Mladen Stilinović

Publié le 10 Juin 2010

Mladen Stilinović

 

 

Né en 1947 à Zagreb. 

 

Mladen Stilinović a développé une œuvre liée aux expériences quotidiennes et à la critique du pouvoir, empreinte d’humour et d’absurde. Son œuvre utilise les objets, les images et les textes pour créer des combinaisons poétiques qui s’opposent à la notion de pouvoir. Après des expérimentations dans le domaine du film dès les années 1960, il rejoint le Groupe des six de Zagreb de 1975 à 1985 réalisant des «expositions-actions». Sa série Artist at Work, revendique le parrainage de Marcel Duchamp. Dans les Room series, exposées dans son appartement il réarrange et réinterprète ses propres œuvres.

 

Stilinović explore ensuite le thème de la douleur. Son Game on Pain, à mi-chemin entre l’art conceptuel et la poésie expressionniste, se compose d’un dé dont toutes les faces tombent sur le mot douleur («Bol»). À l’opposé d’une tendance fondée sur le corps, Stilinović interroge la notion d’absence et explore de manière obsessionnelle le thème de la douleur jusqu’à son Dictionnary Pain (2000-2003). Avec sa vidéo Potatoes potatoes, et la série de photographies des bag-people du marché aux puces de Zagreb (Cynisme du pauvre, 2001), il poursuit ses obsessions empreintes de causticité et de souffrance.

 

 

 

 

Textes

 

L’éloge de la paresse (1993)

 

En tant qu’artiste, j’ai autant appris de l’Est (socialisme) que de l’Ouest (capitalisme). Bien sûr, maintenant que les frontières et les systèmes politiques ont changé une telle expérience ne sera plus possible. Mais ce que j’ai retenu de ce dialogue reste en moi. Mon observation et ma connaissance de l’art de l’Ouest m’ont récemment mené à la conclusion que l’art ne peut plus exister à l’Ouest. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas. Mais pourquoi l’art ne peut-il plus exister à l’Ouest ? La réponse est simple. Les artistes de l’Ouest ne sont pas paresseux. Les artistes de l’Est le sont : il reste à voir s’ils demeureront paresseux maintenant qu’ils ne sont plus des artistes de l’Est.

 

La paresse est l’absence de mouvement et de pensée, du temps stupidement perdu – une amnésie totale. C’est aussi l’indifférence, regarder dans le vide, ne rien faire, l’impuissance. C’est la stupidité à l’état pur, un moment douloureux, une concentration vaine. Ces vertus de la paresse sont des facteurs importants dans l’art. Mais il ne suffit pas de les connaître, la paresse doit être pratiquée et perfectionnée.

 

Les artistes de l’Ouest ne sont pas paresseux, par conséquent ils ne sont pas artistes, mais plutôt des producteurs de quelque chose… Leur implication dans des affaires sans importance tels la production, la promotion, les systèmes marchand, institutionnel et compétitif (qui prime), leur obsession de l’objet, tout cela les écarte de la paresse, donc de l’art. De même que l’argent n’est que du papier, une galerie n’est qu’une salle.

 

Les artistes de l’Est étaient paresseux et pauvres parce que ce système de facteurs insignifiants n’existait pas. Ainsi, ils avaient assez de temps pour se concentrer sur l’art et la paresse. Même quand ils produisaient de l’art, ils savaient que c’était en vain, que ce n’était rien.

 

Les artistes de l’Ouest auraient pu apprendre sur la paresse, mais ils ne l’ont pas fait. Deux artistes majeurs du XXe siècle ont traité de la question de la paresse en des termes à la fois pratiques et théoriques. Duchamp et Malevitch.

 

Duchamp n’a jamais vraiment parlé de la paresse, mais plutôt d’indifférence et de non-travail. Lorsque Pierre Cabanne lui demandait quel était son premier motif de satisfaction dans la vie, Duchamp répondait : « D’abord, d’avoir eu de la chance. Parce qu’au fond je n’ai jamais travaillé pour vivre. Je considère que travailler pour vivre est un peu imbécile du point de vue économique. J’espère qu’un jour on arrivera à vivre sans être obligé de travailler. Grâce à ma chance, j’ai pu m’en sortir sans trop me mouiller. »

 

Malevitch, quant à lui, est l’auteur d’un texte intitulé « La paresse comme vérité effective de l’homme » (1921). Il y critique non seulement le capitalisme qui ne permet qu’à un nombre très restreint de capitalistes d’être paresseux, mais aussi le socialisme pour s’être uniquement fondé sur le travail plutôt que sur la paresse. « La paresse épouvante les peuples et ceux qui s’y adonnent s’en trouvent persécutés, et cela parce que personne ne l’a comprise comme vérité, mais qu’on l’a appelée la « mère des vices » alors qu’elle est la mère de la vie. Le socialisme est porteur de la libération au niveau inconscient, mais lui aussi la calomnie, sans comprendre que c’est la paresse qui l’a engendré. Et ce fils, dans sa folie, la qualifie de mère de tous les vices. Ce n’est pas encore ce fils-là qui supprimera l’anathème, c’est pourquoi, avec ce petit écrit, je veux réduire à néant la calomnie et faire de la paresse non la mère de tous les vices, mais la mère de la perfection. »

 

Enfin, pour conclure paresseusement, il n’y a pas d’art sans paresse.

 

 

Le travail est une maladie. Karl Marx

Le travail est une honte. Vlado Martek

 

Mladen Stilinović

 

 

Cher Art

 

Je t’écris une lettre d’amour pour te réconforter et t’inviter à me rendre visite un certain temps. Je sais que tu es souvent seul et abandonné, mais lorsque quelqu’un est beau et intelligent, toutes sortes de sangsues se collent à lui ou à elle, et il ou elle doit alors se cacher et changer de visage pour ne plus être reconnu. Ces temps-ci, plusieurs te prennent seulement en photo, te délaissant ensuite, pour te vendre plus tard à petit ou gros prix. Mais tu te retrouves laissé à toi-même et plus personne ne te prête attention. Je pense que tu devrais voir la photographie comme une chance offerte par l’histoire, bien qu’elle soit le malheur du moment. En réalité, il n’existe pas de « chance historique » mais les mots gardent leur éloquence quels que soient leurs habits. D’ailleurs, tu es toujours quelque part, indifférent à la photographie. Naturellement il n’existe aucun souvenir de l’art, tout comme il n’existe aucun souvenir de la photographie, sauf pour ceux qui prennent des photos de famille. La photographie est toujours un casse-tête. Lorsqu’on t’abandonne, on t’ouvre toutefois un espace pour l’errance et non pas pour l’oubli. L’errance est une forme de liberté et la photographie, aussi trompeur que cela puisse paraître, est aussi une forme d’errance. Je sais que tu es trop souvent photographié et que tu fermes les yeux devant tant de flashes. Or les aveugles n’hésitent qu’un instant ou deux, puis ils voient avec de nouveaux yeux. Ton nom est si souvent utilisé que tu ne sais plus s’il est vraiment ton nom. Il paraît que tu t’en cherches un nouveau, mais rappelle-toi Shakespeare : « Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. » Tu embaumerais même en empestant, le nom n’y change rien. Je sais que les sommes énormes qu’on donne pour ton nom, lequel tu n’es pas, te tapent sur les nerfs. Je pense que le moment est venu pour toi de te cacher et de rester discret un certain temps, afin qu’on ne puisse plus te trouver aussi facilement. Mais seulement, dis-moi où. C’est une opération difficile et aussi très risquée, mais qui en vaut sûrement la peine. Peut-être même t’oubliera-t-on. Tu seras alors libre, complètement.

 

Mais passons à une autre question. Celle de ta valeur marchande et du fait que tu sois aussi surévalué que sous-évalué. Souvent le prix est gros, mais toi tu n’es pas là, c’est seulement ton nom qui y est, servant de couverture à autre chose. Tout le monde a un droit sur ton nom (serait-ce une forme de démocratie ?), même si, toi, tu n’es pas là. Ton nom est valeur, pas toi. Tu t’irrites de la facilité qu’on a à parler de toi lorsqu’il est question d’argent. Plus il y a d’adjectifs, plus grande est ta valeur. Génial ! Génial ! Génial ! Mais ce qui commence à t’inquiéter, c’est qu’on t’abandonne trop souvent, te laissant ainsi à toi-même dépourvu de toute valeur. On ne te photographie même plus. Tu ne vis que dans la mémoire d’une poignée de gens, pour ensuite disparaître. Et il n’est pas rare que dans ces situations, tu étais vraiment de l’art, seulement personne ne l’a remarqué. Art abandonné est ton nouveau nom. Mais de jour en jour, ton nom, sans couverture aucune, est multiplié, valorisé et surestimé à l’infini. Aujourd’hui, peu nombreux sont ceux qui t’aiment et te comprennent. La plupart du temps, tu es utilisé et non pas apprécié. Manipulation rapide, argent rapide, oubli rapide. L’argent c’est l’argent. L’art c’est l’art. Cette forme de tautologie en satisfait beaucoup et tu es heureux dans cette paralysie.

 

Post scriptum

 

Ces derniers temps, la liberté est compromise par l’autocensure. C’est pour cette raison que j’ai décidé de t’encourager un peu en mettant l’autocensure à l’encan. Celui qui achètera l’autocensure verra autre chose. Autocensure à vendre ! Le prix de départ est 500 tolars.

Qui dit mieux ?

 

 

Mladen Stilinović

 

 

Source : Performer la paresse.

http://www.archipel.uqam.ca/4141/1/M12110.pdf

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Artistes et personnalités diverses

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