varient selon les contextes, les situations et les interlocuteurs. Ainsi, certains Roms travaillant avec des Bajaš, clament haut et fort que les Bajaš sont des Roms et réfutent tout sous-entendu contraire. Les présidents d’associations roms restent ainsi écartelés entre le discours officiel et politiquement correct (l’inclusion des Bajaš dans la communauté romani) et une attitude qui rejette les Bajaš dans l’altérité. Ponctuellement, quelques voix dissonantes s’élèvent et revendiquent une distinction des Roms et des Bajaš.

Ces divisions contribuent à l’affaiblissement des organisations romani et de leurs moyens d’action, et confortent le gouvernement dans une position qui, du fait de leur mésentente, pourrait donner aux Roms une place secondaire dans la politique menée à leur égard, et réduire ainsi la portée de leurs arguments.

 

 

Discours et relations avec les autres acteurs

 

L’attitude face au gouvernement et aux autres acteurs de la politique, et les discours des représentants romani semblent partagés entre la séduction politique – nécessaire pour obtenir des financements et être pris en compte dans le processus décisionnel –, la critique des politiques gouvernementales, et la dénonciation des discriminations – des beaux discours et des promesses non tenues. Durant les années 1990, notamment, les leaders roms ont pu développer des propos plutôt complaisants, en n’évoquant ni les problèmes rencontrés dans l’accès à la citoyenneté, ni les violences nationalistes dont furent victimes les Roms. Mais la décennie 2000 est devenue plus critique, et après les espoirs suscités par l’adoption d’une nouvelle législation et de programmes spécifiques, l’heure est aujourd’hui à la désillusion.

Les représentants roms attribuent parfois l’échec de la prise de pouvoir et de la structuration des organisations roms aux grandes ONG, les accusant d’exploiter leur position pour renforcer leur capital social et culturel. La question de l’instrumentalisation des personnes dont les droits sont violés, a été notamment posée par des organisations romani lors du procès sur les classes séparées du Međimurje. Si la majorité de ces organisations a, en principe, soutenu la procédure, elle a reproché aux deux ONG qui supportaient la démarche des parents et enfants bajaš, leur monopole sur la défense des droits des Roms, regrettant de ne pas être à l’initiative du mouvement.

Différents niveaux ont été distingués dans l’approche de la situation des Roms de Croatie : international, national, régional et local. Au niveau international, il est indéniable que les acteurs transnationaux ont contribué à la visibilité des questions relatives aux Roms en Croatie. Au niveau national, il semble qu’une contradiction fondamentale n’ait pas été surmontée : les programmes et les mesures ont été mis en place, en partie à l’instigation des acteurs internationaux. Pourtant, leur mise en œuvre dans le contexte croate, où le nombre de Roms est relativement faible, où la société est habitée par un sentiment anti-rom et par un nationalisme exclusif, pourrait aboutir à un accroissement des tensions si, dans le même temps, on ne sensibilise pas la population majoritaire. Aux niveaux régional et local, sont apparues des alliances et des configurations diverses qu’il serait nécessaire d’approfondir.

Poursuivant ses rêves d’Union européenne, la Croatie en applique, en bonne élève, les exigences demandées, mais sans réfléchir au problème de façon approfondie. Si le sujet des Roms en Croatie est abordé sous l’angle d’une exclusion économique et sociale, il écarte la question des perceptions et du rôle des stéréotypes, dans une société peu encline à l’acceptation des éléments qui n’entrent pas dans sa définition exclusive de l’identité croate.



[1] Cet article est issu du mémoire « Les Rroms dans la République de Croatie (1991-2009) », réalisé dans le cadre du Master d’histoire contemporaine des relations internationales et des mondes étrangers, sous la direction d’Antoine Marès, et soutenu en octobre 2009, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2] Henriette Asséo, « Les Gypsy Studies et le droit européen des minorités », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n° 51-4bis, 2004-2005, p. 71-86.

[3] Jean-Pierre Liégeois aborde ce passage au politique dans son ouvrage Mutation tsigane : la révolution bohémienne, Bruxelles, Éditions Complexe, 1976.

[4] Marcel Courthiade, Les Rroms dans le contexte des peuples européens sans territoire compact, Rapport rédigé pour le Conseil de l’Europe dans le cadre du séminaire « Rroms et groupes analogues », Strasbourg, 3 septembre et 1er octobre 2003, 23 pages.

[5] Le rapport de terrain de 1998 de S. Danova et R. Russinov pour le Centre européen pour les Droits des Roms est le premier rapport recensé à cerner cet enjeu. Cf. Savelina Danova, Rumyan Russinov, « The ERRC in Croatia », Roma Rights, Budapest, ERRC, été 1998, p. 49-57.

[6] Zakon o hrvatskom državljanstvu [Loi sur la citoyenneté croate], adoptée le 26 juin 1991, publiée au Journal officiel, n° 53, 1991.

Par Judith Finelle,  le 24 mai 2010

 

Source :  ipr.univ-paris1.fr

 

Par brunorosar - Publié dans : Démographie et peuplement
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Mardi 3 août 2010 2 03 /08 /Août /2010 18:30

Du nomadisme à l'habitat dispersé


 

De l'étude des textes des XVe et XVIe siècles, des témoignages de chroniqueurs, des cartes et des recensements des XVIIe et XVIIIe siècles se dégage une première idée : l'habitat dispersé est, dans son ensemble, antérieur à l'habitat groupé, si l'on s'en tient à la période de colonisation qui a suivi l'arrêt de l'avance des troupes turques en direction de la Slovénie. Les premières maisons isolées, dans un pays dont la majeure partie fut transformée en désert au cours de ces combats, apparaissent dès la fin du XVIe siècle, alors que la formation de véritables villages date du milieu du XVIIIe siècle.

 

http://privat.bahnhof.se/wb189452/vlah.jpgDès l'année 1550, fuyant les contrées déjà occupées par les Turcs, Bosnie et Lika, arrivent en Croatie des bandes d'immigrants souvent groupés en familles, les zadrugas, et qui cherchent à se fixer. Mais l'administration autrichienne, accaparée par des soucis d'ordre stratégique, est incapable de les prendre en charge ; la noblesse croate les repousse parce qu'elle les considère comme indésirables : ce sont des Vlah, Valaques, descendants des anciennes populations illyriennes réfugiées dans les montagnes, et surtout des Serbes de religion orthodoxe. Tous les textes de l'époque décrivent ces hordes comme formées de gens de sac et de corde, Raüber und Mörder, des pillards d'après l'archiduc d'Autriche, des barbares selon le rapport du Maréchal Marmont de 1810. Refoulés par la population sédentaire des villages fortifiés le long de la frontière slovène, ils déambulent sur les landes du karst ou dans les forêts de la Kapela, qui offrent de bons terrains de parcours pour leur bétail. Ils ont en effet traîné avec eux un troupeau dont ils sont esclaves, mais qui assure l'essentiel de leurs besoins. Ceux de Korenica, groupés en sept familles comprenant soixante personnes, possédaient 2500 têtes de petit bétail, 200 boeufs et 30 chevaux. Repoussées par les uns, attaquées par les autres, ces tribus pratiquent un véritable nomadisme, pastoral et guerrier. Cependant l'habitat n'est pas complètement nomade. On ne vit pas sous des tentes, mais dans des cabanes, faites de rondins et de planches, recouvertes de mousse et de branche, de "six pieds de long, quatre de large", et qui, faciles à construire, se déplacent aisément, suivant les aléas de la guerre et du climat, les hasards de la cueillette, les déplacements du gibier et du troupeau. De telles cabanes sont isolées les unes des autres ; en aucun moment, l'idée ne vint à ces pasteurs de construire des villages groupés, camps retranchés qui eussent opposé à l'ennemi une résistance efficace. Leur forme de résistance, c'est le refuge dans les forêts en petits groupes, chacun d'eux étant formé par une zadruga. Une telle habitude est commune à tous les peuples qui colonisèrent les régions dinariques. Déjà Constantin Porphyrogénète avait noté leur tendance à l'isolement, dans un texte célèbre cité par Vidal de La Blache : "Ils ne peuvent souffrir que deux cabanes soient à côté l'une de l'autre."

 

Peu à peu, la sécurité leur permettant de résider plus longtemps au même endroit, ou la famine les contraignant à http://www.melnica.com/slike/ratnik_ratnik.jpgcultiver le sol, à la suite d'épizooties ou de razzias turques, ils ouvrent des clairières, cultivent les fonds de dolines ou les terres dolomitiques plus épaisses du plateau, essartent la lisière des forêts. C'est précisément à l'orée de la forêt qu'ils déplacent alors leurs habitations. Dominant une vallée, ils peuvent contrôler à la fois les déplacements des troupeaux et l'approche de l'ennemi. Les vieux de Gomirje, l'un des lieux occupés par les Valaques et de nos jours encore le point le plus occidental atteint par les migrations serbes dans la région, décrivent encore, sur la foi des récits transmis par leurs ancêtres, les misérables koliba, bâties de pisé et de planches. De même, un historien et chroniqueur, Vaniček : "Ils avaient installé les maisons de bois ou de terre au milieu des domaines, à la lisière des bois ou même au centre." Et, faisant la même remarque que Constantin Porphyrogénète, il ajoute : "C'était depuis longtemps l'usage des indigènes." Il faut convenir que, dans une contrée essentiellement calcaire, où la terre arable est répartie de façon discontinue, la manière la plus simple d'utiliser le sol consistait à établir la maison à proximité du lopin de terre à cultiver, afin d'en tirer le maximum et de mieux le fumer ; mais une telle explication ne vaut pas pour les régions imperméables, et un tel mode d'habitat n'est pas particulier à la Croatie occidentale. Le baron Löffelholz, voyageant dans les plaines de la Save en 1714, ne rencontre que des localités de deux à quatre maisons. Les plans des archives du Commandement général des Confins à Zagreb et les états de paroisses montrent des hameaux qui n'atteignent pas cinq maisons. Les officiers français qui inspectent les Provinces Illyriennes en 1810 constatent : "Les villages ont à peine 140 ans ; la population était autrefois dispersée dans des huttes situées au milieu de la forêt". Il s'agit donc bien d'un fait général et qui s'explique par les circonstances politiques et sociales de l'époque. La preuve est que la situation change au début du XVIIIe siècle, notamment après la paix de Karlovci (1699), qui inaugure une période de stabilité et de sécurité.

 

par André Blanc

 

Source :  Problèmes d'habitat rural en Croatie occidentale

 


Par brunorosar - Publié dans : Démographie et peuplement
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Dimanche 1 août 2010 7 01 /08 /Août /2010 09:19

Retour vers un souci classique en Croatie : le dépeuplement (rural)


 

Le contexte général, en Croatie, est celui d'une dépopulation. Entre les recensements de 1991 et 2001, le déficit naturel est de 45.000. Or, la population recensée est passée de 4,784 à 4,437 millions d'habitants, soit une baisse de 347.000 habitants (-7,25%). On pourrait en déduire immédiatement un déficit migratoire de 302.000 à deux composantes (migrations économiques, mouvements de réfugiés). En fait, son évaluation précise se complique du fait des différences méthodologiques des deux recensements.

 

Auparavant, alors que la population légale de la Croatie progressait encore, la dépopulation était déjà depuis des décennies un sujet de préoccupations. En effet, la population réellement présente diminuait du fait de l'émigration économique vers l'étranger (bien supérieure au solde positif des migrations intra-yougoslaves), même si la méthodologie des recensements de l'ex-Yougoslavie dissimulait ce phénomène en incluant dans la population légale les "travailleurs temporairement employés à l'étranger et les membres de leurs familles y résidant avec eux"... fussent-ils partis depuis vingt ans. D'autre part, le solde naturel diminuait, jusqu'à être insignifiant à la fin des années 1980. Dans ces conditions, les campagnes subissaient un dépeuplement intensif, la population restante vieillissait, et les friches s'étendaient d'autant plus allègrement que la loi, plafonnant la propriété privée à dix hectares, entravait la concentration foncière.

 

Ce sujet préoccupant a donné lieu à de nombreuses études, parmi lesquelles celle du géographe Ivica Nejašmić faisait autorité. Dans un travail plus récent, la démographe Snježana Mrden étudie huit scénarios de prospective basés sur diverses hypothèses en matière de fécondité, de mortalité et de migrations. Elle conclut notamment que, à fécondité constante et avec un solde migratoire nul, la population du pays tombera à 3,9 millions en 2031, soit une chute de 520.000 (-11,7%) et qu'elle ne pourrait conserver son effectif actuel qu'avec un solde migratoire positif et un taux de fécondité au moins égal à 2,0 à partir de 2016 (1,37 en 2003), évolution fort peu probable.

 

Dans ce contexte de perspectives démographiques défavorables, certaines études mettent l'accent sur la spécificité des campagnes. Dès les années 1960, Svetozar Livada étudiait le vieillissement rapide de la population agricole, qu'il reliait à quatre causes : l'embauche des jeunes dans l'industrie, la reprise de l'émigration, la "peste blanche" (dénatalité) et la mortalité des jeunes pendant la Seconde Guerre mondiale. Un peu plus tard, Vlado Puljiz mettait l'accent sur la diversification de la société rurale, notamment sur l'augmentation rapide du nombre de paysans-ouvriers et plus généralement sur la diversification des sources de revenus des ménages. Le recensement de 1981 faisait apparaître que, depuis 1953, 88% des localités rurales de Croatie avaient perdu de la population (dont 21% de plus de la moitié de leurs habitants) et que, dans la Croatie montagnarde où se situe la Krajina précédemment évoquée, ces proportions atteignaient 93% et 35%. Plus récemment, Dražen Živič souligne, à propos de la Croatie orientale, que la baisse la plus rapide de la population rurale a eu lieu entre les recensements de 1971 et 1981, période de croissance économique rapide, et non dans les difficiles années 1990 (-15,3% et -8,2% respectivement). Cela s'explique tant par les difficultés propres de l'agriculture (exploitations de très petite taille, parcellaires émiettés, revenus agricoles bas) que par l'embauche massive dans l'industrie. Au total, de 1971 à 2001, la population agricole est tombée de 39% à 8% de la population totale, son vieillissement est extrême et on commence à manquer de bras.

 

Le déclin et le vieillissement de la population totale, et plus particulièrement de la population rurale, observés en Croatie, s'inscrivent dans une évolution d'ensemble qui touche la plus grande partie des campagnes de l'Europe centrale et orientale ex-communiste. [...] 

 

Resituer de cette manière la crise des campagnes croates implique d'abord le rappel de deux antécédents : un dépeuplement et un vieillissement préoccupants depuis plusieurs décennies, une stagnation économique amorcée en 1981. En 1990 débute une transition qui, pour avoir revêtu ici une forme guerrière, n'en est pas moins une transition post-collectiviste, comme la montré Marina Glamocak. Dans ce contexte, les campagnes croates ordinaires souffrent de la crise générale de l'économie qui multiplie le chômage et compromet le mode d'existence de nombreux paysans-ouvriers. Celles qui sons affectées par la guerre et le "nettoyage ethnique" voient leur population chassée et leur économie détruite. Dix ans plus tard, leurs problèmes principaux concernent le repeuplement, le rétablissement du lien social, la reconstruction, l'investissement productif, la résolution de nombreux contentieux sur des questions de propriété. Mais au-delà, dans la perspective de l'adhésion probable à l'Union européenne, leur problème de fond est le même que celui des campagnes croates ordinaires : des structures agraires totalement inadaptées. Après un morcellement qui a duré du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe siècle, la superficie moyenne de l'exploitation est de 2,8 ha, celle de la parcelle de 0,6 ha. Et même si, depuis 1960, le nombre total d'exploitation s'est quelque peu réduit, celui des exploitations de moins de un hectare a continué de croître. Des études récentes soulignent le retard de la Croatie en matière d'aménagement rural et le manque d'une politique adéquate pour le développement des campagnes, tandis que la presse dénonce parfois la métropolisation du développement, qui aurait abouti à un écart interrégioanal de un à quatorze en termes de PIB/hab. D'autres études insistent sur les effets négatifs de la réforme qui, en créant vingt départements, a polarisé le développement au niveau régional au détriment du développement local autrefois promu par les cent vingt communes du système communiste autogestionnaire. D'autre part, le niveau de vie de la grande majorité des habitants de la Croatie exclut un habitat (néo)-rural avec de longs déplacements quotidiens domicile-travail. Dans ces conditions, en dehors des abords des villes et d'une partie du littoral, il est probable que vont se maintenir et s'étendre de nombreuses situations rurales, montagnardes et insulaires caractérisées par de basses densités de population, des problèmes de pauvreté et d'isolement, des difficultés d'accès aux services publics et dépourvues du dynamisme qui permettrait de parler de "renaissance rurale". Les envois d'argent des migrants économiques à leurs familles continueront d'atténuer un peu ces difficultés. Mais, dans le contexte de la mondialisation libérale, sauver les nouveaux déserts croates dépendra pour l'essentiel d'un volontarisme de l'Etat et d'aides de l'Union européenne.

 

par Michel Roux.

 

Source : Laurence Barthe, Habiter et vivre dans les campagnes de faible densité : actes du colloque franco-espagnol de géographie rurale, Foix, 15-16 septembre 2004. Presses Univ Blaise Pascal, 2007, pp. 239-242.

Par brunorosar - Publié dans : Démographie et peuplement
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