Tito (II)

Publié le 10 Octobre 2011

Quelques éléments sur les plus proches de Tito

 

 

I. Herta Haas, une deuxième épouse qui ne fait que passer 

 

Herta Haas est morte vendredi 5 mars à l’âge de 96 ans. Elle participé à la Guerre de libération de la Yougoslavie et est titulaire de la médaille des Partisans.

Née à Maribor (aujourd’hui en Slovénie) en 1914, elle a adhéré au mouvement révolutionnaire des prolétaires lorsqu’elle était étudiante à l’École supérieure d’économie à Zagreb. Elle a fait connaissance de Tito en 1937 à Paris où elle s’était rendue comme messagère pour apporter de faux passeports à des combattants républicains espagnols.

Deux ans plus tard, l’amour est né à Istanbul lorsqu’elle apportât de nouveau un faux passeport, cette fois-ci à Tito en personne. Plus tard elle a raconté que Tito, lorsqu’il était à Zagreb, transportait en cachette les papiers enroulés dans un préservatif puis dans un tube de dentifrice. Revenus à Zagreb ils ont vécu ensemble sous les faux noms de Marija Šarić et Slavko Babić.

Voilà comment Tito décrivait Herta : « Elle a 25-26 ans. Elle termine cette année la faculté d’Économie. Elle vient d’une famille de petits bourgeois. Son père était socialiste, sa mère employée. Elle a passé 5 ans dans notre mouvement. Elle n’a pas été arrêtée. C’est un membre de confiance, dévoué au Parti, mais elle a des restes de petite bourgeoisie ».

L’amour a été de courte duré. Herta tombe enceinte, et Tito la quitte peu de temps avant l’accouchement. Au mois de mai 1941, recherché par les Allemands, il part clandestinement à Belgrade où il entretient une liaison avec la messagère Davorjanka Zdrenka Paunović, sa deuxième femme plus connue sous le nom de « Camarade Zdenka », tandis que Herta met au monde leur fils Miša, le dernier de Tito.

Après la naissance de l’enfant, Herta a habité un temps avec l’avocat Vladimir Velebit, avant de rejoindre le ministre des Affaires étrangères, qui lui aussi a vécu fort longtemps : il est mort à Zagreb en 2004 à l’âge de 98 ans.

Miša Broz a vu son père pour la première fois en 1945. Tito souhaitait que Herta revienne avec lui, mais elle refusa. Aujourd’hui, le fils de Tito est un diplomate croate.

D’après ce que racontent ses proches, Herta avait horreur de se présenter en public. Toutefois, elle est apparue dans une série sur Tito filmée par Lordan Zafranović. Elle a également accordé une interview fleuve de 14 heures à la journaliste Mira Šuvar, épouse du défunt Stipe Šuvar.

Elle racontait entre autres qu’elle avait été capturée par les oustachis en 1943 et qu’elle avait essayé de mettre fin à ses jours. Ses propos ont été rapportés par Globus, un quotidien de Zagreb : « Ce n’était pas facile de se trancher les veines, surtout avec un couteau qui ne coupe pas… quand j’ai perdu beaucoup de sang je me suis évanouie. Avant de passer à l’acte, j’ai entrepris autre chose. Je me suis dit qu’il était hors de question qu’une oustachi porte après moi les bijoux que m’avait offerts par Tito ! Ce fut pire que tout. Comme pour respecter un rite, j’ai d’abord jeté ma montre dans la cuvette des WC, en tirant la chasse d’eau, ensuite j’ai jeté une petite bague en platine que Tito m’avait achetée à Moscou, puis mon alliance et de nouveau j’ai tiré la chasse d’eau…

Quand je n’ai plus rien eu sur mes mains, je me suis dit : vous m’avez maintenant. Pour ce qui est de Tito je savais qu’il me regretterait, car nous sous sommes quittés malgré notre amour et nos bons rapports, c’est pourquoi je savais qu’il aurait des regrets ; mais j’ai pensé qu’un homme comme lui, dans la fleur de l’âge, trouverait une autre femme et qu’il m’oublierait ».

Herta, grâce à Velimir Velebit, a été échangée contre un groupe de savants allemands capturés en Bosnie qui recherchait de l’uranium pour la bombe atomique voulue par Hitler. Après la guerre elle a travaillé au Conseil exécutif fédéral. Elle s’est mariée et a eu deux filles.

Hormis son courage et ses compétences, on mentionne le plus souvent son appartenance aux Jeunesses communistes de Yougoslavie (SKOJ) en 1934 puis au Parti communiste de Yougoslavie depuis 1936. Elle a également été militante du Mouvement féministe à Maribor et de la Section des jeunes du mouvement féministe à Zagreb. Elle a participé à l’action des volontaires de la guerre d’Espagne, ainsi que des missions techniques au sein du Parti communiste yougoslave (PCY).

Herta a vécu à Belgrade avec ses filles, toutes deux professeurs à l’Université de Belgrade. Elle suivait quotidiennement les événements politiques et les nouvelles du monde. Et l’on dit que même très âgée, elle restait d’une exceptionnelle beauté…

 

Source : Le Courrier des Balkans, le 16 mars 2010.

 

 

 

V. Le petit-fils entre dans l'arêne politique

 

Le petit-fils du Maréchal Tito s'est lancé en politique. Né à Belgrade en 1947, ce nouvel homme politique est le fils de Žarko, né du mariage de Tito avec sa première femme, une Russe épousée au temps du Kominform, qui plus tard sera emprisonnée sur ordre de Staline. Žarko qui après la Seconde Guerre mondiale était cadre au Département des achats de l'armée yougoslave avait à son tour épousé une Russe, Tamara Veger, qui fut interprète à la radio nationale.

 

Josip, que son grand-père nommait Jozek, reconnaît qu'il fut un lycéen médiocre. A 14 ans, on l'oriente vers une école professionnelle de forestier. "A l'époque il était inimaginable que Tito intervienne pour que le lycée me garde, alors que je n'avais pas le niveau académique requis !" Josip devient garde-chasse. Cet emploi lui permet de rester très proche de son grand-père, chasseur enragé. Un après-midi, dans les forêts de Tikves en Croatie, le grand-père et son petit-fils n'en finissent pas de poursuivre un cerf qu'ils pensent avoir blessé. Quand, enfin, ils mettent la main sur leur trophée, il fait nuit. Tito demande au jeune Jozek : "Quelle heure peut-il bien être ?" Josip s'aperçoit qu'il a perdu sa montre. "Tito a défait la sienne. C'était une Bulowa, offerte par le président américain Jimmy Carter. C'est le seul souvenir que j'ai conservé de mon grand-père. Tout le reste a été donné au Musée qui retrace sa vie."

 

En 1977, Tito se sépare de sa dernière épouse, Jovanka. Jozek, affecté dans une unité de police, passe tout son temps auprès de son grand-père, dont la santé décline. En 1979, après une bonne opération chirurgicale, Tito est en convalescence dans une résidence d'Etat. Il confie alors à son petit-fils qu'il est inquiet quant à l'avenir de la Yougoslavie. Josip s'enhardit : "Grand-père, estimes-tu avoir fait des erreurs dans ta vie, et si oui, quelle fut ta plus grande erreur ?" La réponse fuse : "La Constitution de 1947. D'un seul pays, nous avons fait huit pays... Le Parlement fédéral l'avait votée. J'ai retenu ma signature pendant deux semaines, puis j'ai cédé ; ce fut une grosse erreur !"

 

Un an après la mort de son grand-père, Jozek quitte la police. Pour survivre il ouvre un atelier de construction de pièces pour camions, puis il prend en gérance un petit hôtel. En 2004, il reprend un modeste restaurant dans la capitale, où il reçoit aujourd'hui, devant un buste en bronze de son illustre grand-père. Il estime que la Serbie "court à la catastrophe. Nos systèmes scolaire et hospitalier s'effondrent. Nos usines ne tournent plus. La terre de nos paysans est rachetée à bas prix par des oligarques qui ont acheté tous nos politiciens. La nostalgie pour l'âge d'or de Tito est immense !"

 

Le 22 décembre 2009, Josip Joška Broz a été élu président du nouveau parti communiste. "Je suis convaincu que d'ici la fin janvier 2010, le PC recueillera les 10.000 signatures indispensables à son enregistrement. Notre groupe cible 10% des 60% d'électeurs sans opinion politique déterminée en Serbie", a-t-il déclaré aux journalistes après sa nomination. D'après lui, le PC sera un parti moderne qui s'engagera dans le processus d'intégration européenne et de privatisation en Serbie. "A la différence de l'ancien PC, dont les membres devaient être athées, notre parti respectera la religion de ses membres. Le parti est également ouvert pour recueillir sous son aile 14 autres petits partis de Serbie, orientés sur le communisme", a souligné Josip Joška Broz.

 

 

 

III. Svetlana Broz, petite fille de Tito, distinguée Chevalier de l’Ordre National du Mérite

 

 

http://www.quadernidaltritempi.eu/rivista/numero17/04letture/covl_svetlana_broz.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au cours d’une réception organisée à la résidence de l’ambassadeur de France, le 5 octobre, M. Roland Gilles a remis les insignes de Chevalier de l’Ordre National du Mérite à Svetlana Broz, petite fille du Maréchal Tito.

Dans son allocution, l’ambassadeur de France a retracé les étapes de la vie de Mme Broz et les actions qui ont conduit le Président de la République française à lui conférer cette haute distinction.

Mme Broz préside l’ONG Gariwo (Gardens of the Righteous Worldwide) qui lutte pour développer le courage civique et le refus de l’intolérance parmi les jeunes générations.

Née en 1955 à Belgrad, cardiologue, est la fille de Žarko Broz, le fils aîné de Tito et de Zlata Jelinek-Broz. En 2000, Svetlana Broz a quitté Belgrade et s’est installée définitivement à Sarajevo.

"Il y a 20 ans, Belgrade était une métropole européenne, la ville que j’aimais beaucoup. Malheureusement, d’une certaine façon, cette ville a perdu son âme. Sarajevo, malgré tout ce qu’il a enduré durant le long siège, a gardé son âme intact. J’aime la Bosnie-Herzégovine, je me sens ici chez moi", a-t-elle déclaré il y a quelques années pour un journal local. Depuis, Svetlana Broz a pris la nationalité bosnienne en 2004.

Svetlana Broz est notamment l'auteur du livre "Des gens de bien au temps du mal : témoignages sur le conflit bosniaque (1992-1995)".

Source : bhinfo.fr, le 7 octobre 2011.

 

 

Interview :

 

 

RFE/RL : Vous êtes originaire de Belgrade, mais vous vous êtes installée de façon permanente à Sarajevo après la guerre en Bosnie-Herzégovine. Quels sont les motifs de cette décision ?


Svetlana Broz (S.B.) :

 

J’ai longtemps vécu à Belgrade, qui était une métropole européenne il y a 30 ans. Malheureusement, depuis lors, Belgrade a perdu une part de cet esprit métropolitain, bien entendu en raison des politiques néfastes et des guerres menées sur le territoire de l’ancienne Yougoslavie. Or, j’ai travaillé durant la guerre en Bosnie-Herzégovine. En fait, j’ai passé plus de la moitié de la guerre en Bosnie même. De plus, après le conflit, j’ai consacré beaucoup de mon temps à travailler dans ce pays, et plus précisément à Sarajevo. J’ai peu à peu compris que Sarajevo avait conservé, d’une certaine manière, son esprit d’avant-guerre, bien que les citoyens de Sarajevo aient subi un terrible siège. Incapable de vivre dans une ville sans âme, j’ai donc décidé de transférer mes pénates de Belgrade à Sarajevo. Bien sûr, une bonne partie de mon travail et de mes recherches étaient liées à la Bosnie-Herzégovine, ce qui explique la relative facilité avec laquelle cette décision a pu se concrétiser.

RFE/RL : Et quel état d’esprit avez-vous donc trouvé ici, à Sarajevo ?


S.B. :

 

Ces gens qui vivaient avant la guerre à Sarajevo, ceux qui sont nés dans cette ville, et qui ont survécu au siège, ont conservé leurs sentiments les uns pour les autres, ils ont gardé leur compassion, ils n’ont rien de perdu de leur compréhension des choses de ce monde. Et il s’agit-là d’une chose que j’apprécie énormément. Naturellement, dans chaque ville, beaucoup de choses ont changé. Un grand nombre de personnes sont parties, un grand nombre de personnes sont arrivées, etc. Ce phénomène a eu lieu dans toutes les villes de l’ancienne Yougoslavie, pas seulement à Sarajevo. Mais cet état d’esprit propre aux habitants de Sarajevo - leur sens de l’humour, leur tolérance, leur capacité à comprendre autrui -, voilà ce qui me plaît par-dessus tout. Voilà la véritable raison de mon départ de Belgrade pour Sarajevo en octobre 1999.

 

RFE/RL : Vous avez évoqué la solidarité des habitants de Sarajevo, qui était vérifiable durant le siège, mais croyez-vous que cet état d’esprit existe toujours aujourd’hui ?

S.B. :

 

Oui, il existe toujours. Peut-être est-il beaucoup moins visible que pendant la guerre, ce qui serait compréhensible. Durant le conflit, tout le monde était égal. Tout le monde faisait face aux mêmes dangers - toute la journée, toute la nuit... Des années durant, les gens ont vécu dans une situation extrêmement difficile, où l’on n’avait rien ou presque. Ces gens ont partagé le peu qu’ils avaient. Et lorsqu’ils n’avaient rien de mieux à donner, ils partageaient leur compassion. C’est pourquoi ces gens furent les meilleurs voisins qui soient. Ce sont eux qui ont démontré le courage civil de résister, de s’opposer, de désobéir. Et ils y sont arrivés, ils ont survécu. Une fois la guerre terminée, il était logique que les gens se remettent à se battre pour améliorer leur sort et qu’ils perdent une partie de ce sens remarquable du voisinage qui avait prévalu pendant les années sombres. Quoi qu’il en soit, si vous avez l’occasion de discuter avec de vieux habitants de Sarajevo, avec les gens qui vivaient à Sarajevo avant la guerre et qui y vivent toujours, vous verrez qu’ils sont restés les mêmes. Ils ont gardé en vie l’âme de la ville.

RFE/RL : La Bosnie d’aujourd’hui demeure toutefois divisée par d’importantes fractures ethniques. Beaucoup de Serbes sont partis pour la Republika Srpska ou pour Sarajevo Est. Certains disent même que Radovan Karadžić, en cours de procès à La Haye pour génocide, a de facto gagné la guerre, puisque que les divisions persistent. On constate même des pratiques ségrégationnistes dans les écoles !


S.B. :

 

Je travaille très souvent dans les écoles, et je peux vous assurer qu’à Sarajevo même, il est impossible de trouver des pratiques ségrégationnistes dans les écoles. Il est certes possible, malheureusement, que de telles choses se produisent dans certains endroits - à Mostar, Stolac ou Gorni Vakuf - mais pas à Sarajevo. J’ai donné des conférences dans pratiquement tous les collèges et lycées de Sarajevo et je n’ai jamais vu quelque chose ressemblant à de la ségrégation. Par contre, si vous parlez des proportions respectives des différentes populations dans le pays, il est certain qu’elles ont changé depuis le dernier recensement, mené en 1991, même si personne n’a effectué de véritable recensement depuis. C’est une évidence que beaucoup de personnes ont quitté la ville et que beaucoup d’autres s’y sont installées. Toutefois, les habitants de Sarajevo originaires de la ville n’accepteront jamais de ségrégation, sous quelle que forme que ce soit, justement parce qu’ils vivaient ensemble avant la guerre, pendant la guerre, et parce qu’ils sont restés ici après la guerre pour vivre ensemble. Peut-être que de nouveaux arrivants, venus de lieux différents et ayant parfois été victimes eux-mêmes de nettoyage ethnique ou d’exactions, devenus par la suite des habitants de Sarajevo, ont apporté avec eux de la colère et du ressentiment.

 

RFE/RL : Vingt ans après le début du conflit et seize ans après sa fin, les États qui ont émergé de la désintégration de l’ancienne Yougoslavie ont plus ou moins normalisé leurs relations. Les relations entre Belgrade et Sarajevo se développent graduellement. Les relations entre Sarajevo et Zagreb s’intensifient. Pourtant, à l’intérieur de la Bosnie-Herzégovine, c’est le contraire qui semble se produire... J’ai parfois l’impression que les liens tissés entre Sarajevo et Belgrade sont plus étroits qu’entre Sarajevo et Banja Luka. Est-ce vrai ?


S.B. :

 

C’est sans doute vrai, mais cela est dû davantage aux politiciens qu’aux gens ordinaires qui vivent en Bosnie. Les politiciens bosniens résistent rarement à employer les vieux procédés et à brandir l’étendard du nationalisme. C’est pour cette raison que j’aime à les qualifier d’amis de guerre et d’amis d’après-guerre, ils sont tous logés à la même enseigne. En un mot comme en cent, ils se sont entendus sur une seule chose : ne jamais s’entendre sur quoi que ce soit ! C’est la meilleure manière de conserver le statu quo. Autrement, si nous parvenions à changer des choses, ils seraient menacés, leur pouvoir vacillerait, sans compter que bon nombre d’entre eux risqueraient de se retrouver devant des tribunaux... Voilà ce qui explique comment, vingt ans après la guerre, ces individus sont toujours en place, grâce aux gens qui votent pour eux, entretenant artificiellement les tensions qui déchirent le pays. Je suis persuadée que le jour où ces individus disparaîtront du paysage politique, les habitants de la Bosnie continueront à mener une vie à peu près normale. Mais les politiciens ne sont pas du genre à laisser une telle chose arriver.

RFE/RL : Mais pourquoi les citoyens continuent-ils à à voter pour eux ?


S.B. :

 

Il est très facile de constater que l’intimidation constitue le procédé le plus employé par les politiciens pour faire taire les citoyens et les obliger à voter pour eux. Je parle de ces mêmes politiciens qui ont provoqué les guerres qui ont anéanti la Yougoslavie, qui ont mené ces guerres, puis qui ont fini par signer les différents accords de paix. Ils ont compris qu’ils pouvaient atteindre leurs objectifs en intimidant les gens ordinaires. Ils faisaient d’ailleurs exactement la même chose cinq ans déjà avant le début de la guerre. 
J’ai vu cela de mes propres yeux. Ils utilisaient les médias de masse, qui sont des instruments taillés sur mesure pour intimider des millions de personnes. Ils ont bien entendu continué à agir de cette façon pendant la guerre, et ils continuent toujours aujourd’hui, seize après la fin du conflit en Bosnie-Herzégovine. Si vous examinez de près les slogans des diverses campagnes électorales, vous découvrirez par vous-même que l’essentiel du message est le suivant : « Votez pour nous, ou bien nous allons vous éliminer ». En clair, ils intimident sans cesse leurs propres électeurs afin de les persuader qu’il vaut mieux voter pour ces sinistres individus plutôt que pour quelqu’un d’autre, car dans ce cas une nouvelle guerre pourrait éclater et précipiter encore une fois la population dans des souffrances que les gens connaissent déjà trop bien. Il s’agit d’un petit jeu très malsain, mais qui fonctionne très bien - malheureusement. C’est pour cela que les gens ont peur. Quand vous posez la question aux Bosniens, leur réaction revient à peu près à la même chose, que vous soyez en Republika Srpska ou dans la Fédération croato-musulmane : « Il vaut mieux voter pour ceux qui nous ont montré ce qu’ils peuvent faire pour nous que pour d’autres dont on ignore ce qu’ils feront une fois au pouvoir ». Tant que prévaudra une telle frayeur parmi les électeurs, nous ne pourrons rien changer et les politiciens au pouvoir resteront confortablement assis dans leurs fauteuils. Et le peuple restera malheureux.

RFE/RL : Pourquoi y a-t-il toujours autant de peur en Bosnie-Herzégovine ?

S.B. :

 

La peur est le sentiment le plus répandu en Bosnie-Herzégovine, où que vous soyez. Vous savez, cinq ans avant le début de la guerre, j’ai pu voir combien les médias dans toute la Fédération de Yougoslavie intimidaient les gens en déformant l’histoire, en répandant des mythes et en insinuant des milliers de fois par jour que « celui qui est aujourd’hui votre voisin et ami pourrait très bien devenir un jour votre ennemi, comme cela est arrivé il y a 600 ans... ». Ils utilisaient la théorie de Goebbels, selon laquelle un mensonge répété des milliers de fois devient la vérité. Et ceux qui ont usé de cette méthode ont obtenu ce qu’ils voulaient. Après cinq années de ce régime médiatique, les habitants de la Yougoslavie se sont mis à songer sérieusement à cette éventualité : « Peut-être est-il vrai que mon voisin pourrait devenir mon ennemi, et peut-être que la guerre qui commence maintenant est justifiée par cet état de fait, donc il faut que nous nous défendions, autrement nos ennemis nous mettront en danger ». Ces « nous » et ces « eux » sont devenus des idées très importantes, et tout le monde avait la trouille. Les politiciens avaient ainsi réussi à injecter une masse critique de peur au sein de la population.

RFE/RL : Que pensez-vous des jeunes de la génération née après la guerre ? On m’a dit, tant à Banja Luka qu’à Sarajevo, qu’ils ne se connaissent pas du tout, qu’ils sont séparés, et qu’ils sont encore plus nationalistes et imprégnés de leur appartenance ethnique que la génération qui a connu la guerre. Comment une telle chose est-elle possible ?


S.B. :

 

La responsabilité en revient à la société. Les jeunes qui ont seize ans aujourd’hui, n’ont aucune chance de se rencontrer. Ils sont séparés en fonction de leurs cursus scolaires, de leurs expériences personnelles, de leurs moyens financiers et de leurs capacités à voyager, et, surtout, en fonction de la communauté dans laquelle ils ont grandi. Mais il reste possible de corriger la situation. 
Vous savez, l’ONG que je dirige organise un stage de huit jours de « courage civique », auquel sont invités des lycéens et des étudiants universitaires de toutes les régions de la Bosnie-Herzégovine, ainsi que de toutes les régions de l’ancienne Yougoslavie. Et ces jeunes passent huit jours ensemble.

 

RFE/RL : Pourquoi appelez-vous cela du « courage civique » ?


S.B. :

 

Parce que nous estimons que les gens de cette partie du monde manquent précisément de courage civique, que nous définissons comme une capacité à résister, à s’opposer et à désobéir à tous ceux qui abusent de leur pouvoir dans leur propre intérêt et qui violent les lois et les droits inaliénables d’autrui. Il y a tant de personnes ici qui abusent de leur position ! On les trouve parmi les politiciens, parmi les professeurs d’université et ceux des écoles, parmi mes collègues médecins, dans la police, dans le système judiciaire... Toutes les sphères de la société sont corrompues. Il existe tant de phénomènes négatifs dans la société que cela a pour conséquence que les gens se doivent de faire preuve de « courage civique », c’est-à-dire se tenir debout et lutter pour le respect de leurs droits. Cela implique de dire « Non ! » au mal en le regardant droit dans les yeux, de dire « Non ! Je ne veux pas être exploité, je refuse de devenir la victime de vos petits intérêts et de vos manigances mesquines uniquement parce que vous avez du pouvoir et que je n’en ai pas ! ». C’est pour cela que nous avons développé un programme destiné à enseigner aux jeunes gens à résister et à comprendre leur rôle dans la société. Nos jeunes gens n’ont aucune conscience de la place qu’ils ont et auront dans la société, et du rôle qu’ils ont et auront à jouer dans le déroulement de leur propre vie. Ils sont toujours les esclaves des idées des autres. Ils sont élevés comme ça. Quelqu’un doit leur dire ces choses-là, et c’est ce que nous faisons.

RFE/RL : Comment cela se passe-t-il lorsqu’ils viennent chez vous pour la première fois ?

S.B. :

 

C’est intéressant de les voir réagir. Premièrement, nous nous arrangeons toujours pour inviter au moins deux adolescents issus de la même communauté, parce que si nous n’en invitons qu’un seul, il est fort possible qu’il ne vienne pas. Car les jeunes gens ont peur eux aussi, comme leurs parents. Aussi, quand ils arrivent de leurs villes, de leurs villages ou de leurs hameaux, ils passent deux bonnes heures à se parler entre eux dans un coin, ils ont peur les uns des autres, puisque tout cela est nouveau pour eux. Nous avons accueilli dans nos écoles du « courage civique » à ce jour plus de 300 jeunes, et les trois-quarts d’entre eux mettaient les pieds à Srajevo pour la première fois de leur vie, ce qui n’est pas un fait négligeable. Il est donc parfaitement normal qu’ils soient effrayés. Mais, après les présentations faites auprès des autres jeunes qu’ils ne connaissent pas, ils comprennent rapidement qu’ils sont semblables, qu’ils ont des buts similaires, qu’ils partagent des rêves et que leurs problèmes peuvent être identiques. Ils découvrent également que leurs parents, leurs professeurs et leurs communautés les ont abreuvés d’une quantité équivalente de mensonges. Comme ils rêvent des mêmes choses, ils voient bien qu’ils ont plutôt intérêt à travailler ensemble pour surmonter ces difficultés et réaliser leurs rêves. Et c’est merveilleux ! Après huit jours passés chez nous, ils nous demandent tous s’il est possible de demeurer sur place en joignant le groupe suivant, tout simplement parce qu’ils ne veulent plus rentrer chez eux ! Puis, lorsqu’ils retournent dans leurs communautés, ils y deviennent aussitôt les champions de la vérité et du changement. Ils sont prêts à répondre à leurs professeurs, à leurs directeurs d’école, à leurs parents et à toutes les autorités : « Vous nous avez menti, ce n’est pas vrai. Nous ne sommes pas différents, nous avons au contraire beaucoup de choses en commun ». Ils entretiennent les amitiés liées au cours de leur stage, ils se rendent visite les uns les autres, ils cassent les préjugés qui prévalent dans leurs communautés en invitant à Banja Luka quelqu’un qui vient de Sarajevo, et vice-versa. Il va de soi que ce processus suscite des résistances dans leurs communautés, mais ces jeunes sont désormais capables de défendre leurs idées et de faire ce qu’il faut pour finalement obtenir ce qu’ils veulent - qui n’est rien d’autre que de vivre une vie normale.

RFE/RL : À votre avis, quel serait l’héritage le plus précieux laissé par votre grand-père ?


S.B. :

 

À mes yeux, c’est l’antifascisme. Tito fut l’un des plus célèbres antifascistes avant et pendant la Seconde guerre mondiale. J’ai bien sûr été élevée dans cette mentalité. J’ai toujours été très sensible à toute idée ou idéologie fascisante. Malheureusement, nous sommes tous victimes des idées fascisantes qui circulent actuellement dans nos sociétés et, à mon avis, les gens ne se défendent pas assez contre elles.

 

 

Propos recueillis par Irina Lagunina

Traduit par Stéphane Surprenant

 

Source : balkans.courriers.info, le 7 décembre 2011.

Article paru à l'origine sur rferl.org, le 28 octobre 2011.

 

 

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Artistes et personnalités diverses

Repost 0
Commenter cet article