Le tatouage des Croates catholiques en Bosnie-Herzégovine

Publié le 27 Novembre 2010

Le tatouage des Croates catholiques en Bosnie-Herzégovine


 

En 1894, un conservateur du Musée de Sarajevo [1], Ćiro Truhelka, publia une importante étude en serbo-croate sur le tatouage bosniaque [2], traduite deux ans plus tard en allemand [3]. Ć. Truhelka copia une centaine de tatouages dont une bonne part se trouve reproduite dans son article (qui compte 64 figures). Certains d'entre eux furent même reproduits sur des modèles en cire grandeur nature, dans la section ethnographique du Musée de Sarajevo [4]. Ć. Truhelka insiste sur le fait que le tatouage se rencontre presque exclusivement chez les catholiques. A cause de la prédominance du motif de la croix, ceux-ci appellent souvent leurs compositions ornementales križ (croix) ou križevi (croix au pluriel) et ont tendance à les considérer comme un signe distinctif de leur religion. Le tatouage, exécuté par une vieille femme experte ou par une amie, est souvent reçu un jour de fête religieuse (saint Joseph, Annonciation, Rameaux, ou Semaine Sainte). Mais il ne donne lieu à aucun rituel particulier : on choisit ces dates uniquement parce qu'elles sont l'occasion d'une réunion familiale. Ć. Truhelka remarque d'ailleurs qu'à l'exception de la croix, aucun motif tatoué ne porte de nom chrétien. Les appellations rapprochent simplement la forme des motifs de réalités quotidiennes prosaïques, ainsi : kolo (cercle), ograda (clôture), narukvica (bracelet), grančica (brindille), jelica (sapin), klas (épi), sunce (soleil), mjesec (lune), zvijezde (étoile), zvijezda prehodnica (étoile du matin), etc. La nature de ces motifs invite à exclure l'hypothèse d'une origine chrétienne telle qu'avait pu l'imaginer G. Capus :

"Tous ces motifs ont peut-être jadis représenté une symbolique dont les motivations sont pour nous aujourd'hui parfaitement obscures ; mais on se trouve obligé de reconnaître qu'ils n'ont rien à voir avec le christianisme. A côté de ces motifs populaires, la croix ne semble pas complètement hétérogène. Cependant, bien que la croix se trouve fréquemment dans le tatouage des tribus sauvages et que nous en connaissions en bronze - et en d'autres matériaux - datant d'une période bien antérieure à l'émergence du christianisme, la question reste posée de savoir si la croix représente, dans le tatouage bosniaque, un motif ornemental ancien ou si elle a été introduite parmi les motifs de marquage corporel par le christianisme. En tout été de cause, nous pouvons supposer que la croix existait déjà et que, par affection pour elle, la pratique du tatouage a été tolérée par le clergé catholique."

"L'absence d'autres symboles prouve que la coutume [du tatouage] ne provient pas du christianisme, malgré la croix et les nombreuses petites croix dont les motifs isolés sont agrémentés. Très tôt, le christianisme a introduit un certain nombre de symboles [...], symboles de la foi, de la vie et de l'espérance, monogrammes du Christ, de Marie et d'autres, et pourtant ceux-ci n'ont jamais été employés par la praxis populaire du tatouage. Là où on les trouve, ils proviennent d'une influence étrangère et n'ont rien à voir avec la pratique ancienne du tatouage. Jusqu'à présent, je n'ai trouvé employé qu'un seul motif de ce genre, le monogramme du Christ, or même qu'il avait été assez incorrectement importé. En effet, le I manque, et entre le H et le S parfois écrit à l'envers, un cercle a été intercalé d'où sort un ornement fait de petites croix combinées les unes avec les autres. J'ai reproduit trois de ces motifs que j'ai vus assez souvent dans la ville de Fojnica sur des avant-bras de femmes. Il est révélateur que ce motif ne se trouve qu'à Fojnica et soit seulement utilisé par les citadins. Il est facile d'expliquer comment ce motif est arrivé là : certainement l'un des ecclésiastiques du couvent en aura livré une esquisse, et celle-ci, plus ou moins bien comprise, aura bientôt été copiée jusqu'à ce qu'il en résulte cette figure déformée. Comme je l'ai appris, ce motif a seulement été adopté à une époque récente : il est par conséquent en grande partie dépourvu de signification ethnologique." [5]

Ce constat conduit Ć. Truhelka à reculer les origines du tatouage bosniaque à une époque antérieure à la christianisation des Balkans, et à le considérer comme un héritage des pratiques observées par les auteurs grecs et latins chez les peuples barbares de la Péninsule (Thraces, Iapodes, Illyriens). Ć. Truhelka mentionne enfin d'autres attestations de cette pratique en dehors de la Bosnie : il a eu l'occasion d'observer que, dans ces régions reculées de l'Albanie, certaines musulmanes étaient tatouées.

[1] Le Landesmuseum de Sarajevo, fondé en 1885, comprenait une importante section d'Archéologie administrée par Ćiro Truhelka et Carl Patsch regroupant la Préhistoire, les Antiquités romaines et l'Ethnographie.
[2] Ć. TRUHELKA, "Tetoviranje katolika u Bosni i Hercegovini", Glasnik Zemaljskog muzeja u Bosni i Hercegovini [Bulletin du Musée provincial de Bosnie-Herzégovine] 6, 1894, p. 241-257.
[3] Ć. TRUHELKA, "Die Tätowi[e]rung bei den Katholiken Bosniens und der Hercegovina", Wissenschafliche Mittheilungen aus Bosnien und der Hercegovina (Vienne), 4, 1896, p. 493-508.
[4] Cf. L. OLIVIER, "La science, les services scientifiques et les oeuvres intellectuelles en Bosnie-Herzégovine", Revue générale des Sciences pures et appliquées, 11, 1900, fasc. 6, p. 381 et p. 382, fig. 19-22.
[5] Ć. TRUHELKA, "Die Tätowi[e]rung bei den Katholiken Bosniens und der Hercegovina", 1896, op. cit. n. 404, p. 502-504.

 

Source : Marquage corporel et signification religieuse dans l'antiquité, thèse de doctorat, Luc Renaut [document pdf]

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/6f/BH_Croats%2C_Tattoo.jpg

 

Dessin d'une Croate de Bosnie portant des tatouages

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Bosnie-Croatie

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