Un pays de transit vers l'Europe occidentale

Publié le 3 Juillet 2012

Migrations : la Croatie, nouveau pays de transit sur la route de l’Europe occidentale

 

 

La Croatie, qui deviendra membre de l’UE en juillet 2013, est un pays de transit de plus en plus utilisé par les migrants en route vers l’Europe occidentale. Le nombre de demandes d’asile explose. Pourtant, le pays n’a pas de politique migratoire claire, et Zagreb n’accorde guère d’intérêt à la question. Les explications de Julija Kranjec, spécialiste du droit d’asile et d’immigration du Centre d’Etudes pour la paix de Zagreb. Propos recueillis par Francesca Rolandi.

 

Osservatorio sui Balcani (OsB) : Selon vos estimations, combien de demandeurs d’asile et d’immigrants clandestins se trouvent en Croatie ? D’où viennent-ils ?


Julija Kranjec [1] (J.K.) : Les données de l’UNHCR (Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés) précisent que 122 personnes, issues majoritairement de pays comme l’Afghanistan, la Somalie, le Pakistan et l’Irak, ont fait une demande d’asile en Croatie depuis le début de 2012. Ce nombre monte à 2035 personnes pour la période entre 1997 et 2011, et 47 d’entre eux ont obtenu une forme de protection en Croatie. Depuis 2004, 18 et 29 demandes d’asiles déposées ont été accordées sous forme de protection subsidiaire. En 2011, 649 personnes en situation d’immigration clandestine, originaires pour la plupart de l’Afghanistan, de la Turquie, de l’Albanie et du Kosovo, ont séjourné dans le Centre d’accueil de Ježevo.


OsB : Ces deux ou trois dernières années, le nombre de demandeurs d’asile, tant en Croatie que dans la région, est en augmentation constante. Pour quelles raisons ? Que se passera-t-il, à votre avis, une fois la Croatie devenue membre de l’Union européenne et de la zone de Schengen ?


J.K. : Pour être précis, cette augmentation concerne autant les demandeurs d’asile que les candidats à l’immigration clandestine. Reste à savoir toutefois si ces derniers entendent vraiment rester en Croatie. Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur, la majeure partie des demandeurs quitte la Croatie avant la décision définitive sur leur demande. Cela suggère que la Croatie est perçue seulement comme un pays de transit vers la destination désirée. Nous avons toutefois remarqué qu’elle représente une destination privilégiée. Les raisons les plus fréquemment évoquées sont une démocratie désormais installée et la sécurité, mais aussi l’entrée imminente de la Croatie dans l’Union européenne. Cela pourrait suggérer une augmentation du nombre d’immigrés clandestins et de demandeurs d’asile. Or, le système est à son fonctionnement maximum, si l’on veut respecter les délais de procédures. La Croatie a utilisé les fonds mis à disposition par l’Union européenne pour améliorer son système d’asile en allouant la majeure partie au développement des polices frontalières. Apparaît ainsi clairement une certaine hypocrisie quant au respect des valeurs sur lesquelles se fonde l’Union européenne. Améliorer les capacités propres à contrôler avec efficacité les frontières des migrations clandestines semble prioritaire face aux activités consacrées à construire la paix et à assurer le respect des droits humains des réfugiés.


OsB : Quels sont les points d’entrée et de sortie de la Croatie ? Quel est le trajet migratoire habituel ?


J.K. : Les statistiques du ministère de l’Intérieur précisent que le plus grand nombre d’immigrés clandestins arrivent via la Serbie, par la zone de Vukovar-Srijem, qui fait partie du chemin balkanique de la migration. La frontière entre la Croatie et la Slovénie, dans la Zone de Zagreb et de Priorsko-Goranska, constitue le principal point de sortie. Il y a plusieurs ramifications de cette fameuse route, mais souvent les trafiquants d’êtres humains abandonnent les clandestins en Croatie en leur disant qu’ils sont déjà dans l’Union européenne.


OsB : La société croate est une des plus « blanches » en Europe, plus aujourd’hui, d’ailleurs, qu’il y a quelques décennies, quand les étudiants des pays environnants venaient étudier en Yougoslavie…


J.K. : La société croate est assez homogène, dans un sens ethnique, culturel et confessionnel. Les résultats d’une recherche menée par le Centre d’Etudes pour la paix en 2009 ont montré que 25% des habitants de la Croatie sont complètement ou partiellement d’accord avec des affirmations fondées sur des stéréotypes de nation, de sexe, de race, d’orientation sexuelle, de religion et d’état civil. De plus, une personne sur quatre considère inacceptable que son enfant épouse quelqu’un appartenant à une autre religion, nationalité ou ayant une autre couleur de peau. En tant qu’organisation pacifiste, inscrite depuis de nombreuses années dans le cadre des droits humains et étrangers, en particulier des demandeurs d’asile, des réfugiés et d’immigrés clandestins, nous constatons des problèmes complexes comme la xénophobie et la recrudescence de préjugés sur cette population. Il manque aussi une réelle volonté politique de développer certains aspects déterminés du système d’asile.


OsB : Comment les médias représentent-ils les étrangers ?


J.K. : Leur représentation médiatique est assez faible quand elle ne s’inscrit pas dans une approche négative d’informer sur ces thématiques. Cela se remarque à travers des formulations connotées, telles que « profiter de notre accueil », « invasion de l’Est et du Sud ». Se rajoutent à cela des informations déformées ou incomplètes sur le contexte de l’arrivée des demandeurs d’asile ou des clandestins, de même que sur les origines et les raisons de leur migration. Cela contribue à créer un climat inhospitalier et fermé pour des personnes qui recherchent une protection dans notre pays après avoir fui un danger chez eux. C’est paradoxal, vu l’expérience récente tant dans la guerre que dans les conditions d’être réfugié dans d’autres pays des citoyens croates. Il faut réfléchir sur le fait que la Croatie soit surtout un pays d’émigration et continuer à promouvoir la solidarité non seulement envers ceux qui nous ressemblent, ce qui est très simple finalement, mais aussi envers ceux que nous percevons comme différents. Souvent les réfugiés sont catalogués d’office dans la catégorie « danger » représentée par les terroristes et les criminels internationaux, ce à quoi nous nous opposons fermement.


OsB : Comment peut-on considérer la politique migratoire actuelle en Croatie ?


J.K. : Une politique migratoire valide et pertinente fait défaut actuellement. La dernière loi date de 2007. Il faudrait adopter au plus vite une réglementation qui prenne en compte de manière plus globale tous les types et les aspects des migrations. Le besoin de réorganiser le cadre de l’intégration des immigrés dans la société croate et plus particulièrement des mineurs sans accompagnement, semble actuellement une priorité.


OsB : Comment se positionnent les principaux partis politiques ?


J.K. : Ce n’est pas vraiment un thème qui les intéresse, même si dans les pays de l’UE, il a un enjeu électoral. Le HDZ, le principal parti du centre-droite, ne s’en est jamais préoccupé. La coalition gouvernementale de centre-gauche a rappelé, lors de sa campagne électorale, la vague massive d’immigration qui concernerait dans un futur proche la Croatie. Elle l’a relié à un risque adjacent de déséquilibre social et d’une intensification de l’extrémisme politique de droite. Le centre-gauche a aussi affirmé que la Croatie, très peu préparée actuellement, devrait trouver les stratégies justes pour affronter ce phénomène et collaborer plus intensément avec les pays originaires des migrants. Reste à voir quelles actions seront mises en place pendant leur mandat.


OsB : La majeure partie des pays européens est confrontée depuis des années au phénomène des migrations. Beaucoup de politiques migratoires ont échoué ou porté atteinte aux droits de l’homme. Existe-t-il un modèle politique migratoire que vous jugez efficace et applicable à la Croatie ?


J.K. : La situation actuelle en Croatie indique surtout que l’inexistence de politiques migratoires ou d’intégration aboutit à de terribles violations des droits humains fondamentaux. La Croatie s’est montrée démunie sur plusieurs plans pour prendre en charge une croissance potentielle du nombre d’immigrés. Par exemple, notre législation ne reconnait que deux catégories d’habitants : les citoyens et les étrangers. Tous les autres, réfugiés ou étrangers sous protection subsidiaire, en sont exclus et donc soumis à des exploitations ou susceptibles de voir leurs droits bafoués. Malheureusement, la politique migratoire et celle relative à l’asile en Croatie, se sont aussi développées sous les pressions des négociations pour l’accès à l’Union européenne et non pas parce que la société croate les a considérées comme importantes. On n’a pas non plus cherché à adapter avec détermination et soin les directives de l’Union européenne aux spécificités de notre contexte.


[1] Julija Kranjec est membre du comité exécutif du Centre d’études pour la paix de Zagreb. Elle est spécialisée sur les droits de l’Homme, l’accès à l’éducation et le droit d’asile.  

 

 

Traduit par Mandi Gueguen


Source : balkans.courriers.info, le 26 juin 2012.

Article paru à l’origine sur balcanicaucaso.org, le 31 mai 2012.


Rédigé par brunorosar

Publié dans #Démographie et populations

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