Le renouveau de la vie juive à Zagreb

Publié le 18 Décembre 2011

Le renouveau de la vie juive à Zagreb

 

 

Associés à l'histoire de la ville dès le XIVe siècle, les Juifs n'y sont vraiment tolérés qu'à partir de Joseph II (1783). La communauté juive de Zagreb est fondée en 1806. Originaires pour la plupart d'Allemagne et de l'Empire austro-hongrois (Bohème, Galicie), ses membres ne bénéficient qu'en 1873 des mêmes droits que les chrétiens. En 1941, quelque 11.000 Juifs vivaient à Zagreb. Parmi les 3.000 survivants de la Shoa, beaucoup émigrent en Israël. Aujourd'hui, la communauté compte moins de 1.500 personnes, souvent âgées et aux conditions de vie précaires.

Le Centre communautaire juif de Zagreb se trouve au centre de la ville basse, Palmoticeva n°16. Sérieusement endommagé par un attentat en 1991, il abrite un oratoire, un jardin d'enfants, un club des seniors, un petit musée d'art juif, et une bibliothèque, riche en judaïca et préservée des nazis. Un bimensuel en Croate, Ha-kol, contribue à la renaissance de la vie communautaire.

Premier rabbin à résider en Croatie depuis la Seconde Guerre mondiale, Kotel Dadon vient d'Israël et vit à Zagreb depuis 1998. Avec le soutien du Joint et de la Memorial Foundation for Jewish Culture, il a jeté les bases d'un programme d'éducation juive : classes de religion, traductions en croate de livres du culte, création d'un jardin d'enfants et enfin, projet d'ouverture d'une école juive dans le futur Centre culturel juif (rue Praška). Il est aussi rabbin des communautés de Dubrovnik, Rijeka, Osijek et Split.

L'éclatement de la Yougoslavie a rendu encore plus précaire la survie d'une communauté décimée par la Shoa, puis lentement asphyxiée par l'émigration et l'assimilation. Certains jeunes veulent transcender les frontières nées de la guerre civile. Ainsi, l'an passé, un groupe de jeunes Juifs de Belgrade se sont rendus à Zagreb pour un séminaire avec d'autres jeunes Juifs de Croatie, de Slovénie et de Bosnie. Nés de mariages mixtes, la plupart d'entre eux n'ont qu'un seul parent, voire un seul grand-parent, juif. Attachés à leur judéité, ces jeunes manifestent une volonté croissante d'épouser un conjoint juif pour construire une famille juive. Vu la taille actuelle des communautés juives dans les pays de l'ex-Yougoslavie, ces désirs semblent peu réalistes !

 


La mémoire de la Shoa

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/59/Sinagoga1906_11.jpg

Construite en 1867, par l'architecte Franjo Klein, dans le style mauresque de la synagogue du quartier Leopoldstadt à Vienne, la synagogue réformée de la rue Praška est détruite fin 1941 sur ordre des autorités de Zagreb. A nouveau propriétaire, depuis décembre 1999, du terrain sur lequel s'élevait ce symbole prestigieux de la vie juive, la communauté projette d'y édifier une synagogue-mémorial, accompagnée d'un centre culturel et d'un musée. Les Juifs de la ville sont enterrés à Mirogoj, cimetière inter-confessionnel fondé en 1876. Ils y reposent avec les catholiques, les Grecs orthodoxes et les musulmans composant la population de la ville sous l'empereur François-Joseph.

Suite à l'invasion de la Yougoslavie par les forces de l'Axe en avril 1941, la Croatie déclare son indépendance. Le parti ultra-nationaliste des oustachis, dirigé par Ante Pavelić, prend le pouvoir avec le soutien de l'Eglise catholique. Le nouvel Etat pratique d'emblée une politique antisémite d'une virulence inouïe, n'épargnant pas les nombreux Juifs convertis au catholicisme. Quelque 40.000 Juifs vivaient alors en Croatie; moins de 8.000 échapperont à l'extermination. Ainsi, 18.000 Juifs périssent dans le camp de concentration de Jasenovac. Fin 1941, la majorité des Juifs de Croatie ont déjà été victimes de la Solution Finale. Rançonnés par les oustachis, les derniers Juifs de Zagreb sont tous déportés par les nazis en 1943. Une cinquantaine de résidents d'un home sont sauvés par l'archevêque de Zagreb, Mgr Alojzije Stepinac. Condamné en 1946 par un tribunal yougoslave aux travaux forcés pour faits de collaboration, puis nommé cardinal par Pie XII en 1953, Mgr Stepinac (1898-1960) a été béatifié par Jean-Paul II en 1998. Très controversée "l'affaire Stepinac" reste au cœur du débat sur les responsabilités de l'Eglise catholique dans l'extermination des Juifs et la politique de conversion forcée et de purification ethnique des oustachis contre les musulmans et les serbes de Croatie. Le Vatican voyait dans le nouvel Etat croate un bastion catholique contre le communisme et l'orthodoxie grecque. Malgré son opposition aux atrocités commises dès avril 1941 par les oustachis, l'Eglise de Croatie ne remettra pas en question son soutien au régime de Pavelić (voir : "L'affaire Stepinac", Regards n°436, 1998).


Des inventeurs de l'identité croate moderne

Ironiquement, cette communauté réduite, et que ses origines historiques associent aux cosmopolitisme de l'Empire austro-hongrois, se trouve étroitement liée à la construction de l'identité croate au XXe siècle. Responsable du Comité de l'Héritage Juif, la cinéaste Mira Wolf a réalisé récemment un film documentaire sur Salomon Berger (1858-1934), un parent éloigné, grande figure historique du judaïsme croate. Originaire de Slovaquie, Salomon Berger s'établit à Zagreb en 1876 et devient rapidement un marchand de tissus prospère. Fasciné par l'art textile traditionnel croate, il se constitue une importante collection d'artisanat, s'efforce de préserver les techniques de tissage dans les villages et montre les créations de cet artisanat dans le cadre des expositions universelles (ex. Paris 1900). A partir de 1904, Berger se consacre à la fondation d'un musée d'ethnographie, ouvert en 1919 et dont il est le premier directeur. Auteur de documentaires sur des artistes juifs de Croatie, les peintres Milan Steiner et Oskar Hermann, ainsi que le pianiste Geiger Eichhorn, Mira Wolf projette de faire un film sur les architectes et ingénieurs juifs qui vers 1900 furent les auteurs d'une bonne partie du patrimoine architectural à Zagreb (tel le Musée ethnographique) et dans d'autres villes de Croatie.

Doyenne des spécialistes du folklore national, Maja Bošković-Stulli a consacré toute sa vie à l'étude des contes, proverbes et traditions orales de Croatie. Seule membre de sa famille à échapper au génocide, elle rejoint les partisans en 1943. Après des études en URSS et fascinée depuis l'enfance par les contes de Grimm, elle commence à travailler pour l'Institut du Folklore à Zagreb en 1952. Son mari, un Croate de Dubrovnik, écrivit sur l'histoire de sa ville natale et de ses résidents juifs.

Membre de la communauté juive et professeur d'histoire médiévale à l'Université de Zagreb, Ivo Goldstein est l'auteur d'une Histoire de la Croatie, analyse critique des grandes périodes de l'épopée nationale et excellente introduction à l'histoire complexe de ce pays de langue slave et d'écriture latine, situé aux frontières des églises de rites romain et grec et de l'islam européen. En mai dernier, Ivo Goldstein participait à un atelier du Libnet (Regional Network for Liberal Politics in Central, South Eastern and Eastern Europe), réseau de la Fondation Friedrich Naumann destiné à renforcer le courant libéral en Europe de l'Est. Organisée à Zagreb et à Dubrovnik, en collaboration avec l'American Jewish Committee, cette rencontre visait à promouvoir la tolérance et le respect des droits des minorités dans les pays de l'ancien bloc communiste. Ainsi, en Croatie, tout comme les Tchèques, Hongrois et Slovaques, les Juifs jouissent du statut de minorité (la Croatie reconnaît 16 minorités nationales), ce qui leur permet de bénéficier d'une aide de l'Etat pour différents projets culturels. Le combat des Juifs de Croatie pour le maintien de leur identité et la survie de leur communauté est aussi celui de toutes les minorités dans les pays nés de l'effondrement du communisme.


Références : Voice of the Jewish Communities in Croatia, n°3, 2000 (traduction anglaise d'une sélection d'articles parus dans le bimensuel croate Ha-kol et publiée tous les deux ans) - Ivo Goldstein, Croatia : A History, Londres, 1999

 

 

Source : http://www.cclj.be/article/1/884

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Zagreb

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