Nikola Visković

Publié le 14 Décembre 2009

Nikola Visković

 


Interviews



I. Les nationalistes ont détruit la justice

 

http://www.novossti.com/fotke/530/Viskovic.JPGLe crime organisé n'a rien de neuf, depuis 18 ans déjà il agit avec la bénédiction du pouvoir. Les mômes ont appris à piller et à tuer pendant la guerre, personne ne les a poursuivis pour cela et ils ont continué jusqu'à ce jour. L'alarme commence à sonner maintenant que se mettent à tomber des victimes parmi les rangs de l'establishment, déclare le professeur Nikola Viskovic pour le Slobodna Dalmacija.


En tant que professeur titulaire à la Faculté de droit, vous partez à la retraite avec 47 années de service, et probablement êtes-vous le professeur avec la plus longue carrière à l'Université de Split. Comment regardez-vous ce demi-siècle de professorat ?


Avec une multitude de bons souvenirs sur les élèves, qui avoisinent les 15.000 depuis que je suis arrivé à la faculté en 1961, en tant qu'assistant honoraire. Mais depuis une dizaine d'années déjà je ressentais une lassitude à donner cours et j'ai attendu la retraite comme un événement naturel.

 

Les étudiants vous considèrent-ils comme un examinateur sévère ?


Les étudiants les plus faibles me considèrent plutôt comme sévère, et les meilleurs plutôt comme étant juste. Ne sont pas faits pour les hautes études ceux qui ne parviennent pas à maîtriser pour chaque matière au moins un manuel faisant environ 300 pages.

 

Vous avez publié une quinzaine de livres avec un large éventail thématique. Quels sont vos livres que vous estimez le plus ?


Le livre L'Idée du droit (Pojam prava) affirme dans les sciences juridiques une compréhension intégrale du droit en tant que régimes de normes, de relations sociales spécifiques et de valeurs sociales que les normes réalisent dans les relations. Le Langage du droit (Jezik prava) et Argumentation et droit (Argumentacija i pravo) sont les premières études de linguistique juridique et de rhétorique chez nous. L'Animal et l'homme (Životinja i čovjek) ainsi que L'Arbre et l'homme (Stablo i čovjek) offrent une introduction à la biologie culturelle et à la protection juridique des animaux et des plantes.

 

En quoi êtes-vous mécontent par votre travail scientifique ?


Pour ne pas avoir suffisamment montré la vérité que le droit n'est pas seulement un moyen pour affirmer la liberté et l'égalité mais en même temps un moyen pour opprimer et discriminer. Il n'existe pas de crime d'Etat qui n'ait été commis au nom du droit. Il n'existe pas d'attributions juridiques ni de liberté derrière lesquelles ne se tiennent la dépossession et la non-liberté d'autrui dans les mêmes proportions. La police et les prisons regorgent de pauvres et d'impuissants tandis qu'elles négligent les puissants. Les crimes sont principalement le fait du simple citoyen alors que les crimes des puissants - politiques, militaires et financiers - ne sont pas illicites. En règle générale les méfaits des cols blancs ne sont pas des délits, à la différence des méfaits des démunis, et ainsi en va-t-il depuis le système esclavagiste jusqu'à ce jour. C'est là un tabou sur lequel il n'est même pas permis de réfléchir, mais je pense que les citoyens et les étudiants doivent le savoir.

 

Comment est-ce que cet aspect oppresseur et discriminant du droit - pour lequel vous affirmez qu'il n'est pas une imperfection mineure mais bien une partie de l'essence même du droit - s'est exprimé chez nous durant les années 1990 ?


Tel qu'il s'exprime partout ailleurs : il mène certains sur le progrès et il en discrimine d'autres. Prenons l'abus de biens sociaux, il n'est puni nulle part en Europe de l'Est, en allant de la Russie vers le sud : c'est une part normale du rôle discriminatoire du droit dans les pays non développés. La reconversion et la privatisation ont été menées partout en Europe de l'Est et dans les pays asiatiques en transition d'une même manière : partout on a assisté à une seconde acquisition première du capital sous la forme d'un pur pillage. Cela a été mené en vertu de la loi, mais c'est le rôle discriminatoire normal du droit. Les spéculations avec les banques, lorsque 200 ou 300 mille épargnants restent sans argent, sont le fonctionnement normal du droit. On punit celui qui vole une croûte de pain, mais pour celui qui ruine 100.000 épargnants il s'agit là d'un accident. La banque fait faillite mais le manager empoche ses bonus - et c'est le droit. Tout cela nous l'avons eu en Croatie, à ceci près que chez nous est venu s'ajouter un supplément : même ce qui était déclaré comme étant la liberté et l'égalité de tous n'a pas fonctionné pour toute la population.

 

En quoi a surtout consisté ce "supplément croate ?"


Là où il fallait protéger de manière égale tous les citoyens - par exemple dans le droit du travail, pénal et civil -  les normes n'ont tout simplement pas été appliquées, aussi a-t-on tué librement à Pakračka poljana, Sisak, Škabrnja, le couple Gašparević et la famille Zec, et tout cela est resté impuni jusqu'à ce jour. Au moment de licencier on n'a pas protégé tous les citoyens pareillement. Ce n'était pas la règle de droit. Par conséquent, outre le rôle discriminatoire habituel du droit, en Croatie a régné l'anormalité juridique de la non-application du droit. A cette époque nous avons eu des meurtres par centaines et 20.000 maisons incendiées, sans que personne ne soit sanctionné pour cela.

 

Comment expliquez-vous un tel rôle de la justice croate ?


Il ne s'agit pas seulement de ce que la justice n'a pas fonctionné comme il se doit, mais de ce que l'on a changé le personnel dans la justice, par voie d'une révolution nationaliste, afin de pouvoir désactiver le côté juste du droit. Les mauvais étudiants ont été nommés juges, et cela principalement dans les sections pénales et au Parquet. Quand l'Europe demande aujourd'hui que nous mettions de l'ordre dans la justice, je pense que huit personnes sur dix ne comprennent pas de quoi il s'agit : on ne demande pas seulement que les procédures juridiques soient accélérées et que l'on élimine la corruption dans la justice mais que l'on active cette part du droit qui protège toute personne de manière égale.

 

Est-ce que la Croatie a pour destin le crime organisé ?


Le crime organisé n'a rien de neuf, depuis 18 ans déjà il agit avec la bénédiction du pouvoir. Les mômes ont appris à piller et à tuer pendant la guerre, personne ne les a poursuivis pour cela et ils ont continué jusqu'à ce jour. L'alarme commence à sonner maintenant que se mettent à tomber des victimes parmi les rangs de l'establishment.

 

Dans plusieurs textes vous avez qualifié de guerres civiles les conflits militaires des années 90 en ex-Yougoslavie.


J'ai justifié cela par des arguments, j'ai montré pourquoi c'est scientifiquement une qualification importante pour expliquer la gravité des crimes de guerre ayant été commis, et j'ai montré qu'elle n'est pas incompatible avec la thèse de l'agression. En vain. Nos politologues redoutent les théories et ils s'occupent principalement de pronostiquer et d'analyser les résultats électoraux - comme si c'était la mission fondamentale de leur science.

 

Qu'est-ce que Obama va apporter à la planète ?


Obama est l'espoir d'un monde mal globalisé pour que l'on puisse discipliner le capitalisme sauvage qui apporte des richesses inouïes à une minorité et une extrême misère à la majorité, et qui de surcroît mène la planète dans une crise écologique.

 

Et pour finir, comment les choses vont-elles avec le projet Les Topos de l'érotisme (Toposi erotika), sur lequel vous travaillez depuis plusieurs années déjà et dont nous avons déjà discuté pour le Slobodna Dalmacija ?


Après six années de travail il est achevé dans les grandes lignes. Maintenant il faut le peaufiner sur le plan stylistique. Il ne sera guère facile de trouver un éditeur pour un texte qui atteint les dimensions du livre L'Arbre et l'homme (Stablo i čovjek). Mais je ne m'inquiète pas de la vitesse de parution. En fait, il faudrait encore un peu de temps pour des recherches supplémentaires et pour considérer des contenus historiques, théoriques, littéraires, plastiques et autres, en vue de cette matière qui est tout à fait inconnue chez nous. 

 

 

J'ai quitté l'antenne croate du Comité d'Helsinki des droits de l'homme (HHO) en raison du Feral


Dans votre activité en tant qu'intellectuel marxiste, membre de l'Action verte de Split et député parlementaire vous avez participé aux livres Essais politiques (Politički ogledi) et Années moroses (Sumorne godine). Mais pourquoi avez-vous récemment quitté le HHO ?


Pour plusieurs raisons que j'ai expliquées dans la lettre de démission, mais avant tout à cause du silence honteux du HHO à propos de l'extinction du Feral Tribune - un des événements culturels et politiques les plus fâcheux de l'année 2008.

 

Pourquoi est-ce que le silence généralisé sur la disparition du Feral continue jusqu'à ce jour ?


En raison de la malveillance des adversaires politiques du Feral ; de l'envie d'une partie de l'opinion envers le talent et le courage des gens du Feral et de la susceptibilité d'une partie de ceux qui pour divers motifs s'étaient heurtés aux rédacteurs du Feral. Tout simplement, le Feral avait accumulé contre lui trop d'animosité. En particulier pour la ville de Split, le Feral représentait la possibilité qu'éclose une avant-garde culturelle moderne en concurrence avec les trois options politiques de notre ville : cléricale, laïco-traditionnelle, et celle de petite bourgade reléguée.

 

Que pensez-vous de la réforme de l'université implantée par Bologne ?


[J'y vois] pour l'instant un formalisme trompeur qui impose de nouvelles obligations aux enseignants et aux étudiants, sans leur offrir les conditions nécessaires pour réaliser ces obligations. En outre, plutôt que de rationaliser les études de droit, on les prolonge avec une cinquième année qui n'est pas nécessaire.

 

Comment commentez-vous l'action Indeks ?


Le fait de sanctionner les éléments incompétents et corrupteurs à l'université doit être en premier lieu la tâche des universités elles-mêmes, puis seulement alors de la police et de la justice. Lorsque l'inverse se produit, cela en dit suffisamment long sur la situation des hautes études, où nous savons bien de toutes façons qui est incompétent sans pour autant avoir les mécanismes de l'établir.

 

Pourquoi n'êtes-vous plus actif depuis des années dans la vie politique des partis, alors que durant la première session parlementaire vous aviez été l'un des députés les plus actifs ?


L'expérience au Parlement a fini par me convaincre que les partis ont besoin de fonctionnaires dociles envers les hautes instances du parti, dont le caractère autoritaire est inversement proportionnel à leurs capacités, et non pas d'intellectuels. Aujourd'hui je ne pourrais être qu'un compagnon de voyage pour un véritable parti socialiste et écologique.

 

Source : H-alter, le 24 novembre 2008. 

 

 

 

 

II. "Si rien ne change un conflit au Kosovo sera inévitable"

 

Pas de paix durable dans les Balkans sans un renouveau politique. C'est ce qu'explique au Courrier l'intellectuel croate Nikola Visković.

 

En septembre dernier, les premières élections d'après-guerre n'ont pas - et de loin - consacré l'émergence d'une démocratie en Bosnie-Herzégovine. Confirmant les pronostics les plus pessimistes, les partis nationalistes dominants ont fait le plein des voix. Dans cet après-guerre étrange sans vainqueur ni vaincu formellement désigné, les partis qui ont mené la guerre durant quatre ans sont donc censés gouverner, de concert, une Bosnie théoriquement réunifiée tout en respectant les termes des accords de paix de Dayton. Un pari impossible, estime Nikola Visković, professeur de théorie du droit à l'Université de Split et membre du Comité croate pour les droits de l'homme. Notre entretien.

 

Quel enjeu représente pour l'avenir de la région le retour des réfugiés ?

 

- Le retour des réfugiés constitue un facteur essentiel. Car le but même et le résultat essentiel de la guerre en ex-Yougoslavie auront été le déplacement de près de 3,5 millions de personnes. Les régimes en place n'ont pas changé, les frontières n'ont pas été modifiées, on n'a fait que nettoyer ethniquement deux grands Etats - la Serbie et la Croatie - et trois mini-Etats qui correspondent aux territoires actuellement contrôlés en Bosnie par les Serbes, les Croates et les Musulmans.

 

"C'était la stratégie occulte des nationalistes qui sont aujourd'hui très satisfaits de ce résultat. Sauf, évidemment, les Musulmans qui souhaitent soit le retour de leurs réfugiés chez eux, soit une part de territoire supplémentaire. La communauté internationale est actuellement muette sur ce sujet, mais ce résultat de "purification ethnique" rend la paix très improbable.

 

"Dans la situation actuelle, la moindre étincelle suffira à mettre le feu aux poudres. La paix de Dayton, parce qu'elle est très injuste,  nourrit d'ailleurs un fort ressentiment. Cette paix a en effet été conclue au prix des plus grandes valeurs morales, au prix de l'oubli des millions de personnes déplacées, des morts et des blessés ; au prix de l'ignorance des coupables qui non seulement n'ont pas été sanctionnés ni juridiquement, ni moralement, mais ont en quelque sorte été récompensés en recevant un surcroit de légitimité.

 

Est-ce à dire qu'il n'aurait fallu négocier la paix ni avec Slobodan Milosević, le président de la Serbie, ni avec Franjo Tuđman, son homologue croate ?

 

- On ne peut pas reprocher à Jacques Chirac ou à Bill Clinton d'avoir négocié avec Tuđman et Milosevic, mais la manière dont ils l'ont fait pose problème. Il fallait les traiter comme des interlocuteurs inévitables qu'il fallait dans le même temps qualifier. Je ne parle même pas de les sanctionner parce que cela s'avère semble-t-il impossible. Mais en rappelant les responsabilités de chacun dans cette guerre, la communauté internationale pouvait les priver de légitimité.

 

"Elle aurait ainsi aidé l'opposition à gagner du terrain et permis de créer les conditions susceptibles de permettre le retour des réfugiés. Car les opinions publiques croate et serbe sont sensibles à ce que le monde pense d'eux et de leurs gouvernements. Mais cela n'a pas été fait. Or, avec les mêmes dirigeants en place, on ne peut envisager ni une paix durable dans la région, ni la démocratie, ni le retour des personnes déplacées.

 

"La nécessité d'identifier les responsables du conflit dépasse les frontières de la Bosnie. Une intoxication nationaliste très forte a été opérée en Croatie. Et, du côté serbe, si rien ne change, un conflit avec les Albanais du Kosovo, qui pourrait être très sanglant, est inévitable. A moins que la situation actuelle ne se prolonge suffisamment pour que les Serbes comprennent qu'une solution violente n'est pas souhaitable.

 

Mais pour l'instant, ils ne sont pas mûrs pour cela, d'autant moins que les défaites qu'ils ont subies en Croatie et en Bosnie nourrissent chez certains un désir de revanche. Un conflit au Kosovo pourrait entraîner le déplacement de deux millions de personnes supplémentaires, ce qui porterait le total des personnes déplacées depuis le début du conflit en ex-Yougoslavie à près de cinq millions.

 

On a l'impression que les autorités bosniaques de Sarajevo ne croient elles-mêmes plus beaucoup à la possibilité du retour des réfugiés, mais qu'elles utilisent la question des personnes déplacées à des fins de pression politique...

 

- Certainement. Et, d'un autre côté, certaines personnes déplacées, lorsqu'elles recoivent un nouveau logement, abandonnent parfois l'idée de rentrer. Il faut dire que les nationalistes musulmans qui se sont notablement radicalisés jouent désormais le même jeu que les autres. La décision de Sarajevo, prise en juin dernier, de réquisitionner plusieurs milliers de logements abandonnés par des Serbes et des Croates pour les attribuer à des réfugiés, à ceux, notamment, de Srebrenica, le prouve. Comme les autres, les nationalistes musulmans tentent aujourd''hui de coloniser le territoire qu'ils contrôlent au mépris des accords de Dayton.

 

"Mais l'on parle ici essentiellement de personnes déplacées à l'intérieur de la Bosnie. Le retour des réfugiés de l'extérieur pose un tout autre problème, à l'exemple de ces gens qui devront bientôt quitter l'Allemagne. La plupart d'entre eux sont originaires de Bosnie occidentale, notamment de la région de Prijedor. Ils n'ont pas été soumis à un endoctrinement les incitant à abandonner l'idée du retour à leur lieu d'origine. Et ils comptent bien rentrer chez eux, ce qui représente une source de nouveau conflit.

 

"La communauté internationale aurait bien sûr les moyens de forcer les Serbes à accepter le retour des réfugiés musulmans et croates. Mais si, au préalable, elle ne prend pas des mesures analogues en faveur du retour des Serbes de la Krajina croate actuellement réfugiés dans ces mêmes régions de Bosnie, le retour des réfugiés d'Allemagne sera tout simplement impossible. Mais cette question des réfugiés de la Krajina, dont on dit souvent qu'elle conditionnera le règlement de la question des réfugiés de Bosnie, n'est pas incluse dans les accords de Dayton.

 

Propos recueillis par André Loersch.

 

Source : Le Courrier, samedi 19/dimanche 20 octobre 1996.

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

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