Praxis

Publié le 8 Mars 2010

1. Praxis

 


La revue Praxis, qui s'est transformée en Praxis International à la fin des années 1960, a regroupé la fine fleur de l'intelligentsia marxiste yougoslave, "non officielle". Elle fut célèbre pour ses approches se revendiquant principalement d'une philosophie marxiste développée en critique du "socialisme réellement existant". Elle a eu une audience croissante parmi les jeunes étudiants yougoslaves qui se retrouvaient avec la "nouvelle gauche" internationale anti-stalinienne chaque année en été dans les conférences de Korčula, une belle île de l'Adriatique. Et cet impact, devenant politique en 1968, finira par lui valoir d'être bannie au début des années 1970.

Deux périodes principales ont marqué l'évolution des philosophes marxistes et des débats de Praxis jusqu'à leur interdiction. Elles recoupent les transformations du régime titiste lui-même. Après le schisme Tito/Staline et jusqu'en 1964, en effet, les jeunes philosophes marxistes purent déjà acquérir une certaine distance critique avec les manuels officiels hérités de l'URSS stalinisée : jusqu'en 1947, seul le "Diamat" - matérialisme dialectique tel qu'il est enseigné à Moscou - avait cours. Les interprétations de Milovan Djilas sur la bureaucratisation du parti/Etat (même si leur auteur fut bientôt réprimé) et la défense d'un socialisme autogestionnaire par Edvard Kardelj élargirent les horizons. Le régime lui-même s'appuyait sur le Marx de la Commune de Paris et de "l'association directe des producteurs" contre l'étatisme stalinien ; il se revendiquait d'un projet où "l'émancipation des travailleurs" devait être "l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes". C'est donc assez naturellement autour des questions de l'émancipation que se penchèrent aussi les jeunes philosophes qui s'étaient résolument engagés dans le mouvement des partisans. Mais dans un premier temps, il s'agissait surtout d'un retour aux textes classiques contre leur déformation dogmatique. Il s'agissait aussi d'une découverte des recherches, créations et auteurs occidentaux rejetés comme "bourgeois" par ce dogmatisme stalinien. Les arts et la littérature s'émancipaient des critères idéologiques. Mais aussi les disciplines relevant des sciences sociales et humaines, telles que la sociologie, la psychologie, la philosophie : de la psychanalyse à l'existencialisme, de la philosophie du langage à l'éthique, tous les domaines s'ouvraient à l'étude et à la réflexion. Une vie collective intellectuelle s'organisa, notamment parmi les philosophes, avec de nombreuses conférences au cours des années 1950. En 1962, un tournant s'amorça lors de la réunion annuelle de l'Association yougoslave de philosophie et dans l'ouvrage collectif  "Humanisme et socialisme" qui réunissait des textes de philosophes de Zagreb et Belgrade comme Rudi Supek, Gajo Petrović, Predrag Vranicki ou Mihailo Marković - qui allaient être les animateurs de Praxis : la critique portait désormais de plus en plus sur l'expérience vécue, y compris dans le "socialisme autogestionnaire yougoslave". Le tournant décentralisateur du régime à cette époque allait ouvrir une période de plus grande liberté d'expression - et de tensions croissantes.

 

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Le premier numéro de Praxis parut en 1964. Et jusqu'en 1968, de multiples conférences philosophiques furent organisées par la revue autour de thèmes allant des concepts de liberté et de démocratie à la critique des professionnels de la politique et à la bureaucratie, en passant par les limites des formes d'autogestion existantes. La critique de l'économie de marché et des effets en Yougoslavie des réformes alors introduites devint centrale : elles analysaient une double source d'oppression et d'exploitation : le marché et l'étatisme bureaucratique. Si Milovan Djilas avait rompu avec le projet socialiste en critiquant "la nouvelle classe" issue du parti/Etat, des auteurs comme Svetozar Stojanović tiraient au contraire de cette critique une inspiration pour un socialisme démocratique autogestionnaire. Dans la recherche des liens entre théorie et pratique révolutionnaire, entre les finalités du projet émancipateur et les moyens de le réaliser, les philosophes débouchaient nécessairement sur le terrain de la politique. Au cours de ces années, l'école d'été de Korčula prit de plus en plus d'importance et d'intérêt pour les jeunes étudiants suivant les cours des enseignants de Praxis - désormais Praxis International : des marxistes de renom y participèrent (Marcuse, Habermas, Bloch, Kolakowski) voire des dirigeants de la IVème Internationale troskiste comme Ernest Mandel (Belgique), Livio Maïtan (Italie) ou Tariq Ali (RU). La session de 1966 dut être annulée en raison de premières attaques idéologiques intenses contre l'Ecole. Celle de 1968 porta sur "Marx et la révolution". Le mouvement de mai 1968 en France eut un impact considérable dans la jeunesse yougoslave. Les débats et conflits de la gauche française anti-stalinienne étaient connus et publiés. Mais surtout, en Yougoslavie même, des milliers de grèves se développaient contre les inégalités produites par les réformes marchandes. La double critique des philosophes de Praxis contre l'aliénation par le marché et l'aliénation par la bureaucratie s'exprima soudainement en slogans et projets politiques : en juin 1968 les universités de Belgrade et Zagreb, puis d'autres républiques (surtout dans les domaines des sciences humaines) étaient en grève et occupées par les étudiants. Ceux-ci, solidaires avec les grèves ouvrières, manifestaient contre les "privatisations frauduleuses" et les inégalités croissantes favorisées par la réforme de marché, contre la "bourgeoisie rouge" et les privilèges bureaucratiques. Ils défendaient un autre système d'autogestion, "de bas en haut" qui permettrait une "planification autogestionnaire et assurerait une représentation de l'autogestion dans une chambre spécifique du pouvoir fédéral". Ils manifestaient aussi contre l'intervention américaine au Vietnam, comme les étudiants français... Ils mirent en place, contre les organisations officielles de jeunesse, une nouvelle organisation étudiante, indépendante. Des groupes commençaient à débattre de l'idée de former un autre parti défendant les conceptions alternatives d'un socialisme autogestionnaire démocratique : c'était aller trop loin.

Pourtant Tito vanta les qualités et convictions socialistes des étudiants - mais il réprima "les leaders" et l'organisation indépendante fut dissoute. Les pressions pour licencier les enseignants coupables de mauvaise influence dans la jeunesse commencèrent. Mais le régime et la direction titistes n'étaient pas identiques à ceux des "pays frères" parfois ennemis. Les droits autogestionnaires des universités interdisaient des licenciements "d'en haut" qui seraient passés par dessus les organes de gestion et les assemblées générales des universités. Modifier les lois existantes aurait été fort impopulaire et peu opportun dans le contexte de l'époque. Car sur le plan interne, une jonction possible des grèves ouvrières et des intellectuels contestataires menaçait. En même temps l'agitation gagnait ailleurs sur d'autres terrains (au Kosovo). Mais 1968 fut aussi l'année du Printemps de Prague et de l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie au cours de l'été. L'intervention fut dénoncée par les communistes yougoslaves et albanais. Et le gain de statut alors accordé au Kosovo consolida une détente avec l'Albanie. La menace soviétique (réelle ou présumée) fut exploitée par la direction titiste pour tenter de retrouver une popularité intérieure : c'est à cette époque que fut introduite la "défense territoriale" qui allait doubler les structures de l'armée yougoslave. Il fallait, disait-on, resserrer les rangs et défendre le régime contre une possible agression extérieure. Le devoir d'insurrection fut proclamé et institutionnalisé contre un tel danger. Et l'on organisa des exercices de mobilisation militaire de toute la population, hommes et femmes - excepté les dirigeants "subversifs" des mouvements contestataires...

Cette mise à l'écart fut différenciée. Car le "printemps croate" de 1971 allait prendre le relais en mobilisant d'autres secteurs de l'intelligentsia. Le mouvement était en effet, contrairement à celui de 1968, plutôt nationaliste et favorable aux rapports marchands et à la décentralisation de la fédération. Si tous ces mouvements convergeaient sur les exigences de libertés, ils s'opposaient au plan socio-économique. Les intellectuels croates de Praxis (sauf Mladen Čaldarović) s'opposèrent aux revendications économiques et au nationalisme du "printemps croate". Ils apportaient ce faisant (qu'ils le veuillent ou pas) des arguments au régime dans sa répression des animateurs du Printemps croate. Ils furent épargnés par cette répression. Les dirigeants libéraux de l'appareil communiste de plusieurs républiques, notamment en Serbie subirent une purge, comme en Croatie. Huit enseignants de la gauche marxiste de Praxis, furent soumis pendant plusieurs années à des tentatives de mise à l'écart que bloquèrent les organes d'autogestion de leurs facultés. Un changement de la loi permit, finalement, en 1975 de les interdire d'enseignement. Les étudiants les plus radicaux qui furent eux-mêmes emprisonnés quelques mois, eurent le sentiment d'avoir été lâchés en cours de route.

Dans le nouveau tournant du régime au début des années 1970, la répression touchait donc toutes les dissidences, nationalistes et anti-nationalistes, marxiste et trotskiste ou anti-communiste. Les années 1968-72 marquèrent plusieurs ruptures, fondamentales pour la suite : une perte d'influence considérable de la LCY dans l'intelligentsia marxiste et surtout dans la jeunesse, préparant des retournements idéologiques importants ; des trajectoires différenciées au plan politique entre la gauche des diverses républiques, alors que le mouvement de 1968 était inter-national (dans tous les sens du mot).

Mais le titisme n'était pas encore au bout de ses tentatives de réformes : la constitution de 1974 et la Loi sur le Travail associé élaborée par Edvard Kardelj reprit largement (en les dénaturant par la répression) les revendications et propositions de la gauche influencée par Praxis - mais aussi celles du Printemps croate. Le nouveau tournant institutionnel s'appuya sur les travailleurs en élargissant leurs droits d'autogestionnaires, tout en confédéralisant le système comme les manifestations croates l'avaient demandé.

Les intellectuels de Praxis réagirent de façon différente à la montée des nationalismes dans les années de crise : ceux de Croatie, notamment autour de Rudi Supek et Predrag Vranicki y résistèrent davantage que ceux de Serbie. Là, l'hostilité envers les Albanais du Kosovo (datant d'ailleurs des conflits violents que les partisans serbes eurent avec cette population) favorisa le virage nationaliste de plusieurs intellectuels serbes de Praxis. Certains, comme Mihailo Marković qui se reconnut de plus en plus dans les thèmes développés par le Mémorandum de l'académie des Sciences serbes rejoignirent Slobodan Milošević. D'autres choisirent des partis de l'opposition nationaliste. Mais certains, notamment en Croatie, cherchèrent à propulser des "initiatives démocratiques yougoslaves", formant une association sur ces bases (l'Uidi) : ils ont, notamment, tenté en vain avec l'économiste croate Branko Horvat, de faire de la question du Kosovo un débat yougoslave ; ils ont aussi parfois soutenu le parti réformiste lancé par Ante Marković (chef croate libéral du dernier gouvernement yougoslave) qui fut un des rares à se présenter dans toutes les républiques. Certains se sont retrouvés dans l'Alliance civique en Serbie, comme le sociologue Nejboša Popov, critiquant radicalement le nationalisme serbe. D'autres, comme Milan Nikokic, ancien "soixantuitard" ont plutôt rejoint de petits partis sociaux démocrates. La philosophe Zaga Golubovic choisit quant à elle de défendre ses convictions hors des partis politiques, dans des mouvements de défense des droits humains, sociaux et syndicaux. Elle rejoint à sa façon sur ce plan l'écrivain croate Predrag Matvejević qui "persiste à regretter de "voir disparaître" - dans l'horizon de ce "Monde des "ex" - l'idée d'émancipation de l'homme ou de justice sociale".

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2. Dans les archives de l'histoire – La Yougoslavie, les humanistes et Praxis 1973-1992

 

 

Voici la traduction d'un rapport publié par Radio Free Europe en date du 3 juillet 1973. Le texte concerne les attaques du PC contre les membres du groupe Praxis.

 

Les membres de Praxis accusés d'être «anti-socialistes» (1973)


Résumé: La revue philosophique bimensuelle Praxis, de Zagreb, a été récemment attaquée par un dirigeant du Parti croate pour les activités de ses contributeurs, considérées «anti-socialistes» et «anti-révolutionnaires». Ces accusations très sérieuses contre Praxis conduisent à penser que les contributeurs du périodique se dirigent vers des temps difficiles.

Après une intensification de la campagne anti-Praxis durant mai et juin de cette année (1973), les contributeurs et supporters du bimensuel philosophique Praxis de Zagreb sont désormais accusés d'être «anti-socialistes» et «antirévolutionnaires» par Josip Vrhovec, le Secrétaire du Comité exécutif du Comité central croate.

Dans un entretien au journal de Skopje Nova Makedonija en date du 1er juillet, Vrhovec a attaqué le groupe de Praxis comme contraire aux buts propagés par le Parti. Il a ajouté que le groupe Praxis, même s'il a aidé le parti dans la bataille contre le nationalisme, «voulait détruire avec le nationalisme notre propre base». Il poursuit: «Les philosophes rassemblés autour du périodique Praxis pensent qu'ils sont plus à gauche que tout le monde, parce qu'ils soumettent tout à une critique totale. Nous, en tant que mouvement communiste, nous pensons que nous sommes le groupe le plus à gauche, parce que nous offrons un programme réaliste de changement de la société, qui mène à la réalisation de ce que Tito a tellement bien décrit lors de l'Assemblée Générale de la Fédération (le 23 avril 1973) comme très proche de l'idée de Marx de la création d'une association de peuples libres. Y a-t-il quoi que ce soit de plus à gauche que ceci? Non, rien. Et ceci est la base de notre parti et de notre programme social; tout le reste ce n'est, pour le dire doucement, que des mots.» (1)

Vrhovec a ajouté que les idées de Praxis ont été analysées dans une perspective marxiste et que «très vite on peut voir que tout n'est que phraséologie». Il est intéressant de noter ce qui suit: alors que Borba reproduit l'ensemble du paragraphe de l'interview de Vrhovec dans Nova Makedonija, le Vjesnik de Zagreb l'omet complètement.

Pourquoi? Les leaders du parti à Zagreb ont-ils peur de publier une accusation aussi forte contre Praxis, dans leur propre presse? Ou bien y a-t-il, peut-être, des personnes qui sont contre une telle accusation aussi totale? On peut difficilement croire que la rédaction de Vjesnik supprimerait une interview du Secrétaire du Comité exécutif de Zagreb, particulièrement si l'on tient compte du fait que ce n'est que récemment qu'un éditeur de Belgrade (Mirko Stamenkovic de Vecernje Novosti) a été expulsé du PC parce qu'il n'avait pas reproduit une phrase d'un discours de Tito.

On ne peut répondre à ces questions comme il convient, bien que l'on sache que, au sein du parti croate, au sein du leadership coexistent au moins deux groupes de gens. Le premier groupe, qui inclut Vrhovec, croit en un règlement total des comptes avec les membres de Praxis. L'autre groupe comporte des leaders comme le prof. Stipe Suvar, qui plaide pour moins d'attaques directes et totales contre le groupe Praxis dans son entier. Par exemple, lors d'une conférence du Parti le 29 mai dernier à Zagreb, le prof. Suvar, qui préside la Commission idéologique du CC croate, a attaqué uniquement «les contributeurs individuels de Praxis» pour avoir écrit «des articles sous forme de pamphlets politiques» alors que Vrhovec, qui a pris la parole lui aussi, n'attaque pas les individus de Praxis mais plutôt le groupe dans son ensemble «qui s'appelle lui-même philosophique, Praxien». (2) Il ne fait aucun doute que le prof. Suvar et Vrhovec divergent sur l'attitude à adopter face aux activités de Praxis. Avec le soutien de Belgrade (l'hebdomadaire du parti central Komunist a attaqué Praxis à deux reprises récemment: le 9 mai et le 4 juin), il est certain que c'est Vrhovec qui emportera la victoire, aussi bien sur Praxis que dans sa longue course contre le prof. Suvar.

Slobodan Stankovic

(1)Nova Makedonija (Skoplje), Vjesnik (Zagreb) et Borba (Belgrade), tous dans leurs éditons du 1er juillet.
(2)Vjesnik, 1er juin 1973.

Les membres de Praxis accusés d'être "Anti-socialistes", par Slobodan Stankovic, 3 juillet 1973, Radio Free Europe (référencé 80-4-380).

 

Source : http://serbie-droitshumains.blogspot.com/2011/05/dans-les-archives-de-lhistoire-la.html

(traduit de l'anglais par Dragan Grčić) 

 

 

 

 

3. Il y a 50 ans naissait Praxis, la revue hérétique du socialisme yougoslave 

 

« La critique sans pitié de l’ordre existant des choses, la vision humaniste d’un monde vraiment humain et la force fervente de l’agir révolutionnaire » : c’est avec ces ambitieux objectifs qu’a commencé à Zagreb, voici 50 ans, l’aventure yougoslave de la revue philosophique marxiste Praxis... Retour sur l’expérience d’une « pensée différente » qui a marqué le monde.


 

L’aventure n’a duré que dix ans, de 1964 à 1974, mais fut extrêmement riche : sur son parcours, la revue a croisé le mouvement de 1968, le mouvement nationaliste croate de 1971, l’autogestion ouvrière et la méfiance hostile de l’establishment officiel et de la Ligue des communistes yougoslaves (LCY).

L’histoire de Praxis s’inscrit dans une double filiation, théorique et politique. Sur le plan théorique, la revue plonge ses racines dans les oeuvres de jeunesse de Karl Marx, en particulier les manuscrits économico-philosophiques de 1844, et dans les nombreuses recherches du « marxisme critique et humaniste » de Lukacs, Korsch, Bloch, Marcuse et de l’école de Francfort. La seconde racine renvoie à la rupture de 1948 entre Staline et Tito, qui dégagea le champ pour une critique résolue du vision dogmatique du marxisme stalinien.

Si les adversaires attendus de la revue devaient être les marxistes dogmatiques, des frictions éclatèrent immédiatement avec des représentants officiels du parti, frictions qui aboutirent à la suspension, en 1966, de l’Ecole d’été de Korčula - ce rassemblement annuel dans l’île adriatique attira, de 1964 à 1974, des philosophes et des intellectuels venus des quatre coins du monde, à la seule exception de l’URSS, bien sûr, pour réfléchir à un humanisme socialiste.

Puis vint le mouvement de 68 - qui fut en vérité plutôt faible en Yougoslavie - et les « praxistes » approfondirent d’un point de vue théorique le concept de révolution (le thème, cette année-là, de l’École de Korčula, fut justement « Marx et la révolution »), mais ils apportèrent aussi un soutien total aux mouvements étudiants, même si cela renforça les désaccords avec les orthodoxes de la LCY.

L’opposition fut encore plus marquée quand, en 1971, éclata le « Printemps croate », avec toute sa virulence nationaliste, à l’initiative de la Ligue des communistes croates, dirigée par Savka Dabčević-Kučar. Pour la première fois, Praxis fut confrontée au défi du nationalisme, que la revue perçut comme le prolongement du vieil autoritarisme bureaucratique.

Les « praxistes » interrogèrent également le discours officiel sur l’autogestion et ses contradictions, qui atomisaient la classe ouvrière, en la soumettant aux bureaucrates de l’État et aux technocrates des agences offcielles. Répéter « les usines aux ouvriers » ne suffisait pas à réaliser la revendication de « tout le pouvoir à la classe ouvrière », qui restait un objectif à atteindre, faute de parvenir à concrétiser l’idée marxiste d’une « association directe des producteurs », que l’on pouvait identifier, un siècle plus tôt, dans l’expérience de la Commune de Paris. De fait, la dérive libéral-démocratique et « proudhonienne » de l’autogestion était déjà en train de donner naissance, dans les années 1970, à une consistante classe moyenne, une classe bourgeoise qui, naturellement, avait des horizons étroitement nationaux, voire nationalistes - et donc séparatistes comme allaient tragiquement le montrer, dans les années 1990, Milošević et Tuđman.

L’expérience de Praxis était désormais devenue encombrante pour le pouvoir. Les attaques se multipliaient, principalement en Serbie). On accusait Praxis de défendre des positions « anarcho-libérales », tandis que les financements publics furent totalement coupés en 1974. Même les typographes refusèrent d’imprimer la revue, montrant ainsi quelles étaient les véritables limites de l’autogestion ouvrière. Au bout de dix années seulement, la « revue hérétique » était réduite au silence, tout comme prenaient fin les Écoles d’été de Korčula.

Aujourd’hui, avec un recul de cinquante ans, cette histoire mérite que l’on y revienne. Bien sûr, au vu de la manière dont les choses ont évolué dans les Balkans, on pourrait dire que ce fut plutôt l’existant et le réel qui ont soumis Praxis et son « marxisme créatif » à une critique efficace et sans pitié. Mais cela ne permet pas de penser que la philosophie de Praxis se réduirait à un ensemble de songes creux et d’utopies hors du monde. Sur bien des sujets, la revue assume plutôt le rôle, toujours difficile, d’une Cassandre que l’on n’a pas su écouter.

Moins de vingt ans après la fermeture de la revue, ce fut la Yougoslavie elle-même qui tira la rideau, avec tous les déchirements violents des années 1990. C’est durant cette même période que fut bannie avec ignominie l’idée même d’une « pensée différente » qui s’éloignerait du capitalisme et du dogme libéral. Pourtant, l’exigence d’une « critique sans pitié de l’ordre existant des choses » ne serait-elle pas aujourd’hui plus que jamais nécessaire ?


 

Par Vittorio Filippi

Traduit par Jad

 

Source : balkans.courriers.info, le 15 juillet 2014

Article paru à l'origine sur eastjournal.net

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Littérature, #revues et journaux

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