Stjepan Planinšak

Publié le 23 Novembre 2009

Nouvel attentat à Zagreb


 

Les nouvelles sur les événements guerriers n'arrivaient à Zagreb qu'avec une relative lenteur. Elles manquaient de précision. Ce n'est qu'aux alentours des 27-28 octobre qu'apparut clairement l'importance de l'indéniable victoire serbe à Kumanovo. Dans les jours qui suivirent, le peuple ne sera intéressé que par la tournure que les choses allaient désormais prendre. Tout le reste n'intéressait personne. Et certainement pas de savoir que le mercredi 30 octobre était prévue l'unique apparition au Théâtre de Zagreb de l'actrice française Henriette Rogers avec une troupe et dans une pièce d'Henry Bernstein, Le voleur, une représentation alors à la mode et faisant sensation. A côté du théâtre guerrier balkanique, Bernstein et la compagnie française ne signifiaient rien.

 

Pourtant la rareté est ordinairement prisée. Avant 1914, les apparitions d'artistes dramatiques étrangers étaient une rareté à Zagreb. Par moments se produisaient des Italiens, épisodiquement un artiste français, l'actrice japonaise Hanako était aussi passée une fois par Zagreb. Et encore deux actrices polonaises. Les prestations étrangères remplissaient difficilement le foyer, mis à part l'interprétation d'Hanako qui avait attiré les spectateurs pour cause d'exotisme. La raison du peu d'intérêt manifesté pour les artistes étrangers était très simple : une faible connaissance des langues étrangères presque généralisée, sauf pour l'allemand. La majorité des amateurs de théâtre étaient des enfants de la culture austro-hongroise. L'influence culturelle hongroise n'existait pas parce que la culture hongroise n'existait pas non plus. Elle était représentée par des tziganes instrumentistes. Un spectacle étranger était d'abord perçu comme un acte social. Les gens se rendaient au théâtre pour montrer combien ils étaient cultivés. Par pure motivation snob. Il y en avait qui se plaignaient que les théâtres de Vienne ne venaient pas. Entendons par là des opérettes et non pas des drames. Néanmoins depuis que la jeunesse avait empêché un drame allemand par des manifestations un certain 24 novembre 1860, il avait été annoncé au public, après que les directeurs de théâtre avec à leur tête Dimitrija Demeter l'eurent rapidement décidé, qu'"à partir de demain il ne serait interprété sur cette scène qu'en croate." Cette décision était devenue une règle tacite que respectèrent toutes les directions théâtrales jusqu'à la Première Guerre mondiale.

 

Ce 30 octobre 1912 le théâtre était peu concouru. En particulier les loges étaient restées béantes. Pas même le parterre pour élèves n'avait été occupé comme à l'accoutumée. Il y avait tout de même pas mal d'élèves. Les professeurs de langue française avaient recommandé aux élèves d'assister à la représentation afin que pour une fois ils entendent un vrai discours en français. Même si leurs têtes étaient remplies d'événements guerriers et d'hypothèses sur ce dont serait fait le lendemain, les élèves étaient venus au théâtre convaincus que les enseignants les interrogeraient le lendemain ou le surlendemain sur ce qu'ils avaient compris. Parmi les plus jeunes, on en trouvait certains qui étaient mordus pour tout ce qui est français grâce à l'influence des prêches de Matoš quant à la supériorité de la culture française sur celle germanique. Peut-être y avait-il également parmi eux une touche de snobisme. Le français vous marquait du sceau de la plus haute élégance. On savait qu'en Croatie aussi la couche supérieure de l'aristocratie conversait occasionnellement en français.

 

La représentation de la troupe française, qui avait débuté à huit heures, avait été assistée par le ban-commissaire Slavko Cuvaj. C'était une sorte d'usage protocolaire que par une visite, ne fut ce que de quelques instants, l'autorité du pays fasse honneur aux invités étrangers. Sans doute souhaitait-il également se montrer lors d'une manifestation culturelle. Personnellement, il est probable que cette visite lui pesait. Il n'aimait pas le français, le théâtre ne l'intéressait pas, d'autres soucis le tarabustaient. Ayant accompli un geste de politesse, sans attendre la fin de la représentation, Cuvaj quitta le théâtre aux alentours de neuf heures. Il regagna le Palais du ban en voiture. La nuit à l'approche de l'hiver était pénétrante et désagréable. La ville tranquille et déserte.

 

Le lendemain matin la rumeur se répandit par murmures que cette nuit-là quelque chose était survenu devant le Palais du ban sur la Place de Marc. Certains affirmaient qu'un attentat avait été commis sur le ban-commissaire. Et aussi qu'un jeune avait été jeté en prison. Concrètement personne ne savait rien. Dans la soirée du 30 octobre pas même Cuvaj n'était au courant de rien. Les rédactions des journaux de Zagreb n'en savaient pas plus. Depuis que l'on avait commencé à chuchoter, les plus curieux et les plus hardis s'étaient rendus sur la Place de Marc. Mais rien de particulier. Comme à l'accoutumée, que ce soit de jour ou de nuit, un soldat de garde faisait le pas automatique devant le portail tandis qu'un gendarme en faction se promenait tout en s'arrêtant à intervalle. Certains passants affirmèrent que dans le mur sous la fenêtre au premier étage on remarquait une sorte d'éraflure. Personne ne savait que la crevasse avait également existé auparavant. On raconta qu'une balle s'y était logée pour de bon.

 

Le jeudi aux alentours de midi les suppositions se concrétisèrent. On affirma qu'un attentat avait été commis mais qu'il avait avorté. L'exécutant était un étudiant qui après avoir échoué avait recouru au suicide. Personne ne savait le nom de cet étudiant. Le nom de Planinscak qui filtra le lendemain n'était pas vraiment connu des étudiants en droit. Le cas concernait exclusivement le groupe de la jeunesse nationaliste, une minorité à l'université. Les journaux de Zagreb ne souffleront aucun mot sur toute l'affaire. Tout le monde avalait les rapports sur la guerre dans les journaux ; tant les jeunes que les plus âgés se transformaient en stratèges aux tables des cafés ou bien, avec un verre de vin, dans les auberges où les lumières devaient être éteintes dès neuf heures du soir.

 

Ce n'est que le vendredi ou le samedi que l'on appris ce que les journaux échappant à la censure de Zagreb racontaient sur les événements relatifs à la Place de Marc. Le Sloboda de Split, dont le rédacteur était Oskar Tartaglia, avait annoncé le vendredi 1er novembre que dans la soirée du 30 octobre à neuf heures l'élève planinscak avait tiré quatre balles de revolver en direction du véhicule du ban, lorsque celui-ci rentrait chez lui, et la cinquième sur lui-même. Le lendemain, le Sloboda annonça par ailleurs que le défunt Planinscak s'appelait Ivan et qu'il était étudiant en droit. La police avait soi-disant étouffé l'affaire et c'est pourquoi la recherche des coauteurs avait été suspendue.

 

Le Novi list de Rijeka dans le numéro du 31 octobre avait fourni le rapport suivant : "Dans la soirée à huit heures le juriste Planinscak a tiré sur la fenêtre du Ban sur la Place de Marc. Ayant repéré la silhouette d'une personne à la fenêtre, et pensant qu'il s'agit de Cuvaj, il a tiré trois balles de browning qui n'auraient touché personne. Sur cela, l'auteur de l'attentat s'est tiré lui-même une quatrième balle dans la tempe et il s'est effondré couvert de sang. L'auteur a expiré devant les portes de l'hôpital, là où on l'avait transporté. Il a pour nom Planinscak, c'était un juriste âgé de 24 ans et il était employé au Bureau des statistiques. La police s'est dispersée dans la ville et elle a arrêté plusieurs personnes." Dans le numéro suivant du Novi list de Rijeka, il était signalé que : "La Police de Zagreb a employé toutes ses forces afin de présenter toute l'affaire comme un simple suicide. C'est en ce sens que l'affaire a été communiquée aux agences de Vienne et de Pest. Les journaux de Zagreb ont reçu l'ordre de ne rien écrire sur l'attentat, les autorités souhaitent le voiler, l'étouffer. La police déclare prétendument ne pas avoir établi l'identité de Planinscak et avoir procédé à des interrogatoires chez le chef du Bureau des statistiques et chez la logeuse. Il est du Zagorje, élève, et il est employé au Bureau des statistiques. La Place de Marc est occupée par la police en force tandis que le Palais du ban est dans le noir. La police est lancée dans une vaste recherche des prétendus complices du tueur. A Zagreb la rumeur sur l'attentat a suscité une grande sensation et partout règne un émoi compréhensible. A la fenêtre du ban, au premier étage, un morceau du mur est perforé, là où la balle a heurté. Tous les efforts de la police pour dissimuler l'attentat ont échoué."

 

La troisième version sur l'affaire Planinscak, qui était alors la plus répétée, a été annotée ultérieurement par Stjepan Dojcic. Cette version est encore aujourd'hui remémorée par les contemporains ayant vieilli. "Planinscak a grimpé sur un lampadaire dans la soirée autour de 9 heures, le 30 X 1912, et c'est ainsi qu'il a voulu assassiner Cuvaj, qui se trouvait à la fenêtre, mais il a manqué de veine et ne l'a pas atteint, au contraire c'est lui qu'ils ont abattu sur place."

 

Les rapports du Sloboda et du Novi list sont des exemples de mauvais reportages journalistiques. Ce n'était là que des constructions sur un événement ayant pu compter deux ou trois témoins et sur lequel personne ne pouvait rien savoir les 30 et 31 octobre, les services d'information n'ayant pas même fait l'effort ou tenté d'interroger les faits les plus élémentaires, par exemple établir le nom et le prénom exact du défunt. Ce n'est finalement que le 2 novembre que fut publié un communiqué dans le Narodne novine par lequel on démentait que l'élève Stjepan Planinsak - pour la première fois son nom et son prénom étaient correctement mentionnés - eût tenté un attentat sur le ban-commissaire. Et il était certifié qu'il s'agissait d'un suicide "bien conçu". Planinsak avait tiré quatre balles en l'air afin d'éprouver l'arme. Planinsak avait été enterré le 2 septembre à dix heures du matin. Sa tombe existe encore de nos jours "au vieux cimetière". Elle se trouve inscrite au registre et est entretenue par son frère, un assesseur à la retraite, Mirko Planinsak, installé dans un appartement à Petrova 21.

[...]

L'énigme de ce soir-là sur la Place de Marc restera entière. Il y a trop peu de points sur lesquels s'appuyer pour reconstruire quoi que ce soit. Les documents officiels sur l'affaire n'existent pas. Peut-être le communiqué affirmant qu'il s'agit d'un suicide est-il après tout le plus proche de la réalité. Les motifs sont entourés de brouillard. Peut-être Planinsak avait-il commencé à tirer en l'air avec fracas dans l'ambiance généralement survoltée de la jeunesse qui était alors euphorisée par les victoires des alliés balkaniques. Ou alors avait-il commis un suicide en raison d'une crise intime. Déjà à l'époque les suicides provoqués par un amour malheureux n'étaient pas une rareté. Ou bien la police avait-elle tout simplement battu à mort un inconnu pour ne pas avoir répondu à l'injonction qui lui était faite de s'arrêter. L'énigme demeure.

 

La jeunesse nationaliste, fébrile en contrecoup de l'attentat de Jukic, avait repris l'affaire et l'avait utilisée comme matériel de propagande. Ce n'est assurément pas un hasard si Oskar Tartaglia, un collègue en droit de Planinsak, ne mentionne pas du tout le nom de Planinsak dans son livre de souvenirs sur le mouvement révolutionnaire nationaliste. Son nom allait entrer dans le martyrologe du mouvement de la jeunesse nationaliste et pourtant il tomba dans l'oubli dès les jours suivants, emporté par le torrent des événements historiques. Après sa mort Planinsak n'est resté qu'une ombre indécise.

 

Source : Josip Horvat - Pobuna omladine 1911-1914 (La Révolte de la jeunesse 1911-1914), Biblioteka Gordogan, 2006, p. 214-218, 221-222.  (Le texte original d'Horvat date de novembre-décembre 1967).

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Bosnie-Croatie

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