Les débuts tumultueux de la presse dans la Croatie indépendante

Publié le 17 Février 2011

Structure de la propriété des médias en Croatie - L'immense pouvoir des médias

 

 

Les médias de l’EuropaPress Holding (EPH) ont été les premiers à exiger la démission du procureur général - ceux-là mêmes qui, il y a un peu plus d’un an, en avaient fait une sorte d’Eliot Ness, le vantant au-delà de toutes mesures - suivant l’aspiration qui l’emportait alors, tenir tête au régime du HDZ au lendemain de sa défaite.

La politique personnifiée par le Parti social-démocrate, en tant que principal parti de la coalition au pouvoir, a ratifié cette solution, attentive à « la voix du public » exprimée dans les nombreux publications d’Europapress Holding - la plus grande maison d’édition des Balkans. C’est ainsi qu’Ortynski est reparti comme il était venu - emporté par la marée sécrétée par une partie de la presse croate.

Cette fois-ci c’est le quotidien Jutarnji list, porte-parole du EPH, qui a jeté le trouble au sein de l’Etat en reproduisant une soi-disant déclaration du premier ministre Ivica Račan  sur de prétendus problèmes au sein des banques Privredna et  Splitska. L’importante publicité qui a suivi et le fait que cette nouvelle ait paru à la une des journaux ont provoqué la réaction immédiate du premier ministre et du gouverneur de la Hrvatska narodna banka (Banque nationale de Croatie). Si bien qu’il n’y a pas eu de trop grands remous, malgré le fait que l’on aurait pu s’y attendre vu l’effervescence du marché, à peine apaisé après les fameuses affaires bancaires ayant éclaté au temps où régnait le HDZ et qui étaient revenues à la surface après le récent scandale de la Banque de Rijeka et la disparition de 100 millions de dollars.



Le EPH - le plus puissant des cartels médiatiques

Ces deux incidents ont clairement démontré l’influence décisive qu’exercent aujourd’hui les médias non seulement sur l’opinion publique, mais aussi sur l’establishment politique. Le fait que de nombreuses personnes avaient prévu ces déroulements face à l’expansion de l’EPH - surtout après que la WAZ allemande soit devenue propriétaire de 50% des parts - est particulièrement significatif. L’EPH est issu de l’hebdomadaire Globus qui vendait jusqu’à 200.000 numéros et qui représente aujourd’hui encore, avec ses 60.000 exemplaires, l’hebdomadaire croate au plus grand tirage. Cette publication avait été lancée en 1991 par un groupe de journalistes grâce à des crédits de la Banque de Zagreb.

 

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Ninoslav Pavić, l’un de ses fondateurs, a plus tard racheté leurs parts aux autres actionnaires et est devenu seul propriétaire. Il a ensuite, grâce à Globus, lancé une série de publications les plus diverses. Telle la revue hebdomadaire Glorija destinée aux femmes, qui a atteint le plus haut niveau de vente en Croatie avec environ 80.000 exemplaires. On trouve, parmi une quinzaine de différentes publications, les hebdomadaires suivants : des revues destinées à la famille (Mila), aux jeunes (OK), aux enfants (Dječji klub) et aux passionnés de l’automobile (Auto klub). L’EPH a également obtenu une licence lui permettant de publier et distribuer Playboy et Cosmopolitan dans la partie ex-yougoslave de l’Europe de l’Ouest. Il a plus tard acheté Arena, à la fin des années 90, hebdomadaire autrefois au plus gros tirage dans la maison d’édition Vjesnik et, l’année dernière, l’unique journal sportif, Sportske novosti.

C’est sur cette base qu’a été lancé en 1998 le quotidien Jutarnji list, tiré à environ 100.000 exemplaires, qui arrive ainsi à la seconde place juste après Večernji list et est le journal croate le plus répandu. A la fin des années 90, Tiska, la plus grande entreprise de distribution de la presse en Croatie, qui étend son monopole sur environ 90% du marché, s’est retrouvée en difficultés. Suite à certaines manoeuvres financières, cette société n’a pas versé à temps ce qu’elle devait aux maisons d’édition, ce qui lui a fait perdre des millions. Outre le fait qu’il a fallu réduire les salaires, la question s’est posée de savoir si la diffusion de ces journaux était bien fondée. Dans le cas d’EPH, le problème a été résolu grâce à un investissement de la maison de distribution allemande WAZ, qui a racheté à Pavić 50% de ses actions. Il aurait été précisé dans le contrat que WAZ n’interviendrait pas dans la politique de la rédaction et s’occuperait uniquement de la bonne marche des affaires et de l’expansion de la firme.

Au milieu des années 90, sous prétexte de ne pas être d’accord avec la politique de la rédaction de Globus, un groupe de journalistes s’est séparé de cette revue pour fonder  Nacional. Une partie du capital initial étant assuré par la vente de leurs actions à Globus.

Les journalistes sont propriétaires de l’hebdomadaire et le principal actionnaire est Ivo Pukanić. Nacional tire aujourd’hui à environ 35.000 exemplaires. Chiffre inférieur à ce qu’il était à la fin des années 90, période où après l’apparition de Jutarni list tous les hebdomadaires politiques de Croatie ont enregistré une baisse de leur tirage. Fin 2000 Pukanič, grâce à l’infrastructure de ce seul hebdomadaire, a pu lancer le quotidien Republika, mais il avait déjà disparu six mois plus tard. Republika avait été lancée grâce à un crédit accordé par la banque Hypo, qui relance maintenant Nacional, et ceci se reflète en partie sur la politique de la rédaction. Il y a par ailleurs dans ce journal trop de réclames, c’est-à-dire des textes dont on a du mal à savoir s’ils tiennent du journalisme ou de la publicité.



Le journal du soir au plus grand tirage

Večernji list, qui tire chaque jour à environ 120.000 exemplaires - plus important tirage en Croatie - arrive pour le moment à soutenir la concurrence avec EuropaPress Holding. Au cours des années 90 les pouvoirs avaient refusé aux journalistes l’autorisation de racheter leur journal, fondé un demi-siècle auparavant en tant qu’édition du soir de Vjesnik. Il a finalement été privatisé à la fin des années 90, mais le nom du propriétaire étant demeuré inconnu, ce qui était contraire à la législation croate, cela a suscité un scandale et le parlement a exigé une enquête. On finit par découvrir que le propriétaire était le fonds catholique Caritas, dont le siège était situé aux Iles Vierges. Ce fait une fois dévoilé, le journal fut racheté par deux hommes d’affaires (Zubak et Nuić) et par la firme Montmontaz. Il fut ensuite racheté l’année dernière par la maison d’édition autrichienne Styria, qui a changé la rédaction et licencié 90 employés dans le cadre d’un processus de rationalisation.

Les employés de Novi list de Rijeka, un quotidien également, ont réussi à sauvegarder leur autonomie grâce à la fondation américaine MDLF et détiennent aujourd’hui la majorité des parts de ce journal. Cette opération avait était menée sous la loi yougoslave à l’époque où Ante Marković présidait le gouvernement. MDFL constitue en fait un fonds international qui aide les journalistes à devenir propriétaires des médias où ils travaillent et qui opère dans les pays de l’ex-Yougoslavie. MDFL possède 30 pour cent des actions. Grâce à des crédits avantageux, il aide les journalistes à racheter des parts une fois leur firme financièrement assurée. La majeure partie des actions appartient pourtant au directeur et rédacteur en chef du journal, Zdenko Mance. Il s’efforce, sous le couvert de son journal, d’acheter des publications ne provenant pas de capitaux étrangers. C’est ainsi que le journal a conclu des arrangements avec Glas Istre, Karlovački list, ainsi qu’avec d’autres journaux locaux et il semble qu’il soit en pourparlers avec Glas Slavonije d’Osijek.

Novi list, le plus ancien journal en Croatie, procure à ces journaux une logistique de base et y dispose d’une page locale. Ces derniers couvrent dans l’ensemble la région de l’Istrie, Rijeka et Kvarner, ainsi que quelques régions locales. Ce groupe tire aujourd’hui à environ 70.000 exemplaires.

Le tirage de Slobodna Dalmacija est un peu moins important, ce journal avait également été privatisé au début des années 90 aux termes de « la loi Marković », ce qui avait permis aux journalistes d’en devenir propriétaires. Le HDZ a annulé cette opération et, en 1993, a permis au tycoon Miroslav Kutle, grâce à des transactions illégales et une surcapitalisation imaginaire, de s’approprier le journal. Au cours des dix dernières années, Kutle a soutiré 130 millions de DM à cette publication et en 2000, une fois l’illégalité du processus de privatisation certifiée par les tribunaux, l’Etat est devenu propriétaire de ce journal, lequel possède sa propre imprimerie. On étudie ces jours-ci l’éventualité pour l’Etat d’investir de nouveaux fonds pour le renforcer financièrement.

Des pourparlers sont également en cours avec Delo, qui serait intéressé à acheter le quotidien de Split. Par ailleurs, le sort du plus ancien hebdomadaire croate Nedeljna Dalmacija, dont le tirage atteint 5 à 6 mille exemplaires et dont la bonne marche suffit à couvrir ledit quotidien, reste incertain. Le tirage du quotidien Slobodna Dalmacija, qui atteignait autrefois les 180.000 exemplaires est tombé aujourd’hui à 65.000, mais il reste pourtant le journal dalmate le plus influent. C’est précisément grâce à cette influence qu’aux élections de 2000 la droite a remporté un meilleur score en Dalmatie que dans le reste de la Croatie, en grande partie parce que jusqu’en mai 2001 ce journal était dirigé par des cadres nommés par le HDZ, qui l’avaient transformé en bulletin de propagande.

Vjesnik s’est tiré de ce mauvais pas en changeant la direction en 2000. Ce journal a toujours été entre les mains de l’Etat et, à l’époque où le rédacteur en chef était Nenad Ivanković, il s’était transformé à un certain moment en porte-parole non officiel des services d’information du HDZ. Ivanković a tout d’abord été remplacé par Igor Mandić, journaliste et publiciste très connu. Celui-ci, après avoir nettoyé la rédaction, a cédé la place à Krešimir Fijačko. Grâce à une importante aide financière de l’Etat, Vjesnik a amélioré sa présentation graphique et a réussi à augmenter un peu son tirage, qui atteint aujourd’hui 10.000 exemplaires. Au cours du règne du HDZ ce tirage était assez élevé grâce à l’obligation pour toutes les entreprises de l’Etat, armée y compris, de s’abonner à ce journal. L’Etat a tenté plusieurs fois de le vendre, mais avec l’imprimerie. Ce qui n’intéressait pas les acheteurs. C’est pourtant au moyen de l’imprimerie que l’Etat couvre une partie des pertes de Vjesnik, étant donné qu’il y imprime toutes les publications qu’il finance, y compris ses éditions pour les minorités.



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La position sur le marché de l’hebdomadaire de Split Feral Tribune est particulièrement intéressante. Ce journal a été créé en 1993 par un groupe de journalistes dissidents de Slobodna Dalmacija. Grâce aux donations de diverses fondations internationales ces journalistes ont pu créer leur propre publication mais ils semblent, depuis l’année dernière, être en proie à de graves difficultés. Si bien qu’un certain nombre d’entre eux sont partis, mais le journal a tout de même réussi à s’en sortir grâce à de nouvelles donations et il tire de nouveau à 25.000 exemplaires. Après une tentative infructueuse pour fusionner avec Novi list, il va sans doute pouvoir survivre grâce à l’aide de la même fondation, le MDLF.

On trouve également sur le marché un hebdomadaire peu coté, Fokus, financé par Marinko Mikulić, propriétaire de l’imprimerie Pan Papir. Bien qu’au moment où il a été lancé ce journal était nettement orienté vers la gauche, au cours du mois de novembre de la même année le propriétaire a exigé que la rédaction change sa politique, malgré le fait qu’il tirait à une quinzaine de milliers d’exemplaires. Il a été procédé à un changement de cadres et ce journal oeuvre aujourd’hui à la promotion des idées de l’opposition de droite et tire à 3-4 milliers d’exemplaires.

Les médias écrits cités plus haut comptent parmi les plus influents en Croatie. Bien qu’un petit nombre d’entre eux soient entre les mains de l’Etat, on peut dire qu’il n’existe pas en Croatie de journaux d’opposition véritablement influents.



Les médias électroniques plus proches de l’opposition

Dans le domaine des médias électroniques, le plus influent est la Radiotélévision de Croatie (HRT), média gouvernemental sur le point de se transformer en média public. Bien que cette institution soit encore propriété de l’Etat la nouvelle direction n’est pas la véritable expression des objectifs de l’élite politique. Il s’agit du média croate le plus influent, où siègent encore de nombreux cadres nommés au cours du règne du HDZ, dont certains animent même d’importantes émissions. La société Odašiljači i veze (Emetteurs et liaisons) s’en est récemment séparée; elle compte offrir ses services à tous les utilisateurs des fréquences, sous des conditions identiques. Entre autres à TV Nova, télévision privée dont le capital étranger détient une part importante. Cette télévision a enlevé à la HRT un grand nombre de ses téléspectateurs et fait de plus en plus de bénéfices grâce à la publicité.

Les télévisions locales restent dans l’ensemble sous l’influence du HDZ. La plupart ont été créées au cours du règne de ce parti, époque où elles se sont vues attribuer leurs fréquences. Leur problème est un manque de commercialisation, les spots publicitaires étant surtout diffusés sur les trois chaînes de la HTV.

Il existe, en-dehors des programmes diffusés par Radio Croatie au niveau national et régional, plusieurs autres stations qui émettent à l’échelle nationale. Il s’agit de stations privées, toujours sous l’influence du HDZ, dont les plus populaires sont Obiteljski et Narodni radio. Les radios indépendantes les plus connues sont Radio 101 de Zagreb et Radio KL et Eurodom de Split, des stations privées. La Croatie est en effet couverte par un réseau de stations privées, mais il est difficile de savoir d’où provient leur capital. De toutes manières, ces stations de radio, ainsi que Radio Croatie, ont moins d’influence sur l’opinion publique que la télévision croate et une partie de la presse.

par Pero Jurišin - journaliste de STINA, agence de presse indépendante, Split.

 



Source : mediaonline.ba, le 22 avril 2002.







 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Médias

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