Monseigneur Strossmayer, Discours à la Diète croate (1861)

Publié le 4 Juillet 2010

Monseigneur Strossmayer, Discours à la Diète croate (1861)

 

 

Croate de famille allemande slavisée et grand propriétaire terrien en Dalmatie, de vocation religieuse sincère malgré les insinuations à ce sujet de son vivant, Mgr Josip Strossmayer, évêque de Diakovo-Sirmium, fut à la fois un grand patriote, un défenseur de l'idée d'union des Slaves du sud (autrement dit "Yougo-slaves"), le porte-parole et le mécène culturel de son peuple puisqu'il fondera l'Académie d'Agram (Zagreb) en 1867. Partisan de l'union des Eglises chrétiennes, latine et grecque, Mgr Strossmayer se trouve plus d'une fois en opposition avec l'Empereur François-Joseph.

 

Céline Gervais

 

Il me semble que je vois aujourd'hui les têtes blanches de nos aïeux se dresser dans cette enceinte. Pleins d'amour et de tendresse pour nous, de sagesse et de force, pleins de sollicitude pour notre avenir, ils assistent à nos conseils et ils nous disent : la question qui fait aujourd'hui l'objet de vos délibérations, nous l'avons délibérée il y a huit siècles ; le traité que nous avons signé avec les rois de Hongrie, non pas avec le peuple hongrois, ce traité à été déchiré ; libres et indépendants de tout temps, nous avons fait jurer aux rois de Hongrie et à leurs magnats de respecter nos libertés , nous avons eu leur signature pour garantie de leur serment. Voilà l'exemple que vous devez suivre si vous voulez aujourd'hui entrer en rapport plus intime avec la Hongrie. La nation vous a envoyés ici, non pour affaiblir par un traité fraternel cette antique indépendance, mais pour la raffermir et la restaurer. Nous, vos ancêtres, nous dont vous portez le nom, nous dont vous avez hérité la gloire et la liberté, nous vous conjurons de ne pas vous jeter imprudemment dans l'étreinte des étrangers. Jadis les Hongrois devaient par leur signature garantir notre liberté et notre indépendance. Vous avez le droit et le devoir de demander d'abord que l'on vous garantisse, sans conditions et formellement, la liberté, l'autonomie, l'intégrité de votre Etat. Cela est nécessaire pour vous et pour vos voisins. Il est nécessaire que l'Europe reconnaisse qui vous êtes ; qu'elle reconnaisse que vous n'êtes pas chez elle un élément étranger. Cela est nécessaire pour vos voisins, car ceux qui respectent et reconnaissent le droit et la liberté d'autrui, ceux-là défendent le mieux leur propre liberté. Cela est nécessaire pour vous et pour les Hongrois ; car sans cela il pourrait arriver précisément le contraire de ce que vous cherchez par cet accord. Au lieu de la concorde, de la fraternité, des garanties des libertés, l'inimitié, la haine et la ruine de la liberté.

 

L'Autriche ne peut se réorganiser que sur la base d'une complète fédération qui assure à chaque peuple des droits égaux, que les peuples puissent considérer comme la garantie de leur individualité et de leur droit historique. Cette base est la seule qui réponde aux diversités nationales de l'empire, la seule capable de guérir avec le temps les plaies de l'Etat, la seule capable, j'en suis profondément convaincu, de l'arracher au péril qu'il court en ce moment. La centralisation, sous quelque forme qu'elle se déguise, ne saurait aboutir...

 

Les Hongrois sont nos alliés naturels ; nous sommes prêts à entrer en accord avec eux, mais il nous faut des garanties. Comme Slaves, nous devons avoir une politique slave, nous devons nous efforcer de faire accorder à tous les peuples de l'empire les libertés dont nous avons toujours joui. Cette politique nous impose le devoir de résister virilement à toute centralisation, qu'elle vienne des Allemands ou des Hongrois. Car la centralisation ne répond nullement aux conditions de l'Autriche ou de la Hongrie ; elle ne répond pas à l'esprit du droit, elle ne répond pas à l'esprit de l'Evangile ; ce n'est pas seulement à la vie privée, mais aussi à la vie publique que s'applique le précepte : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas ce qu'on te fît à toi-même. La centralisation est la domination d'une nationalité sur une autre ; elle n'est donc pas la liberté mais l'oppression. Si la centralisation absolutiste impose des chaînes de fer, la centralisation constitutionnelle impose des chaînes d'or ; mais cela importe peu aux peuples. Nous, Slaves, nous devons veiller avant tout à ce que Vienne et Pesth ne fassent pas alliance contre nous, à ce que l'injustice ne s'accouple pas à l'injustice, le centralisme au centralisme, dans le but d'écraser les Slaves. Une seule centralisation produit pour nous de mauvais fruits : que sera-ce quand nous aurons à lutter contre deux ? Cela n'est que trop possible... Messieurs, le sang et la sueur de la nation sont ses plus chers intérêts, surtout quand son sang est à demi épuisé et sa sueur à demi tarie.

 

On a souvent dans cette enceinte, dit-il à la fin de son discours, parlé de la question d'Orient, question que Dieu lui-même a mise à l'ordre du jour en Europe : l'Europe en parle ; l'Autriche en parle, car cette question est liée à son existence ou à sa ruine ; nous en parlons, nous aussi, et comment n'en parlerions-nous pas quand elle nous concerne plus que personne ? Il faudrait que nos coeurs fussent de pierre pour n'être pas émus des gémissements de nos frères qui souffrent sous le joug séculaire des Osmanlis.

 

Ils sont les enfants de notre race, le sang de notre sang ; chacune de leurs blessures nous fait souffrir.

 

... Deux mots seulement sur cette question : ou la question d'Orient sera résolue dans l'intérêt de la civilisation, du christianisme et de la liberté, ou dans l'intérêt d'une puissance que je ne veux pas nommer ici : car son nom est sur les lèvres de tous. Or, la question d'Orient ne peut être résolue au profit de la civilisation, du christianisme et de la liberté que par l'intermédiaire des Slaves du Sud : les fortifier, les éclairer est, au point de vue de la question d'Orient, un intérêt européen, autrichien et hongrois. La Hongrie doit songer, avant tout, qu'elle ne peut réussir dans la question d'Orient que par l'intermédiaire d'une fédération des Slaves méridionaux ; sans leur intervention, elle est aussi peu capable de résoudre cette question qu'elle l'eût été, au début du seizième siècle, de défendre son indépendance sans le recours des guerriers croates.

 

L. Léger, "Un évêque slave", Le monde slave II, Paris, 1879, p. 122-125.

 

 

Source : persee.fr

 

Rédigé par brunorosar

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