Snježana Kordić

Publié le 30 Juillet 2010

Snježana Kordić

 

I. Biographie :

 

Snježana Kordić est née en 1964 à Osijek. Elle a travaillé au Département pour la croatistique de la Faculté de Philosophie de Zagreb, où elle a obtenu son master et son doctorat. Ensuite c'est en Allemagne qu'elle a soutenu son habilitation et travaillé ces quinze dernières années en tant que collaboratrice scientifique, chargée de cours et professeur dans les universités de Bochum, Münster, Berlin et Francfort. Elle écrit des livres ainsi que de nombreux travaux dans le domaine de la linguistique.

 

Dans son dernier ouvrage "La langue et le nationalisme", publié aux éditions Durieux en 2010, elle propose une analyse sur l'utilisation de la langue à des fins nationalistes. Le livre prétend notamment que les langues croate, serbe, bosniaque et monténégrine ne sont que les différentes variantes d'une seule et même langue.

 

"Tous les reproches à l'appellation serbo-croate de cette langue commune se sont montrés infondés", souligne l'auteur dans le livre.

 

C'est en Croatie que la pureté de la langue a atteint son paroxysme, devenue depuis vingt ans une grande priorité, ce qui n'est qu'un signe de la domination du nationalisme, selon Mme Kordić. Cela d'autant plus que les différences imposées par les linguistes croates sont artificielles et que leurs travaux sur la langue sont subventionnés par l'Etat croate.

 

 

2. Documents pdf :

 

 

 

3. Entretien :

 

Croatie : comment la langue sert d'alibi aux thèses nationalistes

 

 

Depuis plusieurs mois, la « guerre du cyrillique » enflamme Vukovar. La linguiste Snježana Kordić, analyse comment la rhétorique nationaliste mobilise les arguments linguistiques pour asseoir ses positions, soulignant que « serbe » et « croate » sont fondamentalement la même langue. Entretien.


 

Snježana Kordić

La rhétorique nationaliste se base toujours sur des mensonges : on ment sur le monde qui nous entoure, on ment en parlant des autres et en parlant de soi. Auteure de l’essai controversé La langue et le nationalisme, la linguiste croate Snježana Kordić explique les mécanismes de la rhétorique des politiques d’extrême-droite.

Elle rappelle que le ministre croate de l’Éducation a affirmé que le serbe et le croate seraient deux langues différentes de par les constructions distinctes des deux nations, de par leur différences culturelles et parce qu’elles appartiendraient à deux civilisations différentes. « Le ministre n’a donc jamais entendu parler des différences qui existent entre l’allemand parlé en Autriche et celui parlé en Allemagne. Il s’agit pourtant bel et bien de la même langue. »



 

Danas (D.) : Dans votre livre La langue et le nationalisme, paru en 2010, vous rapprochez le purisme croate (en linguistique, le purisme est une attitude cherchant à rendre une langue « pure », NDT) de l’idéologie nazie et raciste. Vous y prétendez aussi que la langue des Serbes, des Croates, des Bosniaques et des Monténégrins est une seule et même langue, polycentrique. Vos thèses on provoqué un grand nombre de réactions négatives et de menaces. Quels sont les arguments qui vont à l’encontre des vôtres ?

Snježana Kordić (S. K.) : En écrivant mon livre j’ai choisi de m’effacer complètement en tant qu’auteure, j’y suis invisible. Au lieu de ça, je me suis efforcée de citer les travaux de plus de 500 experts du monde entier, afin qu’on ne puisse pas dire qu’il s’agit là de mes affirmations, de mes élucubrations. De plus, j’ai été moi-même raciste en choisissant de ne pas citer les travaux de linguistes serbes. Par exemple, je connais très bien les travaux de Ranko Bugarski et j’ai même écrit un compte rendu élogieux de son dernier livre. Mais il n’est pas cité dans mes thèses. J’ai pu lire ensuite dans les médias qu’il comprenait très bien mon geste et qu’il l’approuvait, connaissant le public auquel mon livre est destiné. À la 407ème page de mon livre, j’explique en détail la méthode qu’utiliseront mes détracteurs pour me discréditer – comme ils ne disposent pas d’arguments, il ne leur reste plus qu’à mentir sur le contenu de mon ouvrage. Ils ont désinformé les lecteurs et ont essayé de me disqualifier avec des arguments critiques basés sur des mensonges. Ils ont ainsi encouragé les gens mal informés et incité les extrêmes au lynchage.

 

D. : Quelle a été la réaction des linguistes modérés ?

S. K. : Les linguistes qui aiment se présenter comme « modérés », mais qui continuent à prétendre que le serbe et le croate sont deux deux langues différentes, ont vu mon livre comme une aubaine, comme l’occasion de se présenter comme des arbitres. Ils ont entre autre affirmés que j’étais « auto-raciste » parce que je critiquais les « croatistes » et que je citais des sociolinguistes étrangers. Aujourd’hui, j’entend dire que la linguiste Anita Peti-Stantić et Milorad Pupovac (homme politique croate et linguiste, président du Conseil national serbe de Croatie, NDT), estiment justement que le livre manque de références sociolinguistiques. Ils auraient affirmé que la sociolinguistique se base sur les opinions des politiciens et de la population, et que c’est exactement pour cette raison qu’il est ici question de deux langues différentes. Je pense que c’est une représentation faussée de la sociolinguistique. En effet, cette science prend en compte les opinions des politiciens et de la population, mais elle ne les utilise pas comme base scientifique. Quand ils parlent de la sociolinguistique, Peti-Stantić et Pupovac passent aussi sous silence la théorie du polycentrisme, qui est une théorie bien connue. Ils se comportent comme s’ils n’en avaient jamais entendu parler, ils ne la mentionnent pas du tout alors qu’ils prétendent parler au nom de la sociolinguistique. Ce silence crève vraiment les yeux, le polycentrisme est une théorie utilisée depuis plus d’un demi siècle pour décrire la multitude des langues dans le monde et c’est aussi le thème central de mon livre La langue est le nationalisme. Cette approche incorrecte de la sociolinguistique est à noter aussi chez certains de mes collègues de l’Université de Philosophie de Belgrade, comme par exemple Jelena Filipović que vous avez interviewé récemment.

 

D. : Contrairement aux linguistes croates, les linguistes serbes ne se sont pas efforcés d’effacer tous les mots d’origine étrangère. Où se cache donc selon vous le nationalisme dans la politique linguistique serbe ?

S. K. : Le nationalisme se cache dans ce type d’affirmation – « Le serbe est la forme standardisée de la langue et qu’elle vaut comme référence pour les autres », « nous sommes une seule et même nation puisque nous parlons la même langue », « les autres ont volé leur langue aux Serbes », « l’écriture latine a été importé de Croatie et pour cette raison il faut insister sur l’utilisation du cyrillique ».

 

D. : En Serbie, l’écriture latine est devenue dominante même si le cyrillique est l’alphabet officiel. Certaines associations prétendent que le cyrillique s’éteindra si des mesures ne sont pas prises. Ce « sauvetage » a-t-il un sens selon vous ? Comment expliquez-vous cette utilisation de deux alphabets en Serbie ?

S. K. : L’utilisation de deux alphabets provient de pratiques héritées. C’est vrai qu’il serait beaucoup plus simple si le monde entier pouvait utiliser un seul et même alphabet. Aujourd’hui, l’écriture latine est dominante, il est impossible de fonctionner si l’on ne le lit pas, c’est donc facile de comprendre pourquoi cet alphabet est devenu dominant en Serbie.

 

D. : Comment interprétez-vous la question du cyrillique à Vukovar ?

S. K. : Toute cette histoire est complètement absurde. D’un côté on insiste sur le cyrillique, alors que tout le monde utilise l’écriture latine au quotidien, de l’autre on prend le cyrillique comme excuse pour exprimer sa haine envers les Serbes. On se parle sans traducteurs, mais on continue à prétendre qu’on parle deux langues différentes. C’est aussi affligeant, parce qu’à cause de cette prétendue existence de deux langues, on sépare les enfants éthniquement dans les écoles. C’est une forme d’apartheid linguistique qui s’est installé.

 

D. : Vous êtes connue et estimée internationalement, vous avez enseigné dans diverses universités du monde entier mais à votre retour à Zagreb vous vous êtes retrouvée au chômage. Vos thèses scientifiques vous créent-elles des difficultés dans votre propre pays ?

S. K. : Il est possible de vivre avec des menaces et c’est facile de remplacer un pare-brise fracassé. Je ne m’attendais pas à trouver un poste à Zagreb. J’ai été largement soutenue dans les médias par des intellectuels brillants et des sociolinguistes renommés du monde entier ont parlé de mes thèses dans des revues internationales. Mon quotidien est bien rempli, j’ai beaucoup de textes à écrire. Depuis que j’ai écrit mon dernier livre et que je suis rentrée dans ma ville natale je vais très bien.


 

 

Propos recueillis par Marjana Stevanović

Traduit par Jovana Papović

 

Source : balkans.courriers.info, le 2 novembre 2013

Article paru à l'origine sur danas.rs, le 22 octobre 2013

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

Repost 0
Commenter cet article