Boris Buden (III)

Publié le 25 Septembre 2013

 

 

Vukovar, le cyrillique, la bourgeoisie comprador et l' « Europe civilisée »


 

La « querelle du cyrillique » continue d’enflammer Vukovar, mais que révèle-t-elle ? Pour le philosophe Boris Buden, cette crise est symptomatique de l’attitude des élites croates qui, tout à leur désir de rejoindre « l’Europe civilisée », parlent l’anglais ou le « globish » comme marque de distinction, et méprisent profondément leur(s) peuple(s)...


 

 

Novosti (N.) : Commençons par une question d’actualité : cela fait des jours que l’on manifeste à Vukovar contre les affichages en cyrillique, ravivant une rhétorique guerrière. La question que certains posent est : l’Europe civilisée écrit-elle en cyrillique ?

Boris Buden (B.B.) : Demandons-nous d’abord ce que serait l’« Europe civilisée » ? Elle n’existe pas en tant que telle. Il y a bien le concept abstrait d’État de droit, mais les limites de son fonctionnement ne sont qu’une question d’ordre politique. Ensuite, même si cela fait vingt ans que la Croatie est indépendante et qu’elle devrait, conformément à ses lois, respecter l’affirmation identitaire des minorités, il semble évident que ça ne marche pas très bien… Je crois que le problème ne vient pas du fait qu’un certain nombre de Croates ne seraient pas assez « civilisés », mais plutôt du fait que le concept stipulant le « respect des minorités » ne serait pas applicable. On sait tous qu’être Serbe en Croatie, cela signifie être confronté à une série d’inégalités quotidiennes. Il ne suffit pas d’être un Croate ordinaire, il faut être un bon Croate, c’est-à-dire catholique. La question du cyrillique devient alors la revendication d’un droit abstrait à l’inégalité.

Dans les faits, on nous présente ce problème comme le résultat d’un « manque de civilité » de certains citoyens croates de cette région arriérée. Quand nos élites traitent cette affaire comme un « manque de civilité », elle s’exprime dans la logique de la bourgeoisie comprador [1], qui se place au-dessus du peuple en tant que sujet civilisé et civilisateur. Mais la question est bel et bien d’ordre politique : il y a des intérêts politiques qui s’articulent autour de cette affaire. On sait que l’Église soutient les manifestations. Pourquoi les élites n’entrent-elles donc pas en conflit avec l’Église ? Pourquoi n’entrent-elles pas en conflit avec l’idée « un pays – une nation », ou avec le concept d’éducation monolingue qui s’enracine dans le système éducatif ? L’élite est choquée par le primitivisme de la masse et confirme ainsi sa position élitiste, tout en légitimant la position de l’Europe en tant que sujet civilisateur. Alors que la masse, elle, est confortée dans l’illusion qu’elle est à l’origine des décisions. Ce sont des illusions réconfortantes qui arrangent bien tout le monde : les élites légitiment leur existence et la masse reste incapable de prendre son propre destin en mains. Elle ne peut donc que se rabattre sur le cyrillique.

 

 

N. : Cette constatation fait penser au titre de votre essai Les barricades. À Vukovar, on entend dire que la guerre ne s’est jamais terminée. Il y a peu, un journaliste étranger écrivait après avoir visité la région que la hache de guerre n’avait toujours pas été enterrée dans les Balkans et que la haine entre les peuples persistait…

B. B. : J’ai introduit le terme « barricades » dans mon essai, car cette idée est née lors des révolutions, quand ce que l’on appelait la société a commencé à s’effriter. Les barricades sont une sorte de division de la société. À Vukovar, on prétend être en guerre. Mais il n’y a pas de barricades. C’est plutôt un champ de bataille. On va en guerre contre l’ennemi de la nation. On n’érige pas de barricades au sein de la nation croate, mais on dessine un champ de bataille contre l’intrus extérieur. On reproduit l’illusion de l’unité de la nation croate en prétendant que le seul front contre lequel il vaille la peine de se battre, c’est l’ennemi. Quand à cette hypothèse d’une forme de haine inhérente aux peuples de la région, elle se base sur le concept idéologique de la rationalisation des guerres de l’ancienne Yougoslavie. Ces guerres sont interprétées par l’Occident comme le résultat d’une haine endémique entre les peuples qui aurait été refoulée durant le communisme. Or, il n’est nullement question de haine endémique. Au contraire. Les Balkans peuvent être un exemple d’expérience de tolérance multiethnique. La haine est un concept nouveau dans la région. Elle est le résultat du principe occidental, ou plutôt européen, d’État-nation. Ce ne sont pas les Balkaniques qui ont inventé ce concept. Il s’est imposé après la chute du communisme comme un concept démocratique universel. Pourquoi ne pas dire que c’est la réalisation de ce principe abstrait d’Etat-nation, en tant que seule condition institutionnelle à la démocratie, qui est à l’origine de la haine et de la guerre, et non pas une forme de haine endémique ?

 

N. : Que veut dire parler croate aujourd’hui ?

B. B. : La vraie question est de savoir à qui sert cette langue. En Croatie, c’est la connaissance parfaite de l’anglais qui définit l’élite. Tandis que celui qui sait s’exprimer dans sa propre langue est marginalisé. Les élites vivent dans le bilinguisme, alors que la masse vit dans un univers monolingue. La communauté est ainsi scindée sur le plan culturel et linguistique, et ce n’est pas sans conséquences sociales et politiques.

 

N. : Il s’agirait d’une forme de colonialisme linguistique dicté par la langue du capital ?

B. B. : L’artiste conceptuel Mladen Stilinović écrivait « An artist who cannot speak English is no artist ». Ce n’est pas absurde : un intellectuel qui ne parle pas anglais n’est pas un intellectuel. Il n’est pas simple de faire le lien entre le colonialisme et ce qui se passe aujourd’hui, car le colonialisme a toujours bien fait la différence entre la métropole et les colonies. Mais la langue anglaise dans laquelle nous nous exprimons aujourd’hui n’est plus l’anglais compris comme la langue d’une nation. Elle a été transformée pour pouvoir remplir sa fonction de langue globale. On ne l’appelle plus l’« English », mais le « Globish ». Et certains éléments rappellent la colonisation. Ainsi, le rôle de la bourgeoisie compradore que j’ai mentionné. Cette élite coloniale représentait les intérêts de la métropole dans les colonies. On peut la comparer à cette élite qui parlait allemand en Autriche-Hongrie et qui travaillait pour la monarchie. Elle se comportait envers les Croates comme vis-à-vis d’une masse à éduquer suivant les volontés de la métropole. Aujourd’hui, dans l’UE, la situation est assez similaire : notre élite se transforme en bourgeoisie comprador, non seulement sur le plan politique, mais aussi culturel et intellectuel. Après l’effondrement de l’illusion de souveraineté, on sait que les politiques croates ne décident pas leur propre politique étrangère. Notre voix n’a pas le même poids que celle des Britanniques ou des Françaises. Il n’y a aucune forme d’égalité. Il y a juste une hiérarchie au sein de laquelle les petits écoutent les ordres des grands.

 

[1] Le politicologue marxiste Nicos Poulantzas utilise cette terminologie pour décrire la classe bourgeoise qui, dans les pays dominés, tire sa richesse de sa position d’intermédiaire dans le commerce avec les impérialismes étrangers, par opposition aux bourgeois ayant des intérêts dans le développement de l’économie nationale



 

Traduit par Jovana Papović

Propos recueillis par Dragan Grozdanić

 

Source : balkans.courriers.info, le 25 septembre 2013.

Article paru à l'origine sur novossti.com, le 16 septembre 2013.

 


 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

Repost 0
Commenter cet article