Une place rebaptisée

Publié le 16 Janvier 2010

Zagreb en effervescence


Les Habsbourg allaient s'appuyer sur le ban de Croatie, Josip Jelačić, pour écraser la révolution hongroise. Revenu d'Autriche où il avait négocié avec l'empereur...


Le 28 juin à cinq heures du soir, le ban Jellačić arriva enfin avec la députation à Agram. Son entrée rappelle les pompes triomphales des anciens vainqueurs romains, quoiqu'il revenait seul, sans une armée, et sans un trophée ; car il représentait une idée ! il était le symbole de la nationalité croate !

Ce jour-là donc, la garde nationale avait formé une double haie depuis la place Sainte-Catherine jusqu'au palais banalhttp://farm4.static.flickr.com/3441/3401431296_8535fde10d.jpg?v=0 ; chaque minute partait un coup de canon, qui dominait le bruit des cloches et des živio du peuple enthousiasmé. De jeunes filles vêtues de blanc, et portant les unes des rameaux verts, les autres des drapeaux nationaux, précédaient le ban ; la musique militaire joua des mélodies croates ; les notables de la ville l'attendaient à la maison banale ; là, deux femmes distinguées lui firent l'hommage, l'une d'un discours, l'autre d'une couronne de lauriers. Alors M. Ivan Kukuljević s'écria que toute la nation croate, qui avait ressenti au plus profond de ses entrailles l'insulte qu'on avait faite au ban, allait se lever en masse pour le venger. Le ban Jellačić répliqua avec calme que l'insulte ne l'avait point atteint comme individu, mais qu'il l'avait ressentie uniquement au point de vue de la nationalité croate.

Après avoir vu défiler devant lui les gardes nationales et les troupes de ligne, il reçut les membres de la municipalité qui le supplièrent de remplacer par le nom de Jellačić celui de la place de Harmintz, la principale de la ville d'Agram. Le ban y consentit et, depuis ce jour historique, existe la nomination de la place Jellačić.

Le second acte de la fête devait avoir lieu dans la soirée. En effet, à 10 heures, 600 députés et bourgeois, tous armés d'une torche flamboyante, 400 dames revêtues du costume national et portant toutes une lanterne de couleur, marchèrent drapeau national en tête, entre une double haie formée par les officiers de la garde nationale, le sabre nu en main, et se rendirent de la Dvorana, où cet immense cortège s'était rassemblé, à travers la ville, qui a été illuminée ce soir, sous les fenêtres du ban Jellačić, qui s'y montra aussitôt à la foule délirant d'enthousiasme et d'amour pour leur chef adoré.

Metel Ožegović de Barlabuševac prit alors la parole, et exprima le plaisir et la joie de la nation croate de voir leur ban de retour dans sa patrie, et remarqua finalement que le beau sexe même a voulu prendre part à cette grande démonstration populaire pour lui prêter ce caractère d'amour et de piété, dont on n'a pas encore eu d'exemple dans les annales de la Croatie. On ne put entendre la réponse cordiale du ban Jellačić, car le bruit de živio et de la foule joyeuse étouffa sa voix. La masse du peuple, emporté par le sentiment de la haine et de la vengeance contre ceux qu'il croyait les auteurs du manifeste du 10 juin et de la disgrâce du ban, se précipita sur la place Jellačić pour y brûler comme dans un autodafé le portrait du palatin de Hongrie. La police, sur les ordres du ban, parvint pourtant d'arrêter les furieux, et d'empêcher ce spectacle indigne de la noble conduite des habitants de la capitale de la Croatie.

Tout passa encore cette nuit sans le moindre incident fâcheux. Le monde s'écoula, et le ban put enfin prendre quelques heures de repos.

Le ban Jellačić, après son retour à Agram du Tyrol, persuada encore Metzel Ožegović de le remplacer en son absence, en ajoutant que Mirko était un homme cassé, usé, enfin une baba (vieille femme) qui n'était pas capable d'imposer à qui que ce soit, et de se montrer au niveau de cette époque orageuse.

Ožegović resta pourtant inflexible, et persista dans son opinion qu'il valait mieux pour la concorde entre les membres du conseil banal de laisser Mirko Lentulay en sa qualité de vice-ban, et de l'entourer d'hommes d'énergie et d'une capacité reconnue.

Le ban céda encore et le bon vieillard le remplaça jusqu'au moment où l'ancien régime s'écroula pour toujours en Croatie [...]

Source : Joseph Neustaedter, Le ban Jellacic et les événements en Croatie depuis l'an 1848 (tome 2), Institut Français de Zagreb, 1942, pp. 15-16.

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Zagreb

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