Vesna Teršelić

Publié le 18 Janvier 2010

Vesna Teršelić



 

Vesna Teršelić est la doyenne de la scène non-gouvernementale et pacifiste en Croatie. On la retrouve parmi ceux ayant lancé la Campagne antiguerre - Croatie ou ayant fondé le Centre pour les études féminines, Svarun et Zelena akcija. Elle est directrice du Centre pour les études sur la paix à Zagreb et a reçu en 1998 le Prix Nobel alternatif en même temps que sa compatriote Katarina Kruhonja.

Elle est membre du groupe d'experts agissant dans le cadre de l'Initiative d'Igman pour la normalisation des relations sur le territoire de l'Europe du Sud-est ainsi que la présidente du Centre Dokumenta pour la confrontation avec le passé, basé à Zagreb. Elle est également membre du Conseil de l'Internationale des résistant(e)s à la guerre et du groupe international Global Leaders for Tomorrow.



 

Texte

L'empowerment : juste une autre expression ?


Il y a des mots - des leitmotivs. On les entend à droite et à gauche.

Dans des initiatives de paix, de femmes ou environnementales, dans les Peace News et les textes de l'ONU. Ils changent avec les saisons et les années.

"L'empowerment" était apparu dans le méta-langage de mes collègues - qui travaillaient sur le changement - comme une tentative de mieux nous expliquer et de mieux expliquer aux autres ce que nous faisons vraiment.

La formule magique était à une époque "la participation", elle semble être devenue "l'empowerment" lors de ces dernières années.

Ceux impliqués dans les campagnes de développement des années 1960 aux années 1980 jurait par "la participation" de la population tandis que les militants des années 90 et du début du nouveau millénaire brandissent "l'empowerment" : le renforcement du pouvoir de la population.

Le terme "empowerment" me convient mieux bien sûr - je ne suis pas larguée par la mode militante !

Aussi voudrais-je présenter quelques arguments expliquant pourquoi, à mon avis, utiliser ou adopter le terme "empowerment" est une avancée par rapport au concept de "participation".

Dans les cercles de développement, la demande pour une "participation" fut exprimée suite aux grandes révolutions du 20ème siècle, révolutions qui ont peu apporté aux pauvres du monde. Demander à participer était plus humble et modeste, pas orienté vers la conquête du pouvoir ou le contrôle des ressources de la planète. Derrière la demande pour une telle participation se cachait l'idée que le "Big Power" pouvait être laissé aux détenteurs du pouvoir existant, tant qu'il laisse aux communautés un espace pour faire localement leurs propres choix.

Très vite, les grosses organisations, ONU y compris, ont adopté le langage de la participation et ont commencé à l'utiliser eux-mêmes - mais, avec ou sans la participation, les pauvres ont continué de s'appauvrir, le nombre de guerre d'augmenter et tout est allé de mal en pis pour la majorité.

L'expression "Le pouvoir au peuple" sonne un peu ringarde mais est  suffisamment prometteuse pour entreprendre un nouvel essai conceptuel. Je voudrais partir de la définition du pouvoir définie par Dennis H Wrong "Le pouvoir est la capacité d'une personne à produire et prévoir ce qui a effet sur l'autre." (Wrong, 1995:2.) Ou en d'autres termes le pouvoir est la capacité à influencer les autres. A la lumière de la définition de Wrong, l'em-power-ment pourrait éventuellement signifier le renforcement de la capacité de chacun à produire et prévoir ce qui a effet sur l'autre. Ceci ne couvre pas tout ce qui peut-être dit à propos de la non-violence ou de l'empowerment social mais sera suffisant pour cette simple discussion.

L'empowerment semble être préférable à la participation parce qu'il exprime la détermination de ne pas seulement apporter une contribution - comme très souvent pour la participation - mais de contribuer de manière à conduire vers un changement visible dans les relations de pouvoir. Ça sonne comme la fin de l'époque de la timidité quand - les militants ressentaient que quoique signifie "le pouvoir" il était une notion diabolique - beaucoup de ceux impliqués dans les initiatives citoyennes en avait peur d'être accusés de rechercher le pouvoir ou de manipuler.

Adopter le concept d'empowerment peut signifier que les initiatives citoyennes reconnaissent la volonté d'une influence réelle, et à travers celle-ci réalise la nécessité de s'occuper du pouvoir.

La participation signifiait prendre part aux structures de pouvoir existantes, l'empowerment peut signifier changer les relations de pouvoir en se transformant soi-même, en modifiant les relations dans la société et en changeant les schémas culturels. Au niveau conceptuel tout du moins. Bien sûr, reste la question du comment - les inégalités datant de plusieurs siècles font toujours partie intégrante des structures de pouvoir actuelles. Savons-nous agir au lieu de joyeusement nous plaindre quand les relations de pouvoir évoluent ?

 

La réalité met les concepts à l'épreuve


Par conséquent, la question importante après Seattle et Washington n'est pas : "Comment peut-être la perspective utopique d'un monde plus juste" mais "Quelles étapes accessibles peut-on maintenant franchir ?". Combien d'expériences réussies d'empowerment les négociateurs civils peuvent-ils présenter par la suite d'actions réussies dans la rue ? Simon Retallack a fait remarquer dans un article récent de The Ecologist que : "Seattle a créé une chance unique et historique pour un réel changement. Il est maintenant temps de la saisir." (Retallack, 2000:30.) Il n'est pas question de seulement manifester à la porte des preneurs de décision, mais de participer activement au processus décisionnel. Combien de fois les brèches qui ont été ouvertes grâce à beaucoup d'énergie et de compétences ont-elles été entièrement explorées ? Est-ce simplement que les détenteurs du pouvoir n'ont pas voulu prendre nos propositions en compte - ou avons-nous aussi failli dans la création d'un espace de dialogue ?

Je ne veux pas prendre des exemples trop éloignés et vais donc commencer par ce qui se passe à ma porte. Les structures de pouvoir en Croatie changent suite aux élections de janvier 2000. La Communauté démocratique croate (HDZ) qui était au pouvoir pendant les guerres est en lambeaux et les nouveaux députés sont réceptifs à des propositions différentes - les organisations qui ont contribué à la construction de la paix depuis le début de la guerre en 1991 sont à bout de souffle et hors-de-vue. La population est lasse. Le régime autoritaire du HDZ a duré trop longtemps, et que nous soyons capables d'utiliser cette chance unique d'exercer notre influence est incertain.

En 1993, quand le Projet de Volontaires a commencé à Pakrac, les militants de l'ARK (Campagne anti-guerre, Croatie) avaient révé de telles opportunités de dialogues. Nous avions espéré le dialogue entre la population des nationalités serbe et croate des deux parties de la ville sinistrée par la guerre. Nous avions espéré le dialogue sur la normalisation avec les médias locaux et les autorités. Mais nos espoirs se sont envolés suite à plusieurs journées d'actions militaires en mai 95 pendant lesquelles la plupart de la population serbe a quitté la Slavonie Occidentale.

Cela n'a pas empêché d'importants changements ; nous avons peut être failli dans la création d'espaces de dialogue, mais nous avons ouvert des voies pour le renforcement du pouvoir des femmes. L'association des femmes à Pakrac, qui a démarré ses activités avec une modeste laverie en 1995 est aujourd'hui une organisation en vue vraiment forte, et est très impliquée dans la campagne pour les droits des femmes. Le groupe a porté des actions impressionnantes en amont de l'élection générale, invitant la population à utiliser leur pouvoir et voter. Les femmes, sans voix pendant plusieurs années, peuvent s'exprimer, peuvent localement mettre des problématiques à l'ordre du jour et ne peuvent plus être ignorées.

Ce que l'association des femmes à Pakrac, de même que la plupart des organisations de paix en Croatie, trouve encore difficile est comment s'adresser au pouvoir. Comment inscrire des problématiques aussi importantes que le retour des réfugiés, les crimes de guerre et la construction de la Paix dans les médias ? Comment mettre en place des projets locaux renforçant le pouvoir économique de la population?

Comment ouvrir le débat public ?

Pour les initiatives en Croatie comme partout dans le monde, il reste à démontrer si nous avons le pouvoir de prendre des responsabilités pour résoudre les crises. Est-ce qu'on se donne la force de ne plus assumer que chacun reconnaîtra la valeur de nos arguments ? Est-ce qu'on se donne la force de sortir de notre marginalité et d'entrer dans la culture majoritaire, d'éviter la compromission tout en promouvant le dialogue ?

 

Postulats et peurs


Sommes-nous prêts à parler de nos postulats et de nos peurs ?

Dans le chapitre récapitulatif de son étude "The Strategy of Nonviolent Defense", Robert J Burrows souligne à quel point l'évolution personnelle est cruciale, signifiant "chacun peut apprendre à parler vrai... chacun peut apprendre à gérer les conflits de sa vie personnelle... chacun peut apprendre à respecter les autres plus profondément..." (Burrows, 1996:275). Bien sûr, chacun peut choisir de faire tout cela et plus.

Mais pourquoi quelqu'un ferait-il cela ?

Il y a plus de deux mille ans, Buddha avait émis des recommandations similaires ; il y a deux millénaires, Jésus Christ réitérait le message, ensuite retranscrit dans les évangiles. Des adeptes de l'utopie socialiste tel Thomas Moore ont décrit des villes de population heureuse et satisfaite ; Mary Wollstone Craf a demandé l'égalité des droits pour la femme, et mes amis - qui travaillent sur la protection des droits de l'humain - partagent les mêmes rêves que Martin Luther King et eux aussi espèrent, demandent même, l'impossible.

Tous ont seulement pu faire de leur mieux pour expliquer que cela pourrait aller mieux si nous pouvions tous agir selon certains idéaux signifiés. Les saints ont proposé différentes options, la méditation comme moyen de vivre consciemment, dans le respect des dix commandements tel qu'écrit dans l'Ancien testament, en suivant une quelconque ligne de conduite - de la morale chrétienne au féminisme résultant.

Mais cela ne répond pas à la question : qu'en est-il des personnes qui ne se retrouvent pas dans ces principes prescrits ? Partout dans le monde, les militants sont une minorité.

Le dialogue entre nous est important. Mais n'est-ce pas plus important encore de s'adresser à la majorité ? Comment poursuivre le dialogue avec des personnes qui ne sont pas prêtes à laisser tomber les valeurs majoritaires, et qui ne sont pas intéressées à rechercher d'autres formes de pouvoir, mais qui sont, en revanche, mieux disposées à lutter pour conserver leur excédent de pouvoir ?

Comment se confronter au sentiment d'insécurité qu'Elias Canetti a décrit dans son livre "Masse et puissance". "Les dirigeants tremblent aujourd'hui, non pas comme autrefois, parce qu'ils dirigent mais en tant que pair de tout un chacun." (Canetti, 1992:546.) Tout le monde a peur, nous sommes seulement sous l'emprise d'une structure de rapports et de pouvoirs, déterminés par le contexte socio-culturel, nous sommes aussi la proie d'une peur paralysante.

Tout en étant maltraités, certains pensent que la passivité est préférable, d'autres résistent. Mais ceux qui résistent semblent être un groupe beaucoup moins important. Les militants parlent souvent de l'apathie qui prévaut dans de nombreuses communautés. Comme le dit Louise K Schmidt : "La cause de l'apathie est liée à l'indifférence. Cependant, si on y regarde de plus près, nous trouverons la cause de notre apathie plus enracinée à la peur ressentie au bord du désespoir qu'à l'indifférence."

"L'apathie est une défense qui permet à chacun d'éviter d'affronter ses peurs. C'est le refus de ce sentiment qui, si on n'y fait pas attention, crée torpeur et en fin de compte, inaction." (Schmidt, 1995:68.) Beaucoup tendent à suivre ce que dicte la famille - et dans la plupart des cas, elle prône l'obéissance. Comme l'a écrit Clarissa Pinkola Este : "Quand la culture définit strictement les normes du succès ou de la perfection à atteindre en tout - aspect et condition physique, taille, force, faim de pouvoir, économie, virilité et féminité, sagesse des enfants, bonne éducation, croyance religieuse - lui correspondent alors des exigences et une inclination à les mesurer dans l'esprit de tous ses membres" (Estes, 1992:173-174.)

La majorité de la population dans les pays du nord a tendance à vivre selon ces normes culturellement et socialement imposées, lui permettant éventuellement d'obtenir en échange sa part de sécurité - et peut-être même de pouvoir. Au lieu d'espérer un changement de cette structure ancienne, il est peut-être préférable d'imaginer des méthodes pour impliquer plus de gens dans le dialogue, et finalement dans des projets communs.

 

En guise de conclusion


L'empowerment est peut-être un concept plus prometteur que d'autres proposés aux débats sur le développement les décennies passées. Se rapprocher du pouvoir tant au niveau du concept du travail, a une signification - mais les questions issues des concepts précédents restent sans réponses et sont toujours douloureusement présentes. Les changements tangibles ne sont pas vraiment à portée de main. Peu importe, cela ne change pas mon envie de changement ni ne diminue ma volonté pour un pouvoir responsable. Même s'il advient que l'empowerment n'est juste qu'une autre expression.

Source : www.wri-irg.org

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

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