Une lettre du cardinal Stepinac

Publié le 19 Janvier 2011

"Je préfère mourir plutôt que faire vaciller la foi du peuple"


 

Nous publions ci-dessous une lettre du cardinal Stepinac, datée de Krašić, le 26 mars 1958, et adressée à Mgr Smiljan Čekada, évêque de Skopje:

Chère Excellence,

J'ai reçu ta chère lettre. Tu t'étonnes que je n'aie pas répondu à la lettre que tu m'as envoyée avant celle-ci, lorsque tu étais ici. Mais ne t'étonne point. L'udba (ndlr: Administration de la sécurité de l'Etat) recherchait alors partout mes lettres, en tendant des pièges. Le curé d'ici et le secrétaire de l'archevêque, par exemple, ont été complètement dénudés et perquisitionnés, même leurs chaussettes et chaque billet de banque du secrétaire ont été contrôlés, pour voir s'il y avait quelque chose écrit de ma main: mais ils n'ont trouvé aucune lettre. Il n'est pas difficile de deviner quel était le but de toute cette rigueur. Je devrais penser que le monde entier m'a oublié et donc me mettre à genoux et implorer la grâce de ces maîtres cruels. Et pourtant, pendant mes cinq années de détention à Lepoglava, je n'ai écrit pas même une lettre de l'alphabet à qui que ce soit; c'est pourquoi je pourrais aussi bien rester ici jusqu'à ma mort; mais, avec l'aide de Dieu frangar, sed non flectar face aux blasphémateurs représentés par le kpj (parti communiste yougoslave).

Tu me demandes si l'épiscopat pourrait prendre des initiatives pour ma libération à l'occasion de mon soixantième anniversaire. Je te répondrai brièvement.

Selon ma modeste opinion, maintenant, il est trop tard. C'est vrai, Dieu pourrait accomplir un miracle pour ma santé; mais il n'y a pas grand chose à espérer dans ma situation actuelle. Tout d'abord, il s'agit d'une maladie grave, d'une maladie mortelle: polycythémie ou encore leucémie. Pour celle-ci, il n'existe pas de remède: le traitement grâce auquel on pense pouvoir maintenir en vie le plus longtemps possible le patient, ce sont les injections de P32. En réalité, je continue de vivre grâce aux prélèvements de sang. Jusqu'à présent, pendant soixante mois, c'est-à-dire pendant cinq ans, on m'a prélevé 30 litres de sang; donc, en faisant le compte, un demi-litre par mois. Cela ne peut pas durer longtemps. De plus, à cause d'une thrombose, le professeur Riesner a dû pratiquer une opération chirurgicale pour ligaturer la veine principale de ma jambe, ce qui fait que le sang, depuis, ne circule plus librement et pendant la journée, j'ai toujours le pied gonflé. Même si pendant la nuit, la situation se normalise, dans la pratique, je ne peux plus rester à genoux, ni marcher longtemps sans souffrir. J'ai été contraint à plusieurs reprises de rester alité sans pouvoir célébrer la messe, ce qui pour moi, est très douloureux. En effet, qu'est-ce que le prêtre sans la messe? Toutefois, le bon Dieu n'a pas permis que cela dure longtemps. Ainsi, jusqu'à présent, j'ai pu célébrer toutes les messes pro populo, bien que parfois en retard. Mais je suis à présent en proie à une autre souffrance. Depuis seize mois, j'ai une douleur à la prostrate. Les médecins ont tout fait pour m'aider; mais la douleur réapparaît à chaque instant; je me sens alors faible et je ne peux même pas célébrer la messe. Je laisse aux médecins le soin de décider s'ils doivent m'opérer.

En outre, mes bronches ne sont pas en bonne santé. Lorsque les médecins ont demandé aux autorités de l'Etat de me laisser aller à la mer, ils ont répondu qu'il fallait présenter une requête. J'ai dit: «Jamais!». Je préfère mourir ici plutôt que de donner l'impression que l'Eglise cède, et précisément en raison de la mauvaise santé d'un évêque. Et sois assuré qu'ils auraient très vite diffusé cette nouvelle pour tromper le peuple, l'induire en erreur. Ils voudraient à présent que ceux à l'égard desquels ils ont commis une grande injustice, demandent grâce. Ils pourraient dire alors que c'est eux qui avaient raison, et pas l'Eglise, lorsqu'elle élève sa voix contre leur injustice.

Je ne parlerai même pas de mes autres souffrances physiques; mais, comme je le dis, tout me fait sentir, comme le dit saint Grégoire: Dominus pulsat, cum per aegritudinis molestias mortem esse vicinam designar. Cela ne devrait pas m'arriver à moi, en ce moment, et Dieu peut tout changer; mais il me semble qu'élever la voix, à présent, serait pour moi trop tard, du moins de ce point de vue, car ma santé est complètement ruinée.

Tu te souviendras des déclarations réitérées du maréchal Tito, qui disait que tant qu'il était en vie, je ne pourrais pas rentrer à Zagreb. Monsieur le maréchal se trompe s'il pense que j'ai le désir de rentrer à Zagreb, ou d'occuper une quelconque position. Ma seule ambition dans ce monde est celle-ci: résister jusqu'à la fin et mourir dans la grâce de Dieu, comme je l'ai écrit à quelqu'un qui voulait me consacrer un livre.

As-tu véritablement la garantie d'obtenir quelque chose, si tu prenais une initiative pour ma libération, même suaviter in modo, mais fortiter in re? Nous ne demandons pas une grâce aux puissants, comme si nous étions des mendiants, mais nous voulons que soient respectés les droits les plus élémentaires de la sainte Eglise catholique, qui n'est pas et ne peut pas être ancilla, mais libre.

Telles sont les motivations pour lesquelles je considère absolument inopportun d'entreprendre à présent toute initiative concernant ma libération. Et enfin, serais-je vraiment libre dans le palais archiépiscopal? Pour moi, ce serait cent fois pire qu'ici. En effet, quelle sorte de liberté ai-je jamais connue en ce lieu, en 1945 et en 1946? La liberté dans le communisme est un mensonge, c'est de la poudre aux yeux, jetée au monde; de même que c'est un mensonge que les élections sont libres. J'ai eu l'occasion de voir de la fenêtre de ma prison ceux qui, à force de coups et de menaces, se rendaient dans les maisons pour inviter à aller voter. En fait, il est préférable de ne rien entreprendre en ce qui me concerne, après 13 ans: laissons tout entre les mains de Dieu.

Il vaudrait mieux réfléchir sur la façon d'éliminer la peste de la cmd: il s'agit de l'Eglise nationale in fieri, sinon in esse, comme en Chine. On ne demande pas, en effet, ce qu'en pense tel ou tel prêtre vendu, mais ce qu'en pense l'udba, qui a fondé et qui guide tout cela. Il n'y a pas très longtemps, des représentants de l'udba, ivres, l'ont dit clairement à un curé de campagne, lorsqu'ils sont allés le voir: in vino veritas. Tout homme sage peut comprendre cela, sans qu'il y ait besoin d'explications supplémentaires. Si le dur programme du kpj en vue de déraciner le faux mysticisme (c'est-à-dire notre foi et l'Eglise) persiste, alors, tu veux dire qu'ils n'instituent pas la cmd pour renforcer l'Eglise dans notre patrie, mais que, selon la devise divide et impera, qu'ils le font pour pouvoir parvenir plus rapidement à sa destruction.

Entre temps, chère Excellence, je te recommande vivement d'être pleinement confiant en ce qui concerne l'avenir de notre Eglise. Même si je meurs ici, j'offre volontiers ma vie pour Dieu et pour l'Eglise catholique. Chaque jour, je prie Dieu de me donner la grâce de me faire mourir cent fois, plutôt que de faire vaciller la foi du peuple à cause d'un petit signe de faiblesse de ma part. Dieu ne perd jamais la bataille: je l'ai dit à plusieurs reprises et je le répète encore. Il ne la perdra pas non plus dans la lutte contre le kpj.

Lorsque tu auras lu cette lettre, brûle-la, car ceux qui cherchent mes lettres peuvent remonter jusqu'à toi, même si je ne t'écris aucun secret et que je ne me mêle pas de politique.

Je te salue fraternellement dans le Christ

Alojzije card. Stepinac

Archevêque de Zagreb

 

Source : http://osservatoreromano.eulogos.it/2010/_ORS_FRA_2010-016/_P9.HTM

 

Rédigé par brunorosar

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