Les Roms

Publié le 20 Août 2010

Les Roms dans la République de Croatie, 1991-2009

 

 

Les Roms sont souvent présentés comme les oubliés de la transition démocratique des pays ex-communistes [1]. Libérant les élans nationalistes et réveillant un anti-tsiganisme – qui, loin d’être absent des pays communistes, était néanmoins contenu jusque-là par l’autorité de l’État –, la chute du mur de Berlin a permis la politisation de leaders romani, dont les revendications ont été relayées par l’Union européenne [2]. La transition post-communiste apparaît dans toute son ambiguïté : elle n’a pas apporté aux Roms de changement fondamental dans leur niveau de vie mais, en revanche, elle leur a offert l’opportunité d’une expression politique [3].

Contrairement à la majorité des pays d’Europe centrale et orientale, la Croatie a vécu sa transition post-communiste en temps de guerre. Les combats sur son sol, ainsi que la présidence nationaliste et autoritaire de Franjo Tuđman, étaient peu propices au développement démocratique et isolèrent la Croatie sur le plan international. Repliée sur son objectif d’établir sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire, ce n’est qu’après la mort de Tuđman, en décembre 1999, et la victoire de l’opposition aux élections, que la Croatie réorienta sa politique intérieure et extérieure pour satisfaire ses rêves d’intégration européenne. Dans la volonté de rompre avec son passé yougoslave et communiste, la Croatie resta partagée entre une tendance nationaliste exclusive – qui l’isola un temps sur la scène internationale, avec des conséquences dramatiques pour les Roms – et l’aspiration à une reconnaissance et une intégration européenne – qui impliquait, notamment, un respect des droits des minorités. Il était intéressant de lier la question du statut des Roms à la construction nationale du nouvel État indépendant, l’attitude à l’égard de la minorité romani étant révélatrice de la conception particulière de l’identité croate, et de la capacité de la Croatie à accepter et gérer la diversité.

Dans un contexte où la situation des minorités nationales en Europe centrale et orientale dépassait le seul cadre intérieur, les textes législatifs des institutions internationales et les rapports de divers organismes, qui leur sont rattachés, ont constitué, pour moi, une première base de recherche. Des documents émanant d’observateurs extérieurs (ONG), au regard plus critique et engagé, ont été une autre source d’informations. Pour esquisser la vision croate de sa minorité rom, l’étude de la Constitution nationale et des lois relatives aux droits des minorités, à l’accès à la citoyenneté, permit d’évaluer son degré de reconnaissance dans l’ensemble étatique ainsi que son statut, et confronter le droit « sur le papier » aux réalisations concrètes. Enfin, un séjour à Zagreb, de mars à juin 2009, m’a permis de rencontrer différents acteurs de la scène romani croate, en particulier des représentants d’associations roms, et d’étudier des revues d’organisations roms. L’ensemble de ces sources m’a donné la possibilité de croiser les regards sur ce sujet.

 

 

Les Roms face à l'indépendance croate (1991-2000)



Diversité et identités multiples de la minorité romani


L’estimation des populations roms est une question délicate, intéressante et caractéristique de leur statut – les données des recensements étant généralement en deçà de la réalité numérique. Pour divers motifs, allant de l’intégration d’une peur liée aux discriminations et crimes dont ont été victimes les Roms au cours des siècles passés, à des motivations individuelles de « plus-value sociale », les Roms ont pu opter, lors des recensements, pour une déclaration d’appartenance à un autre groupe national ou ethnique. Du fait de ces stratégies d’affiliation, le chiffre du recensement de 1991 (6 695 personnes) n’est pas du tout représentatif du nombre réel de Roms en Croatie puisque, selon l’estimation du Conseil de l’Europe, on peut envisager plus vraisemblablement leur nombre à 30 000 ou 40 000.

Comme tout travail portant sur l’identité d’un groupe, parler des Roms n’est pas chose aisée. Sur quoi repose la spécificité rom ? Dès lors que l’on tente de dresser un tableau de la population identifiée comme rom en Croatie, différentes lignes de fracture émergent, qu’elles soient religieuses, linguistiques, liées à l’origine géographique, au mode de vie ou à l’ancienneté de la présence sur le territoire croate.

L’endonyme « Rom », porteur d’une revendication nationale, a remplacé le terme de Tsigane, en Yougoslavie, sous l’impulsion de Tito. Pourtant, certains groupes se reconnaissaient sous le vocable de Tsiganes mais non sous celui de Roms. C’était notamment le cas des Bajaš, groupe le plus important numériquement : regroupés et perçus comme Roms par l’extérieur, ils ont développé une forte conscience d’altérité qui s’est exprimée de plus en plus ouvertement. Les chercheurs restent cependant divisés sur leur véritable origine. Certains défendent une origine rom des Bajaš. Installés dans les provinces de Valachie et Moldavie, ils auraient perdu l’usage de leur langue maternelle, le romani, au cours de l’esclavage. D’autres se rallient à la version d’une origine « roumaine » [4] de ce groupe, mais tous s’accordent néanmoins sur une forte conscience d’altérité. Les Bajaš parlent la ljimba d’bjaš, une langue dérivée du roumain, et non la romani chib (la langue romani). Ils sont en majorité catholiques (une minorité est orthodoxe) et se trouvent dans les régions du Međimurje, de Podravina et Baranja, ainsi qu’à Sisak et à Zagreb. Dans le Međimurje, ils vivent dans des villages séparés des habitations de la population majoritaire, et figurent parmi les plus marginalisés socialement.

Hormis les Bajaš, on peut distinguer les Roms Lovara , qui habitent notamment à Bjelovar et ses environs, et les Roms Kalderash. Avec les Bajaš, ils figurent parmi les Roms arrivés les plus précocement en Croatie. On peut ensuite citer les Roms Xoraxane, Gurbet ou Arlija – musulmans de Macédoine, Bosnie-Herzégovine et Kosovo – arrivés dans les années 1970 et 1980. Ils habitent généralement en milieu urbain dans des quartiers mixtes et, d’un niveau social plus élevé, ils ne correspondent pas aux stéréotypes de marginalisation sociale qui peuvent être associés habituellement aux Roms.

 

 

Occultés dans la guerre


La population romani de Croatie a été doublement touchée par la proclamation d’indépendance et le conflit qui s’ensuivit : en tant que citoyens croates et membres d’une minorité présente sur l’ensemble du territoire yougoslave. Présents dans toutes les ex-Républiques yougoslaves, les Roms le sont également, de gré ou de force, dans tous les camps. Comme tous les citoyens en âge de combattre, ils furent incorporés aux armées régulières fédérale (serbe) et croate. Si des cas d’engagements volontaires au sein des forces croates ont été recensés, des témoignages font également état de chantage et d’enrôlement forcé. L’utilisation de forces roms dans les combats est ambiguë, face à l’entreprise d’homogénéisation ethnique des territoires conquis.

Les Roms sont en fait restés majoritairement neutres durant le conflit, une neutralité parfois perçue comme un signe de convergence avec l’ennemi. Recenser les exactions dont ont été victimes les Roms à cette période est difficile. Des massacres sont attestés à Vukovar et à Torjanci ; des quartiers et des maisons roms furent pris pour cible dans différentes régions touchées par les affrontements. À la suite de la réintégration de la Slavonie-orientale à la Croatie, en 1998, et au retour des déplacés croates, plusieurs villes furent le théâtre de violents incidents anti-roms.

Les conflits de Bosnie et du Kosovo ont touché indirectement la Croatie, à cause de l’afflux de réfugiés en provenance des zones d’affrontements. Pour beaucoup, la Croatie ne devait être qu’une étape avant de rejoindre l’Europe occidentale. Mais sans documents d’identité valides leur permettant un départ vers l’étranger, des familles sont restées en Croatie. D’ailleurs, aujourd’hui certains Roms n’ont toujours pas de papiers d’identité valables, et ils ne peuvent retourner dans leurs régions d’origine. D’autres se sont finalement installés et ont fondé des familles. Ainsi, cet afflux de réfugiés en provenance de Bosnie et du Kosovo a modifié la composition de la population rom croate.

 

 

Occultés dans la construction nationale

 

Pour les Roms de Croatie, la période 1991-2000 se caractérise par une invisibilité, à la fois au niveau national et international. Ils ont été occultés dans la guerre – les souffrances sont serbes, croates ou bosniaques. Occultés, ils l’ont été aussi dans la construction nationale, puisqu’ils n’ont pas été mentionnés dans la nouvelle Constitution (adoptée en décembre 1990), au point que les difficultés rencontrées par certains dans l’acquisition de la citoyenneté ont entraîné une ségrégation politique et sociale, à cause de l’absence de droits [5].

Les personnes qui possédaient la citoyenneté de la République de Croatie de l’ex-Fédération yougoslave, avant l’entrée en vigueur de la loi, acquirent de plein droit la citoyenneté croate. Or, la possession de la citoyenneté républicaine avait peu d’importance en Yougoslavie, et de nombreux Roms n’en ont jamais fait la demande.

Ils purent alors tenter d’obtenir la citoyenneté croate en entreprenant une demande de naturalisation. La nouvelle législation régissant la naturalisation faisait la part belle au droit du sang, dans un contexte d’affrontements nationalistes. Pour ceux appartenant au « peuple croate » [6] (même s’ils habitaient à l’étranger), il suffisait d’une simple déclaration écrite dans laquelle ils affirmaient se considérer eux-mêmes comme citoyens croates. Les autres (les individus des autres Républiques yougoslaves, les personnes sans citoyenneté républicaine et les résidents permanents de la Croatie au temps de la proclamation d’indépendance), devaient suivre un processus de naturalisation complexe, et remplir des conditions plus strictes pour obtenir la citoyenneté croate, même s’ils étaient nés ou avaient résidé légalement sur le territoire croate comme citoyen de l’ex-Fédération yougoslave. L’ethnicité croate fut ainsi favorisée au détriment de la composante multiculturelle de l’ex-Yougoslavie, une manière pour la Croatie de se couper de son passé fédéral et d’affirmer une conception ethnique de la nation.

Ces nouvelles dispositions législatives étaient discriminatoires et laissaient à l’arbitraire des autorités croates le soin de juger les différents cas. Les sources consultées font état d’abus et de discriminations dans l’application de la loi de 1991. Les policiers croates pouvaient s’appuyer sur deux dispositions pour refuser d’accorder la citoyenneté croate : la maîtrise de la langue croate, de l’alphabet latin, un « attachement au système et aux coutumes croates de la République », et l’acceptation de la culture croate. Le niveau scolaire des populations romani, la subjectivité des conditions d’obtention, ajoutés à l’hostilité des forces de police (parfois ouvertement affichée au travers de propos racistes) aboutirent à de nombreux cas de refus.

Ainsi, les Roms n’ayant pas reçu une réponse positive à leur demande de naturalisation, ou n’ayant pas fait la démarche pour l’obtenir, pouvaient avoir différents statuts : celui d’étranger – avec un permis de résidence temporaire ou permanent ou d’apatrides –, ou celui de citoyen d’un État qui n’existait plus, la Yougoslavie. Comme ils vivaient en Croatie sans aucun document délivré par l’État croate, ils étaient donc privés des droits fondamentaux. L’absurdité de la situation fut illustrée par les dizaines de combattants roms qui, n’ayant pu accéder à la citoyenneté croate, ne purent obtenir le statut de branitelj et percevoir ainsi la pension d’ancien combattant qui leur revenait de droit.

 

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Les Roms en Croatie : intégration européenne et transition démocratique (2000-2009)

 

Evolution du droit


Les réformes vers une authentique démocratisation ne commencèrent véritablement qu’avec l’accession de Stjepan Mesić à la présidence, en février 2000. Le pays dut s’adapter à la fois aux exigences de l’intégration européenne, qui faisait du respect des droits des minorités une condition d’admission, mais aussi à la médiatisation croissante de la « question rom » dans les pays d’Europe centrale et orientale, favorisant la mise en place de programmes et d’activités qui leur étaient spécifiquement adressés.

Les politiques nationales envers les populations minoritaires étaient dorénavant déterminées par des normes – européennes ou internationales en la matière. L’Union européenne, notamment, donna un cadre solide à la protection des droits des minorités. Prônant l’émergence de droits collectifs et une politique de discrimination positive, elle favorisa un modèle d’État « ethnique » et put, de façon contradictoire, entraîner une stigmatisation des minorités et favoriser une communautarisation des sociétés. Par ailleurs, l’absence de mécanismes contraignants garantissant l’application des accords signés, fit dépendre leur mise en place de la bonne volonté politique nationale.

L’objectif d’une intégration européenne poussa la Croatie à adapter sa législation aux exigences européennes, et de nouvelles dispositions législatives relatives aux droits des minorités furent adoptées. Ces dispositions suivirent un modèle d’autonomie culturelle et instaurèrent de nouvelles instances de représentation politique des minorités au niveau local, régional et national. La formation de ces nouvelles instances de représentation laissa espérer la possibilité d’influer sur le processus décisionnel. Cependant, la prise en compte d’un partenariat avec ces instances en tant que conseils consultatifs, restait assujettie au bon vouloir des autorités locales.

La Croatie adopta également deux programmes spécifiquement adressés aux Roms : le Programme national pour les Roms en 2003 et le Plan d’action de la Décennie pour l’inclusion des Roms en 2005. De 2000 à 2009, les progrès du droit et de l’attention accordée aux problèmes de la minorité romani furent notables et salués dans les rapports des institutions internationales.

 


Permanence des manifestations anti-tsiganes et des discriminations


Pourtant, malgré ces progrès en matière de droit, un grand fossé séparait les déclarations de bonne volonté, les mots fixés sur le papier, et la réalité sur le terrain. La Croatie restait tendue entre forces d’ouverture et courants réactionnaires et nationalistes. Dans la société croate, la position des Roms (ainsi que celles d’autres minorités, les Serbes et les Bosniaques notamment) restait entravée par les séquelles de la guerre et de la politique discriminatoire des années 1990.

Les rapports des ONG et des institutions internationales exprimèrent régulièrement leurs inquiétudes face aux attaques racistes contre les Roms – commises par des bandes de skinheads –, et leur discrimination dans les domaines de l’emploi, l’accès à la sécurité sociale et les droits à la citoyenneté. Cet anti-romisme était issu d’une combinaison de facteurs, relevant à la fois des préjugés traditionnels attachés aux Tsiganes (sales, voleurs, menteurs), mais aussi d’une animosité générale contre le moindre signe d’altérité.

Parmi ces cas de discrimination, la ségrégation d’enfants bajaš (mis dans des classes séparées) dans certaines écoles du Međimurje fut particulièrement médiatisée, grâce à l’intervention de l’Ombudsman en 2000, au point qu’une plainte à la Cour européenne des droits de l’homme fut déposée. Dans un premier temps, le ministère croate de l’Éducation présenta ces cas comme justifiés pédagogiquement. Puis il décida finalement de supprimer ce système de classes séparées, en septembre 2002. Mais face à la protestation de parents d’enfants non-bajaš, le ministère céda et approuva à nouveau le système. Le gouvernement du Premier ministre, Ivica Račan, officiellement opposé à toute ségrégation sur la base de la race ou de la nationalité, soutint les requêtes des Croates contre les Bajaš dans le Međimurje.

De 2000 à aujourd’hui, le changement tient surtout à la visibilité internationale que la minorité rom a acquise. Les modifications existent cependant à plusieurs niveaux : sur les plans législatif, institutionnel et stratégique, même si la mise en œuvre de ces réformes est lente et suscite des déceptions.

 

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Mobilisation de la minorité romanie

 

Multiplication et diversité des organisation roms

 

Le changement de régime a également apporté de nouvelles possibilités d’expressions à la minorité romani, notamment une mobilisation politique et associative.

Si les organisations roms de la période yougoslave relevaient surtout d’un caractère culturel, la décennie 1990 témoigna d’une diversification des associations se revendiquant comme rom. Avec le passage au multipartisme, quelques formations politiques roms se constituèrent. L’expression des nationalismes favorisa une communautarisation de la vie politique, de même que la promotion des droits collectifs des minorités a pu être facteur de cette mobilisation sur une base ethnique. Les ONG et associations roms ont eu cependant, de façon générale, plus d’influence et de pouvoir que ces formations politiques. Elles présentèrent une gamme de profils variés, menant des activités culturelles et artistiques de promotion de la culture rom, des activités éducatives, d’assistance dans les procédures administratives et juridiques, ou de protection et de promotion des droits de l’homme.

Les Roms de Croatie sont aujourd’hui davantage en mesure d’influencer le processus politique aux niveaux communal et national. Cependant, les divisions et l’éclatement de la minorité romani en de multiples organisations affaiblissent sa position. Entre ces nombreuses associations règnent des rivalités importantes, par exemple sur la perception des financements ou encore la reconnaissance comme partenaire, par les instances gouvernementales. Et si elles s’opposent « normalement » sur les projets prioritaires et la politique à suivre, leurs accusations prennent parfois un ton plus grave, allant de la suspicion de détournement de fonds à l’attaque personnelle (rumeurs sur les origines d’un représentant d’association, dénigrement de son niveau scolaire, accusations de pédophilie ou d’avoir un casier judiciaire, de népotisme, etc.). Mais ces rivalités cachent, en réalité, des divisions plus profondes.

 

 

Stratégies identitaires

 

La promotion des droits collectifs des minorités, la médiatisation croissante de la « question rom » et la multiplication des programmes et des aides financières, ont pu avoir des conséquences paradoxales sur la mobilisation des populations issues des groupes minoritaires et sur les stratégies d’identification. C’est pourquoi les stratégies identitaires adoptées par les Bajaš sont intéressantes à étudier.

À l’intérieur de leur communauté, les Bajaš se distingueraient des Roms, en les désignant sous le terme de Lakatar. En revanche, le discours officiel et public des leaders bajaš alterne entre la revendication d’une romanité et l’affirmation d’une spécificité bajaš au sein du groupe rom ; aucun n’exprime officiellement une volonté de « séparatisme » par rapport au groupe rom.

La rivalité des deux groupes, bajaš et rom, s’est faite de plus en plus apparente au cours des décennies 1990 et 2000. Le premier point d’achoppement reste la question de l’enseignement de la langue romani, – souhaité et revendiqué par les Roms parlant le romani –, mais plus ou moins ouvertement refusé par les Bajaš qui ne veulent pas apprendre une langue qui n’est pas la leur. Le second point de tensions porte sur la représentation – les Bajaš étant hostiles à être représentés par des « locuteurs du romani chib ». Ces différences de vues ont engendré des tensions entre Roms et Bajaš, aux réactions parfois proches de la condescendance, voire du racisme de la part des deux groupes.

Pour les Roms, la reconnaissance d’une altérité bajaš est un enjeu important car les Bajaš représentent sans doute plus de la moitié de la population identifiée comme « Rom » en Croatie. De la part des Bajaš, les stratégies d’identification comme Rom ou Bajaš (ou du fait que les « vraiment Roms » présentent les Bajaš comme des Roms, ou les placent dans une altérité définitive) varient selon les contextes, les situations et les interlocuteurs. Ainsi, certains Roms travaillant avec des Bajaš, clament haut et fort que les Bajaš sont des Roms et réfutent tout sous-entendu contraire. Les présidents d’associations roms restent ainsi écartelés entre le discours officiel et politiquement correct (l’inclusion des Bajaš dans la communauté romani) et une attitude qui rejette les Bajaš dans l’altérité. Ponctuellement, quelques voix dissonantes s’élèvent et revendiquent une distinction des Roms et des Bajaš.

Ces divisions contribuent à l’affaiblissement des organisations romani et de leurs moyens d’action, et confortent le gouvernement dans une position qui, du fait de leur mésentente, pourrait donner aux Roms une place secondaire dans la politique menée à leur égard, et réduire ainsi la portée de leurs arguments.

 

 

Discours et relations avec les autres acteurs

 

L’attitude face au gouvernement et aux autres acteurs de la politique, et les discours des représentants romani semblent partagés entre la séduction politique – nécessaire pour obtenir des financements et être pris en compte dans le processus décisionnel –, la critique des politiques gouvernementales, et la dénonciation des discriminations – des beaux discours et des promesses non tenues. Durant les années 1990, notamment, les leaders roms ont pu développer des propos plutôt complaisants, en n’évoquant ni les problèmes rencontrés dans l’accès à la citoyenneté, ni les violences nationalistes dont furent victimes les Roms. Mais la décennie 2000 est devenue plus critique, et après les espoirs suscités par l’adoption d’une nouvelle législation et de programmes spécifiques, l’heure est aujourd’hui à la désillusion.

Les représentants roms attribuent parfois l’échec de la prise de pouvoir et de la structuration des organisations roms aux grandes ONG, les accusant d’exploiter leur position pour renforcer leur capital social et culturel. La question de l’instrumentalisation des personnes dont les droits sont violés, a été notamment posée par des organisations romani lors du procès sur les classes séparées du Međimurje. Si la majorité de ces organisations a, en principe, soutenu la procédure, elle a reproché aux deux ONG qui supportaient la démarche des parents et enfants bajaš, leur monopole sur la défense des droits des Roms, regrettant de ne pas être à l’initiative du mouvement.

Différents niveaux ont été distingués dans l’approche de la situation des Roms de Croatie : international, national, régional et local. Au niveau international, il est indéniable que les acteurs transnationaux ont contribué à la visibilité des questions relatives aux Roms en Croatie. Au niveau national, il semble qu’une contradiction fondamentale n’ait pas été surmontée : les programmes et les mesures ont été mis en place, en partie à l’instigation des acteurs internationaux. Pourtant, leur mise en œuvre dans le contexte croate, où le nombre de Roms est relativement faible, où la société est habitée par un sentiment anti-rom et par un nationalisme exclusif, pourrait aboutir à un accroissement des tensions si, dans le même temps, on ne sensibilise pas la population majoritaire. Aux niveaux régional et local, sont apparues des alliances et des configurations diverses qu’il serait nécessaire d’approfondir.

Poursuivant ses rêves d’Union européenne, la Croatie en applique, en bonne élève, les exigences demandées, mais sans réfléchir au problème de façon approfondie. Si le sujet des Roms en Croatie est abordé sous l’angle d’une exclusion économique et sociale, il écarte la question des perceptions et du rôle des stéréotypes, dans une société peu encline à l’acceptation des éléments qui n’entrent pas dans sa définition exclusive de l’identité croate.



[1] Cet article est issu du mémoire « Les Rroms dans la République de Croatie (1991-2009) », réalisé dans le cadre du Master d’histoire contemporaine des relations internationales et des mondes étrangers, sous la direction d’Antoine Marès, et soutenu en octobre 2009, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2] Henriette Asséo, « Les Gypsy Studies et le droit européen des minorités », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n° 51-4bis, 2004-2005, p. 71-86.

[3] Jean-Pierre Liégeois aborde ce passage au politique dans son ouvrage Mutation tsigane : la révolution bohémienne, Bruxelles, Éditions Complexe, 1976.

[4] Marcel Courthiade, Les Rroms dans le contexte des peuples européens sans territoire compact, Rapport rédigé pour le Conseil de l’Europe dans le cadre du séminaire « Rroms et groupes analogues », Strasbourg, 3 septembre et 1er octobre 2003, 23 pages.

[5] Le rapport de terrain de 1998 de S. Danova et R. Russinov pour le Centre européen pour les Droits des Roms est le premier rapport recensé à cerner cet enjeu. Cf. Savelina Danova, Rumyan Russinov, « The ERRC in Croatia », Roma Rights, Budapest, ERRC, été 1998, p. 49-57.

[6] Zakon o hrvatskom državljanstvu [Loi sur la citoyenneté croate], adoptée le 26 juin 1991, publiée au Journal officiel, n° 53, 1991.

Par Judith Finelle,  le 24 mai 2010

 

Source :  ipr.univ-paris1.fr

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Démographie et populations

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