Samedi 21 novembre 2009 6 21 /11 /Nov /2009 12:17

Vedrana Rudan 

 

 

I. Interview



Vedrana Rudan est une auteur de Rijeka dont le roman "Uho, grlo, nož" [1] a été traduit en anglais, polonais, slovène, macédonien, hongrois et russe. Elle a d'autres livres à son actif et elle écrit aussi des chroniques dans des hebdomadaires.



Vous avez récemment présenté à Moscou votre livre "Uho, grlo, noz". Vous avez donné des interviews pour certains médias russes les plus importants. Le livre se vend très bien là-bas. Comment expliquez-vous l'intérêt des Russes pour le livre ?


- A Moscou, j'ai été pendant cinq jours l'invitée de notre ambassade. C'est elle qui m'a organisé la promotion à laquelle beaucoup de gens sont venus. J'en suis reconnaissante envers monsieur l'ambassadeur Kovačević et l'équipe ; ils ont été pour moi des hôtes magnifiques. J'ai écrit plusieurs livres ; jamais je ne me suis posée la question de savoir pourquoi l'un de mes livres se vend bien, il m'a toujours plus intéressé de savoir pourquoi il ne se vend pas. Au vu de la situation, "Uho, grlo, noz" récoltera un grand succès en Russie. Malheureusement, je suis une personne qui ne peut se délecter du succès, je songe maintenant à la façon de vendre encore un autre livre aux Russes.

 

De quelle manière avez-vous présenté le livre ?


- L'éditeur Amphora de Saint Petersbourg a transformé mon séjour de cinq jours à Moscou en cinq journées d'interviews octroyées. Les journalistes discutaient avec moi y compris pendant le déjeuner et pendant que je conduisais d'un point A à un point B. Les gens d'Amphora avaient arrangé les entretiens avec les médias les plus puissants et les plus renommés, j'ai été invitée à la foire du livre ; le reste aura été mon sang, ma sueur, mes larmes, le charme et le livre phénoménal. Ce serait merveilleux que de conquérir un pays auquel Hitler n'a rien pu.

 

Comment les Russes ont-ils réagi à vos opinions sur les rapports entre les hommes et les femmes ?


- La déclaration comme quoi les mâles croates sont des cochons a été publiée dans tous les médias. J'ignore pourquoi cela leur fut si intéressant. Je pense réellement que des fauves qui toutes les quinze minutes passent les femmes à tabac, nous ignorons combien ils en tuent par année, parce que les données sont cachées, méritent que l'on dise la vérité sur eux. Je dirais que j'ai pris au dépourvu les Russes par mon discours parce que là-bas une dame de mon âge ne parle pas ainsi. Nulle part les dames de mon âge ne parle ainsi, peut-être est-ce pour cela que beaucoup m'écoutent.

 

Vous les avez surpris par votre position sur l'indépendance du Kosovo.


- Les Russes attendaient de moi, une Croate, que je dise ce que mon Gouvernement dit à Zagreb. Je ne me suis jamais souciée de ce que "mon" Gouvernement dit. J'ai dit là-bas ce que j'avais écrit ici avant d'aller en Russie. Le Kosovo n'est pas devenu une république, le Kosovo est devenu l'Amérique. Selon moi, avoir l'Amérique dans les parages sous sa forme la plus terrible, des bases militaires, un immense armement, des milliers de soldats, des navires, des avions, n'est pas bon pour la Croatie. Je pense le pire de l'Amérique aussi bien lorsque je suis à la maison qu'en Russie.

 

Comment s'est-il fait que vous ayez décidé de présenter devant les toilettes publiques votre recueil de rubriques "Quand la femme est pute, l'homme est pédé" ?


- Je suis très fière de ce livre car certains de mes meilleurs textes s'y trouvent. Je me suis décidée pour la promotion devant les plus belles toilettes publiques de Zagreb parce que jusqu'à ce jour les femmes avaient dû payer deux kunas pour leurs besoins tandis que les hommes pouvaient le faire gratuitement. Avec l'aide du maire Bandić, cette injustice a été réparée, aujourd'hui à Zagreb dans les toilettes publiques tous pissent gratos. J'ai prouvé que par un livre on pouvait néanmoins changer le monde.

 

Vous avez souvent déclaré que l'image de vous-même que vous présentez au public est une comédie, un show. Comment vous comportez-vous dans la vie privée ?


- Il ne m'est jamais venue à l'esprit de raconter aux médias la vérité sur moi-même. L'écriture est un travail, donner des interviews est un travail, les promotions sont un travail ; moi à la télévision ou dans les journaux je ne suis pas "moi". En apparaissant dans les médias je fais la promotion de mes projets, pas de moi. Je vis d'écriture, je vends des livres et des chroniques. Le personnage qui, outré, furieux et incontrôlé, hurle au travers de mes textes ou sur l'écran TV n'a pas grand rapport avec moi en tant que personne. Nous partageons définitivement le même regard sur le monde sauf qu'en privé je n'élève jamais la voix, je ne jure pas et ne considère pas non plus la vie comme une torture qu'il faut endurer tant que la mort ne nous a pas séparés de la monstruosité autour de nous. Je suis un être heureux qui considère sa vie privée comme étant sienne.

 

On vous décrit souvent comme une femme vivace, vulgaire, sans sa langue en poche. Pourquoi avez-vous décidé de vous présenter ainsi ?


- J'ai voulu attirer l'attention sur ce que je fais. Vendre au monde certaines thèses. Dire aux violents ce que je pense d'eux. Faire savoir aux femmes que les hommes sont nos adversaires, non pas des amis, profiter de la situation que la parole offre pour dire au travers d'une veille pie en rogne ce que pense toute dame convenable de mon âge, mais sans qu'elles le disent parce que personne ne se soucie de ce que pense une vieille dame convenable de mon âge. Jouer "un personnage", aussi méchant soit-il, est beaucoup plus commode que de parler à visage découvert.

 

Vous vous êtes occupée de vente immobilière. Comment s'est-il fait que vous ayez troqué ce travail pour celui d'écrivain ?


- J'écris depuis toujours mais je n'avais pas cru que je pourrais en vivre. J'avais toujours cru que ceux qui s'occupent d'écrire des livres étaient soit des gens à qui d'autres paient les factures soit des gens qui ne se soucient pas des factures impayées. Je n'appartiens ni aux uns ni aux autres et c'est pourquoi je me suis occupée de vente immobilière pendant huit ans. Avec le temps, ce travail a perdu son sens parce que les acheteurs autant que les vendeurs ont compris qu'en Croatie il n'existe pas de loi qui oblige les gens à payer une provision. J'avais tenté d'obtenir un travail dans n'importe quel journal croate. Personne ne voulait de moi. J'avais beaucoup de temps libre, mon mari m'entretenait et c'est ainsi que j'ai écrit le livre "Uho, grlo, nož". Ce livre s'est bien vendu et cela explique que j'ai continué d'écrire. Si ça n'était pas arrivé, je vendrais aujourd'hui des fleurs à proximité du plus grand cimetière de Rijeka.

 

Quand avez-vous, de manière générale, commencé à vous occuper d'écriture et pourquoi ?


- J'avais dix ou onze ans lorsque j'avais lu le livre de Ton Seliskar [2] "Dix courageux". Je me rappelle avoir immédiatement acheté un gros carnet avec une épaisse couverture et m'être mise à écrire mon premier roman. J'avais même écrit une lettre à Seliskar et lui avait annoncé que moi aussi je deviendrai un écrivain, mais meilleur que lui. Monsieur Seliskar m'a répondu par une missive, je l'ai encore quelque part, il m'avait écrit qu'il était certain que j'étais sur la bonne voie. La modestie a toujours été mon point fort.

 

Vous avez également travaillé comme journaliste. Au début des années quatre-vingt-dix vous avez été congédiée du poste de rédactrice à la Radio croate. Qu'est-ce ce qui s'est passé exactement ?


- Je suis la première plume journalistique à qui Tuđman ait signifié son congé, en janvier 1991. Pour avoir injurié son écharpe. Pour ceux qui l'ignorent, c'est un chiffon en soie que notre président portait autour du ventre. L'éviction ne m'a pas pesé parce que du jour au lendemain mes collègues à Radio Rijeka s'étaient transformés de fervents cocos pour devenir de virulents Croates. Etant donné que l'histoire avait eu lieu à Rijeka [3], le tribunal, par malheur, m'avait très vite renvoyée au travail. Si l'affaire avait été jugée devant le tribunal de Zagreb ou de Zadar, tout aurait traîné des années si bien que j'aurais gagné une montagne de sous comme certains. Ainsi avais-je été réintégrée et j'ai remis ma démission moi-même parce que je ne pouvais plus travailler avec des gens qui m'avaient fui et ne m'avaient pas autorisé à ce que je m'approche du microphone. Cet épisode m'a beaucoup aidé. J'étais la rédactrice de l'émission la plus écoutée sur Radio Rijeka "S primorske ponestrice". Lorsque les troupes d'assaut de Tuđman se sont mises à faire le ménage sur la scène médiatique croate, tous m'avaient dit que personne ne toucherait à une émission en langue tchakavienne que les gens écoutent depuis des décennies. Ils l'ont éteinte du jour au lendemain. La méchanceté et l'arrogance m'avaient stupéfaite, mais c'est alors que j'ai compris que rien n'est sacré pour la force. Grâce à ce savoir la vie m'en a été facilitée, quoique aujourd'hui encore il m'arrive souvent de penser que quelqu'un aurait dû au moins s'excuser envers nous tous qui avions été congédiés. Les plus coriaces d'entre nous s'en sont sortis ; pour la plupart ils ont détruit des vies à jamais.

 

On en sait beaucoup moins sur votre vie privée que sur votre travail et vos réflexions. Pouvez-vous nous dire pourquoi votre premier mariage s'est défait ?


- Mon premier mariage s'est défait il y a plus de vingt ans. C'est pour ne pas avoir à répondre à des questions semblables que j'ai écrit le livre "L'amour au premier regard". Vous pouvez l'acheter dans les meilleures librairies.

 

Vous décrivez votre mari actuel comme une personne extrêmement positive. Comment vous êtes vous connus ?


- Il est avocat. Nous nous sommes connus il y a plus de vingt ans. Je m'en souviens comme si c'était hier. La pluie tombait, un type phénoménal est venu vers moi, haut, mince, jeune, il m'a dit bonjour, avez-vous un parapluie ? Non, ai-je répondu. C'est pourquoi nous sommes allés à l'hôtel et avons attendu là, dans une chambre chaude, qu'il cesse de pleuvoir. Après plusieurs heures d'un après-midi de repos, j'avais compris que j'étais tombée sur le héros de ma vie. Il est constamment à mes côtés, je veille particulièrement à lui avant qu'il ne pleuve.

 

Vous avez deux enfants et, comme vous le soulignez souvent, vous êtes extrêmement fière d'eux. Quelle est leur activité ?


- Mon fils est informaticien et psychologue, ma fille a passé son diplôme d'économie. Je suis fière de mes enfants. Ils ont comblé tous mes espoirs et m'ont rendue heureuse.

 

Vous avez souvent déclaré les avoir éduqués par une poigne de fer dans un gant de velours. Qu'avez-vous obtenu chez eux par une telle éducation ?


- Dans l'éducation je m'en suis tenue à la règle qu'il faut toujours moins donner aux enfants qu'on ne le peut, et qu'ils ne décident de rien. On savait qui était le chef. Je disais les choses une fois et pas deux. Mon époux et moi avons dépensé un paquet d'argent pour leur éducation. Pour le reste on dépensait peu. Autant le fils que la fille ont travaillé depuis tout petit afin de pouvoir s'acheter ce qu'on ne jugeait pas nécessaire. Aujourd'hui ce sont des personnes adultes que je respecte, dont j'estime l'opinion et dont j'écoute les conseils.

 

Dans quelle famille êtes-vous née ? Quels souvenirs avez-vous de votre enfance ?


- Mon père était jardinier, au bas mot un personnage malfaisant. Ma maman avait été pendant un certain temps nourrice dans une école maternelle, puis femme de ménage, en dépit de sa volonté. Mon enfance fut un véritable coma. Aujourd'hui je vis à recycler des souvenirs détestables.

 

 

[1] Jeu de mots : nož signifiant couteau alors que nos signifie nez.

[2] Un auteur slovène.

[3] Rijeka connue pour son caractère libéral.

 

Source : Zagreb news, n° 142

 

 

II. Extrait du roman Rage

 

"Tonka, tu dois expliquer à un observateur extérieur qui tu es, toi, et, qui ils sont, Eux." "Pourquoi ?" "Pour que les choses soient plus claires pour qui t'observe de l'extérieur." "Mais c'est très simple. Je m'appelle Tonka, née Babic, je suis au lit et je tripote la télécommande. Il fait nuit, et je n'ai pas sommeil. Je zappe." "Et Eux, qui sont-ils ?" "Ils sont autour de moi." "Où ?" "Avec moi dans la chambre. Dans l'air de la chambre, dans mes yeux, sous mes paupières, dans mon nez, dans mes oreilles, dans le carton sur l'armoire où je mets les maillots de bain et les corsages d'été et les bermudas de Kiki, dans la lampe de chevet Ikea, dans l'univers. Eux ne me voient pas, je ne les vois pas. Eux m'entendent, je les entends." "Il vaudrait bien mieux que tus sois actrice, en scène, avec derrière toi un écran de télévision, tu joues dans un spectacle solo, et eux sont le public qui t'écoute. Ça, se serait bien mieux." "Non. Qui donnera un rôle à une femme de cinquante ans et des poussières ? La nuit est longue. Qui pourrait apprendre autant de texte par coeur ? Qui pourrait supporter une représentation aussi longue ?! Eux, un public de théâtre ? Ils rentreraient chez eux." "Et pourquoi pas l'invitée d'une émission de nuit à la télévision ? Le style Cauchemars nocturnes. C'est tendance en ce moment. Tu es dans un studio, au lit, tu es folle, tu raconte des conneries, et Eux sont des gens chez eux qui te regardent toute la nuit. Derrière toi, il y a un écran, tu appuies sur la télécommande et tu as la même histoire." "Mais je ne suis pas folle, et je n'aime pas Cauchemars nocturnes. A la télévision, j'aime surtout les documentaires. Animaliers. J'aime les hippopotames qui se vautrent dans l'eau et qui me regardent de leur petit oeil malicieux. Ça, j'aime bien. Tu piges ? Comment ça, non ?! Tu es qui, toi ?" "Je suis Quelqu'un Qui t'Observes De l'extérieur."

 

Vedrana Rudan, Rage, Quidam Editeur, collection Made in Europe, 2005.

Traduit du serbo-croate par Alain Cappon.

 

 

III. textes :

 

Les manifestations croates lancées via le réseau Facebook au cours de l'année 2011 rappelle à Vedrana Rudan un vieux souvenir qui date de la Yougoslavie communiste : 

 

Quand est-ce qu'on sera dimanche ?

 

 

Je suis une de celles qui étaient encore jeunes à cette époque lointaine, obscure, non-démocratique. Le 1er mai 1971 je n'avais pas encore 22 ans et je travaillais comme guide dans le complexe touristique de Girandella situé à Rab. A l'époque le 1er mai s'appelait "Prvi maj" et il était fêté dans toute la Yougoslavie. "Les caravanes de l'amitié" prenaient la forme d'innombrables colonnes d'autocars qui transportaient la classe ouvrière de l'intérieur du pays vers la mer pour que là-bas, pendant trois jours, à grand renfort de musique, de nourriture, de promenades et de jeux avec les enfants, cette classe comprenne ce que Tito et le Parti lui avaient apporté.   

 

Aujourd'hui chacun sait que ces déplacements à la mer n'étaient rien d'autre qu'un jeu perfide de la part des cocos retors qui au moyen des déjeuners et des voyages du 1er mai achetaient la paix sociale et tenaient sous contrôle les esclaves. Pour ce qui est de mon premier mai, Tito accompagné de Jovanka et de toute la bande - mais sans un mot des médias sur le nombre de policiers en uniforme ou en civil qui les escortaient - étaient descendus à Girandella.

 

Là-bas se trouvaient également les caravanes de l'amitié venues de Zagreb. De simples gens, des travailleurs, des pères et mères avec leurs enfants en bas âge. Tito avait fait de la fête du 1er mai une journée historique parce qu'à l'époque il tenait son célèbre discours à Labin, une bourgade d'hôtels distante de trois kilomètres. Je n'étais pas allée l'écouter.

 

Enfant j'avais eu l'occasion de voir Tito maintes fois car je vivais tout près de la route qu'il prenait pour Brioni. Une rencontre rapprochée de plus avec le Grand Chef n'avait donc pas de quoi m'évouvoir. Nous tous qui faisions partie de l'hôtel avions reçu des badges, je ne crois pas que quelqu'un qui n'était pas un client ou un travailleur de l'hôtel ait été en mesure de pénétrer dans le complexe hôtelier. 

 

La nourriture dans l'hôtel était excellente, trois plats au menu, un hors-d'oeuvre, un dessert, les clients étaient toujours satisfaient. Toutefois lors de ce premier mai...

 

Tous les clients de l'hôtel, deux mille à peu près, avaient dû entrer dans le restaurant à midi pile car Tito et toute sa suite devaient y manger deux heures plus tard, ce qu'il fit d'ailleurs. Le déjeuner fut infect. Plusieurs pommes de terre nageaient dans un maigre goulasch, il nous fallait manger à toute vitesse parce que les serveurs devaient préparer la salle pour le Plus grand Fils et tous ses accompagnateurs. Vous n'allez pas me croire malgré que je l'aie vu de mes propres yeux et pourtant ce 1er mai-là les gens se sont bel et bien révoltés et à haute voix.

 

Ils se sont mis à réclamer une meilleure nourriture, ils se sont dits n'être en rien pire que Tito, que Jovanka et tous les autres.... En vain, nous fûmes chassés au grand air pendant que la nourriture non consommée, la misérable pitance, était jetée à la poubelle. Une heure ou deux plus tard Tito est entré dans le restaurant avec ses courtisans. Jamais nous ne saurons ce qu'ils ont mangé. Je ne crois pas non plus me rappeler que les clients de l'hôtel se soient précipités à Labin pour aller écouter ce qu'il avait à nous dire.

 

Mais jamais je n'oublierai comment les mères, une fois que les camarades eurent quitté le restaurant, se ruèrent dans l'immense cuisine de l'hôtel pour la saccager devant le regard impuissant des cuisiniers et des policiers, pour en extirper d'énormes quantités de jambon cru, de fromage, de viande cuite, de gâteaux et de pain... et comment devant l'hôtel, sur la terrasse, elles l'offrirent à manger à leurs enfants et leurs maris décontenancés.

 

Bien entendu les journaux n'en ont rien écrit mais moi j'avais été heureuse. Pour la première fois de ma vie, et à ce jour l'unique, j'avais vu une révolution se dérouler en direct. Les assiettes avaient voltigé, les frigos s'étaient retrouvés éventrés, des hurlements avaient été poussés, des braillements, des jurons et il avait été dit qu'"en rien nous ne sommes pire que Tito."

 

Personne n'a eu à souffrir la moindre anicroche, les femmes hystériques n'ont pas été jetées dans les prisons croates ni envoyées à Goli Otok. Pourquoi est-ce que cela me revient justement en tête aujourd'hui ? Un Quidam sur Internet nous convie à manifester contre le gouvernement, cela pour demain, le 22 février à 13h00, sur la Place Saint-Marc.

 

Nous vivons sous une ère démocratique, le Dictateur de même que ses os sont déjà rongés ; dans la Croatie indépendante un Quidam en appelle à la révolution avec la même ferveur qui avait saisi en 1971 les camarades femmes lorsqu'elles avaient dirigé leurs pas vers les jambons crus à Rab.

 

Mais où sont les comparses ? Combien de héros y aura-t-il demain sur la Place Saint-Marc pour brandir les drapeaux, porter les banderoles, jeter des oeufs, hurler et réclamer de la nourriture pour leurs enfants, ainsi que des taux d'intérêt plus bas, forcer les ministres à quitter leurs bunkers et à céder le pouvoir ?

 

Je ne suis pas optimiste. Je ne compte pas y aller parce que les frais du voyage de Rijeka à Zagreb sont énormes. Ce Quidam aurait dû savoir que nous sommes de bonne volonté mais que nous n'avons pas un sou. Chaque ville croate possède sa Place Saint-Marc, pourquoi ne nous a-t-il pas recommandé de nous diriger vers nos places à nous ? Il en existe une autre que moi dont il n'a pas tenu compte, je l'ai trouvée sur la toîle. En effet une jeune fille a écrit : "J'irais volontiers si ce n'était mardi, je travaille, pourquoi est-ce que vous n'organisez pas cela le dimanche ?"

 

Et c'est ainsi que nous les laborieux Croates allons renverser le gouvernement un dimanche de congé. D'ici là mon vieux coeur se réchauffera au souvenir de cette lugubre et obscure-obscure époque lorsque les gens dans un pays non démocratique avaient estimé avoir droit à la dignité, même s'ils savaient qu'ils n'étaient pas Tito.

 

 

Source : balkanikum.vefblog.net, le 21 février 2011.

 

 

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Vedrana Rudan n'aime pas le film soit-disant réalisé par Angelina Jolie.

 

Lettre ouverte à mes lecteurs

 

 

Chers amis,

 

 

Il y a une semaine j’ai été comblée. Mon blog a alors été lu par un million de personnes. Il est évident que ce million ne pense pas toujours de la même façon que moi.

 

Je vais vous dire comment j’écris. Je fais la vaisselle ou alors je cuisine quelque chose, une idée me vient à l’esprit, je m’installe à l’ordi et en un quart d’heure, lorsque je m’y mets pour de bon, je ponds un article. En moyenne il est lu le premier jour par dix ou quinze mille lecteurs.

 

Lorsque j’ai écrit l’article sur ce que les yankees nous font à nous tous qui vivions en ex-Yougoslavie et que je l’ai intitulé « Au pays du sang et des crétins », je ne m’attendais pas à une audience particulière.

 

Selon moi, c’était cousu de fil blanc que quelqu’un avait investi onze millions de dollars (nous indique la presse) pour venir foutre la merde ici pour la énième fois. De mon côté, pour la énième fois, j’ai écrit ce que je pense des yankees.

 

Les yankees sont des fascistes. Milošević était leur élève, nullement un « Serbe ». Ma vieille thèse.

 

Les « Serbes » n’existent pas. Les « Bosniaques » n’existent pas. Les « Croates » n’existent pas. Ma très vieille thèse. Il existe des gens et des fauves.

 

Et je redis ma thèse de toujours. A Srebrenica les égorgements ne sont pas le fait des « Serbes ». Que vous le croyiez ou pas. Si les Européens et les Yankees avaient voulu empêcher le crime, ils auraient pu sans difficulté mettre une balle dans la nuque de Mladić et se débarrasser des autres exécuteurs. Mais rien de cela.

 

Parce que les Musulmans sont une gêne pour les Européens et les Yankees qui les exterminent comme des rats aux quatre coins du globe jour après jour. Ma très vieille thèse.

 

J’ai écrit des dizaines de textes sur ce thème. Sur la Libye, sur l’Afghanistan, sur l’Irak, sur l’Iran…

 

L’Europe n’autorisera pas les Turcs à entrer dans son giron parce qu’elle ne veut pas les voir se balader dans ses rues. Ca c’est la thèse de Chomsky, le plus grand philosophe vivant.

 

J’en reviens au début. Quand un beau soir d’ennui je me suis assise à l’ordi et que j’ai écrit un texte de plus sur mon sempiternel motif. Les yankees sont des fascistes, les yankees sont l’Hitler du XXIe siècle.

 

Ils ont expédié cette charitable anorexique qui ne voyage nulle part sans ses trente coiffeurs et maquilleurs en plus de sa marmaille rassemblée de bric et de broc dont s’occupe on ne sait qui. Elle, elle n’en serait pas capable quand bien même elle le voudrait.

 

C’est ainsi qu’une telle « maman » a reçu la mission de « mettre en scène » un film sur le viol durant « notre » guerre. Guerre qui sans « eux » n’aurait pas eu lieu.

 

Un article comme un autre, rien de particulier, je le répète, j’ai la haine contre les yankees jusqu’à ne plus en avoir la nausée. Il va sans dire que pour moi les « Yankees » sont ceux qui gouvernent l’Amérique, pas les malheureux qui vivent encore plus mal que moi.

 

Je l’ai rédigé et j’ai inséré une photo pour que tout le monde comprenne où je voulais en venir… jusqu’à ce que… Bon sang ! Voilà-ti-pas que 70.000 personnes l’ont lu en un seul jour.

 

J’en ai été retournée. La quantité n’est pas le signe de la réussite. Plusieurs centaines de commentaires ?! Avec la meilleure volonté du monde je n’ai pas pu les lire tous mais j’ai tôt fait de comprendre.

 

Pour certains je suis une femme qui raffole des « Serbes », qui les aiment même quand ils violent des femmes bosniaques ; pour d’autres une monstrueuse incapable de comprendre ce que ressentent les femmes violées.

 

Cette lettre, vous qui pensez que j’aime les violeurs serbes, alors que je ne les aime ni croate ni musulman ni italien…, vous ne devez pas la prendre comme une excuse. Comprenez-là comme l’horreur d’une rédactrice qui pense écrire avec clarté.

 

Comme l’horreur d’un être humain qui a compris qu’il faut si peu aux habitants de nos régions (qui depuis vingt ans ne sont plus « nôtres »), pour qu’un écrit suffise à les tourner les uns contre les autres, ivres de colère et de haine.

 

Les Yankees et les Européens ont transformé notre patrie en leur base militaire, en leurs ports maritimes pour y expurger les navires américains empestés d’uranium appauvri… en un réservoir où puiser nos jeunes pour qu’ils aillent répandre leur démocratie.

 

Ils y sont parvenus. Aujourd’hui nos jeunes meurent loin de Sarajevo et de Belgrade, loin de Zagreb et de Ljubljana, et ils tiennent les bites des yankees pour qu’ils canardent de leur jet les « Talibans ». Vous avez vu les photos ?

 

Tout ce que nous croyons posséder appartient aux banques étrangères. Les bombes américaines à l’uranium appauvri nous ont tué nous qui chancelons encore dans ces régions, et tous ceux qui suivront, et leurs enfants et leurs petits-enfants…

 

L’air, la terre, les lacs, les montagnes, les vallées, la mer adriatique…. Le crabe, le crabe, le crabe…

 

Ensuite vient la Grande Maman avec son pauvre navet sur la terrible tragédie, qui est le fruit de sa patrie à elle, puis je me lance dans un entrefilet, et voilà qu’on se remet à se massacrer, par chance « uniquement » par Internet interposé.

 

Pourquoi sommes-nous incapables de voir la manipulation ? Pourquoi certains doivent-ils traverser le monde les yeux fermés ?

 

Je voudrais que mes lecteurs reconnaissent en moi un être humain dont le cœur est ouvert envers autrui quelle que soit sa religion ou sa nation.

 

Visiblement en pure perte. Ils vous ont divisé. Vous. Moi pas. Moi je ne suis pas une Croate ni une Serbe ni une Bosniaque ni une Macédonienne ni une Albanaise ni une Slovène. Moi je suis un être humain qui se fait fort, pour parler comme Ćiro Blažević, d’écrire avec clarté.

 

Tous ceux qui m’ont compris de travers, je leur dis, mes amis, tirez votre plan. Ce qui ne veut certainement pas dire que je n’ai pas de plaisir à ce que vous lisiez mon blog. Je vous comprends. Vous êtes malheureux, autant pour moi et tous ceux qui pensent comme moi.

 

Il existe néanmoins une différence entre moi et vous qui ne me comprenez pas. Vous pensez que vos Bosniaques et vos Serbes ainsi que « nos » Croates ont été violés par les amis de la veille et par les voisins de toujours.

 

Pour ma part je pense que moi et les miens, de même que vous-mêmes, on s’est fait mettre par les types de l’autre côté de l’Atlantique et par leurs alliés. Vos chers amis et les miens n’ont jamais été que des instruments.

 

Et eux continuent de nous mettre.

 

Mais qu’on se console. On n’est pas les seuls. Bientôt l’Iran va sauter en l’air. Là-bas, les petits gars de nos ex-républiques et ex-provinces iront violenter en un seul élan au nom de l’Amérique, alors on sera à nouveau frères. Dans le viol.

 

Je vous salue de tout cœur où que vous soyez, et merci pour votre lecture

 

Vedrana Rudan, une millionnaire.

 

 


 

 

 

 

 

Par brunorosar - Publié dans : Ecrivains
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