Mirjana Kasapović

Publié le 25 Décembre 2009

Mirjana Kasapović


I. Interview

 


KASAPOVIC.jpg Plus à droite que la droite


L'Etat croate est selon les critères formels l'un des états politiques les plus à droite en Europe. Je ne peux pas trouver de pays européen où sur 21 ans au total, en comptant cette période jusqu'aux prochaines élections puisque ce gouvernement restera certainement jusqu'à la fin du mandat, la droite ait été au pouvoir pendant 17 ans, a déclaré Mirjana Kasapović, dans une interview pour le quotidien Glas Istre.


Il y a une semaine, durant les colloques de politologie à Opatija, le débat sur la situation et le développement de la politologie en Croatie a vécu sa catharsis politique, orageuse, après l'apparition du livre La sortie du pluriel qu'a rédigé, en se livrant à une étude approfondie, Mirjana Kasapović, une professeur à la Faculté des sciences politiques de Zagreb.


Cependant, l'idée de commencer par discuter avec la professeur Kasapović de la situation actuelle de la politologie croate, puis seulement alors du regard qu'ont les politologues sur la politique croate, ses institutions et acteurs, a été infléchie par la nouvelle sur le meurtre d'Ivana Hodak et par la réaction du Premier ministre Sanader qui a limogé deux ministres et désigné leurs successeurs.


Il y a une dizaine de jours, le Premier ministre avait refusé avec indignation la demande de l'opposition et d'une grande partie de l'opinion que soit remplacé le ministre Rončević. Maintenant, non seulement l'a-t-il remplacé mais aussi la ministre Lovrin. Qu'est-ce qui a subitement changé en lui ?


Rien. N'importe qui peut toujours parler et réclamer quelque chose, y compris des démissions, cela restera selon la façon et le moment où il le décide. Les ministres ne sont absolument pas essentiels, ils sont de petits engrenages ; plus ils sont faibles d'autant mieux. Même ceux qui étaient entrés dans le gouvernement comme sorte de personnalité, le Premier ministre est rapidement parvenu à les dépersonnaliser et à entièrement les uniformiser. Personne ne doit être au-dessus de lui, il est le HDZ. Il n'y a rien dans un tel système qui ne soit formellement non démocratique, mais, substantiellement, il comporte tout de même de fortes tendances autoritaires.

 

Puis est venu le moment où il a quand même fallu que le Premier ministre fasse quelque chose?


Quoi qu'il en soit, il a eu la main forcée. Il n'a pas eu le choix. Il a tenu un discours quelque part dans l'après-midi, lorsqu'il a dit attendre un certain rapport et voir ce qu'il allait entreprendre. A mon avis, lorsqu'il est revenu de Pula, il n'était pas du tout conscient du degré de la situation. Autrement dit, déjà avant il n'avait pas perçu l'ampleur du mécontentement et la nécessité de faire quelque chose. Ses premières réactions ont été à contretemps et lentes. Puis, tout d'un coup, en quelques heures, lorsqu'il a compris comment l'opinion réagissait - revirement ! Cependant, il manque de gens compétents et capables, et il lui a donc fallu recourir à des gens hors du parti. A nouveau, c'est la conséquence de sa façon de diriger le parti où il ne permet pas que se détachent et se hissent aux plus hautes places des personnes aptes et autonomes, mais seules celles qui lui sont dévouées. Et, maintenant, il paie les pots cassés. En fait, toute la politique nationale paie les pots cassés pour le style dont il fait preuve pour diriger le parti.

 

Et la loi anti-mafia ?


Ce n'est rien d'autre qu'un truc en guise d'effet.

 

Lorsque vous évoquez le style gouvernemental de Sanader, de quel style s'agit-il ?


Dans les démocraties parlementaires il est depuis tout un temps question de la tendance à la présidentialisation de la politique, qui comporte trois dimensions essentielles : la politique du parti, l'arène politique et le pouvoir exécutif. Tout d'abord apparaît une forte personnalité qui met de l'ordre dans son parti, soit qu'elle le réforme soit qu'elle le réorganise ou relève sa cote. Une fois ce travail accompli, cette personne acquiert un mandat personnel au sein du parti pour se présenter aux élections au nom de ce parti, qui ne communique plus directement avec les électeurs et se trouve relégué au second plan. Si elle gagne les élections, cette personnalité appréhende le pouvoir de manière personnelle et elle se manifeste au sein du pouvoir exécutif non pas en tant que Premier ministre ou chef du gouvernement, mais véritablement comme le président au sens littéral, lequel possède les plus hauts pouvoirs. Cette personnalité traite le gouvernement comme une sorte de service pour accomplir certaines affaires sous ses ordres. C'est Blair qui a été le plus évoqué dans ce contexte, en tant que Premier ministre britannique le plus présidentialisé après la Seconde Guerre mondiale, ainsi que Schroeder en Allemagne.

 

En Croatie, par conséquent, Sanader appartient à cette catégorie ?


Chez nous c'est certainement Sanader. Son pouvoir a commencé à découler des réformes et des changements qu'il a introduits dans le HDZ, quelle qu'en fut leur nature. Toujours est-il qu'il a vaincu une structure qui à un moment donné semblait plus forte et plus nombreuse, il a consolidé le parti, choisi une direction, remporté les élections. Maintenant, nous avons un Premier ministre qui est la figure-clé, la plus puissante, dans le pays.

 

Est-ce que les conflits permanents entre le Premier ministre et le président de l'Etat signifient en réalité deux fonctionnaires qui se toisent ?


L'institution du Premier ministre est néanmoins plus forte dans notre système même si elle n'est pas entièrement dépouillée de tous les vestiges du système semi-présidentiel et que le président du pays détient encore quelques prérogatives. Sanader voudrait qu'il n'y ait même pas cela, qu'il soit un joueur entièrement libre sur une aire de jeux, où tous sont assis sur les bancs de réserve, tandis qu'il est le seul à jouer sur les deux parties du terrain, en mettant des buts de part et d'autre.

 

A quel point est-ce dangereux pour le système politique ?


Cela recèle beaucoup de problèmes. Vous ne pouvez pas tout miser sur une seule institution, sur un seul homme. C'est risqué lorsque par malheur de nombreuses politiques nationales et étatiques dépendent du destin politique d'un seul politicien. Les institutions sont tout de même quelque chose d'autre. Elles doivent fonctionner pareillement quel que soit celui qui occupe la place ; elles doivent être suffisamment durables pour que les changements de personnes ne les ébranlent en rien. Bien entendu, quiconque agit dans les institutions y apporte sa marque, mais les institutions doivent être durables. Je crains que pour l'instant ce ne soit pas le cas chez nous.

 

Que dit la politologie ? Où la Croatie en est-elle arrivée dans sa transition démocratique ?


Par le changement de pouvoir en 2000 nous sommes véritablement sortis de la phase d'une politique autoritaire. Je ne dirais pas d'un régime autoritaire car les institutions étaient formellement démocratiques. Nous avions un parlement, des partis, des élections libres, un gouvernement, par conséquent des institutions qui étaient modelées selon les principes démocratiques, mais la politique était autoritaire. Elle dépendait fortement de la volonté, ou si voulez de l'humeur, d'un seul homme qui concentrait le pouvoir en ses mains. En ce sens, l'année 2000 a signifié une césure, une démocratisation accélérée de l'Etat et une ébauche autrement plus sérieuse pour la consolidation des institutions politiques, ce qui est le premier niveau de la consolidation démocratique. Cela veut dire que les institutions politiques fondamentales se stabilisent, qu'un retour de balancier autoritaire ne peut pas surgir et balayer tout ce que vous avez construit en dix ou quinze ans. Certains standards ont été atteints. Ce changement à la fois très important et positif de l'année 2000 nous a donc tirés de l'isolement, en nous permettant de se démocratiser et de résoudre toute une série de choses qui jusqu'alors avaient été épouvantables comme la politique envers l'UE et la Bosnie-Herzégovine ainsi que les relations envers les minorités, les droits humains et civiques, la liberté des médias. Même si je pense qu'il reste encore énormément de travail.

 

Où par exemple ?


En particulier dans la consolidation démocratique des acteurs politiques. A commencer par les partis politiques, la plaie de la société croate, jusqu'aux acteurs individuels - le président du pays, les chefs des partis parlementaires, les députés, les présidents du gouvernement déjà mentionnés, ainsi que les ministres. Au-delà sont à l'oeuvre une série de groupe d'intérêts, opaques, des sortes d'organismes qui se sont infiltrés dans l'arène formelle et informelle de la politique, et qui visiblement pèsent sur cette politique. Il faut décriminaliser la politique parce qu'il est évident, pour qui souhaite le voir, qu'il existe de sérieux canaux servant de brèche à la pègre, servant à ce qu'elle influence les institutions politiques formelles. Mais cela concerne la justice et d'autres institutions.

 

Le SDP avait offert une alternative à cela, sans néanmoins connaître le succès. Pourtant de nombreux indices avaient suggéré un changement de pouvoir. Pourquoi ?


C'est là le problème le plus profond de la société croate. Je pense que l'Etat croate est, selon les critères formels, l'Etat politique le plus à droite en Europe. Je ne peux pas trouver de pays européens où sur 21 ans au total, en comptant cette période jusqu'aux prochaines élections puisque ce gouvernement restera certainement jusqu'à la fin du mandat, la droite ait été au pouvoir pendant 17 ans. Il existe visiblement de profondes raisons structurelles à cela. Que ce soit l'histoire lointaine ou plus récente, la culture politique, les institutions puissantes telles que l'Eglise catholique, les associations de vétérans, l'armée, certains médias, qui ne cachent pas qu'ils servent de soutien au parti qui l'emporte et mène cette politique. Lorsque ces structures font bloc il est alors difficile de percer. Il avait fallu que de grandes choses se passent, ainsi que certains événements critiques, pour qu'adviennent des changements. En 1999 cela avait été la mort de Tuđman, ce qui avait mené à une érosion du HDZ. C'est alors qu'une grande et vaste coalition, avec une mobilisation extrêmement poussée, était arrivée au pouvoir. L'année dernière il n'y a pas eu un tel faisceau de circonstances.

 

Autrement dit, vous n'avez pas été surprise par l'issue du scrutin ?


Il était très difficile de s'attendre à un changement de pouvoir malgré tous les indicateurs, sociaux, politiques, culturels, justement à cause de ces structures. Il s'est avéré que des régions telles que la Dalmatie et la Slavonie l'emportent sur Zagreb et la Croatie du Nord-ouest. En Croatie, les régions les moins développées l'emportent systématiquement sur les plus développées. Ce n'est pas bon. Peut-être faut-il en déduire que les options et les préférences peuvent être transformées par d'autres évolutions et que si les développements après l'année 1990 avaient pris un autre cours les choses n'auraient pas été ce qu'elles sont. Mais c'est là un thème complexe. Il existe quelque chose dans la mentalité, dans la culture politique, dans la tradition qui ne permet pas qu'en Croatie se produisent des changements de pouvoir faciles et fréquents. Cela étant, je constate que les cercles politiques et journalistiques de droite sont malgré tout nerveux et insatisfaits. Ils voient partout une sorte d'hégémonie de la gauche, or ils sont constamment au pouvoir. Il faudrait voir en quoi consiste le problème. Ce sont justement les gens enclins vers la gauche qui devraient être nerveux.

 

Existent-ils des chances pour que les choses changent ?


Peut-être que d'ici trois ans les circonstances seront différentes, lorsque le SDP se sera consolidé, lorsque Milanović se sera profilé, ou pas, en tant que vrai chef. Je pense que ce gouvernement de gauche serait bien meilleur s'il comportait nettement plus de personnes compétentes qui rempliraient leurs fonctions ministérielles mieux que celles existantes. Mais pour cela il faut gagner les élections. Vous pouvez dire que vous êtes le meilleur, mais tant que vous ne gagnez pas les élections il n'en est rien du pouvoir.

 

Quelle a été en général l'influence de la politologie ces 18 années sur la démocratie croate ?


Il existe une influence formelle qui peut se révéler par la participation de certains politologues, en tant qu'experts, parmi les commissions pour l'élaboration de la loi électorale, des lois sur les partis politiques, des lois sur les administrations locales et d'autres actes normatifs. Il existe cette influence impondérable au travers des politologues qui travaillent dans les médias, en tant que conseillers dans les partis politiques, au sein du parlement et du gouvernement, dans les divers organes de l'Etat, et qui souhaiteraient travailler davantage au niveau régional et local. En outre, il existe des actions permanentes où les députés au parlement s'adjoignent des étudiants qui travaillent pour eux à titre de collaborateurs. Nos étudiants ont battu tous les autres dans une rivalité spécifique, ils ont été les meilleurs parce qu'ils sont justement formés pour ce dont ont besoin les députés au Parlement. Naturellement, il existe de nombreux obstacles. J'ai récemment lu l'information que parmi le ministère des Affaires étrangères, à côté de toutes les autres professions, on trouve plus de vingt personnes ayant un diplôme de la Faculté des communications. 

 

Visiblement, les relations et autres rapports de népotisme et de corruption sont un critère plus fort que la compétence professionnelle. Il faut encore élargir cet espace, il faut insister sur le fait que les politologues accomplissent des travaux dans le champ de la politologie et ainsi fassent progresser la politique croate.

 

Je suis extrêmement fière de certains politologues dans les médias. Je pense que les médias, dont les meilleurs journalistes sont justement des politologues, ont joué un rôle très important dans les années 90, qu'aujourd'hui encore certains jouent. Ils ont parfois accompli une fonction élémentaire de pédagogie. Je pense en particulier à la presse imprimée qui, selon moi, est la meilleure dans notre segment journalistique et où sont employés les meilleurs journalistes. Le pire est le journalisme télévisé, en particulier politique.

 

 

Source : H-alter, le 17 octobre 2008. 

 

 

II. Article


La Bosnie post-Dayton, un Etat unifié sans les Croates ?

 

A l'occasion des dix ans de Dayton, les dirigeants bosniaques courent à travers le monde, de conférence en conférence. L'illusion d'une Bosnie unitaire idéale, revient en force. Mais la Bosnie actuelle est en train de se transformer en une simple fédération serbo-musulmane. Cri d'alarme pour les Croates de Bosnie, qui se considèrent comme les grands perdants des évolutions actuelles. 

 

"Ce soir-là, alors que je marchais avec le Premier ministre Haris Silajdžić dans les rues froides de Sarajevo, il me parlait de sa jeunesse dans la ville multiethnique, dans laquelle il ne savait même pas de quelle nationalité ou de quelle origine ethnique étaient ses amis. 'Cette ville que je connaissais et que j'aimais est en train de mourir parce que l'Occident n'a pas arrêté cette guerre', m'a-t-il dit avec amertume".

 

Par cette nuit froide de janvier 1995, Haris Silajdžić, alors Premier ministre de Bosnie-Herzégovine et Richard Holbrooke, 'l'architecte principal" de l'accord de paix de Dayton, qui a noté les souvenirs de Silajdžić dans ses mémoires de Balkans Finir la guerre [1], se promenaient ensemble dans les rues froides de Sarajevo, mais on ne sait pas qui d'entre eux était le plus grand manipulateur : Silajdžić, qui décrivait une société multiethnique harmonieuse qui n'a jamais vraiment existé, ou Holbrooke, qui laisse penser à ses lecteurs qu'il a cru les mots du Premier ministre et qu'il en a été sincèrement touché.

 

 

L'illusion de la Bosnie multiethnique

 

Haris Silajdžić savait très bien que dans le Sarajevo multiethnique de sa jeunesse on connaissait toujours la religion ou l'origine ethnique de quelqu'un. A Sarajevo, comme dans toute la Bosnie-Herzégovine, depuis des siècles, il était suffisant que quelqu'un dise son nom pour que l'on sache tout de suite quelle était sa religion et son origine ethnique. Si le petit Haris s'était approché d'une bande "multiethnique" d'enfants à Bascarcija, à Bistrik, à Grbavica ou dans un autre quartier de la ville où il a grandi, et si il disait qu'il s'appelait Haris, on savait aussitôt qu'il était musulman et qu'il allait devenir, plus tard, un Boshniaque.

 

En Bosnie-Herzégovine, les noms personnels ont été pendant des siècles et sont toujours restés les signes extérieurs de l'appartenance religieuse et ethnique. En Bosnie, les individus se distinguent dès leur enfance par leurs noms, mais aussi par d'autres marques d'appartenance religieuse et ethnique : la façon dont ils s'habillent, dont ils se nourrissent, dont ils parlent, et même dont ils se comportent. Ainsi se dessinaient les frontières sociales et culturelles entre les membres des différentes communautés, même si elles n'ont pas toujours été politiquement visibles ni traduisibles, comme c'était le cas dans le Sarajevo socialiste des années 1950 et 1960, lorsque le Premier ministre de la période de guerre était un petit garçon. 

 

On pourrait pourtant penser que Silajdžić a voulu dire autre chose : que les différences religieuses et ethniques ont existé mais que personne ne leur donnait d'importance et n'y faisait attention. Aujourd'hui encore, il pense la même chose. Haris Silajdžić est un centraliste bosniaque convaincu et intégriste qui pense que la mise en place des "régions économiques naturelles" réglera les graves problèmes nationaux en Bosnie-Herzégovine.

 

Plus encore, Silajdžić affirme de manière autiste que, dans le cas d'un référendum, son concept de "régions économiques naturelles" sera soutenu par une majorité des citoyens. Il croit que le soutien de la "majorité citoyenne", pour laquelle les Musulmans sont suffisants - ou le seront prochainement si l'exode massif des Croates de Bosnie se poursuit - pourrait suffire pour prendre et appliquer des décisions. 

 

 

Un protectorat occidental

 

Déjà, la Bosnie-Herzégovine indépendante a été créée sur la base d'un soutien de la majorité des citoyens au référendum, mais où cela nous a-t-il mené ? Haris Silajdžić devrait enfin comprendre que l'Etat qu'il aime tant peut survivre seulement sur la base du soutien de la "majorité tripartite", c'est-à-dire du soutien de la majorité des citoyens représentant les trois peuples constitutifs, qu'il est impossible de regrouper autour de son concept centraliste. Sans cette "majorité tripartite", la Bosnie peut survivre uniquement sous la forme d'un protectorat international.

 

Le fragment cité des mémoires de Richard Holbrooke illustre une illusion qui court sur le marché politique des idées à propos de la réforme du régime de Dayton : l'illusion que la Bosnie-Herzégovine aurait représenté avant la guerre des années 1990 une société complètement multiethnique et harmonieuse, et que les problèmes seraient tous résolus si l'on revenait à ce modèle de société. Bien au contraire, la Bosnie-Herzégovine a été, au long des siècles de son histoire, une société religieusement et ethniquement divisée, dans laquelle les trois communautés principales - les Croates catholiques, les Bosniaques musulmans et les Serbes orthodoxes - ont vécu dans des "sociétés parallèles", qui avaient leurs propres institutions et leur organisation sociale, culturelle et politique.

 

Les organisations et les institutions de ces sociétés parallèles ont été ravagées et supprimées par la force à l'époque socialiste, durant laquelle les communautés religieuses étaient uniquement tolérées comme "des vestiges du passé", et les communautés ethniques ont été remplacées par le "peuple travailleur" uni. En simplifiant sans délicatesse, c'est sur ces bases que s'est créée la société multiethnique "harmonieuse", dans laquelle on ne pouvait pas institutionnaliser politiquement et socialement les différences nationales.

 

Cette société peut être rebâtie seulement à partir de ces axiomes, notamment après la guerre des années 1990, qui a été non seulement un conflit international mais également une violente guerre civile.

 

Cependant, aujourd'hui, personne ne peut instaurer et maintenir une dictature qui refoulerait et supprimerait les différences nationales en Bosnie-Herzégovine, qui déplacerait à nouveau des millions de personnes qui ont quitté leurs foyers de leur gré ou en ont été chassées pendant la guerre et vivent maintenant dans les forteresses territoriales "ethniques" qui se sont édifiées en Bosnie-Herzégovine. Ainsi, le retour à l'état antérieur n'est qu'une illusion née d'un regard sur la Bosnie marqué par une perspective historique raccourcie, unilatérale et irréalisable.

 

Holbrooke savait, bien sûr, que les souvenirs de Silajdžić n'étaient qu'un discours vide qui n'avait aucun rapport avec la sanglante réalité bosniaque. Les sociétés multiethniques harmonieuses ne se transforment pas du jour au lendemain en un cratère de guerre, dans lequel des millions de gens s'entre-tuent jusqu'à l'extermination, quand bien même cette guerre est impulsée et organisée par des forces extérieures au pays. 

 

 

Les dettes de l'Occident

 

On voit émerger de ces entretiens de nuit, menés en 1995 par Holbrooke et Silajdžić à Sarajevo, un souhait qui allait devenir plus tard une réalité : le souhait que l'Occident prenne dans ses mains le sort de l'Etat bosniaque. Le voeu de Silajdžić s'est réalisé.

 

L'Occident n'a pas pour autant empêché la guerre, mais il l'a achevée, il a construit l'Etat de l'après-guerre, qu'il a tenu en vie militairement, politiquement et économiquement au cours des dix dernières années. Maintenant, à l'occasion de l'anniversaire du 10e anniversaire du traité de paix, il discute sans courage des façons de prolonger la vie de cet État et de la rendre plus paisible. Il discute sans courage d'un "aggiornamento" du régime de Dayton, que Silajdžić traite de solution "fasciste".

 

A l'occasion de l'anniversaire de la Bosnie daytonienne, les représentants des Bosniaques (Musulmans), des Croates et des Serbes font le tour du monde, passent d'une table-ronde à une autre, pour étaler devant l'Occident leurs attentes et voeux politiques. Parce que, paraît-il, l'Occident leur devrait à tous quelque chose.

 

Les Bosniaques (Musulmans) sont convaincus que l'Occident leur doit un Etat intégral en Bosnie, sans entités et, en général, sans cantons ou quelconque construction territoriale ethnique qui ressemblait à des unités fédérales. L'Occident n'ira pas à leur encontre, il ne supprimera pas la Republika Srpska, mais rendra la Fédération croato-musulmane plus unitaire et centralisée, la transformant pratiquement en une entité bosniaque (musulmane). La Bosnie commence ainsi à prendre la forme d'un Etat serbo-musulman avec les deux entités, ce qui semble une manière certaine d'ouvrir la voie à son éclatement.

 

Les Serbes sont convaincus que l'Occident doit garder en vie la Republika Srpska comme une sorte de compensation pour la désintégration d'un Etat serbe dans les Balkans, ce qui se passe avec la séparation en cours du Monténégro, "Etat historiquement serbe", de la Serbie, et du Kosovo, "le berceau historique serbe". Il est certain que l'Occident agira ainsi. La Republika Srpska fera figure de compensation symbolique et réelle pour les "pertes territoriales" de la Serbie.

 

Les Croates sont convaincus que l'Occident doit leur reconnaître le droit à leur propre entité ou, au moins, à leurs propres cantons ethniques en Bosnie-Herzégovine. L'Occident n'ira pas à leur encontre.

 

Si les discussions sur la Bosnie de Dayton, menées à l'occasion de l'anniversaire, ont apporté des éléments nouveaux, il s'agit alors de la franchise, jusqu'à maintenant inhabituelle, avec lesquelles ses créateurs ont abordé la "question croate" en Bosnie-Herzégovine.

 

Lors d'une rencontre récente à Dayton, toujours à l'occasion de l'anniversaire, Richard Holbrooke a fait savoir que l'Occident avait "remboursé" les Croates il y a dix ans, en leur rendant ce que Tuđman avait réclamé à Dayton même : la Slavonie orientale. En d'autres termes, la Croatie, avec l'intégralité de son territoire et sans régions autonomes serbes, représente en elle-même la dette que l'Occident a remboursée après les guerres à tous les Croates, et ils n'ont plus rien à demander. La Croatie n'a rien perdu, et par voie de conséquence, rien ne doit lui être compensé. Ainsi, le destin tragique des Croates de Bosnie-Herzégovine est scellé dans les fondements de l'existence de la Croatie elle-même. 

 

 

Assez des lords britanniques de gauche !

 

Presque en même temps, Paddy Ashdown a recommandé aux Croates de Bosnie-Herzégovine, de moins en moins nombreux, d'essayer de préserver et de protéger leur identité nationale au sein de l'Union européenne, quand le pays dans lequel ils vivent en deviendra membre. En attendant, ils devraient se servir de manière intelligente de leur "puissance économique" pour survivre.

 

Cet incroyable cynisme et cette insolence politique pouvaient venir seulement d'une personne qui assume le profil d'un "lord de gauche", tout comme d'ailleurs David Owen. Les Croates pourraient, dans l'avenir, s'ils disposent d'une quelconque puissance institutionnelle, se servir au moins d'une mesure de protection : opposer leur droit de veto irrévocable à la possibilité que leur destin soit encore dicté par des lords britanniques de gauche.

 

[1] R. Holbrooke, To end a war, New York, 1999. 

 

Source : Globus, le 25 novembre 2005. 

Traduit par Rusmir Smajilhodžić pour le Courrier des Balkans.

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Intellectuels et activistes

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