Srećko Horvat

Publié le 16 Mai 2010

Srećko Horvat

 

 

Jeune philosophe et sémiologue, Srećko Horvat est né à Osijek en 1983. A partir de l'allemand et de l'anglais il a traduit des oeuvres de Norbert Elias, Slavoj Žižek, Peter Sloterdijk... Il écrit pour les revues culturelles et mondaines "Zarez", 'Vijenac", "Tvrđa", et participe au Troisième programme de la Radio croate où il couvre différents thèmes. Il est le directeur artistique du Festival du Film subversif, généralement organisé à Zagreb au mois de mai.

 

 

 

 

I. Entretiens :

 

I. Les étudiants ont annoncé les changements

 


Le moment est-il venu pour un débat sérieux sur les alternatives au capitalisme néolibéral ?
L'heure est venue. Ce matin notre conférencier venu du Venezuela Michael Lebowitz a participé à l'émission "Dobro jutro, Hrvatska" ("Bonne journée, Croatie"), et lors de l'émission a été présentée une enquête effectuée parmi les citoyens de Zagreb qui leur demandait s'ils étaient pour le capitalisme ou le socialisme. Entre 70 et 80% des citoyens se sont prononcés en faveur du socialisme, ce qui a fortement surpris Mike. Il avait cru qu'il lui faudrait plus de verve pour défendre le socialisme.  


Le socialisme est-il donc l'alternative ?
Je ne pense pas que le socialisme soit nécessairement cette alternative, du moins pas celui que nous avons connu au 20ème siècle. Mais je pense qu'il est évident que le système néolibéral en place n'est pas optimal, ce qui se voit notamment dans les nouvelles mesures néolibérales de [la Premier ministre] Jadranka Kosor.


Quelles forces sociales seraient-elles porteuses des changements en Croatie ?
Les étudiants en ont fait l'annonce l'année dernière. Le point intéressant est qu'on en est venu à une jonction entre les étudiants, les travailleurs et les agriculteurs - on se souviendra que les étudiants furent les premiers à soutenir les manifestations d'agriculteurs - de plus cette conscience que le système est intenable ne fait que se renforcer. Notre festival [du Film subversif] place cette question au centre des préoccupations et ouvre le débat. Il y a cinq ou six ans, si vous aviez parlé du socialisme, le débat aurait rapidement tourné autour des crimes commis par les partisans, puis les choses en seraient restées là. Aujourd'hui, en revanche, il est possible de discuter des authentiques moments du socialisme yougoslave. La Lutte de libération nationale, l'opposition à Staline en 1948 ou l'autogestion des travailleurs.


Est-ce que des changements à l'intérieur du système néolibéral sont possibles ?
En l'occurrence je suis pessimiste. Je ne pense pas qu'il soit possible de corriger ce système. Cela a été tenté par Tony Blair et sa "troisième voie", avec cette vision d'un certain "capitalisme à visage humain", dans lequel les entreprises seraient devenues plus humaines et plus solidaires, mais il n'en fut rien. Ce ne fut qu'un moyen pour réaliser du profit. Il est désormais clair que dans le cadre d'une démocratie représentative aucun changement ne peut avoir lieu, car il ne s'agit ici que de changements tous les quatre ans, lorsque a lieu un simulacre d'élections, alors qu'au pouvoir ne font que se remplacer les oligarchies. Par conséquent tout porte à la démocratie directe, un modèle qu'ont révélé les étudiants en Croatie. Est-ce que nos travailleurs vont eux aussi reprendre les usines comme cela s'est passé en Argentine, voila qui est difficile à dire.  


Quel modèle serait selon vous le plus favorable ?
La Chine ne l'est pas. Elle n'a fait que montrer que le capitalisme peut également se développer dans les systèmes totalitaires, alors que jusqu'à présent on pensait qu'il était exclusivement lié à la démocratie. Pas mal de gens de gauche en Europe regardent l'Amérique latine, nous observons certains changements positifs au Vénézuela, tels que les conseils de travailleurs qui rassemblent quelque 200/400 familles qui se retrouvent dans des plénums et prennent des décisions au moyen de la démocratie directe. Bien entendu, il existe également chez Chavez des choses qui rappellent certains éléments totalitaires. Dans tout cela il faudrait puiser le meilleur, partant de nos étudiants et passant par Chavez et Morales, et fabriquer un nouveau modèle.

 

Source : hap.bloger.hr, le 16 mai 2010.

 

 

 

 

II. « L'intégration européenne de la Croatie n'est pas une tragédie, c'est une farce »


 

Si l’entrée de la Slovénie dans l’UE a été une tragédie, celle de la Croatie n’est qu’une farce, mais alors que la crise et les politiques d’austérité balaient toute l’Europe, du Portugal à la Grèce, comment inventer des résistances ? Le philosophe Srećko Horvat, cofondateur du Forum subversif de Zagreb, évoque les mobilisations, les conséquences de l’adhésion de la Croatie à l’UE et les perspectives de la région. Entretien.


 

Le Courrier des Balkans (CdB) : Cinq mois ont passé depuis l’entrée de la Croatie dans l’Union européenne. Quelles sont les premières conséquences de cette adhésion ?

Srećko Horvat (S.H.) : Prospérité, sécurité, bien être général, développement de l’économie, création d’emplois… Je plaisante, bien sûr. Pourquoi tout cela semble-t-il donc si incroyable ? Pourquoi même les plus grands partisans de l’UE ne croient-ils plus qu’une telle réponse soit encore possible ? Récemment, le gouvernement croate, supposément social-démocrate, a annoncé une nouvelle vague de privatisations, qui va toucher non seulement la compagnie Croatia Airlines et la Poste, mais aussi les quatre grands ports de commerce du pays et la Loterie. Ironie ou pas, cette annonce des privatisations a été publiée le Jour de l’Indépendance, célébré le 8 octobre. Les fameuses questions - « Pourquoi nous sommes-nous battus ? », « Qui doit en payer le prix ? » - prennent une nouvelle signification et acceptent désormais une réponse claire : nous nous sommes battus pour perdre ce qu’il nous restait d’indépendance. Et il se trouvera toujours quelqu’un pour payer les forêts, les îles et autres ressources naturelles lorsque toutes les infrastructures auront été privatisées. Pour le reste, c’est comme dans la pub… il y a Mastercard ! C’est-à-dire la possibilité de continuer à nous endetter et à vendre la seule chose qui nous reste, le temps ou l’avenir. Vous connaissez la phrase de Marx : « l’histoire se répète deux fois, d’abord comme une tragédie, ensuite comme une farce ». Si l’entrée de la Slovénie dans l’UE a été une tragédie - ce qui se voit actuellement - alors celle de la Croatie a été une farce. D’ailleurs, le gouvernement croate ne procède pas à toutes ces mesures de privatisations et d’austérité selon une feuille de route fixée par la fameuse troïka, mais en fonction de son propre arbitraire.

 

CdB : La crise est partout… économique, politique, européenne ; comment en vois-tu l’issue ?

SH : La crise est aussi une bonne opportunité, aiment répéter les gens de Wall Street. Pourquoi ne pas la saisir, nous aussi ? Oui, la crise est l’occasion de réfléchir sérieusement à l’ordre existant et tenter de proposer des alternatives concrètes. Ce ne sont pas seulement des utopies, mais dans le meilleur sens du terme, ce que Foucault appelle des hétérotopies, des espaces existant avec cette réalité et dans cette réalité. On pourrait citer beaucoup d’exemples : la Corporation espagnole Mondragon, qui n’est pas le modèle d’autogestion de la Yougoslavie, mais un bon exemple sur la manière dont les coopératives ouvrières peuvent fonctionner et avoir un plus grand pouvoir de décider. Ou bien le « Potato movement » grec, qui a résulté de la crise et offre une bonne réponse aux monopoles des grandes chaînes de consommation en montrant la façon de les démanteler. Le Teatro Valle, à Rome, est un excellent exemple de la façon dont un théâtre peut fonctionner lorsqu’il est géré par les comédiens, les metteurs en scène, les scénographes, etc.

Prenons l’exemple du budget participatif qui s’est développé à Porto Alegre, pourquoi ne serait-il pas mis en place dans les villes européennes ? Ou bien l’Equateur et la révision de ses dettes. Pourquoi les dettes des pays « PIGS » (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne) ne seraient-elles pas révisées, quand l’on sait qu’une grande part de la dette de l’Allemagne a été effacée après la Seconde guerre mondiale, en 1953 ? Toutefois, nous savons bien que dans tous nos pays, ce sont les politiciens corrompus qui arrangent les crédits à des taux d’intérêt élevés, ce qui a causé l’endettement de certains Etats. C’est précisément pour cela que l’ancien Premier ministre de Croatie, Ivo Sanader, se trouve actuellement en prison : pendant la guerre, en 1994-95, il a contracté des emprunts à des taux d’intérêts élevés, en prenant une commission de 5%, ce qui représentait 7.000.000 shillings autrichiens. Cela a donc directement influé sur le montant de la dette actuelle. Pourquoi la Croatie n’entame-t-elle pas une révision de sa dette étrangère ?

 

CdB : Le système actuel européen peut-il encore être réformé ? Et comment ?

SH : Il doit être radicalement modifié et pas seulement réformé. Le FMI se charge des réformes lorsqu’il reconnaît que les mesures d’austérité ne marchent plus. Cela me rappelle la fameuse pièce d’Oscar Wilde et son essai « L’âme de l’homme dans le socialisme », lorsqu’il dit que la charité est en fait une mauvaise chose car elle maintient les pauvres en vie et qu’il faudrait que toute la société soit reconstruite de telle sorte que la pauvreté devienne impossible, et que la charité serait donc inutile. La même chose est valable pour les réformes : il faudrait réformer le système européen actuel de sorte que les réformes ne seraient plus indispensables, ce qui signifie une transformation radicale des directions prises par l’UE. Die Linke ou Syriza donnent des réponses concrètes à ce sujet, tout comme d’autres mouvements qui, sur leur propre exemple, prouvent qu’il existe une alternative.

 

CdB : Grèves, protestations : depuis des années le peuple grec lutte contre les dictats de la troïka. Que résulte-t-il de cette mobilisation ?

SH : La Grèce n’est pas la seule. L’Europe subit depuis deux ans une vague de protestations : les Indignés espagnols, l’occupation en Italie, les Roumains contre la privatisation des services d’urgence, les Bulgares contre la privatisation des biens publics, le mouvement slovène pour un socialisme démocratique et finalement le mouvement étudiant en Croatie. Ce qui distingue la situation en Grèce, c’est l’apparition du parti Syriza qui a réussi à canaliser toute cette énergie accumulée. S’ils remportent les élections en 2014 cela aura un effet sur le reste de l’Europe. Malheureusement, un des résultats des dictats de la troïka a fait surgir l’extrême droite, pas seulement en Grèce.

 

CdB : Ces mobilisations qui embrasent l’Europe peuvent-elles changer le cours de la politique globale ?

SH : Bien sûr, nous pouvons être sceptiques, comme le prince de Salina, le personnage central du Guépard de Visconti et dire : « tout doit changer pour que tout reste pareil »... Toutefois, certaines choses changent. Les modèles comme le Teatro Valle à Rome ou le mouvement italien qui a réussi par référendum à empêcher la privatisation de l’eau, les mouvements pour le droit à la ville, Alter summit, les actions de la scène syndicale, etc. sont en train de modifier le cours de la politique. On peut penser que ce ne sont pas de grandes avancées en comparaison de la vitesse à laquelle tourne le capital, mais une chose est sûre : seuls ces mouvements peuvent maintenir l’Europe en vie.

 

CdB : D’autres pays de la région sont candidats à l’adhésion à l’UE. Comment l’opinion regarde-t-elle maintenant l’UE en Serbie, en Bosnie-Herzégovine, au Monténégro ?

SH : Plus mal encore qu’en Croatie avant son adhésion. La Croatie détient le record d’abstention au référendum d’adhésion à l’UE, avec seulement 43% de participation. C’est un symptôme clair du manque d’enthousiasme autour du projet européen tel qu’il existait en 2004, lors de l’adhésion de la Slovénie. Il n’y a plus cette « evrose » dont parlait le sociologue slovène Mitja Velikonja, cet optimisme du regard tourné vers la lumière au bout du tunnel... Mon co-auteur Slavoj Žižek dirait : et si la lumière au bout du tunnel était un train qui venait à notre rencontre ? Malheureusement ou heureusement, ce n’est plus le cas, car la lumière est éteinte à cause des mesures d’austérité. C’est nous qui devons la rallumer.


 

Propos recueillis par Jean-Arnault Dérens

Traduit par Persa Aligrudić


 

Source : balkans.courriers.info, le 26 novembre 2013.

 

 

 

 


II. Texte

 

Croatie : vilain petit canard de l'Europe ?

 

 

Alors qu'elle est traversée par la plus importante crise depuis sa création, l'Union Européenne s'apprête à accueillir la Croatie. Dans un climat d'instabilité économique, politique et identitaire, la Croatie va quitter les Balkans pour rejoindre les rangs de l'UE. A quel prix ? Srećko Horvat, auteur et directeur du « Subversive Forum » de Zagreb, la capitale croate, pense que la Croatie pourrait bien être « la nouvelle Jupiter de l'Europe ».

Six jours seulement après l’immolation de Mohamed Bouazizi en Tunisie qui allait déclencher le « printemps arabe », un ingénieur électricien de 41 ans travaillant pour la télévision publique, Adrian Sobaru, tentait de se suicider pendant le discours du premier ministre roumain prononcé devant le parlement en se jetant du balcon de l’hémicycle vêtu d’un T-shirt sur lequel était inscrit « Vous avez tué le futur de nos enfants ! Vous nous avez vendu ! ».
 
Peu de personnes ont vu dans cet acte un quelconque lien avec ce que l’Union européenne (UE) s’apprête à nous offrir dans le futur. Ces jours-ci, des milliers de Roumains protestent contre les mesures d’austérité imposées dans leur pays. D’autres manifestations ont lieu en Grèce, en Espagne, au Portugal ou en Hongrie dans un relatif silence médiatique.


Perte d’optimisme
Contrairement à l’époque de l’élargissement de l’Union européenne en 2004 ou en 2007, il n’y a plus d’optimisme dans l’air. Désormais, c’est à la Croatie de rejoindre le club. Nous sommes les témoins de la plus grande crise que l’UE ait connu dans son histoire. Pourtant, nous faisons comme ci cela n’affectera pas notre pays. N’est-ce pas étrange ?
 
D’un côté, l’UE est confrontée à une importante contestation, mais seulement depuis peu d’années. Et ce en Espagne, en Grèce, au Royaume-Uni, au Portugal, en Hongrie et désormais en Roumanie. D’un autre, une nouvelle tendance politique de fond se dessine qui ne se résume pas au constat du succès des gouvernements de droite en Europe. Une menace encore plus importante pèse sur la démocratie : l’accession au pouvoir d’une nouvelle élite composée de technocrates, de personnes ayant travaillé pour Goldman Sachs comme Mario Monti, Mario Draghi ou Lucas Papademos. Ce dernier est d’ailleurs – si l’on se permet un peu d’humour - le meilleur exemple de ce qui ne va pas aujourd’hui avec l’Union européenne.
 
Si nous nous intéressons au sens étymologique du mot « papa » (qui signifie « père » ou « au revoir » en croate), nous avons en même temps un nom qui peut dire « père du peuple » (Papa demos) et « au revoir au peuple » (Pa-pa demos). Il y a quelques jours, alors que je rencontrais Slavoj Žižek à Ljubljana et lui faisais part de cette étrange coïncidence, il fit une brillante synthèse hégélienne : « si tu mets les deux ensemble  » me dit-il, « tu obtiens plus ou moins le mythe de Saturne qui mange ses enfants, excepté Jupiter  ! » (en croate, « papa » signifie aussi « manger »).

 

Choisissez ce qu’on a choisi pour vous

Le référendum croate n’est qu’un nouveau symptôme du déficit démocratique de l’UE. Nous l’avons obtenu une fois que tout avait déjà été décidé. Nous ne l’avons pas eu en 2003 lorsque la Croatie a posé sa candidature pour devenir membre. Nous ne l’avons pas eu non plus en 2005 lorsque le pays a officiellement ouvert les négociations avec l’UE. Enfin, nous ne l’avons même pas eu en 2010 lorsque le gouvernement a changé la Constitution et les règles sur le référendum pour pouvoir devenir membre de l’UE. En d’autres termes, nous sommes aujourd’hui dans une situation dans laquelle il nous est demandé de choisir ce qui a déjà été choisi lors de toutes ces étapes précédentes. Et il faudrait appeler cela démocratie ?
 
Immédiatement nous est opposée une question répétée à l’envie par le gouvernement : « quelle est l’alternative à l’adhésion du pays à l’UE ? ». Cette question ressemble à un chantage et rappelle un slogan infâme de Margaret Thatcher. Et il y a un paradoxe supplémentaire concernant cet exécutif : nous avons désormais un gouvernement prétendument « social-démocrate » qui met en place des « réformes » néolibérales plus rapidement et plus efficacement que l’ancien gouvernement conservateur. Il a déjà annoncé des privatisations graduelles des autoroutes et du train, du secteur énergétique et même des prisons ! Ceci est un exemple de la « doctrine du choc ».
 
Dans le même temps, nous sommes les témoins d’une étrange situation. Le gouvernement essaie de convaincre les gens que nous devons rejoindre l’UE car nous ne ferions déjà plus partie des Balkans et parce que cette intégration ne nous corrompra pas (ce sont les deux principaux arguments qui ont été utilisés pendant la campagne). Mais si on y regarde de plus près, l’Europe est déjà « balkanisée » et les Balkans sont, quant à eux, « européanisés ». Et ce, pas seulement parce qu’ils se sont ouverts au marché, mais parce qu’ils sont également touchés par la corruption : l’ancien premier ministre croate actuellement en prison pour corruption menait ses affaires avec des entreprises européennes - une banque autrichienne et une compagnie pétrolière hongroise-. On pourrait également citer les cas de Jacques Chirac et Christian Wulff. Ainsi, lorsque l’on parle de « réformes » ou de « monitoring », pourquoi cela ne s’appliquerait-il pas d’abord à l’UE elle même ? Et pour aller à l’extrême : pourquoi les nouveaux pays membres ne « monitoreraient » ils pas l’UE ?
 
Peut-être le temps est-il venu de s’inspirer de la fameuse formule de Max Horkheimer pour dire que « ceux qui ne veulent pas parler de néolibéralisme devraient également garder le silence au sujet de l’Union européenne ». Il en va de même pour les « réformes » en Croatie. Ceux qui ne veulent pas en entendre parler dans le secteur financier devraient avoir la même position sur bien d’autres sujets (les lois, les droits humains, etc.). Savez-vous que plus de 90 % des banques croates sont déjà autrichiennes, françaises, allemandes ou italiennes ? Désormais, les élites euro-compatibles croates veulent mettre en place des réformes néolibérales présentées comme nécessaires à l’adhésion du pays à l’UE.
 
C’est peut-être ce que voulait dire Monsieur Barroso lorsqu’il développait l’idée selon laquelle l’intégration de la Croatie à l’UE renforcerait cette dernière (avec les nouvelles privatisations et les nouveaux flux de capitaux). Mais d’un autre côté, l’Union européenne rejoindra peut-être les Indignés croates et au lieu d’avoir une Europe plus forte, nous aurons alors un mouvement de contestation plus fort. De récentes statistiques montrent que la Croatie, avec un taux de 40 %, est le deuxième pays d’Europe en termes de chômage des jeunes après l’Espagne. Elle est suivie par la Grèce. Peut-être est elle le nouveau Jupiter de l’Europe.

 

Record d’abstention
A la veille du référendum du 22 janvier, l’ancien général de guerre Ante Gotovina – qui séjourne à La Haye depuis sa condamnation par le Tribunal pénal international pour l’ex Yougoslavie et qui fut l’un des principaux obstacles à l’ouverture des négociations avec l’UE – a envoyé son épître aux Croates en les enjoignant de voter en faveur du « Oui » à l’adhésion. Dans le même temps, les deux principaux partis du pays, le Parti social-démocrate - actuellement au pouvoir - et les conservateurs de Union démocratique (HDZ) – qui dirigeaient auparavant -, avec l’Eglise catholique, ont fait tout leur possible pour convaincre les électeurs « qu’il n’y avait pas d’autre alternative ».
 
Quelques jours avant le référendum, le ministre des Affaires étrangères est allé très loin dans son argumentation pour le « Oui » en expliquant que le gouvernement ne pourrait plus payer les retraites en cas de victoire du « Non » ( du fait, selon lui, de la dégradation de la note du pays par les agences de notation en cas de défaite du « Oui »).
 
Ces dernières semaines, la campagne du « Oui » s’est développée autour de ce type d’arguments basés sur le chantage. Parmi ceux-ci encore : « si nous n’entrons pas dans l’UE, nous resterons dans les Balkans ».
 
Dans cette atmosphère, il n’est pas étonnant que le référendum en Croatie sur l’adhésion à l’UE ait enregistré le taux de participation le plus faible de tous les pays membres. Avec une participation de 43 % des citoyens, la Croatie a battu l’ancien record détenu jusqu’ici par la Hongrie ( 45 % de participation). Une explication possible a joliment été formulée par le Premier ministre après l’annonce des résultats officiels : « effrayés par la possibilité d’un échec du référendum, nous avons changé la Constitution ».
 
Si la définition du cynisme – nous savons parfaitement ce que signifie ce que nous faisons mais nous le faisons quand même – devait prendre tout son sens, c’est ici. Ce n’est pas seulement que les règles du référendum ont été modifiées pour assurer une victoire du « Oui ». Toutes les règles (cadres juridiques, lois économiques, etc.) ont été soigneusement changées au cours de ces dix dernières années pour garantir cette victoire. Si l’on ajoute à cela la grave crise actuelle qui secoue l’UE, on comprend pourquoi la faible participation des Croates au vote n’est pas une grande surprise...


Source : marianne2.fr, le 29 janvier 2012.

 

 

 

 

III. Livre

 

Sauvons-nous de nos sauveurs

 

Tous deux originaires de pays des Balkans récemment promus États membres de l’Union européenne, les philosophes Slavoj Žižek et Srećko Horvat observent de quelle façon la promesse de paix, de démocratie et de prospérité que portait l’Europe s’est essoufflée dans la succession des « plans de sauvetage » et des ajustements structurels imposés par les instances communautaires et internationales.

 

Le 22 janvier 2012, la Croatie décidait de son adhésion à l’Union Européenne à l’issue d’un référendum marqué par une abstention record. La campagne en faveur du oui, menée par l’ensemble des partis représentés au Parlement, fut l’occasion d’une intense propagande proeuropéenne. Quitter les Balkans pour l’Europe garantirait paix et prospérité, affirmaient en effet l’ensemble des organisations politiques. À l’inverse, refuser cette main tendue signifierait tourner le dos à la civilisation et, à terme, condamner le pays à l’implosion.

5 mois plus tard eurent lieu des élections législatives en Grèce, pays miné par une crise sans précédent. Alors que la coalition de gauche radicale « Syriza » – l’équivalent grec du Front de Gauche – venait bousculer le jeu électoral, les partis établis martelèrent un même discours : « ce sera nous ou le chaos. »

Hier encore usant de séduction, le modèle néolibéral ne semble plus aujourd’hui s’imposer que par le chantage et la peur. S’il est encore accepté par les peuples européens, ce n’est plus tant grâce à ses promesses – illusoires – de démocratie et de richesse que par une résignation faisant écho à l’implacable argument de Margaret Thatcher : There is no alternative.

Pourtant, tout atteste que le chaos est déjà présent. Les privatisations et les politiques d’austérité menées par les gouvernements successifs et par la Troïka ont acculé la population grecque à la ruine, et plongent aujourd’hui l’Europe entière dans une crise sociale et démocratique sans précédent. Au pouvoir désincarné des instances communautaires et internationales adeptes des coupes budgétaires (ces prétendus "sauveurs") répond aujourd’hui la menace nationaliste des milices de l’Aube Dorée et d’autres partis d’extrême droite, partout en Europe.

Les auteurs de Sauvons-nous de nos sauveurs affirment que la maladie dont souffre l’Europe trouve son origine dans les pseudo-remèdes imposés par les « aveugles » qui nous gouvernent. Dans la confusion qui règne, la voix de ceux qui résistent « n’est pas celle de la folie de la gauche extrême, mais celle de la raison contre la folie de l’idéologie du marché. »

 

 

Textes traduits de l’anglais par Séverine Weiss

 

Suite

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

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