Split à l'aube de la Renaissance

Publié le 18 Décembre 2009

La littérature concernant les inscriptions antiques, à Split, à l'aube de la Renaissance

 


La littérature en langue latine qui se développa, au Moyen Âge, sur le sol national, doit être considérée comme une partie de la littérature nationale. Lorsqu'on réfléchit sur les critères d'après lesquels différents traités, légendes, chroniques, prières, commentaires font vraiment partie de la littérature, il faut mettre l'accent sur l'aspect diachronique de la méthodologie de la recherche, c'est-à-dire sur l'établissement de critères esthétiques et de principes contemporains à la littérature étudiée. Certains de ces textes médiévaux, tant en latin qu'en langue nationale, dans plusieurs villes adriatiques de ce qui fut l'antique Dalmatie, et notamment à Split, forment un pont particulier, en littérature, difficilement saisissable, mais qui apparaît, tout de même, dans cette région entre l'Antiquité tardive et le haut Moyen Âge. D'autre part, certains textes en langue latine forment un autre pont, celui par lequel le Moyen Âge se rattache à la Renaissance. A cet égard se distingue, en premier lieu, le manuscrit de Marko Marulić (Marcus Marulus), natif de Split In epigrammata priscorum commentarius qui n'a pas encore été entièrement publié. Ce manuscrit, qui est en réalité un recueil et un guide explicatif des inscriptions latines de Salone, Rome et autres villes, est conservé en plusieurs exemplaires complets ou fragmentaires et ceci au Vatican, à Venise, Vienne et Zagreb. [1] La partie du manuscrit consacrée aux inscriptions salonitaines est la seule à avoir été publiée. [2] Ces inscriptions avaient été recueillies dans la demeure du patricien Papalić située dans l'ex Palais de Dioclétien, donc dans un musée privé d'humanisme.

Mais Marulić ne fut pas le premier, en Dalmatie, à cataloguer les inscriptions antiques, et il semble que la collection de Papalić n'aurait pas été la seule. En ce qui concerne les inscriptions de l'antique Salone dont la ville de Split était considérée comme l'héritière, il existe deux autres manuscrits d'auteurs inconnus qui, entre autres, traitent des inscriptions de la collection Papalić. [3] Tout ceci nous donne l'idée du climat particulier qui régnait à Split aux 15e et 16e siècles. Des individus rassemblaient et analysaient des objets antiques qui, étaient, d'ailleurs, à portée de la main. A Split même nous avons une composante de la continuité de l'Antiquité tardive [4], et les ruines de Salone étaient encore bien visibles et imposantes. A la même époque, dans la biographie de Marko Marulić, Franjo Božičević décrit avec enthousiasme les monuments antiques de Split. [5] Le cercle de Marulić était riche par son passé antique, dans lequel il était enraciné, comme par son humanisme propre et européen.

La plupart des historiens de la littérature croate soulignent l'importance de l'oeuvre de Marulić concernant les inscriptions; dans le cadre de l'humanisme chez les Croates. [6] Ce n'est pas un écrivain de l'Antiquité classique qui aura une influence directe et décisive sur Marulić mais, plutôt, un écrivain de la basse Antiquité, chrétien ou même païen. Les humanistes italiens montrent un intérêt exceptionnel pour l'Antiquité, ses manuscrits et monuments. Il est caractéristique que cet intérêt va de Pétrarque (mort en 1374, à Bembo, comtemporain de Marulić, mort en 1547 ; donc de la fin du Moyen Âge à la Renaissance), comme déterminante d'humanisme et - pour le chercheur - comme un guide reconnaissable vers la Renaissance. Nous voyons cette même activité chez Marulić, en l'occurence à travers son recueil d'inscriptions latines. Si nous allons donc, dans le temps, de Marulić vers l'Antiquité, il n'y a pas de coupure car nous traversons le Moyen Âge latin et la continuité de la basse Antiquité, depuis une plate-forme d'idées chronologiquement proche, vers une plus lointaine. Dans des conditions historiques définies la lignée des passionés d'Antiquité en Dalmatie correspond globalement "si parva licet componere magnis" à cette lignée susmentionnée qui va de Pétrarque à Bembo. L'humanisme n'est pas seulement une caractéristique de la Renaissance ou de la pré-Renaissance. Presque chaque époque à son "humanisme" et, de même, le Moyen Âge. [7] Il n'est pas étonnant que chez Marulić nous ne remarquions pas clairement "l'esprit nouveau" mais nous trouvons "la forme extérieure", nous trouvons des nouveautés formelles : introduction de la langue nationale dans la littérature, recherche des inscriptions antiques. Et, précisément, ces formes nouvelles font partie de ces "signes communs" de la Renaissance. C'est pourquoi la place de Marulić est dans le développement de la Renaissance, ce qui est particulièrement évident dans son oeuvre concernant les inscriptions antiques.

Du point de vue synthétique, il est impossible de diviser un homme, ou son oeuvre, entre forme et contenu. Je ne discuterai donc pas la personnalité de Marulić en tant qu'écrivain du Moyen Âge ou de la Renaissance. Ceci se rapporte également à son oeuvre littéraire concernant les inscriptions antiques à l'aube de la Renaissance. Il ne faut pas considérer Marulić comme un être partagé entre deux époques. Et, dans l'histoire de l'art croate, cette époque est inscrite en lettres d'or. Devant le danger constant que représentaient les Turcs, naissent des oeuvres dans diverses activités artistiques : littérature, arts plastiques. Marulić "Père de la littérature croate" a jeté un pont, en littérature - comme Juraj Dalmatinac l'a fait en architecture et en sculpture - entre le Moyen Âge et les Temps modernes.

Marulić a pu interpréter "d'une façon organique" les ruines salonitaines et les inscriptions du musée Papalić, non pour suivre une mode d'humanisme importé (quoique cela ait été la mode au temps de l'humanisme), mais comme un héritage national de l'Antiquité "locale", précisément en raison d'une continuité de basse Antiquité, malgré les tendances de négation. Son oeuvre concernant les inscriptions antiques représente un lien particulier entre l'Antiquité, le Moyen Âge et la Renaissance. Dans un ensemble mutuellement conditionné se sont retrouvés catalogués les vestiges d'une ville antique [8], les inscriptions "locales" et "étrangères" avec une interprétation médiévale "moralisatrice" comme résultat d'un travail de collectionneur et d'une interprétation de monuments antiques, activités propres à l'Humanisme et à la Renaissance.

L'homme a toujours désiré laisser un souvenir écrit durable. La pierre lui permit de graver un message et, ainsi de triompher, en apparence, du temps. Parmi les milliers d'inscriptions conservées ne sont pas rares celles qui possèdent un contenu poétique [9] et, nous avons donc le droit - en tant que poésie écrite dans la pierre - de les ranger dans la littérature. Mais je pense que nous ne serions pas dans l'erreur en considérant les inscriptions dans leur totalité comme une littérature particulière et non seulement comme un "document écrit". Nous comprendrons ainsi plus facilement les manuscrits d'humanisme et Renaissance concernant les inscriptions antiques dans lesquelles, comme, par exemple, chez Marulić, se trouve souvent réalisé un contact direct et conscient entre le message d'une inscription et celui de son interprète. [10] Nous pourrons donc conclure qu'il s'agit là d'une oeuvre littéraire.

 

 

 

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[1] Cf. E. MARIN, "Od antike od Marulića (Marulićev rukopis o solinskim natpisima), Summary : From Antiquity to Marulus/", Živa antika - Antiquité Vivante XXVII/1, Skoplje 1977, 205 sqq.
[2] S LJUBIĆ, "Inscriptiones Latinae antiquae Salonis repertae a Marco Marulo Spalatensi collectae et illustratae". Rad JAZU 36, Zagreb 1876; Rad JAZU 37, Zagreb 1876.
[3] Cf. E. MARIN, o.c., 214 sqq.
[4] E. MARIN "Kasnoantički kontinuitet u srednjovjekovnom Splitu (Riassunto : La tradizione dell'Antichità tarda nello Spalato medievale)", Latina et Graeca V, Zagreb 1975, 21 sqq.
[5] M. MARKOVIĆ, Poetae Latini Dalmatae inediti, Živa antika II - Antiquité Vivante II/2, Skpolje 1952, p. 294.
[6] Cf. M. KOMBOL, Poviest krvatske književnosti od narodnog preporoda, Zagreb 1945, p. 76; V. Gortan - V. Vratović, Hrvatski latinisti - Croatici Auctores Qui Latine Scripserunt I., Zagreb 1969, p. 229.
[7] Cf. J. LECLERCQ, L'humanisme des moines au Moyen Âge; A G. ERMINI, Studi Medievali X/I (1969), Spoleto 1970, 69 sqq; E. GARIN, Medioevo e Rinascimento, Bari 1961.
[8] I.e. Salona.
[9] Cf. BÜCHELER, Carmina Latina Epigraphica.
[10] E. MARIN, "Od antike do Marulića", 216 sqq.


Par Emilio Marin

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Rédigé par brunorosar

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