Sanja Modrić

Publié le 20 Avril 2011

Sanja Modrić

 


 

http://lupiga.com/vijesti/slike/20101206182930sanja_modric1.jpgSanja Modrić est l'une des grandes plumes du journalisme politique croate, chroniqueuse au quotidien Novi List, après avoir travaillé pour le quotidien Jutarnji List et l'hebdomadaire disparu Feral Tribune, connu pour son opposition au régime de Franjo Tuđman dans les années 90.

 

 



Articles :

 

I. Comment Franjo Tuđman a organisé le nettoyage ethnique de la Krajina

La télévision croate a créé le scandale en diffusant des enregistrements d’une séance du Conseil de la défense, tenue juste avant l’opération « Tempête », à l’été 1995. Le Président croate Franjo Tuđman organise directement l’expulsion de toutes les populations serbes de Krajina. Et rit en parlant de ce sujet. Le rire de Tuđman glace le dos des Croates qui ont voulu croire que le départ des Serbes n’avait pas été organisé.



Nous avons enfin entendu dans le journal de la Télévision croate (HTV) un enregistrement sonore exclusif de la séance du Conseil militaire et politique qui s’est tenue sous la présidence de Franjo Tuđman à Brijuni, le 31 juillet 1995, c’est-à-dire quatre jours avant l’opération Oluja (« Tempête »). Beaucoup de gens, y compris les avocats des généraux croates inculpés par le Tribunal de la Haye, commentent la diffusion de cet enregistrement en prétendant qu’il ne s’agit absolument pas d’une chose sensationnelle ni exclusive. Selon eux, la Télévision croate n’aurait rien découvert de nouveau, et le fait que cet enregistrement ait été diffusé par cette chaîne de télévision ne présenterait donc aucun intérêt particulier.

Évidemment, ceci n’est absolument pas vrai.

On essaie de réduire le choc de ces révélations en prétendant que le contenu de la transcription de la séance de Brijuni était déjà connu auparavant, non seulement par les avocats chargés de la défense des généraux inculpés, qui disposent également d’autres enregistrements sonores, mais aussi par l’opinion publique en général. Ceci est effectivement vrai.

Ce qui est également connu, c’est que l’accusation du Tribunal de La Haye considère précisément ce document-là comme l’une des preuves-clé pour appuyer sa thèse, selon laquelle les généraux Gotovina, Čermak et Markač doivent être condamnés pour crime de guerre étant donné qu’ ils ont réalisé le projet de Tuđman qui était le nettoyage ethnique de la population autochtone serbe de la Krajina, parallèlement à la libération des zones occupées de Croatie. Il est également bien connu que le Tribunal pénal international de La Haye ne met absolument pas en question le droit qu’avait la Croatie, alors dirigée Franjo Tuđman, à la réintégration sous ls souveraineté étatique de toutes les parties de son territoire. Ceci étant, il a souvent été entendu que, dans ce type d’opération, un certain nombre de victimes serait inévitable, qu’il y aurait également forcément quelques destructions « contrôlées ». Cela n’aurait pas été perçu comme un problème si, dans le même temps, presque tous les Serbes de Krajina n’avaient pas quitté la région en longues colonnes de réfugiés et si, dans le cadre de l’action Oluja, presque tous les biens que ces gens avaient laissés derrière eux n’avaient pas été brulés et pillés.

Tous ces faits connus figurent aussi dans le fameux acte d’accusation commun contre les trois généraux croates, fondé sur l’hypothèse d’une entreprise criminelle planifiée d’avance par le pouvoir croate de l’époque, qui a eu comme résultat plus de 100 000 Serbes chassés et plus de 20 000 foyers détruits. On peut ajouter encore une dernière chose bien connue, c’est que les chiffres dont parle le Tribunal de La Haye sont nettement moins importants que les informations données par certaines autres sources internationales.

Il y a encore bien d’autres éléments connus. L’une des informations les plus importantes tient aussi au fait que la transcription de Brijuni a été sans cesse mise en question, et souvent qualifiée de « falsification ». Ceux qui ont particulièrement insisté sur cette thèse sont les avocats des généraux inculpés qui, aujourd’hui encore, après la diffusion de l’enregistrement, continueraient à préparer une réfutation qu’ils entendent dévoiler pendant le procès, à l’aide des experts. Or, le Tribunal d’arrondissement de Zagreb a confirmé il y a deux ans l’authenticité du procès-verbal de Brijuni, ce qui sera sans aucun doute un point important que le Tribunal de La Haye ne manquera pas d’utiliser.

Et voilà, bien que nous venions d’énumérer beaucoup de choses déjà connues à propos de cette réunion organisée juste avant l’opération militaire Oluja, nous continuons à penser qu’en retrouvant et en diffusant le document de Brijuni, la Télévision croate a, sans doute aucun, entrepris une démarche très importante pour l’opinion publique croate.

Le rire de Tuđman

Tout d’abord, une fois qu’on entend de ses propres oreilles les discussions enregistrées lors de la réunion stratégique de Brijuni, on ne peut prétendre qu’il s’agit là d’un montage que si on est une personne souffrant d’un excès d’imagination ou d’un excès d’idéologie. Deuxièmement, les citoyens croates n’ont jusqu’à maintenant jamais su, ni pu savoir, que le président Tuđman riait et ricanait d’un rire moqueur au moment même où il donnait des instructions pour ouvrir à la population serbe de la Krajina autoproclamée tous les chemins pour son départ de Croatie, tout en les invitant officiellement, sous les yeux du monde, à rester en Croatie en leur disant qu’il n’y avait pour eux aucun danger, car leurs « droits civiques seraient respectés ».

De ce rire traître de Tuđman, de ce soi-disant « menu détail psychologique », que nous avons entendu résonner dans l’émission d’information la plus populaire en Croatie, on doit conclure que Tuđman était rempli d’enthousiasme à l’idée d’être parvenu, en plus de la libération de la Croatie, à « résoudre » d’un même coup la soi-disant question serbe. Cette obsession de Tuđman, nous avons d’ailleurs eu l’occasion de la constater dans certaines autres retranscriptions des paroles présidentielles qui, elles aussi, seront entendues au procès de la Haye. Dans ces transcriptions, Tuđman a ouvertement lancé qu’il ne fallait conserver que « quelques pourcents » de Serbes en Croatie. Les autres seraient de trop.

Pour la grande majorité de l’opinion publique croate, qui croyait que pendant l’action Oluja le défunt Président croate avait sincèrement invité les Serbes à rester dans leurs foyers, le passage de l’enregistrement de Brijuni où Franjo corrige son fils Miroslav Tuđman, qui lui demande s’ils allaient publier à la radio l’information sur le chemin par lequel les Serbes pourraient quitter la Croatie, est tout aussi dégrisant.

À cette question naïve, Tuđman, plein d’amour paternel, répond que l’information sur les chemins d’exil doit être évoquée d’une façon détournée. Il faut plutôt mentionner, expliquait Franjo Tuđman, « qu’il a été constaté que les civils se retiraient par tel ou tel chemin », afin de ne pas donner l’impression que le gouvernement stimulait leur départ. Tuđman lance également les propos suivants : « Il est important que ces civils partent, car cela incitera également l’armée à partir, ce qui aura un effet psychologique sur les uns et les autres ». Personne n’a besoin qu’on lui explique ce que cela veut dire, car il est évident que Tuđman souhaitait se débarrasser non seulement de l’armée, mais aussi de la population civile de nationalité serbe toute entière.

Pour les citoyens croates, dont une bonne partie luttait bravement pour la libération de leur pays en croyant dans les intentions très pures du gouvernement, l’enregistrement de la séance de Brijuni est très dramatique.

Elle révèle le mensonge et le cynisme déplacé du commandant en chef et oblige les gens honnêtes à faire face à leurs propres égarements. Ceci est cependant une bonne chose, car cela nous aidera tous à faire de l’ordre dans nos souvenirs trop idéalisés.



Traduit par Ursula Burger Oesch

Source : balkans.courriers.info/
Article original paru dans le Jutarnji list du 26 avril 2007.  


 

II. Le sort du Général Gotovina freine toujours la marche de la Croatie vers l’Europe

Les pressions sur le gouvernement croate d’Ivo Sanader pour livrer Ante Gotovina, le fugitif croate le plus recherché par le TPI, se renforcent avant le 23 novembre, date butoir fixée par la procureure en chef du tribunal de La Haye, Carla Del Ponte. Le dossier Gotovina pourrait retarder les discussions sur l’intégration européenne de la Croatie.


Savoir où se trouve Ante Gotovina est le sujet fiévreusement débattu par la Procureure en chef et les autorités croates, depuis que le tribunal international l’a accusé en 2001 de crimes de guerre contre les Serbes de Croatie.

Ante Gotovina a été accusé pour son rôle dans l’offensive croate, appelée Opération Tempête, qui s’est terminée par la reprise de la Krajina, alors aux mains des Serbes, en 1995.

Le général, responsable de l’attaque, est accusé de crimes contre l’humanité et de violations des lois et coutumes de guerre. On dit qu’il est responsable de l’assassinat illégal d’au moins 150 Serbes de Krajina, de la disparition de plusieurs autres centaines, de nombreuses rapines, de la destruction de maisons ainsi que de la déportation illégale d’environ 200 000 membres de la minorité serbe. Il est en fuite depuis que l’accusation contre lui a été formulée.



Menace sur les discussions européennes

Ce cas jette une ombre de plus en plus embarrassante sur les discussions tant attendues sur l’entrée de la Croatie dans l’Union européenne, qui doivent démarrer au printemps prochain.

Le gouvernement affirme avec insistance que le général n’est pas en Croatie. C’est ce que pensent beaucoup d’analystes locaux. Mais si ce n’était pas le cas, les responsables officiels auraient un sérieux problème.

Ivo Sanader est très attaché à l’intégration européenne, et il perçoit bien que cela dépend du transfert d’Ante Gotovina au tribunal. Il n’en est pas moins conscient que cela pourrait lui coûter cher, en termes politiques, car beaucoup de membres de son propre parti, le HDZ, seraient furieux si le général Gotovina était arrêté et transféré vers La Haye.

Le 11 octobre, devant les ministres de l’UE réunis au Luxembourg, Carla Del Ponte a sonné l’alarme en déclarant que l’arrestation d’Ante Gotovina se faisait beaucoup attendre. Elle a déclaré que la pression monterait pour que « la Croatie livre ou dise où se trouve Ante Gotovina, avant le 23 novembre », date à laquelle elle remettra un rapport final sur ce cas au Conseil de Sécurité de l’ONU.

Ce rapport de novembre sera de la plus grande importance sur les négociations d’adhésion de la Croatie à l’UE, prévue en février ou mars 2005, comme l’a annoncé le Commissaire européen pour l’élargissement, Olli Rehn.

« J’ai été très déçue de nos discussions de ce printemps, j’espérais l’arrestation d’Ante Gotovina cet été », expliquait Carla Del Ponte le 11 octobre. « Le principe selon lequel les gens en fuite continuent de se déplacer en toute liberté doit cesser d’exister », ajoutait-elle, en faisant référence à des rapports selon lesquels on aurait remarqué la présence d’Ante Gotovina en août dans la ville côtière croate de Brela. Quelques jours plus tard, une enquête révélait qu’il ne s’agissait pas en fait de lui.



Regain d’activité des autorités croates

Le dernier avertissement de La Haye , associé à une déclaration du Conseil des Ministres de l’UE, selon laquelle les négociations avec la Croatie pourraient être suspendues à n’importe quel moment si les critères européens de démocratie, de liberté de droits de l’homme n’étaient pas respectés, ont entraîné un regain d’activité des autorités croates, dont des perquisitions dans les maisons des amis d’Ante Gotovina.

Les médias croates ont aussi rendu publiques deux transcriptions confidentielles importantes, datant de 1995, qui constituent la base de l’accusation initiale d’Ante Gotovina.

Ces transcriptions révèleraient les projets de l’ancien Président Franjo Tudjman et des généraux d’ouvrir des « corridors d’évacuation » aux Serbes de Krajina en 1995, quand les forces du gouvernement ont repris la région, dans le cadre de l’Opération Tempête. En d’autres termes, elles semblent suggérer que Franjo Tudjman avait l’intention de nettoyer la région de sa population serbe. Les avocats d’Ante Gotovina affirment d’ailleurs que ces transcriptions sont des faux, alors que le bureau du Président Stipe Mesić prétend le contraire.



Carla del Ponte veut du concret

« Les vacances sont derrière nous et nous voulons maintenant du concret sur le cas Ante Gotovina. La Procureure en chef pense que les mises au point et les raids du ministère de l’Intérieur en Croatie et des services secrets n’ont eu lieu que pour l’impressionner. Cela ne la trompe pas », affirme-t-on à La Haye. « À la mi-2005 de nouvelles accusations sont encore possibles. La période à venir est capitale pour Carla Del Ponte et pour la Croatie ».

À Zagreb, le ministre croate des Affaires étrangères, Miomir Žužul, s’est plaint récemment dans une discussion au club de l’OTAN à Bruxelles que la Croatie était devenue « l’otage d’une situation qu’elle ne peut pas résoudre », faisant ainsi référence à ce que croit le gouvernement : Ante Gotovina n’est pas en Croatie.

Miomir Žužul a ajouté que si la coopération avec le tribunal était difficile pour tous les gouvernements de la région, la Croatie avait déjà montré son sérieux en soumettant au TPI des documents qu’il avait demandé.

La ministre de la justice, Vesna Škare-Ožbolt, a elle aussi confirmé s’attendre à des difficultés avec l’UE. Elle a déclaré dans une interview à la radio croate « s’attendre à ce que les pressions s’intensifient en provenance de La Haye, à la fois sur le rapport du Conseil de Sécurité et sur l’annonce de la date du début des négociations avec l’UE en décembre ».

Ivica Račan, l’ancien Premier ministre social-démocrate croate, confiait au journal Nacional le 19 octobre : « Carla Del Ponte est une personne énergique, très concentrée sur ses fonctions...Elle sait très bien ce qu’elle veut et n’oublie pas ce qu’on lui a promis. Le problème c’est que Ivo Sanader n’obéit à l’UE que parce que c’est un ordre, pas nécessairement parce qu’il en a discuté avec son parti ».

Dans l’opinion publique, le soutien à l’UE est en baisse, selon les derniers sondages, et la stratégie pro européenne du gouvernement pèse très lourd sur le cabinet d’Ivo Sanader.

On estime que c’est pour rassurer Bruxelles sur sa bonne volonté qu’Ivo Sanader a désigné Jadranka Kosor comme candidate du HDZ à l’élection présidentielle du 21 décembre prochain, parce qu’elle est favorable à l’Occident. Dans l’hebdomadaire Nacional du 19 octobre, un responsable anonyme du HDZ va jusqu’à dire : « Jadranka Kosor n’a pas un grand soutien dans le parti. Mais, à l’étranger on l’aime bien ».



Traduit par Pierre Dérens

Source : balkans.courriers.info, le 31 octobre 2004
Article original paru le 30 octobre 2004 sur l'Institute for War & Peace Reporting

 

 

 

III. Les Croates face à leur Histoire
 
La condamnation de l'ex-général Gotovina pour crimes de guerre, le 15 avril, a été très mal accueillie par un peuple qui le considère comme un héros des guerres d'ex-Yougoslavie. Mais ce verdict est aussi l'occasion de penser à ce qui s'est passé, estime une éditorialiste.



La mauvaise nouvelle parvenue du Tribunal de La Haye (TPIY) a pris le gouvernement croate au dépourvu, enfermé entre ses murs, protégé par les forces de police et apparemment abasourdi par le verdict. Les généraux Ante Gotovina et Mladec Markac ont été condamnés, respectivement à 25 et 18 ans de prison, pour des crimes commis lors de l’opération Oluja (Tempête) de 1995. Celle-ci avait permis aux forces croates de reprendre le contrôle de la Krajina (sud du pays) ; 324 Serbes y avaient trouvé la mort et 90 000 autres avaient été contraints à l’exode, selon le TPIY.

D’un point de vue juridique et politique, ce verdict va susciter des interprétations aussi différentes que contradictoires, mais son épilogue sera connu après l’appel que la défense des généraux a décidé d’interjeter. D’ici là, trois choses doivent être rappelées à l’opinion publique croate, chauffée à blanc par une condamnation qu’elle estime injuste et humiliante.



La Haye légitime la guerre contre l'occupation serbe

Primo, par aucune qualification le TPIY n’a remis en question la légitimité de la guerre contre l’occupation serbe et de l’opération Tempête, qui a permis la libération d’un tiers du territoire croate. Le Tribunal a ainsi privé d’arguments ceux qui soutenaient que La Haye était le théâtre d’un complot anticroate, qui contestait au peuple le droit légitime de se défendre.

Secundo, le TPIY n’a aucunement remis en cause la création de l’Etat indépendant croate, au début des années 1990, qui coïncidait avec l’agression armée des forces de Slobodan Milosevic et la rebellion d’une partie de la population serbe. En aucune manière, le Tribunal n’a même implicitement suggéré que l’Etat croate a été fondé sur le crime.



Condamnés pour avoir fermé les yeux

Tertio, les généraux n’ont pas été jugés coupables parce qu’ils avaient mené, en tant que commandants en chef, cette opération ; ils ont été condamnés pour avoir fermé les yeux face aux crimes commis contre des citoyens serbes ; ils ont été condamnés pour ne pas avoir empêché ces crimes et pour ne pas avoir éloigné de leurs rangs ceux qui étaient tentés de brûler les maisons, de tuer des vieillards et de piller leurs biens. S’ils avaient accepté cette partie indispensable de la responsabilité de tout commandant de guerre, ils n’auraient pas été condamnés – ni même jugés d’ailleurs.

Ces précisions sont très importantes en raison du principe de l’équité, mais également par respect pour l’Histoire nationale. Elles sont importantes également pour mettre fin à la manipulation, selon laquelle toute condamnation d’un Croate pour crime de guerre est automatiquement considérée comme un acte anticroate.



Source : presseurope.eu, le 20 avril 2011.
Article original paru le 16 avril sur le site novilist.hr

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Journalistes, chroniqueurs et photographes

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