Le naturalisme

Publié le 26 Juin 2011

Rapport au naturalisme

 

 

Le premier écrivain croate, conteur poète lyrique et critique littéraire, dont la prose soit restée vivante jusqu'à nos jours, August Šenoa (1838-1881), écrivait encore en 1879 : "Pourquoi écrivons-nous ? [...] Nous voulons élever la nation, la rendre consciente de sa nationalité".[1] Si la prose française est restée vivante depuis le dix-septième siècle, la prose allemande depuis le dix-huitième, la prose croate ne compte que depuis le dernier tiers du siècle passé. Le réalisme croate, dans bien de ses représentants, est restée, à l'instar du réalisme allemand dit poétique, dont, d'ailleurs, il rejetait l'influence, un réalisme sentimental qui, tout comme le réalisme serbe, voyait son maître en Turgenev. Après la mort de Šenoa, maître incontesté durant sa vie, une génération plus combative assigna à la littérature des buts plus réalistes sans toutefois parvenir à en donner une réalisation pleinement artistique. Mais elle produisit un champion éloquent du naturalisme de Zola, le conteur Eugen Kumičić (1850-1904). Ayant trouvé la possibilité de passer deux années à Paris il publia, dans la revue des jeunes en 1883 l'essai Sur le roman. Il commença par un jugement négatif porté sur V. Hugo, George Sand, Balzac et Turgenev. L'essence du roman doit être, d'après lui, le sens de la vérité, la connaissance de la réalité ; les oeuvres des écrivains naturalistes, affirme-t-il, reposent sur la science, l'analyse, l'anatomie de la société, elles nous livrent le diagnostic de l'âme et du coeur. Zola est est une force et un maître inégalable ; on lui reproche le dévergondage, la grossièreté et l'amoralité de son art, mais la vérité est qu'il s'efforce, sans ménager qui ou quoi que ce soit, de faire connaître les plaies de la société de façon que le lecteur intelligent, loin d'être séduit par la fange, soit amené à avoir horreur et à réfléchir ; que les reproches adressés à Zola soient injustifiés, De Amicis le prouve avec son attachement à L'art de Zola, De Amicis, auteur de premier rang selon Kumičić.

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d5/Eugen_Kumicic.jpg

 

L'article a suscité une violente discussion, dans laquelle on a posé la question : Avons-nous besoin de naturalisme ? La forme de la question montre clairement combien, en ce moment, le réalisme croate était encore préoccupé par la tâche de constituer une culture croate moderne. Le conteur fertile qu'était Kumičić a porté lui-même par ses oeuvres un coup fatal à sa doctrine : dans quelques-uns de ses romans il a bien essayé de représenter la corruption financière et sexuelle des classes aisées, bourgeoisie et noblesse, mais sans le moindre art naturaliste. Si l'explication naturaliste, comme le souligne M. Chevrel [2], "consiste à fournir le maximum de faits", voire de détails, pour que les faits, les détails deviennent caractéristiques, en créant l'image artistique d'une tranche de vie, il faut que l'écrivain sache les choisir et en arranger l'ordre, comme l'indique avec justesse Romand Ingarden [3]. Cet art a totalement fait défaut aussi bien à Kumičić qu'aux auteurs qui lui étaient proches. Kumičić, en plus des oeuvres mentionnées, en a écrit une série d'autres qui ne montrent aucun rapport avec le naturalisme.

Comme en Serbie, la littérature croate passe sans transition du réalisme à la littérature moderne "moderna" : les manifestes de l'époque, vers 1900 rejettent l'engagement social et politique de la littérature, leur mot-clé devient l'âme, l'impressionnisme et le symbolisme sont à l'honneur, les écrivains tâchent de se rattacher aux courants de la littérature européenne contemporaine. Au dire des nouveaux jeunes, le critique littéraire qui, par son activité, a mis fin à l'utilitarisme dans la littérature croate et a réussi, par là, à créer les assises d'une véritable culture littéraire, était Antun Gustav Matoš (1873-1914), lui aussi conteur et poète lyrique [4]. Matoš  - je me réfère à la thèse du romaniste croate Josip Tomić, présentée à Zagreb et publiée en 1939 - déserta en 1894 lors de son service militaire et, par une longue randonnée, aboutit en 1899 à Paris où il vécut d'abord dans le plus grand dénuement, pour se créer plus tard des amis parmi les jeunes et les anarchistes. Il bénéficia surtout de la l'appui de la famille Champion ; il quitta Paris en 1904 et se fixa à Belgrade d'où il revint, gracié, à Zagreb en 1908. Dans tous ses essais, dans toutes ses critiques il ne cessait de proclamer la supériorité absolue de la culture et de la littérature française, de dénigrer l'infériorité de la littérature allemande. Il n'y fit que suivre le courant général de la critique littéraire croate après 1860 : les revues croates de ce temps se faisaient un devoir de détacher le public croate de la littérature allemande, et de le diriger vers les littératures slaves et romanes. Matoš s'y adonna avec infiniment plus d'entrain et d'esprit. Avec une seule exception : il se montra un ennemi acharné de Zola, qu'il accablait d'injures partout où l'occasion s'en présentait à lui. En 1902, dans un journal de Zagreb il comparait Zola et Elémir Bourges en déclarant que le naturalisme de Zola était inesthétique en théorie et irréalisable en pratique. Le naturalisme, continue-t-il, existe toujours là où existe un art sain et nu, Shakespeare et Flaubert n'avaient pas moins de souci du document que Zola ; Maupassant, les frères Goncourt et Daudet le surpassent. Suit une série d'injures, répétées en 1913, où revient le terme de pessimisme misanthrope. A mon avis, on peut y voir le dernier reflet d'une époque où on demandait à la littérature d'élever la nation. Il faut noter que Matoš a été très écouté de la jeune génération des écrivains croates.

Si dans le pays agricole que fut la Croatie au sein de la monarchie, le naturalisme de Zola n'eut pas de retentissement créateur, une autre oeuvre du courant naturaliste a pu s'enorgueillir d'une meilleure fortune. La puissance des ténèbres de Tolstoj de 1886, représentée au Théâtre national de Zagreb en 1898. A partir de cette année, trois auteurs croates Tucić, Hrćić, Kosor fournirent à la scène croate des pièces de tendance naturaliste en essayant de s'inspirer principalement de l'oeuvre de Tolstoj. Ils n'ont pas remporté de succès durables, mais leurs textes surpassent en valeur littéraire, et de beaucoup, les contes et romans croates qui se voulaient naturaliste. Une pièce de Josip Kosor de 1912, Požar strasti (Incendie des passions) a été représentée sur quelques scènes allemandes.

[1] Voir Z. Škreb, "Tragovi njemačke poezije u Šenoinim sthihovima" Rad Jugoslavenske akademije znanosti i umjetnosti, vol. 290, Zagreb 1952, p. 129-196.
[2] Yves Chevrel, Le naturalisme, Paris 1982, p. 112.
[3] Voir R. Ingarden, Erlebnis, Kunstwerk und Wert, Tübingen 1969 Niemeyer, p. 163.
[4] Voir Dubravko Jelčić, Literatura o A.G. Matošu, Zagreb 1976.


par Zdenko Škreb

Source : Yves Chevrel, Le naturalisme en question (Volume 2 de Recherches actuelles en littérature comparée, Presses Paris Sorbonne, 1984, pp. 55-56.


 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Littérature et médias

Repost 0
Commenter cet article