Une brève histoire de la ville de Rijeka

Publié le 20 Novembre 2009

Une brève histoire de la ville de Rijeka


I. Tarsatica


 

Le rideau est levé et devant nous apparaît une ville pas trop grande, l'antique Tarsatica romaine qui couvrait le territoire de l'actuelle Vieille Ville. Il ne s'agit pas d'une ville régulière née à partir d'un castrum mais bien d'une colonie qui accuse la forme du terrain et dans laquelle les rues cardo et decumanus ne possèdent pas cette régularité tellement prisée de l'organisation militaire. L'essor de la localité est lié au commerce et à la route qui partant de la Pannonie et passant par Senj menait jusque Trieste ou Aquilée. La Tarsatica de Pline était une commune civile non romaine et sans privilèges qui était obligée de payer des impôts au même titre que bien d'autres communes civiles de l'empire romain, les civitates stipendiariae. Dans la seconde moitié du 1er siècle, Tarsatica devint probablement un municipium latinum. Elle disposait d'un sénat ainsi que de magistrats et elle s'ancra solidement dans le puissant état méditerranéen. Les membres de la communauté municipale de Tarsatica étaient inscrits dans la tribu des Serge(s) (chaque citoyen romain devait être inscrit dans une des 35 tribus), et il a été établi que c'est dans cette tribu qu'étaient inscrits en premier lieu les habitants des villes fondées par Auguste. Néanmoins, Tarsatica a laissé peu de traces écrites et il est difficile de parler avec précision de l'existence telle qu'elle se déroulait sur la rive de l'Oeneus flumen (la Rjecina).

 

Le monument le plus ancien - Stara vrata (la Vieille porte) - date probablement du 1er siècle. On a longtemps cru qu'il s'agissait de l'entrée de la ville mais de nouvelles recherches ont éclairci la question : il s'agit de l'entrée dans le Prétoire de la clausure alpine, un palais aux dimensions de 20x20 mètres. Des thermes ont été découverts le long de l'actuelle église Marijina Uznesenja à l'occasion de recherches archéologiques dans les années 1960 et on peut supposer que la pierre de ces thermes a ultérieurement été employée en vue de cette construction à caractère sacré. Les Romains étaient enterrés hors de la ville, là où se trouve l'actuel neboder (gratte-ciel) de Rijeka.

 

Les Romains laissèrent derrière eux un état fortement centralisé, de bonnes routes, une solide organisation militaire basée sur les légions, d'autre part le droit et leur interprétation des temples, des statues et de la philosophie grecque. Le divin dans la cité était lié à la triade de Jupiter, Junon et Minerve mais il devait également y avoir des cultes orientaux. Il existe des théories selon lesquelles il s'agit d'un territoire où le matriarcat s'était maintenu très longtemps car chez les Liburnes, une tribu illyrienne ayant opté pour la soumission au pouvoir romain, la divinité féminine était dominante : Latra, Anzotica, Ica et Iutossica. Il ne faut pas non plus oublier le culte du dieu Mithra ainsi que la religion très populaire parmi les soldats qui était celle du soleil invincible (Sol invictus).

 

Quoiqu'il en soit, la ville vécut une existance provinciale sans secousses excessives tout en étant tournée vers le commerce. En ce qui concerne l'étendue de la commune de Tarsatica, celle-ci devait probablement atteindre Laurentum (Lovran) d'un côté et de l'autre la colonie Ad Turres (les Tours près de Crikvenica). L'urbanisation était fortement influencée par le style dans le Nord de l'Italie. Toutefois, les vestiges romains n'existent que de manière fragmentaire et il n'est pas possible de faire un plan de la ville de jadis. Il devait exister un temple, un forum avec un portique, des thermes et peut-être un théâtre mais tout cela est resté émietté sous nos pas.

 

S'agissant de la population, elle devait être extrêmement mélangée, comme toujours sur ces territoires. Sur un fragment de pierre il est fait mention d'un certain G. Notarius Vettidianus Secundus qui appartenait probablement à l'aristocratie municipale tandis que sa famille était d'origine italique. Les anciens Italiens formaient le noyau de la population avec le reste des Liburnes, les marchands orientaux, les esclaves et les affranchis. Mis à part le commerce, les hommes s'occupaient d'agriculture sous une forme modeste et principalement orientée vers le travail de la vigne.

 

Il n'y a pas de grands événements, pas de grandes constructions ni de guerres que quelqu'un aurait pu chanter et louer ; il n'y a même pas de ces ripailles et de ces débauches telles que nous les a conservées Petronius Arbiter dans ce qui est probablement le premier roman de la littérature européenne - le Satyricon - et dont la partie centrale, Le banquet de Trimalchion (Cena Trimalchionis), a été découverte à Trogir en 1630. Il n'existe que la carte de Peutinger (Tabula Peutingeriana),  née sur la base de celle de Castorius au 3ème siècle et qui nous fournit une description des routes allant d'Aquilée jusque l'Albanie avec les distances en milles : Pola VI,  Portus Flanaticus (Plomin) VIII, Arsia Flumen XII, Alvona (Labin) XX, Tarsatica XX, Ad Turres XX, Senia...

 

Sous le règne de Marc Aurèle (167), les peuples germaniques vont faire une percée sur le territoire de la Pannonie et des Alpes Orientales. Aurélien et Lucien Var organiseront la défense à partir de la Rhétie, la Norique, la Pannonie et la Dalmatie jusque Tarsatica. La paix sera conclue en 175, mais depuis lors la défense de l'Istrie deviendra une préoccupation constante des empereurs romains. On organisa une ceinture défensive (Clausurae Alpium Iuliarium) dont une partie commençait à Tarsatica - Limes liburnien - puis évoluait en guise de mur défensif depuis la ville jusque Grobnicko polje en passant par Kalvarija. Ce système défensif a été complété et perfectionné au point de comprendre des tours et des corps de garde en plus des murs. C'est peut-être de cette époque que date le poste de garde de Trsat à l'endroit duquel sera plus tard érigée la plus haute tour du castel.

 

Tarsatica est restée une commune municipale pélegrine jusque 212, lorsque Caracala octroya le droit civil romain à tous les habitants libres de l'empire. Toutefois elle n'allait jamais obtenir le rang de colonie. Une paix relative dura jusqu'à la fin du 4ème siècle tant que les frontières furent situées sur le Danube. Les problèmes apparurent quand les Wisigoths poussés par les Huns franchirent le Danube en 376 et défirent les Romains à Andrinople en 378. Les Wisigoths, les Ostrogoths, les Huns et les Alains pillèrent les Balkans jusqu'aux Alpes Juliennes. C'est à partir de cette époque que débute le renforcement des murailles de Tarsatica que l'on peut dater en fonction des pièces de monnaies ayant été mises à jour.

 

En 401, les Wisigoths emmenés par Alaric passèrent par ces régions en direction de l'Italie et remportèrent la victoire contre les Romains sur le fleuve Timav, lequel débouche dans la mer près de Monfalcone. Ce fleuve constituait alors la frontière séparant les barbares et l'empire. Etant donné qu'il est fait mention en 402 et 403 d'une puissante armée qui traversa ces territoires et qui passa l'hiver à Tarsatica, il est évident que cet endroit représentait un point d'appui pour les incursions dans le Nord de l'Italie. En ce qui concerne la frontière, elle se situait à l'époque d'Auguste sur le fleuve Rasa en Istrie. La frontière de la 10ème région d'Italie (Venetia et Histria) se trouvait entre Tergeste (Trieste) et Tarsatica, à peu près à équidistance entre les deux villes, et elle ne bougea pas pendant des siècles. Tarsatica était insérée dans la Liburnie mais avec les Goths son destin d'espace frontalier allait davantage s'accentuer. Cela mènera à son ascension à l'époque des Ostrogoths quand elle deviendra la capitale de la Liburnie. Effectivement, un Anonyme de Ravenne (7ème siècle) la nomme Liburnia Tersaticensis, selon des sources de l'époque des Goths.

 

Ensuite passeront sur ces territoires les armées des Goths, sous Gripa en 536 et Ulgisala en 537, en direction de Salona, la plus grande ville sur la rive orientale de l'Adriatique. Une armée byzantine sous le commandement de Narsès progressa en sens inverse en 552. Ici on peut noter que Venise (alors Rialto) avait été fondée en 421, lorsque, selon la légende, l'église San Giacomo di Rialto avait été érigée. Toutefois, c'est précisément à l'époque de Narsès, un général de Justinien ayant vaincu les Goths avec l'aide des navires vénitiens en 554, que se révélera la puissance maritime de cette ville. L'ascension de la ville sur la lagune est d'une extrême importance pour Rijeka puisque pendant des siècles son destin sera déterminé par celui de cette cité-Etat.

 

Les succès de Justinien dans le Nord de l'Italie n'auront été qu'éphémères car le pouvoir byzantin s'effondra rapidement après sa mort survenue en 565. Les Lombards feront invasion depuis la Pannonie et ensuite arriveront les Avars et les Slaves. Avec cette percée nous entrons sur un terrain plutôt mouvant de l'histoire que les documents n'étayent pas très bien et il subsiste pas mal de place pour des échafaudages à connotation politique.

 

Il faut reconnaître en tout cas que la migration était slave et avare et que quelques mots élémentaires ont subsisté de cette période tels que : hrvat - au sens de guerrier à cheval ; ban - homme riche ; zupan - notion présente dans toutes les langues slaves et servant à désigner le fonctionnaire avare au plus bas échellon. La migration des peuples représente le coup final qui a abattu l'empire romain déjà putréfié de l'intérieur.

 

Il existe des opinions contradictoires quant à savoir si Tarsatica a survécu à l'invasion des Avars et des Slaves. Le plus probable est qu'elle fut dévastée et ensuite restaurée après que l'on se soit rendu compte qu'il ne fallait pas sous-estimer son emplacement favorable. 

 

Avec la chute de l'empire, la ville entra dans le Moyen Age, une période qui apporta une toute autre manière de vivre et dans laquelle la ville était reléguée au profit du village. La culture, les livres, la tradition, tout cela se retrouva dispersé et fragmenté. La vie était devenue plus simple mais aussi plus rude. Le soleil en déterminait son rythme et le christianisme en faisait autant avec l'organisation spirituelle des paysans pauvres et primitifs. 

 

 

II. Les comtes de Duino

 

Sur les décombres de Rome allait naître le puissant état des Francs dirigé par Charlemagne. L'Europe sera à nouveau unifiée sous ce souverain qui ressentait le besoin de rassembler des objets précieux et de s'entourer des personnes les plus intelligentes de son époque.

 

C'est alors que se rattache un fait lié à Tarsatica. En effet, le comte de la marche Erich perdit la vie près de la ville côtière de Tarsatica en 799. Dans ses Annales, le chroniqueur Einhard appelle cet endroit Tharsatica Liburnae civitas, et dans la biographie de Charlemagne il dit qu'Erich est décédé in Liburnia, iuxta Tharsaticam maritimam civitatem. Comme Erich était un personnage important, on peut supposer qu'une riposte du puissant état franc a dû s'ensuivre et que cela mena à la destruction de la ville. Toujours est-il qu'à cette époque la frontière entre les Croates et les Francs s'était stabilisée sur le fleuve Rasa. C'est l'époque où l'on érigea le premier palais des doges à Venise (820) et où la basilique de St. Marc (829) fut fondée. La future ennemie de Rijeka commençait à émerger de la lagune boueuse.

 

En ce qui concerne Tarsatica, elle est mentionnée par Othon III en 926 ainsi que par le roi André II en 1223, lorsqu'il offrit la zupanija de Vinodol aux princes de Krk, les futurs Frankopan, tout en mentionnant explicitement le prince Vid. En fait, les deux documents sont falsifiés et sont la preuve qu'il faut de la prudence y compris pour les choses les plus anodines. Le géographe Al-Idrisi au 12ème siècle ne connaît pas une seule localité entre Lovran et Bakar. D'autre part, dans le codex de Vinodol de l'année 1288, Trsat est évoquée pour la première fois afin de désigner un emplacement sur la colline qui aurait conservé l'ancien nom de la colonie détruite.

 

Il convient de noter dans ce vide historique que la frontière entre les Croates, les Byzantins et Venise, s'était déplacée de la Rasa sur la Rjecina étant donné que Bakar était devenue la première ville croate sur ce territoire. A la fin du 13ème siècle naîtra Reka (Flumen) sur les décombres de Tarsatica, en prenant la forme d'un centre commercial relativement important à tel point que dès l'année 1281 les Vénitiens diront des habitants de Rijeka qu'ils étaient leurs ennemis (cum habemus illos de Flumine pro inimicis). La même année on  en débattit au Grand Conseil et il fut décidé que tous les Vénitiens quittent Rijeka. La proposition ne sera pourtant pas adoptée car elle aurait été dommageable pour le commerce.

 

L'évolution politique de Rijeka allait être déterminée par les instances dirigeantes du patriarcat d'Aquilée qui octroya la ville ainsi que les castels de Kastav, de Moscenice et de Veprinac à ses vassaux qui étaient la famille de Duino. Ceux-ci avaient reçu leur patronyme d'après le château principal Duino (ou Devin) près de Trieste. Leurs possessions s'étendaient de Krs - les seigneuries Senozece, Prem et Gotnik - jusqu'au Kvarner. Mais, puisque les sources sont toujours lacunaires, il n'est pas évident de savoir quand est-ce qu'ils reçurent Rijeka même si l'on considère ordinairement que cela a dû se produire en 1139. Auparavant, les Croates avaient été en possession de toute la Meranija, aujourd'hui le territoire qui s'appelle la Liburnie et qui est le contrefort d'Ucka. En 1139, les seigneurs de Duino sont eux-mêmes mentionnés pour la première fois en qualité de propriétaires du château mais sans que soient cités les précédents propriétaires ni leurs origines. En tout état de cause, Rijeka occupe une place de choix parmi leurs possessions. Hugon II de Duino était proche des comtes de Gorizia, en particulier d'Albert, ainsi que des plus importantes familles de la noblesse autrichienne telles que les Weisseneck. Les seigneurs de Duino s'étaient rangés aux côtés de Rodolphe Habsbourg dans son conflit avec Otokar, le souverain de Bohémie.

 

Leur arrivée sur ce territoire apporta les prérequis pour le progrès économique. Le commerce allait se développer à côté de l'artisanat, du travail de la terre et de l'élevage.  Cela aidera à ce que la ville Flumen Sancti Viti (en croate Rijeka Svetog Vida) connaisse l'essor. Le seigneur féodal fixait en toute indépendance le montant des impôts annuels, il percevait des tributs en viande et en pain, des péages pour l'entrée dans la ville, des taxes judiciaires, une dîme sur les jeunes volailles, le blé et le vin, sans oublier des douanes sur les marchandises. Selon des informations datant de 1304, Hugon de Duino envoya Matej, le juge de Rijeka, à Venise pour qu'il s'assure d'un prêt de 8.000 livres en offrant pour gage le revenu des douanes de Rijeka. Le document de Cividale datant du 10 septembre 1304 fait probablement référence à ce prêt. Il y est établi que la famille Duino a accordé les tributs de la ville à Nicoló Alberto de Venise pour une période de six ans assortie de la garantie de la part d'Henrik, comte de Gorizia et du Tyrol ainsi que Capitaine du Frioul, que le contrat serait respecté. Ceci signifiait qu'en cas de problème le capitaine Wolfgang de Duino et le juge de Rijeka, Matej, gouverneraient Rijeka en faveur du comte Henrik comme si la ville eut été sienne.

 

Une contribution importante d'Hugon IV de Duino pour la vie spirituelle de la ville sera la fondation du monastère augustinien en 1315 et le début de la construction de l'Eglise St Jérome.

 

A cette époque Rijeka est une ville classique du Moyen Age. Elle est entourée d'une muraille, l'entrée principale donne sur la mer et son port se trouve à l'embouchure de la Rjecina. Les constructions à l'intérieur de la ville se révélaient irrégulières et les ouvrages majeurs étaient le castel ainsi que le monastère augustinien et l'église Marijina Uznesenja (l'Assomption de la Vierge). L'endroit le plus animé était la place municipale avec une loge (l'actuelle Koblerov trg), où l'on rendait la justice, organisait le commerce et échangeait les nouvelles. Le commerce maritime était crucial étant donné la difficulté de passer par l'épaisse forêt du Gorski Kotar et de circuler sur la route peu praticable en direction de Ljubljana ou de Trieste.

 

Après la mort d'Hugon IV en 1328 allait hériter de Duino un des plus jeunes fils d'Hugon II, Georg. On notera à son propos que lorsqu'il s'adresse en 1334 au patriarche d'Aquilée, Bertrand, et qu'il lui demande un aperçu sur toutes les possessions dont il a hérité, c'est en teuton (allemand) qu'il le fait. Cette langue est également celle dans laquelle il prête serment de fidélité vassalique. Cela n'est guère surprenant car il avait vécu et combattu en Bohémie et en Hongrie au service des ducs d'Autriche. A cette époque les comtes de Duino sont pour un temps étroitement liés avec les comtes de Gorizia et aux travers de ceux-ci avec les Habsbourg, une autre fois on les voit en bons termes avec le Patriarchat d'Aquilée pour qu'un peu plus tard Georg de Duino soit en guerre avec le patriarche Bertrand. En 1336, les comtes de Duino perdent Rijeka en faveur du prince Bartol de Krk qui faisait la guerre en Istrie aux côtés de Venise contre le patriarche. Le prince de Krk défendait en fait les biens de son ami que le patriarche avait capturé et jeté en prison. Cependant, cette protection des biens s'est déroulée d'une manière typique pour l'époque et les héritiers ne rendront Rijeka aux comtes de Duino que 30 ans plus tard.

 

Cela étant, les Habsbourg commençaient leur percée vers l'Adriatique. Ils avaient acquis la Carniole et la Carinthie en 1335. Ayant correctement jaugé le rapport de force, Hugon VI de Duino s'inclina dès 1336 devant les nouveaux maîtres et il suggéra également au patriarche d'Aquilée de négocier avec eux.

 

Dans les guerres entre Venise et l'Autriche, Hugon IV de Duino se battit à Trieste en 1369 avec une centaine de soldats et cela aux côtés des Habsbourg. Venise lança de vigoureuses attaques sur la Meranija dans le sillage desquelles c'est Rijeka qui a le plus souffert.  Cependant, deux années plus tard, Hugon sera de nouveau appelé seigneur de Rijeka et il recevra sous peu d'importants prêts que les citoyens les plus fortunés de la ville avaient consentis.

 

Hugon IV fut le seigneur de Duino le plus puissant et en même temps celui avec qui la lignée s'est éteinte. Il rédigea son testament en allemand le jour de la St Jean, en l'an 1374. C'est en tant que veuf dépourvu d'héritiers directs qu'il se proposa de diviser ses possessions : il laisserait à son neveu Georg de Weisseneck les castels Prem, Gotnik, Rijeka et Kastav alors que celui-ci ne recevrait Veprinac et Moscenice de la part de la seigneuresse Stel et de sa fille Ana qu'après qu'elles eurent joui de l'usufruit à vie. Ses beaux-frères Rudolf, Reinprecht  et Friederich de Walsee auraient notamment dû recevoir Duino et Senozic et les Walsee auraient administré pendant les six premières années les possessions dont devait hériter le neveu Georg. Etant donné que l'année suivante, en 1375, Hugon IV convola en seconde noce et qu'il eut pour enfants Rambert, Hugolin, Katarina et Ana, il rédigea un nouveau testament le 30 août 1385, dans lequel il stipulait qu'en cas de décès la famille Walsee deviendrait tutrice de ses enfants mineurs. Le 11 septembre 1390, il rajouta à ce testament un codicille afin d'être enterré dans la tombe du monastère des Augustins à Rijeka et afin que Rodolphe Walsee, le maréchal d'Autriche, devienne tuteur de ses filles.

 

Témoigne de la puissance d'Hugon VI le fait qu'il était administrateur de la marche de Trevisse, du fief de Pordenone, de la ville de Trieste, de l'Istrie autrichienne et de la Carinthie. Ainsi ses possessions s'étendaient-elles du Timav jusqu'au Kvarner et il possédait des biens en Carniole, en Carinthie et en Styrie.

 

Hugon IV est décédé en 1390 ou 1391. Peu de temps après mourra son fils Rambert et c'est ainsi qu'en 1399 s'éteindra la lignée de la famille de Duino.  Les héritiers deviendront membres de la famille Walsee qui avec celle des comtes de Celje était la plus importante sur les terres de l'archiduc Habsbourg. 

 

 

III. Les princes de Krk

 

Afin de mieux saisir la véhémence qui régnait entre les forces adverses sur le territoire du Kvarner, il nous faut tourner notre attention sur les princes de Krk, les futurs Frankopan, car ils sont un exemple de cette noblesse autochtone qui pendant des siècles a réussi à s'imposer et à se maintenir comme facteur politique important sur un vaste territoire. Il ne faut pas perdre de vue que Rijeka était un point de collision entre Venise soucieuse de maîtriser toute la rive orientale de l'Adriatique, les Habsbourg qui tentaient de contrôler ces mêmes territoires au travers de leurs vassaux les comtes de Duino et les Walsee et enfin le Royaume hongro-croate qui s'efforçait de stabiliser sa frontière occidentale. C'est dans ce contexte que les princes de Krk ont progressivement émergé à partir d'une petite noblesse locale jusqu'à devenir des prétendants au trône, ce qui en fin de compte se soldera par leur éradication.

 

A l'époque où Krk était sous l'emprise de Venise, apparaît en 1118 le prince Dujam en qualité de fondateur de cette puissante famille. Il administra non seulement la ville de Krk mais aussi toute l'île jusqu'en 1163. Ses origines sont incertaines tout autant que la manière dont il est arrivé au pouvoir, soit avec l'aide du doge de Venise soit par effet de sa propre ascension parmi les habitants de Krk. Toujours est-il qu'après sa mort le doge Michele délivra une charte où il s'intitulait doge de Venise, de Dalmatie et de Croatie et dans laquelle il attribuait le droit d'administrer Krk aux fils de Dujam, c'est à dire à Bartol et Vid qui étaient ses vassaux. Leur gouvernement a duré plus de 30 ans et il faut noter que leur plus jeune frère, Bartol II, quitta Krk en 1186 pour entrer au service du roi hongro-croate Bela, ce qui lui vaudra en 1193 la paroisse de Modrus en récompense des services rendus.

 

Après la mort du prince Bartol I, en 1198, les Vénitiens délivrèrent une charte par laquelle Krk passait sous l'administration du fils de Bartol, Vid II, ainsi que du fils de Vid, Ivan I. Suite à des conflits incessants avec le roi hongro-croate Emerik ayant pour objet la ville de Zadar, le doge Enrico Dandolo demanda à ce que Vid prête serment de fidélité à Venise en 1199. Ensuite le pouvoir des deux cousins allait être assuré pour une trentaine d'années. Dans l'intervalle s'adjoindra à eux le plus plus jeune frère de Bartol, Henrik. C'est à la demande de Bartol II, qui était le maître de Modrus, que le roi hongro-croate André II délivra une charte en 1209, par laquelle il confirmait que dans l'hypothèse où le seigneur de Modrus viendrait à décéder sans héritiers ses possessions seraient reprises par le prince Vid de Krk.

 

En servant habilement leur seigneur, les princes Vid II et Henrik reçurent du roi André les îles de Brac, Hvar, Korcula et Lastovo et ils eurent en plus l'occasion d'hériter non seulement de Modrus mais aussi de Vinodol après la mort de Bartol II, en 1224. Bien que la donation de l'année 1233 du roi André soit un faux datant d'une époque beaucoup plus tardive, il est indubitable que les princes de Krk avaient considérablement étendu le territoire sur lequel ils régnaient. Après 1233, Vid II, Henrik et Ivan ne seront plus mentionnés dans les documents écrits mais aux environs de 1241 apparurent sur la scène de l'histoire les fils du prince Vid II : Ivan II, Fridrik I, Bartol III et Vid III. C'est à cette époque que s'inscrit la légendaire bataille du champ de Grobnik qui se serait déroulée en 1242 et dans laquelle les Croates et les Mongols se seraient affrontés en laissant un bilan de 100.000 morts. Les premières données sur cette bataille, qui n'a probablement pas eu lieu et surtout pas avec de telles conséquences, datent du 16ème siècle et sont à mettre en rapport avec les incursions turques du moment.

 

Quand bien même n'auraient-ils pas obtenu la sympathie royale par une grande victoire, c'est pourtant grâce au roi que les princes de Krk auront acquis une partie de la Dalmatie en plus de Senj et qu'ils auront renforcé leur pouvoir à Modrus. Lorsque les Mongols se retirèrent de Croatie, le roi Bela retourna en Hongrie en compagnie des chevaliers de l'hôpital et des princes de Krk, ce qui est une preuve supplémentaire de leur puissance accrue. Toutefois, le rapprochement avec le roi hongro-croate mena à la perte de Krk en 1248 étant donné qu'un noble vénitien, Marco Contarini, en prit la direction. Les princes récupérèrent Krk après s'être réconciliés à Venise avec les frères Tiepolo en 1260, lorsque le doge Zeno eut décidé que le fils de Bartol, Skinela, et les frères Fridrik II, Bartol IV t Vid IV, en assumeraient la gouvernance.

 

Après avoir émergé de l'obscurité médiévale, Trsat deviendra le lieu d'un événement qui dépasse largement le cadre local. C'est en effet durant la nuit du 10 mai 1291 dans une plaine non loin de l'église de St Juraj que selon la légende serait apparue la maison de la Vierge, celle dans laquelle l'archange Gabriel avait annoncé à la Sainte Vierge qu'elle donnerait naissance au Christ. Le seigneur de Trsat, Nikola (Frankopan), envoya en Terre sainte le curé Aleksandar accompagné d'une ambassade de prêtres. Quatre mois plus tard, ils y obtinrent la confirmation de l'authenticité du miracle. La Demeure est restée à Trsat jusqu'au 10 mars 1294, lorsque les anges la transportèrent à Loreto tout près d'Ancone où elle subsiste encore de nos jours, si ce n'est qu'on lui a élevé une monumentale église en guise de toit.

Pourquoi cette légende serait-elle importante ? Comme la plupart des légendes elle est fondée sur un événement réel. Le 10 mai 1291, la citadelle de St Jean d'Acre était tombée. Elle avait été le dernier rempart dont avait disposé les croisés en Terre sainte et c'est ainsi que l'époque des guerres saintes en Palestine s'était achevée par une défaite sans appel des Européens. Le lien entre Trsat et une relique d'une telle importance était essentiel pour l'ascension des Frankopan en tant que famille qui compte sur l'échiquier.

 

Après 1289, Fridrik II quitte la scène de l'histoire et les membres principaux de la famille deviennent Ivan III, administrateur de Senj, ainsi que Leonard qui avait participé à l'élaboration du codex de Vinodol et avait marié la soeur du Vénitien Pietro Gradonico, le futur doge. La même année le roi hongro-croate Ladislav avait accordé à Ivan III et à Leonoard le droit de nommer les évêques pour les sièges épiscopaux vacants des évêchés de Krbava et de Senj. Par la suite, cela occasiona une série de malentendus entre les princes de Krk et les papes.

 

Les princes de Krk louvoyaient habilement entre Venise et les rois hongro-croates. Tantôt leur inclinations allaient vers l'une des parties tantôt vers l'autre. Par des relations parentales, militaires ou économiques, ils s'étaient lentement élevés jusqu'à devenir un facteur crucial sur le territoire du Kvarner. Ils furent ainsi en mesure d'établir des contacts avec les grands seigneurs d'Allemagne, avec le patriarche d'Aquilée, avec les princes de Gorizia et avec les Habsbourg, puis avec les autres comtes (Duino, Tybein) qui étaient leurs voisins sur la Rjecina. C'est ainsi que se présenta l'occasion en 1336 pour Hugon VI de Duino de concéder en gage Rijeka (terra Flamunis, Flumen Sancti Viti, Sand Viyt am Flaumb) au prince de Krk, Bartol, qui  était le petit-fils de Dujam II et le fils de Fridrik III, et cela au cours de la guerre avec le patriarche d'Aquilée.

 

Une telle expansion des princes de Krk incommodait Venise, d'autant plus qu'à Rijeka était falsifié de l'argent vénitien. Plusieurs requêtes afin de régler cette question ne suscitèrent aucun écho auprès de Bartol, pas plus en 1338 qu'en 1339. En même temps, pendant plus de 10 ans, son frère Dujam III avait tergiversé à prêter serment de fidélité à Venise. Finalement, Bartol reprit Krk à Dujam mais sa loyauté envers Venise était plus que douteuse car le 28 avril 1345, il fut accusé de maintenir des navires armés dans le Kvarner et sur mer ainsi que de dévaliser des sujets vénitiens.

 

Après la disparition du prince Dujam III et l'instauration de la paix entre le roi Louis I et Venise, le prince Bartol VIII ne fera que renforcer un peu plus sa position. S'étant attiré une mauvaise réputation au cours des années précédentes, il n'osera pourtant pas répondre à une invitation de venir à Venise et il réclamera des garanties particulières. Après une lettre de Venise datant du 25 août 1349, il prêta fidélité et le 18 février 1350 il reçut une charte du roi Louis I, par laquelle celui-ci confirmait la donation de son père et de ses ancêtres en ce qui concerne Modrus et Vinodol.

 

Le premier avril 1365, les frères Stjepan et Ivan séjournèrent dans la ville de Rijeka (in terra Fluminis), qu'ils détenaient en gage depuis l'époque de leur père Bartol VIII, ce qui n'avait pas manqué de produire de nombreuses disputes avec les comtes de Duino. Hugon VI, qui était le beau-frère d'Ivan, s'était également trouvé dans la ville et un accord sera alors conclu en vertu duquel les frères devraient restituer Rijeka (terram et castrum fluminis) au terme de 30 ans et par l'occasion ils s'engagèrent à 10 années de respect mutuel.

 

En 1372, le prince Stjepan épousa Catarina Carrara, la fille du seigneur de Padoue. Ce mariage somptueux qui eut lieu le 13 juin renforça encore plus le prestige de la famille. On ne s'étonnera pas si dans sa lettre de Senj du 28 avril 1374, le prince avait déclaré au doge Contarini qu'il est son ami respecté. D'un autre côté, Ivan qui était prince de Krk, de Modrus et de Senj avait été nommé unique ban de Croatie en 1392, sous le titre de ban des royaumes de Slavonie, de Dalmatie et de Croatie. Il a brièvement assumé cet honneur jusqu'à sa mort survenue à Senj le 29 novembre 1393. C'est là qu'il est enterré dans l'église des Franciscains qui est l'une des fondations familiales.

 

La suite

Rédigé par brunorosar

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