Marko Marulić (III) - Prière contre le Turc

Publié le 3 Décembre 2009

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La prière débute par un appel à la miséricorde de Dieu, qui est infiniment puissant.

Mon Dieu tout-puissant, créateur de toutes choses,
   Détournez enfin votre colère et ayez pitié de nous,
Abandonnez votre volonté de nuire, regardez le peuple fidèle
   Qui souffre chaque jour le malheur des mains turques.

Marulić décrit les cruautés exercées par les envahisseurs turcs sur les populations de la Croatie et des alentours. Cette partie commence par l'indication du lieu, avec l'énumération "Luge, sela, grade", : bois, villages, villes, c'est-à-dire partout. La férocité des Turcs est sans borne : ni l'âge, ni le sexe, ni l'innocence ne sont épargnés. Ils profanent les églises et tout ce qui est saint.
Le poète utilise alternativement le passé et le présent dans cette description, montrant à la fois l'ancienneté et l'actualité des déprédations turques. Il termine cette partie par les deux mots "sva lita", littéralement toutes les années, c'est-à-dire, chaque année, année après année.


Ils ont pillé et brûlé les bois, les villages, les cités,
   Emmenant époux, épouses et jeunes garrottés ;
Ils ont tué les héros qui ont combattu,
   Et emmenés les faibles enchaînés ;
Ils ont arraché les fils des bras des mères,
   Et fait des choses déshonorantes à leurs filles ;
Ils séparent les biens-aimés de leurs chéries,
   Pour les vendre là-bas, et elles ici.
Voici qu'ils mettent en pièces vos autels,
   Et écrasent toutes les choses saintes sans sourciller :
Ils mènent leurs chevaux dans vos temples saints
   Ils foulent aux pieds les tableaux pieux ;
Des habits sacerdotaux utilisés pour le service divin,
   Ils se sont fait des manteaux ;
Ils ont fait des cruches avec vos calices,
   Et aussi des ceinturons pour leurs sabres.
Et, ce qui est pire, ils ont profané l'innocence,
   Les vierges qui vous servaient dans la pénitence,
Et les faibles enfants qu'ils ont circoncis, ils les ont condamnés
   A un malheur plus grand que s'ils les avaient égorgés !
Ils ont détruit les habitations de nombreuses gens,
   Avec une telle hâte qu'ils n'attendaient pas que tous soient sortis.
Ils n'arrêtent ni le jour ni la nuit,
   Ils veulent vaincre les chrétiens qui restent.
Leur puissance s'est tellement renforcée
   Qu'il est devenu impossible de les arrêter.
Ils nous écrasent, alors que nous sommes morts de peur,
   Votre peuple meurt, et vous nous abandonnez.
Ils nous chassent, nous enchaînent, nous battent, nous déchirent,
    Ils n'ont aucun souci de vous et de votre foi,
Qu'ils ont décidé de fouler aux pieds ;
   Grâce à leur grande puissance ils ont déjà tout opprimé
Comme, quand le feu s'abat sur la montagne,
   Il ne reste que pierres noires et sapins sans aiguilles,
Ainsi restent villes et places,
   Qu'ils abandonnent après les avoir pillées, année après année.

Les peuples agressés se sont tous défendus par les armes, en vain. La raison de ces échecs multiples est dans la colère de Dieu.

Leur ont livré bataille les Croates, les Bosniaques,
    Les Grecs et les Latins, les Serbes et les Polonais,
En voici quelques-uns dans la bataille, et d'autres pas,
   Certains n'ont pas le droit parce que votre colère est sur eux ;
A quoi sert de combattre ou de rassembler des armées
   Si celui qui juge tous les hommes n'est pas apaisé.

Marulić s'adresse de nouveau à Dieu. Il le supplie de pardonner les péchés des catholiques et de repousser les envahisseurs avant que ne périsse entièrement le peuple fidèle. Les hommes de peu de foi, lorsque l'adversité ou le malheur les frappe, n'en comprennent ni le sens ni l'utilité, et estiment injuste d'être éprouvés. Marulić au contraire reconnaît humblement la justice du châtiment, et implore la miséricorde de Dieu. C'est évidemment la seule façon d'être entendu de Dieu : se reconnaître coupable, s'humilier, et demander pardon.

Et vous, Seigneur, pardonnez enfin ses péchés,
   Que votre peuple ne meure pas, faites enfin descendre votre grâce sur lui.
Soyez miséricordieux, brisez l'épée infidèle,
   Ne laissez pas périr ce qui reste des chrétiens.
Nous sommes fils d'Eve pour que vous soyez notre Sauveur,
   Pécheurs, nous nous livrons, pour que vous nous rachetiez.
Il est juste que nous souffrions pour nos péchés,
   Soyez miséricordieux, c'est pourquoi nous vous prions ;
Ô Dieu, éloignez enfin ce fléau de nous,
   Et tournez-le vers eux, qui ne vous connaissent pas.
Nous vous implorons en larmes :
   Nous sommes vôtres, mais nous mourons, les païens nous écrasent.

La rage des Turcs est décrite : insatiable, persévérante, omniprésente. Il n'y a nul espoir humain de salut.

Ils dévorent volontiers tout, jamais rassasiés de sang,
   Ils disent qu'ils vont tout piller, et massacrer votre peuple.
C'est ce qu'ils veulent accomplir, ils n'abandonnent jamais,
   Ils emmènent les uns et tuent les autres,
Ils prennent d'assaut des forteresses et des villes,
   Ils sont comme des lions en furie.
On n'a nulle part où se sauver de leur mal
   Si ce n'est sous votre aile : vous régnez partout,
Et vous pouvez arrêter toutes leurs forces facilement,
   Elles qui ont décidé de nous séparer de vous.

Que Dieu pardonne à son peuple, et qu'il vienne à son aide, et les catholiques triompheront infailliblement des Turcs. Tant que Dieu retire sa grâce, tous les moyens humains sont vains.

Si vous êtes avec nous, Seigneur,
   Le peuple qui meurt maintenant sera délivré,
Il reprendra courage, il les chassera par la force,
    Si votre puissance nous soutient.
Qu'il en soit enfin assez, que cela suffise enfin,
   Délivrez votre peuple d'un tel malheur.
Nous voyons bien que la puissance de tous les chrétiens
   Sera renforcée si elle a votre aide.
Les peuples autrefois forts ont perdu leur force,
   Parce qu'ils n'ont pas eu votre grâce dans un tel combat.
Voici les champs avec les ossements des chevaliers
    En quantité innombrable, et ceux des comtes et des ducs ;
Et le petit nombre qui partout brisait la multitude
   Musulmane a perdu courage ;
Non seulement il ne peut pas défendre le pays,
   Mais il ne peut plus se sauver soi-même, vous avez retiré votre main.
Puisque vous êtes en colère, à cause de nos péchés,
   Qui pourra rester en ville et résister ?
Les épées ne valent rien, ni les boucliers,
   Ni les archers, ni ceux qui ont des fusils,
Ainsi pour les chevaux robustes, et les lances :
   Votre colère est sur nous, qu'allons-nous faire ?
Alors que votre peuple va périr à cause de ses péchés, 
   Ne les perdez pas tous, soyez miséricordieux ;
Abandonnez votre colère et ayez enfin pitié de nous,
   Faites-nous miséricorde, nous nous réfugions en vous.

Marulić entreprend de démontrer comment Dieu est intervenu dans le passé pour sauver le peuple fidèle. Il va rappeler sept faits historiques. Le premier fait est récent, c'est la délivrance du peuple catholique des ravages exercés par les hérétiques indomptables tels que Patarins, Bogomiles ou Hussites, ennemis de la religion et de tout ordre social.

Irrité, vous aviez permis que votre peuple
   Fût soumis au pouvoir des Patarins ;
Votre peuple vous a alors prié humblement,
   Et votre puissante main droite l'a libéré.

De même que le peuple fidèle a prié autrefois pour être délivré des hérétiques, il prie aujourd'hui pour être délivré des Turcs.

Maintenant c'est nous qui prions, battus par la puissance turque,
   Que vous nous arrachiez enfin vous-même à cette force.
Ne vous éloignez pas ; faites qu'ils sachent
   Que c'est notre péché qui nous tue, pas eux, mais nous-mêmes.

Deuxième fait historique où Dieu intervint : l'extermination miraculeuse de l'armée égyptienne lors du passage de la Mer Rouge (Exode, chapitre XIV).

Montrez-leur votre puissance et votre force,
   Comme à ceux qui, rassemblant toute leur énergie,
Ont attaqué le peuple avec leurs chars et leur armée,
   Et se sont noyés en chemin au milieu des eaux ;

Troisième fait historique : le feu du ciel s'abat sur les soldats venus s'emparer du prophète Elie (IV Rois, I, 9-12).

Comme aussi vous avez montré à ces soudards
   Que le feu a puni, et qui leur a donné la mort à tous :
Vous étiez en colère, vous avez voulu leur faire payer
   Parce qu'ils voulaient s'emparer du prophète Elie ;

Quatrième fait historique : l'aveuglement de l'armée syrienne qui assiégeait Dothan pour capturer le prophète Elisée (IV Rois, VI, 8-23).

Montrez-leur encore, comme vous avez montré à ceux
   Qui assiégeaient la ville de Dothan,
Pour s'emparer de votre Elisée,
   Et qui ont perdu la vue à cause de cela.

Cinquième fait historique : l'extermination par un ange de 185.000 soldats de l'armée de Sennachérib en une nuit (Isaïe, chapitres XXXVI et XXXVII ; IV Rois, chapitres XVIII et XIX).

Montrez-leur, Seigneur, comme vous l'avez fait
   Quand vous avez puni la puissance assyrienne,
Dont un grand nombre sous un général orgueilleux,
   Est venu et a campé sous Jérusalem,
Qui a pu briser cette force et cette puissance,
   Sinon celui qui en une nuit en a tué tant de milliers ?

Sixième fait historique : Dieu envoie la terreur dans l'armée du roi éthiopien Zara, qui s'enfuit et se fait exterminer par le roi Asa (II Paralipomènes, XIV, 8-14).

Montrez encore, mon Dieu, comme vous le fîtes,
   Quand le roi Zara a mené son armée au combat,
Pour faire la guerre à votre peuple, le peuple d'Israël,
   Avec des armes et beaucoup d'audace,
Ils étaient un million avec trois cents chars :
    Vous leur avez inspiré une terreur panique, et ils se sont enfuis ;
Ils n'ont pas pu se retourner, pourchassés par le roi
   Avec qui était un petit nombre ; ils furent taillés en pièces.

Septième fait historique : Dieu envoie la dispute chez les ennemis du peuple hébreux, qui s'entretuent (II Paralipomènes, XX, 1-30).

Par la vertu de votre main, au peuple infidèle
   Qui nous fait du mal, montrez quelle est votre miséricorde :
Vous l'avez montré quand une force innombrable
   A décidé de s'emparer de vos places,
De soumettre les places d'Israël ;
   L'armée iduméenne et les Moabites,
Et aussi les Ammonites, qui se réunissant alors,
   N'attaquèrent pas les villes, mais se disputèrent entre eux.
Ils gisaient à terre, morts, s'étant entretués,
   Puis les Hébreux, étant accourus, parcoururent la scène du regard,
Et sans combattre, ils raflèrent tout à l'entour,
   Et pillant les trésors, ils en remplirent les maisons.

Conclusion des rappels de l'intervention divine : aujourd'hui c'est une nouvelle forme d'impies, les Turcs, qui attaque le peuple fidèle. Dieu peut les anéantir aussi facilement qu'il anéantit les impies des temps passés. Marulić n'hésite ainsi pas à demander à Dieu un miracle.

Montrez, Seigneur, que si votre colère
   Nous abandonne dans le malheur à cause de nos péchés,
Une fois apaisé vous pouvez nous défendre
   Et vous nous rendrez la liberté avec les consolations ;
Abattez tous les Turcs à cause de leur infidélité,
   Réduisez leur puissance qui nous déchire et nous égorge.

Marulić revient une dernière fois sur les souffrances du peuple. Il ne décrit plus les morts et les destructions, mais les larmes et les angoisses des survivants, en particulier celles des mères dont les Turcs ont enlevé les fils pour en faire des janissaires (janičar en croate). Cette pratique des plus barbares consistait à envoyer les jeunes garçons catholiques se faire élever dans l'empire ottoman, les faire apostasier et embrasser l'islam, et en faire des soldats. Ils étaient alors renvoyés en Europe combattre leur propre patrie, leurs propres frères.
Le désespoir des malheureuses mères est tel qu'elles demandent à Dieu la stérilité, chose inouïe chez des épouses chrétiennes, pour qui le nombre d'enfants mesure ordinairement la bénédiction divine.


Voici les mères en larmes qui viennent se plaindre à vous,
   Demandant de ne plus avoir d'enfants, car ils ont emmené ceux qu'elles avaient.
Certains sont chassés de la terre paternelle,
   Et d'autres sont réduits en esclavage.
L'un pleure ses petits enfants, l'une son mari, l'autre sa femme,
    Le frère pleure sa soeur, et la soeur son frère.
Que leurs cris et leurs larmes arrivent enfin jusqu'à vous :
   Ne laissez pas l'infidélité turque les enlever tous.

Dernier appel à Dieu. Marulić s'adresse maintenant à Notre-Seigneur Jésus-Christ ; il lui rappelle qu'il est mort sur la Croix pour sauver les fidèles.

Et vous, qui êtes le Dieu élevé [en croix], notre Seigneur,
   C'est à nous que vous avez donné la sainte Croix, pas à ceux qui ne vous connaissent pas ;
Vous nous avez tiré du péché et des mains du diable,
   Vous nous avez livré vos membres sur la Croix, rachetez le peuple fidèle.
Ne laissez pas les païens nous étouffer le pied sur la gorge,
   Ni nous terrifier et nous découper avec leurs sabres ;
Détournez ce fléau et cette guerre de nous
   Et réduisez la force innombrable des infidèles.

L'ultime ressource de Marulić, qu'il n'avait pas mentionnée jusqu'à présent, est la Sainte Vierge Marie. Il semble l'avoir gardée comme une arme de dernier recours ; si les larmes et les prières sont incapables de fléchir la justice divine, la Sainte Vierge le pourra. Marulić supplie donc Marie d'intercéder auprès de son Fils. Elle est, parmi les créatures, le seul espoir du poète.

Et vous, douce Dame, priez votre Fils pour nous,
   Lui qui vous est né sans atteinte à votre virginité ;
Ne cessez pas de prier, à cause de toutes les âmes saintes,
   Que Dieu, ayant pitié de nous, chasse les maudits
Et qu'il brise la dureté de leurs coeurs furieux,
   Ou qu'il les tue, pour que nous ne périssions pas avec eux.
Ô Dame, défendez-nous devant votre Fils,
   C'est en vous qu'est notre espoir, et en personne d'autre ;
Ensuite, nous ayant délivré des impies,
   Accueillez-nous au ciel, sauvez-nous dans l'éternité.


Source

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Ecrivains

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