Le mensonge littéraire croate

Publié le 4 Janvier 2011

Le mensonge littéraire croate

de Miroslav Krleža

 

 

Retournons à la Yougoslavie des années vingt. La Yougoslavie d'alors est inséparable, problématiquement inséparable de la Croatie. L'action se passe d'ailleurs plutôt en Croatie qu'en Yougoslavie ou bien pour rendre justice au paradoxe yougoslave, l'action se passe à la fois en Yougoslavie et en Croatie. Un grand écrivain yougoslave, et pourtant croate, Miroslav Krleža, écrit en 1924 un texte cinglant qui s'intitule "Le mensonge littéraire croate". Krleža y attaque la tradition littéraire croate qui selon lui se fonde sur le "faux pathos du romantisme illyrien". [1] Ce romantisme maniéré lui apparaît comme de la fausse littérature, une littérature éloignée de la vie et des problèmes de la nation, du peuple et de la réalité quotidienne, et même de l'histoire de la Croatie :

 

"Nos pionniers littéraires étaient incapables d'évaluer de façon objective leurs forces créatrices et de comprendre leur mission culturelle. Ils n'osaient pas avouer que notre soi-disant "tradition" s'est créée en prison, sous des poteaux, durant les combats, sous les drapeaux étrangers. Comme telle cette tradition n'était rien d'autre qu'un camouflage dilettante, faible et facile à dénoncer." [2]

 

Krleža souligne que l'art et la littérature doivent constituer une synthèse efficace et convaincante de la réalité quotidienne. En ce sens la littérature croate est une faillite. Idéalisante, mensongère, elle imite les modèles austro-hongrois, allemands ou italiens.

 

Krleža soulève alors une série de questions et formule des postulats qui nous permettent de mieux comprendre ce qu'est pour lui la littérature mondiale. La condition sine qua non pour accéder à l'universalité, c'est de reconnaître sa propre identité. Qui sommes-nous, nous, les Croates ?, demande Krleža. Sommes-nous des snobs modelés sur les salonnards austro-hongrois et berlinois dépravés ? Ou plutôt, "sommes-nous une jeune race paysanne des Balkans qui étant sortie des ruines de l'histoire suit maintenant sa propre route vers la libération et le progrès" ? [3]

 

Le problème de la littérature mondiale se pose pour Krleža de façon complexe, mais la situation politique de la Yougoslavie et de la Croatie, telle que Krleža l'analyse jette une lumière sur la dialectique de la reconnaissance que nous avons esquissée entre le local, le national, le marginal et l'universel. Krleža définirait le local comme le vécu du réel historique et présent de la communauté croate. Et ce vécu a été empêché par les nationalistes, d'une part, et par les littérateurs imitateurs, d'autre part. La nation, constate Krleža, "c'est la catastrophe de toutes les vieilles valeurs". [4] C'est aussi la conscience que notre avenir historique et social doit être fondé sur des bases solides. L'identité croate en tant qu'identité locale et marginale doit être soumise à l'impératif de l'universel ce qui, pour la Croatie signifie par la Yougoslavie fédérée et ensuite par une forme de panslavisme. Krleža dessine celui-ci comme idéal d'une communauté où pourraient se retrouver tous les Slaves. La voie de la littérature serait moins le réinvestissement identitaire du local et du marginal que le dépassement du nationalisme. L'oeuvre littéraire idéale saurait tirer profit de cette imbrication d'éléments historiques et géopolitiques déterminés, qu'elle transformerait en un idiome universel.

 

 

[1] Je cite d'après la traduction polonaise de l'étude de Krleža "Chorwackie klamstwo literackie" ("Le mensonge littéraire croate"). In : M. Krleža : Dzienniki i eseje (Journaux et essais). Lodz 1984, tr. et choix de Jan Wierzbicki, p. 138.

[2] Op. cit., p. 138.

[3] Op. cit., p. 142.

[4] Op. cit., p. 147.

 

 

Source : Manfred Schmeling, Weltliteratur heute : Konzepte und Perspektiven (Volume 1 de Saarbrücker Beiträge zur vergleichenden Literatur- und Kulturwissenschaft), Königshausen & Neumann, 1995, pp 145-146.

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Littérature et médias

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